‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 11 sur 58 · FIN DE LA GRISE MANICHÉENNE · texte numérisé non relu

FIN DE LA GRISE MANICHÉENNE

Il suffisait d'observer Augustin au milieu des périls de sa jeunesse et dans la première ardeur de ses passions , pour reconnaître combien ce vieil évêque avait vu juste. Son esprit et son cœur étaient éloignés de Dieu , ils n'étaient pas ennemis. Un reste de feu divin couvait encore dans les replis les plus secrets de sa conscience. La foi n'y était plus; mais la probité, l'honneur, l'élévation et la délicatesse des sentiments, l'amour de la vérité, et, au milieu même des passions, je ne sais quelle pudeur demeuraient dans son âme , comme un baume qui empêchait la corruption de devenir irrémédiable. C'étaient là les anses par où Dieu, selon l'expression de saint Fran-

çois de Sales , devait un jour le ressaisir et le repêcher*.

On parle beaucoup des désordres de saint Augustin ; mais il faut les comprendre^ et ne pas abuser des paroles échappées à son humilité. Sans doute son cœur était bien gâté, sa volonté singulièrement malade; mais du moins il n'était pas descendu, il ne descendit jamais à ces excès de désordres d'où Ton revient si rarement, où tout honneur, toute fidélité, tout dévouement périssent avec toute conscience. Attaché inviolablement à la mère d'Adéodat ^, dévoué à ce fils tant pleuré dans les Confessions, qu'il avait eu à dix-neuf ans, et que, comme . tant de jeunes gens, il lui eût été si facile de renier; se vouant, au contraire, pour n'abandonner ni Tune ni l'autre et pour les faire vivre tous deux, à des travaux ingrats qui paralysaient son avenir et qui fatiguaient son génie , a il garda , dit excellemment M. Yillemain, la dignité de l'âme au milieu même des passions qu'il s'est amèrement reprochées^. »

Sans doute aussi Tesprit d'Augustin était malade comme son cœur; mais pas plus que lui il n'était dépravé. Cette erreur qu'il avait accueillie, qu'il répandait partout, dont il se faisait l'apôtre au milieu de ses parents et de ses amis, il ne l'avait accueillie

i Traité de Vamour de Dieu, I^ partie.

2 In illis annis unam habebam... Sed unam tamen, ei quoque servans tori fidem. [Confess., lib. IV, cap. ii.)

3 Tableau de l'Éloquence chrétienne au iv* siècle, p. 378,

et il ne la prêchait que parce qu'il la croyait la vérité. « 0 Vérité-, Vérité, combien alors même, et du plus profond de mon âme, soupirais -je après vous, quand ces hommes faisaient autour de moi bruire votre nom , qui n'était qu'un son sur leurs lèvres et dans leurs livres ! Affamé que j'étais de me rassasier de vous, ils me présentaient > au lieu devons, des fantômes lumineux; mais c'était vous seule que je cherchais, 6 Vérité. J'avais faim et soif de vous connaître *. » Et plus loin : « 0 mon Dieu, je vous confesse mon erreur, à vous qui avez eu pitié de moi quand je ne vous la confessais pas encore : je vous cherchais dans une laborieuse et haletante pénurie de la Vérité; mais, comme je n'étais pas éclairé, je vous cherchais au dehors et bien loin, tandis que vous êtes plus intime à mon âme que ce qu'elle a de plus intime ^ )> Voilà ce que Dieu discernait dans les secrets replis de la conscience d'Augustin. 11 adhérait à l'erreur; mais au fond il n'aimait et il ne cherchait que la Vérité.

Sans doute enfin l'orgueil dominait dans l'âme d'Augustin. Il se sentait des ailes et des yeux

1 0 Veritas, Veritas, quam intime etiam tum meduUae animi mei suspirabant tibi , cum te illi sonarent mihi fréquenter et multipliciter voce sola et libris multis et ingentibus I... Te, Veritas, esuriebam et sitiebam ! ( Confess,, lib. III, cap. vi.)

2 Laborans et aestuans inopia veri, cum te, Deus meus (tibi enim conûteor, qui me miseratus es et nondum confitentem), cum te non secundum intellectum mentis, sed secundum sensum carnis quaererem. Tu autem eras interior intimomeo, et superior summo meo. (Confess,, lib. II, cap. yi.)

d'aigle. Il voulait monter, rayonner, resplendir. Il était fou de gloire , et il n'y avait pas jusqu'aux applaudissements du théâtre , jusqu'aux couronnes du cirque décernées dans les luttes de la poésie et de Téloquence qui ne tentassent son génie. Mais pour arriver à ces hauteurs, il n'eût ni vendu sa plume, ni trahi sa conscience, ni déshonoré sa vie. c Je me souviens, dit -il, qu'un jour ayant voulu entrer dans un concours public oti l'on récitait sur le théâtre les vers que l'on avait composés , un devin me fit demander ce que je lui donnerais pour remporter la victoire. Mais je le repoussai plein d'horreur K » Ce qui ne l'empêcha pas du reste de remporter le prix ; la couronne fut mise sur sa tête par le proconsul Vindicien en plein théâtre, probablement vers 378. a

