MONIQUE SE HATE D*AGGOURIR AU SECOURS DE SON FILS
Augustin écrivait à sa mère qu'il venait de se décider à quitter Carthage, et qu'il allait s'établir à Rome ; que ses amis l'y poussaient depuis longtemps, et lui présageaient dans la ville éternelle la fortune et la gloire; qu'il n'était pas insensible sans doute à toutes ces espérances, mais que ce n'était pas là le seul ni même le vrai motif de son départ; qu'il était las de la grossièreté et de l'insolence des étudiants de Carthage, et qu'il espérait trouver à Rome, pour ses chères études de philosophie et de belles-lettres, des disciples plus attentifs, plus respectueux et plus émus^
1 Confess., lib. V , cap, viii.
Quoiqu'il fût difficile d'apporter à une telle démarche de plus nobles motifs, sainte Monique éprouva un affreux serrement de cœur en lisant cette lettre. Se séparer de son fils lui était pénible, elle qui ne l'avait jamais quitté, ou du moins qui était toujours restée à peu de distance, prête à accourir à chaque nouveau péril ; mais le voir partir pour Rome, cette idée ne s'était jamais présentée à elle , et elle ne pouvait y arrêter son esprit sans frémir,
Rome , en effet , n'était pas transfigurée alors comme elle Ta été depuis. Ce n'était pas encore ce doux pays, plein de saintes images et de dômes tranquilles, où l'on va pour oublier le monde, et reposer son âme dans des souvenirs et des sentiments qu'on ne trouve que là. Aux yeux d'une chrétienne et d'une sainte, à la fin du iv® siècle, Rome était toujours la persécutrice de Dieu; le lieu d'oii étaient sortis les ordres qui avaient fait couler des flots de sang et imm'oler des millions de martyrs ; la terre où le paganisme, chassé de partout depuis cinquante ans, s'était réfugié , et où il conservait encore son empire; le foyer persévérant des mauvaises mœurs, des théâtres impurs et des danses coupables. Jérôme avait failli y faire naufrage, et le souvenir des périlleuses assemblées de Rome, tourmentant le grand athlète au désert, venait de lui arracher des paroles de repentir et d'effroi qui étaient encore toutes fraîches dans l'esprit des chrétiens.
Jugez de rinquiétvide de sainte Monique. Si Au-
gustin eût été sain d'esprit et de cœur, pieux ^ fervent, elle eût été encore émue. Mais le voir partir pour Rome avec une foi éteinte , un esprit flottant à tout vent de doctrine, une âme consumée par les passions, c'était comme si elle l'eût vu se jeter dans les abîmes. Aussi son parti fut bientôt pris. Il y avait en elle une singulière promptitude de décision, avec une force pour exécuter ses projets que rien n'était capable de faire fléchir. Elle décida qu'Augustin ne partirait pas pour Rome, ou qu'elle partirait avec lui, et que, dans le péril où était son âme, elle ne l'abandonnerait pas.
Ce n'était pas le compte d'Augustin. Il voulait aller à Rome; mais il voulait y aller seul. Il n'avait plus cette première tendresse de cœur où Ton ne se sent heureux que sous l'œil de sa mère. Etjil n'était pas encore arrivé à ce second âge de la vie , où , voyant les années qui tombent sur cette tète vénérable, n'osant envisager l'avenir, voulant jouir encore des restes d'une vie si chère, on sent naîtft en soi je ne sais quel amour nouveau qui s'élève dans l'âme jusqu'à une sorte de culte./ Augustin avait trente ans, et pour toute cette afiection divine trente ans est un âge ingrat. Le cœur n'est plus assez simple, et il est encore trop ardent. Jeune, libre, hardi, n'ayant qu'entrevu la vie, prêt à s'en emparer, Augustin voyait dans sa mère une gêne, et, bien qu'il l'aimât tendrement, il résolut de partir sans elle.