On sentait la même probité, la même élévation de sentiments, dans la manière dont il accomplissait ses fonctions de professeur de grammaire et de rhétorique. Elle était bien tombée alors , cette divine science de la parole. Cet art le plus grand de tous, oii il entre, si j'ose ainsi dire, pour qu'il ait toute sa beauté , autant de vertu que de génie, les sophistes l'avaient misérablement abaissé. Il était devenu un jeu pour les uns, un trafic pour les autres, pour tous un métier. Ce spectacle révoltait Augustin. Il rêvait de refaire de la parole ce qu'elle doit toujours être, l'organe incorruptible de la vérité, de la vertu, de la

1 Confess,, lib. IV, cap. ii.

justice, du droit, trop souvent sacrifiés et foulés aux pieds en ce monde, et il ne voulait former les jeunes gens qui lui étaient confiés, que pour ce grand ministère * .

Voilà ce qu'était Augustin à vingt -deux ans; enseveli, répétons- le, dans Terreur, séduit par un coupable amour; aliéné de la vraie foi, courant aux abîmes; mais possédant encore de beaux restes de ce que sa mère lui avait communiqué dès son berceau : jrélévation , la dignité, la délicatesse, le dévouement, la fidélité, toutes ces vertus enfin qui n'excusent pas sans doute les grands désordres, mais qui demandent pardon pour le coupable, et qui sou^ vent l'obtiennent^ « C'est là, ô mon Dieu! dit saint Augustin, ce que vous considériez en moi, et, pendaot que je chancelais sur ce chemin si glissant, vous voyiez reluire en mon âme, comme au milieu d'une fumée très -épaisse, ces dernières étincelles de la probité et de l'honneur *. »

Sainte Monique, qui, dans la désolation profonde où l'avaient jetée les passions et les erreurs de son fils, avait tant besoin d'espérer, et qui s'attachait ardemment aux moindres lueursde bien qui apparaissaient dans l'âme de son fils, eut sur ces entrefaites une nouvelle preuve plus éclatante que toutes celleslà, de ce qu'il y avait encore de feu sacré au cœur d'Augustin. La mort inattendue d'un de ses jeunes

1 Confess,, lib. IV, cap. ii.

2 Id., ibid.

aDiis ouvrit en lui une telle source de larmes, qu'il devint évident à ceux qui counaissent le cœur humain que celui d'Augustio n'était pas entièrement gâté. Car les passions tuent le cœur, et nul n'est moins propre aux simples, et douces, et pures, el délicates joies de Tamitié, que celui qui a livré son âme aux excès des amours coupables.

<( En ces premières années de mon enseignement dans ma ville natale, dit saint Augustin, je m'étais fait un ami que la ressemblance de Tâge et des études m^avait rendu Lien cher- Nos deux adolescences s'épanouissaient comme deux fleurs semblables. Enfan tSj nous avions grandi ensemble; nous avions été ensemble à récole ; nous avions joué ensemble. Mais il ne m'était pas alors aussi cher qu'il le Tut depuis; (juoique notre amitié, ajoute-t-il, n'ait jamais été vraie , car il n'y a de vraie amitié que celle que vous formez, ô mon Dieu, entre ceux qui s'attaclient à vous par la charité dont le Saint-Esprit comble nos cœurs ^ »

Après ce mot échappé à la plume du vieil évêque écrivant ses Confessions^ le jeune Augustin reprend : a Et pourtant elle m'était bien douce, cette amitié entretenue au foyer des mêmes sentiments- Car lui aussi avait abandonné la vraie foi, dont son enfance

t fïi illis annis, quo primum tempore in munîcipio in qiio na* tus Eura docere cœperam , tîomparaveram amicum sodelate studiorum ni mi s carum , coacvum mihi et conflorenlem flore ado- IcEcenliae. Mecum puer crcvemt, et pariter in scholam ieramuB, pariterque luseramus. {Confess, Vih, IV, cap. iv.)

n'avait pas été suffisamment imbue; je l'avais amené à ces superstitieuses et détestables rêveries qui faisaient alors tant pleurer ma mère. Il s'égarait d'esprit avec moi, et mon cœur ne pouvait plus se passer de lui*. »

Il y avait un an à peu près qu'Augustin et son ami vivaient dans cette union si douce, lorsque éclata la maladie mortelle qui allait la briser. Dévoré de fièvre, gisant sans connaissance, dans cette froide sueur qui précède et annonce le dernier moment, on désespéra de ce jeune homme , et on le baptisa à son insu; car, comme la plupart des jeunes glens de cette époque, il n'était que catéchumène. Augustin était présent; mais il se mit peu en peine de ce baptême, persuadé, pensait-il, qu'un peu d'eau répandue sur le corps insensible de son ami ne saurait effacer de son âme les sentiments qu'il lui avait inspirés, a Aussi, continue -t-il, dès que je pus lui parler (ce qui me fut possible dès qu'il put parler lui-même, car je ne le quittais pas, tant nos vies étaient confondues), je voulus rire, pensant qu'il rirait avec moi de ce baptême qu'il avait reçu sans le savoir et dont on lui avait parlé depuis. Mais il me repoussa avec horreur comme si j'eusse été son ennemi, et soudain, avec une admirable liberté , il me commanda^ au nom de notre amitié, de cesser un tel langage *. »

1 Sed tamen dulcis erat nimis , coacta fervore parîlium studiorum... Non poterat anima mea sine illo. [Confess,, lib. IV, cap. IV.)

2 Confess., lib. IV , cap. iv.

Augustin, étonné, se tut et contint tous les mouvements de son âme, attendant que la convalescence du malade lui permit de le raisonner à son aise. Mais Dieu avait résolu de délivrer ce jeune homme du péril qui le menaçait, et quelques jours après, précisément en l'absence d'Augustin, un nouvel accès de fièvre le saisit et l'emporta.

Quelle fut la douleur d'Augustin lorsqu'il revint, et ne trouva plus son ami ! quelles larmes il versa ! quel profond et inconsolable deuil ! On ne le soupçonnerait jamais, si Augustin lui-même n'avait soulagé sa douleur en nous la racontant, a La douleur de sa perte, dit-il, remplit mon cœur de ténèbres. Tout ce que je voyais n'était plus que mort. Mon pays lui-même m'était un supplice, et la maison paternelle une souffrance. Tout ce qui m'avait plu , mon ami présent, m'était devenu un martyre. Mes yeux le demandaient partout, et il n'était nulle part. Et tout m'était odieux parce que tout était vide de lui, et que rien ne pouvait plus me dire : Il vient , le voici f comme tout me le disait pendant sa vie , quand it était absent. Ainsi je devins importun et à charge à moi-même, et le seul pleurer m'était doux *. »

1 Quo dolore contenebratum est cor meum ; et quidquid àspiciebam , mors erat. Et erat mihi patria supplicium , et paterna domus mira infelicitas ; et quidquid cum illo communicaveram , sine illo in cruciatum immanem verterat. Expetebant eum undique oculi mei , et non dabatur mihi ; et oderam omnia, quia non haberent eum , nec mihi jam dicere poterant : Ecce veniet, sicut um viveret, quando absens erat. (Confess,, lib. IV, cap. iv.)

Vainement sa mère cherchait à le consoler, et ses amis à le distraire : comme nulle pensée religieuse n'était là pour éclairer sa douleur et lui en adoucir le fardeau, il y succombait, oc J'étoUfiFais, je soupirais, j'étais bouleversé. Je n'avais ni repos ni consolation; car je portais mon âme déchirée et toute sanglante, laquelle ne pouvait souffrir de demeurer en mon corps, et je ne savais où la mettre. Ni les frais ombrages, ni les jeux et les chants, ni les parfums et les banquets de mes amis, le sommeil, la table, la lecture, la poésie, rien ne pouvait me distraire. J'avais horreur de tout, même de la lumière. Et tout ce qui n'était pas mon ami m'était insupportable, hormis les gémissements et les larmes, dans lesquels seuls je trouvais un peu de repos *. d

Bientôt même Augustin ne put plus vivre aux lieux oii son ami était mort. Les rues qu'ils avaient traversées ensemble, ces places publiques où ils s'étaient rencontrés, ces maisons témoins de leurs études, de leurs jeux, de leur pure et profonde amitié, lui devinrent odieuses. Quand il les voyait, comme autrefois , pleines de bruit , d'affaires , d'hommes qui allaient et venaient, il s'arrêtait in-

1 iEstaâbato , suspirabam , flebam^ turbabar ; nec requies erat nec consiliuïïi. t^ot*tabam enim concisam et cruentam aniraam meam, iiûpatièntem a me portari, et ubi eam ponerem non inveniebam... Horrèbant omnia, et ipsa lux , et quidquid non erat quodille erat, improbura et odiosum erat, prœler gemitum et îacrymas. Nam in eis solis àliquantula requies. [Confess,, lib. IV, cap. VII.)

digne que quelqu'un pût vivre maintenant que son ami était mort, ce Je m'étonnais , dit il, de voir vivre les autres mortels, après la mort de celui que j'avais aimé comme ne devant jamais mourir, et je m'étonnais bien davantage encore , lui mort , de vivre , moi qui étais un autre lui-même. Oh ! qu'il parle bien de son ami , le poëte qui l'appelait : Moitié de son âme. Car je sentais que son âme et la mienne n'avaient été qu'une âme en deux corps. C'est pour- ' quoi la vie m'était en horreur; je ne voulais plus vivre, réduit, pour ainsi dire, à la moitié de moimême*. »

On commençait à craindre pour la santé d'Augustin. Une langueur secrète le consumait. Il passait ses jours à pleurer. Il ne travaillait plus. Il fallait à tout prix l'arracher à de telles émotions ; et dans ce but, on lui conseilla de quitter Thagaste et de retourner à Carthage. Il y consentit, espérant du changement des lieux , du bruit de la ville plus grande, et des ardents travaux dans lesquels il serait obligé de se plonger, quelque adoucissement à sa douleur*.

Sainte Monique eut un nouveau déchirement de

1 Mirabar caeteros mortales vivere , quia ille quem quasi non moriturum dilexeram, mortuus erat; et me magis, quia illi aller eram , vivere illo mortuo mirabar. Bene quidam dixit de amico suo : Dimidium animse meae. Nam ego sensi animam meam et animam illias unam fuisse animam in duobus corporibus. ( Confess,y lib. IV, cap. vi.)

2 Possidius , Vita sancH Âugustini, cap. i.

cœur en voyant partir Augustin. Sans cloute elle se résignait à ce qu'il quittât Thagaste, puisqu'il y allait de sa santé et peut- être de sa vie; mais comment ne se serait-elle pas émue en le voyant retourner à Carthage ? C'est là qu'il avait déjà perdu l'innocence et la foi; et ne pouvait- on pas craindre que ces beaux restes que le mal avait épargnés, ces dernières étincelles de feu sacré, n'achevassent de disparaître en cet afiFreux pays ?

Heureusement quel la douleur est une grande école, surtout pour une grande âme/ Augustin revint à Carthage, non pas converti, il en était loin encore ; non pas même désillusionné et désenchanté ; car il paraît, au contraire, que des idées d'ambition achevèrent de le déterminer à se rendreà Carthage*. Déjà pourtant il avait entrevu quelque chose de la vanité de ce monde. La plainte de Job était montée à ses lèvres, et il commençait ce grand chant de la mort, qui rend meilleur, môme quand on n'en a encore pleuré que les premières notes.

Ce chant a deux parties. La première est triste. Tout passe, tout se fane; tout se sèche aux lèvres de ceux qui veulent boire et se désaltérer. C'est le premier chant. C'était celui d'Augustin partant pour Carthage. « 0 mon Dieu, disait-il, où poser son âme si ce n'est sur une douleur, quelle que soit la beauté des créatures où loin de vous on cherche son repos ! Vaine beauté que celle des créatures! elles naissent

1 August., Contra Acad., lib. II, cap. ii.

et elles meurent ; en naissant elles commencent d'être ; elles croissent pour atteindre leur perfection; arrivées là, elles vieillissent et meurent, car tout vieillit et tout meurt. Ainsi, elles ne sont pas nées qu'elles tendent à être davantage , et plus elles s'empressent d'être davantage, plus elles se hâtent de n'être plus du tout... Que mon âme ne s'y attache donc point, ô mon Dieu, car elles s'en vont, et l'âme qui les aime reste déchirée... Elle voudrait se reposer dans ce qu'elle aime; mais comment se reposer dans des choses qui sont si passagères, qui n'ont point de subsistance, qui sont dans un flux et un mouvement perpétuel, et qui à peine nées disparaissent si vite, qu'on ne peut plus les atteindre ni même les suivre dans leur course* .^ »

Voilà le premier chant de la mort. Il fait du bien à l'âme, même quand on ne sait que cette note , et qu'on ne jette sur le monde que ce triste regard. Qu'est-ce donc quand on monte plus haut, jusqu'à cette seconde partie du chant de la mort, où la tristesse est absorbée dans la joie ? Oui , tout passe , mais pour revenir; tout se fane, mais pour fleurir encore; tout meurt, mais pour renaître et se transfigurer ! C'est ce que saint Augustin chantait avec une éloquence toute divine quelques années après , lorsque, converti, baptisé, élevé aux plus hauts degrés de l'amour de Dieu , il eut trouvé le grand sens de la vie. « 0 mon âme, que connais -tu? quelques

1 Confess., lib. IV, cap, x.

parties d'un tout. Tu ignores cet ensemble admirable dont chaque créature est une parcelle, et tu te réjouis dans ces parcelles. Ah ! si tu savais l'ensemble! si Dieu, pour la punition de ton orgueil, ne t'avait pas réduite à ne voir que des fragments, avec quel enthousiasme et quelle impatience tu demanderais que ce qui existe aujourd'hui passe vite, afin que tu voies le tout ! Quand tu écoutes un discours, est ce que tu veux que les syllabes restent fixes? Tu veux qu'elles passent rapidement, et que les dernières viennent vite , afin que tu comprennes le tout. Ainsi du monde, où toutes choses forment un eusemble, et où, si chaque partie est belle, le tout est plus admirable encore*. »

Voilà la grande vue qui calme les douleurs et qui soutient Tame dans ce changement perpétuel des choses. Heureux qui voit ainsi de haut, et qui assiste, ravi ou du moins consolé, à cette succession. Maiâ aux tristiîs jours dont nous racontons rhisfoire, Augustin n'en était pas là. La plainte amère était seule sur ses lèvres. Il essayait bien de lever les yeux vers le ciel; mais le ciel était vide. Il n'y trouvait qu'un fantôme incapable de le consoler. Dès lors que faire? se jeter à corps perdu dans Tétude, pour tAcher de se distraire et d'oublier. C'est ce qu'il assaya , et, prenant la plume, il composa son premier ouvrage.

Le choix du sujet révèle à la fois et la direction

J (lùnfess.f lib. IV, cap, xx.

élevée de l'esprit d'Augustin à cette époque, et un certain apaisement dans ses passions II voulait traiter du Beau. Qu'est-ce que nous aimons, sinon le Beau ? que cherche le jeune homme dans ses rêves? où va le vieillard dans ses retours sur le passé ? que demandons-nous à la nature, au ciel, à la mer, aux grandes montagnes, à l'homme, à l'art? quel est le soupir de toutes nos facultés? n'est-ce pas le Beau ? Mais qu*est-ce que le Beau ? Et alors, avec ses ressouvenirs de Platon et de Cicéron, avec 'toutes les belles idées qui commençaient à remplir son esprit, il définissait, décrivait et peignait le Beau.

Ce livre, que Ton aimerait à lire aujourd'hui, puisqu'il nous montrerait l'esprit de saint Augustin dans sa première fleur et qu'il jetterait peut-être uce grande lumière sur l'état de son cœur au commencement de sa vingt-quatrième année, nul ne dut le lire avec plus d'empressement, à ce point de vue, que sainte Monique; et il est permis de croire, d'après ce qu'en dit saint Augustin, qu'elle y puisa un peu de joie et de consolation. Du moins il n'y avait rien là qui pût blesser sa foi ; rien qui sentît le sectaire occupé, comme les années précédentes, à détruire dans les autres la foi qu'il avait perdue luimême; et qui sait même si la beauté du style, l'élévation des pensées et la pureté des sentiments ne fortifièrent pas , dans ce cœur maternel qui avait de si profondes intuitions, le pressentiment qu'une telle âme ne resterait pas toujours loin d'un Dieu qui seul pouvait en satisfaire toutes les aspirations ? Mais nous

sommes réduits sur ce point à des conjectures; car ce livre ne nous a pas été couservé : premier jet d'une éloquence qui ne faisait que naître, il s'est évanoui comme ces gerbes de lumière qui précèdent le lever du soleil , et dont on ne tient plus compte quand l'astre s'est montré.

A ces belles études de poésie et d'art, sur lesquelles saint Augustin est revenu souvent, et l'on pourrait dire sans cesse dans sa vie , il mêlait alors une autre étude plus austère, mais bien belle aussi : l'étude des sciences mathématiques, physiques et astronomiques. Il étudiait toutes ces sciences avec la passion qu'il mettait à tout, appliquant les forces de son lumineux esprit, à en pénétrer les difficiles problèmes ; se laissant charmer par les rapports qu'il commençait à entrevoir entre les nombres et l'art , et l'harmonie , et la musique*, et la poésie même ; rapports qu'il devait un jour développer avec tant d'originalité et de profondeur ; vivifiant surtout ces études , et les agrandissant par les vues générales que lui prêtait la philosophie; et remontant ainsi par l'art , par la poésie, par l'astronomie, par la physique, par les nombres, par toutes les voies, jusqu'à Dieu, qu'il apercevait à la base, au milieu et au sommet de toutes choses, selon la large méthode des grands esprits , que nul du reste ne devait conduire plus loin ni n^anier plus aisément que lui.

Chose singulière, et pourtant facile à expliquer, qui allait confirmer tous les pressentiments de sa

mère, car on se souvient qu'elle le poussait sans cesse aux grandes éludes, persuadée que la science le ramènerait no jour à Dieu, ce fut en creusant toutes les sciences, et en particulier les sciences physiques et mathématiques, que saint Augustin sentit un premier doute sur la vérité du manichéisme monter à son esprit et lui mordre le cœur.

Voici comment la chose arriva.

Aux doctrines qu'il enseignait sur Dieu et sur rame, doctrines erronées sans doute, mais qui avaient du moins le charme d'expliquer d'une manière nouvelle les éternels problèmes de la destinée humaine, Manès avait joint, on ne sait pourquoi, une foule de notions sur le cours des astres, les équinoxesj les solstices, les éclipses; notions qu'il disait divinement révélées comme tout le reste , mais qui, puisées dans de très-anciens auteurs, mises en ordre par un homme qui n'avait pas étudié ces sciences, étaient manifestement fausses sur plu* sieurs points, et démcDties par les récentes découvertes et les observations plus exactes des astronomes romaiûs, Augustin ne revenait pas de sou étonnement, « Qui a pu, se disait-il, inspirer à cet homme la témérité de parler de ce qu'il ne savait pas? Quelle confiance puis -je maintenant avoir en lui? S'il erre en des choses que je puis contrôler, comment croire qu'il dise toujours vrai en celles qui sont au - dessus de ma portée * ? » Amené ainsi à

1 Confess., lib* V , cap. v.

examiner de plus près les doctrines de Manès , il vit tout à coup , dès qu'il en commença l'étude sérieuse, se dresser devant lui les plus redoutables objections.

De plus, un certain Helpidius, qui avait récemment traversé Carthage, et qui, dans des leçons publiques, avait attaqué le manichéisme, et démontré que cette doctrine, en contradiction avec elle-même, Tétait aussi avec des textes certains de l'Ancien et du Nouveau Testament, avait laissé dans rame d'Augustin des blessures auxquelles il n'avait pas fait attention d'abord, qui se rouvrirent tout à coup, et achevèrent de le jeter dans une anxiété profonde *. Déjà, cinq ans auparavant, il avait délaissé la philosophie antique, parce qu'elle ne lui avait offert qu'un sable mouvant, sur lequel il n'avait rien pu établir de stable; et voilà qu'aujourd'hui , au moment oii il souffrait , quand il avait tant besoin d'avoir un oreiller solide sur lequel, puisqu'il faut souffrir ici- bas, il pût reposer sa tète fatiguée, les doctrines de Manès pâlissaient à leur tour. Il avait tant espéré y trouver cette lumière fixe, souveraine, dont il avait besoin! et il les sentait osciller dans son âme. Il était rongé d'inquiétudes.

Ajoutons, pour rester dans le vrai, et pour bien comprendre cette chose si compliquée qu'on appelle une âme, que ce besoin de lumière, de certitude et

t Confess., lib. V, cap. xi.

de paix qu'éprouvait saint Augustin , ne provenait pas seulement des belles parties de sa nature; il prenait aussi sa source dans ce qu'il y avait en lui de plus bas. Au fond, Augustin se trouvait à Taise au sein de cette erreur commode qui ne gênait pas ses passions, et il désirait instinctivement y demeurer. Inquiet donc de ces commencements d'incertitudes, ne voulant pas qu'elles allassent plus loin, tremblaiït de retomber dans ces anxiétés dont il avait tant souffert, il vint consulter les manichéens. Mais il eut beau presser de ses questions les plus claires et les plus vives ceux qui, dans la secte, passaient pour les plus savants et en étaient les chefs, personne ne put lui donner les solutions dont il avait besoin. Habiles et éloquents lorsqu'ils réfutaient les doctrines opposées, il les trouva d'une faiblesse extrême quand il s'agissait d'établir la leur. Semblables, disait-il, à ces adroits chasseurs qui tendent leurs pièges autour d'une fontaine, et qui, pour y amener les oiseaux altérés, dessèchent ou couvrent de feuillage toutes les autres sources , ainsi leô manichéens croyaient avoir assez fait lorsqu'ils avaient détruit les systèmes opposés au leur.

Avec des esprits vulgaires, une pareille méthode pouvait réussir. Mais Augustin avait l'esprit trop élevé et trop perçant pour ne pas voir ce qu'elle cachait de faiblesse. Aussi son âme, qui avait soif de la vérité infinie, seule proportionnée à ses désirs, et qui ne rencontrait que de vaines conjectures, recom-

rV., • ■ / . . . ïâ

mençait à s'agiter et à souffrir. Il revenait alors à la charge; il pressait de nouveau les manichéens; il multipliait les questions , mais sans obtenir de réponses capables de lui donner la paix.

Pour le calmer un peu et lui faire prendre patience, les manichéens lui annoncèrent l'arrivée prochaine d'un de leurs évêques , nommé Fauste , homme d'une grande doctrine, qui réfuterait, lui disait-on, toutes ses objections,^ dissiperait ses inquiétudes , et lui donnerait sur les choses les plus cachées une pleine lumière. Augustin accueillit celte nouvelle avec joie ; car au fond il ne désirait que d'être confirmé dans des erreurs qui ne gênaient pas ses passions, et qui, trompant sa soif de vérité , lui avaient donné quelques années d'un calme apparent mais agréable, qu'il ne désirait pas quitter *.

Aucune des agitations d'Augustin n'avait échappé, on le pense bien, à l'œil vigilant de Monique. «Elle en suivait le cours avec bonheur. Facile à l'espérance comme le sont toutes les mères, pleine d'ailleurs de confiance dans le songe qu'elle avait eu et dans la parole qui lui avait été dite , dès qu'elle avait vu Augustin inquiet et troublé, elle l'avait cru converti , et elle avait porté au pied des saints autels un cœur où la confiance avait un instant triomphé de l'inquiétude. Mais quand elle apprit que Fauste arrivait, et que la renommée lui eut dit

1 Confess., lib. V, cap. vi ; De Utilitate credendi , cap. m.

quelle puissance de fascination avait cet homme périlleux, elle recommença à trembler.* Ses larmes redoublèrent, et, s'enfermant dans une solitude plus profonde, y multipliant les prières et les austérités, elle attendit avec Tangoisse d'une mère qui sent que la vie ou la mort de son fils se va décider.

Fauste arriva en6n. Une grande réputation le précédait. Ce n'était pas seulement, disait- on, un orateur illustre, c'était une de ces belles et nobles âmes qui se sacrifient à la vérité qu'elles prêchent. 11 avait quitté son père, sa mère, ses enfants, son épouse, son "pays, pour se vouer aux fatigues de l'apostolat. Il méprisait l'or et l'argent, et, content du pain de chaque jour, sans souci du lendemain , pauvre, doux, pacifique, pur de cœur, d'un esprit élevé et généreux, il eût été heureux de souffrir et de mourir pour la justice ^ Voilà du moins ce qu'on disait, car il parut dans la suite qu'il nen était pas tout à fait ainsi. Mais, comme on l'ignorait alors, cette double réputation d'éloquence et de vertu amena au pied de sa chaire une foule immense.

Augustin y courut des premiers. Il fut ravi. La finesse et la vivacité de l'esprit. de Fauste, le tour heureux qu'il donnait aux choses, la modestie et la dignité de son visage et de son maintien , la beauté de sa parole, tout le charma, a Je me délectais avec

1 August., In Faustum, lib. I, cap. i , et lib. V, cap. v. ( Confess., lib. V, cap. m et vu.)

tous mes amis, écrivait-il, et je le louais plus qu'eux , et je l'exattais avec enthousiasme ^ » Il entendit plus tard saint Ambroise , et cette belle parole , si limpide et si harmonieuse, ne lui fit pas oublier celle de Fauste. <c Sans doute je prenais grand plaisir ^ dit-il , à la douceur des discours d*Ambroise ; mais, quoiqu'ils fussent plus solides et plus savants, ils n'avaient ni le charme ni la séduction de ceux de Fauste*. »

On le voit, le péril était extrême. Heureusement Monique était prévenue , et priait.

Après ce premier éblouisseraent qui accompagne toute parole éloquente , Augustin commença à réfléchir et à examiner. La première remarque qu'il fit, c'est que Fauste n'enseignait rien de nouveau, oc Je vis, dit- il, un homme doux, de parole agréable, et gazouillant les mêmes contes avec beaucoup plus de charme qu'aucjin d'eux. Mais, ajoute-t-il, que faisaient à ma soif toutes ces belles paroles qui ressemblaient à des vases précieux, ofierts de fort bonne grâce, mais vides ^.^ » Plus brillante, en effet, que

1 Delectabar cum multis , vel etiam prœ multis laudabam ac efferebam. (Confess,, lib. V, cap. vi.)

2 Delectabar suavitate sermonis (Ambrosii) , quanquam éruditions, minus tamen hilarescentis atque mulcentis quam Fausti erat, quod attinet ad dicendi modum. Caîterum rerum ipsarum nuUa comparatio. [Confess,, lib. V, cap. xiii.)

3 Ergo ubi venit, expertus sum hominem gratum et jucundum verbis, et eaipsa quaB illi soient dicere multo melius garrientem... Sed quid ad meam sitim pretiosiorum poculorum decentissimus ministrator ? [Confess,, lib. V, cap. vi.)

celle des autres manichéens, la parole de Fauste n'était pas plus solide. Elle jouait autour des questions diflSciles avec plus de dextérité, mais elle ne les résolvait pas davantage ; et quand Augustin , l'esprit agité de grandes inquiétudes, l'attendait avec anxiété à l'un des problèmes redoutables qui tourmentaient son âme, et qu'il le voyait ou l'esquiver avec adresse, ou n'y donner qu'une réponse sans valeur, il éprouvait un moment de dépit et d'impatience dont il n'était pas maître. 11 eût voulu pouvoir l'interrompre, préciser le point difficile, et, sans tant d'harmonie et de grâce de langage, en obtenir une réponse précise qui mit fin à ses doutes. Mais, alors comme aujourd'hui, l'usage ne permettant pas de telles interruptions dans un enseignement public, il pria ses amis de lui ménager quelque occasion de le voir et de l'entretenir en particulier.

L'occasion fut facile à trouver; et dès la première visite, Augustin exposa à Fauste un des doutes qui agitaient son esprit. Il vit alors clairement ce dont il commençait à se douter : c'est que Fauste n'était pas un philosophe. Il n'avait étudié que les belleslettres, et encore assez communément. Il avait lu quelques discours de Cicéron, quelques traités de Sénèque, quelques vers des poètes, les plus beaux livres de la secte, et, comme il s'exerçait sans cesse à parler et qu'il avait un don naturel d'éloquence, il avait acquis un grand charme de parole ; mais il n'avait que ce charme. Augustin sortit profon-

dément découragé de cette première visite. Il avait tant attendu, tant espéré la paix ! et il voyait s*évanouir , au moment même où il y touchait y ce qui avait fait depuis longtemps la consolation de sa vie.

11 essaya une nouvelle tentative, et revenant quelques jours après trouver Fauste, il le consulta sur un sujet tout différent, non plus de philosophie, mais de science. On se rappelle que ce qui avait commencé par troubler Augustin , c'était Topposilion qu'il remarquait entre les données scientifiques et mathématiques de Manès et les observations des astronomes romains les plus exacts. Jamais les manichéens n'avaient pu lui éclaircir ce doute, et toujours on lui avait promis que Fauste lui apporterait sur ce point une pleine lumière. Il vint donc trouver Fauste, un peu plus rassuré. Mais dès le premier mot, celui-ci s'excusa et refusa modestement de répondre, ce II n'était pas, dit saint Augustin, du nombre de ces grands parleurs dont j'ai tant souffert, qui, voulant m'instruire, ne me disaient rien de solide. Il était retenu et modeste comme l'est un homme d'honneur, et bien qu'il fût dans l'aveuglement au regard de Dieu, il ne l'était pas à l'égard de lui-même. 11 savait son ignorance, et il ne rougit pas de me l'avouera »

Cette conduite de Fauste augmenta Testime qu'Augustin avait pour lui; mais elle acheva de le désillu-

1 Confess., lib. V, cap. vil.

sionner. Et puisqu'un homme que les manichéens mettaient au-dessus de tout, dont ils disaient que c'était un être divin envoyé pour enseigner la vérité, n'avait pu éclaircir ses doutes , il se convainquit que personne ne les dissiperait jamais*, a A partir de ce jour, dit -il, tout effort pour avancer dans cette secte cessa de ma part; et sans rompre encore avec eux, je me résignai temporairement, faute de mieux , à rester là , attendant qu'une lumière nouvelle déterminât un meilleur choix. Ainsi, ajoute- 1- il, ce Fauste qui avait été pourtant d'autres un piège mortel , commença , sans le savoir et sans le vouloir, à me tirer de celui oii j'étais tombé*.»

A qui fut dû ce résultat heureux d'une conférence qui apparaissait si périlleuse 7 Ici comme toujours, le cœur reconnaissant d'Augustin se hâte de le proclamer. « 0 mon Dieu , s'écrie - t- il, si vous ne m'avez pas abandonné en ce moment critique, c'est que ma mère pleurait jour et nuit, et qu'elle versait pour moi en sacrifice tout le sang de son cœur ^ »

Il faut remarquer la force croissante des expres-

1 Be Utilitate credendi, cap. viii.

2 lia iUe Faustus , qui multis laqueus mortis extitit , meum quo captus eram relaxare jam cœperat, nec volens nec sciens. [Con-' fess.y lib. V, cap. vu.)

3 Manus tuse, Deus meus, non deserebant animam meam, et de sanguine cordis matris meae, par lacrymas ejus, diebus ac noctibos, pro me sacrificabatur tibi. Et egisti mecum miris modis [Confess., lib. V, cap. vu.)

sions d'Augustin à mesure que nous avançons dans l'histoire de sainte Monique. Ce n'étaient plus des larmes que répandait cette "mère incomparable, comme dans les premiers jours des égarements de son fils; c'était maintenant du sang; tant son cœur avait été meurtri et brisé à la pensée du péril plus pressant d'Augustin .

Voilà comment se termina, après avoir duré neuf ans, la crise manichéenne, c'est-à-dire le second des grands périls que courut Augustin à la recherche de la vérité j et il nous semble que, malgré la rareté des documents, on entrevoit bien la conduite admirable de sainte Monique pendant ces neuf terribles années. Au début, elle avertit son fils de la grandeur du danger, par ce coup de sainte énergie que nous avons raconté, le chassant de chez elle et lui défendant de paraître devant ses yeux. Ensuite, pendant toute la durée de la crise , elle le soutient par ses larmes ininterrompues ; par ses conseils et ses avertissements de chaque jour, par les hommes éminents, les théologiens, les évêques qu'elle essaie de lui envoyer; par les sacrifices d'humilité, d'abnégation , de pénitence qu'elle offre sans cesife à Dieu pour lui; et enfin, après l'avoir averti.au début de la crise, soutenu pendant toute la durée, au dernier moment, à l'heure du péril suprême , elle le protège plus efficacement que jamais et le sauve, en tirant de son cœur je ne sais quelle prière plus émue, quel cri plus douloureux, que saint Augustin ne sait comment exprimer, et qu'il compare au sang qui sort du cœur

blessé et souffrant. Révélation incomparable de ce que peut une mère, et leçon éloquente de ce qu'elle doit!

Sainte Monique, du reste, n'eut pas le temps de se réjouir du succès qu'avaient obtenu ses larmes; car elle reçut sur ces entrefaites une lettre d'Augustin qui la plongea dans une inquiétude nouvelle, et, s'armant de force , elle prépara son âme à de plus poignantes épreuves. Augustin n'était pas encore prêt à revenir à Dieu ; ou plutôt de cette crise il allait tomber dans une autre plus périlleuse, d'où sa mère allait le tirer aussi , mais en y employant plus de zèle encore, de dévouement, de prières, de sainte abnégation et un amour pour Dieu ^t pour son fils qui allait atteindre son plus haut degré.

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