Mais il ne se pressa pas assez; et comme il faisait
les préparatifs de son voyage, tout à coup Monique apparut. Elle s'était rendue à Carthage à la première nouvelle de ce projet, et, décidée à l'empêcher, elle se jeta au cou de son fils, le serra violemment dans ses bras, et le conjura avec des flots de larmes de ne pas partir, ou du moins de l'emmener avec lui. Telle était la véhémence de ses transports, qu'Augustin, ne sachant comment s'en débarrasser, ému d'ailleurs profondément lui-même de la douleur d'une mère qu'il aimait tant, lui promit de ne pas quitter l'Afrique*. Seulement il continua ses préparatifs en secret; et, le moment venu, il lui demanda la permission d'accompagner jusqu'au vaisseau un ami avec lequel il avait arrangé son voyage , réitérant la promesse de rester et promettant qu'il reviendrait aussitôt après le départ de cet ami. « Je mentis ainsi à ma mère, et à une telle mère h s'écrie saint Augustin ; mais vous m'avez pardonné, mon Dieu, ce crime avec tant d'autres*. »
En mentant ainsi à sa mère, Augustin avait espéré qu'elle resterait en ville, et qu'elle le laisserait seul reconduire son ami au port. Mais elle ne voulut pas le quitter, çt, s'attachant à ses pas, elle descendit avec lui sur le rivage.
La nuit venait. La mer, remuée par un orage,
1 Quae me profectum atrociter planxit, et usque ad mare secuta est. Sed fefelli etiam violenter me tenentem ut aut revocaret aut mecum pergeret. (Confess,, lib. V , cap. viii.)
2 Et mentitus sum matri, et illi matri I {Confess,, lib. V, cap. viii.)
s'apaisait, mais lentement , et brisait encore sur les rochers la rage de ses derniers flots. Un vent de pleine mer ramenait à la côte toutes les embarcations ; et le vaisseau sur lequel Augustin et son ami devaient partir était à l'ancre , ayant besoin que le vent changeât pour mettre à la voile et sortir du port.
En attendant ce changement de vent, qu'on espérait pour le soir, Augustin et son ami se promenaient sur le rivage, Monique auprès d'eux, l'un et l'autre de plus en plus embarrassés de cette insistance de la Sainte. Cependant les heures s'écoulaient; les dernières lueurs du jour étaient tombées; la nuit se faisait noire; et, comme le vent ne changeait pas, Augustin et son ami commencèrent à dire très -haut qu'évidemment on ne partirait pas cette nuit ; qu'il fallait donc s'aller reposer; Monique surtout, qui était accablée de fatigue et d'émotion. Et à force de prières, après lui avoir promis de nouveau qu'il ne quitterait pas l'Afrique, Augustin la décida, en effet, à prendre un peu de repos.
Il y avait sur le bord du rivage, tout près du vaisseau qu'arrêtaient les vents contraires, une petite chapelle dédiée à saint Cyprien, l'illustre évèque de Carthage. On en voit encore aujourd'hui les ruines. C'est là que sainte Monique consentit à se retirer ; car dans Témotion^qui l'accablait elle avait bien plus besoin de prier qiie de dormir. Elle y passa la nuit dans les larmes *. « Et que vous demandait • elle , ô
^ Illa aulem remansit orando et flendo. {Confess., lib. V, cap. VIII.)
mon Dieu ! s'écrie saint Augustin. Elle vous conjurait de ne pas permettre ce voyage. Et vous, nous regardant de plus haut et voulant exaucer son vrai désir , vous lui refusiez ce qu'elle vous demandait à ce moment, pour lui accorder, en me laissant aller en Italie où je devais me convertir, ce qui, au fond , était le seul objet de ses prières de chaque jour\ »
Le vent changea, en effet, pendant la nuit; les voiles s'emplirent, les ancres se levèrent, et avant le premier rayon de l'aurore , Augustin , assis sur la poupe du navire, les yeux fixés sur la petite chapelle où priait sa mère, vit peu à peu disparaître les rivages de la patrie.
Le matin venu, quand sainte Monique, sortant de la chapelle, trouva la rive déserte et le vaisseau disparu, elle devint a folle de douleur* ». Elle errait sur le bord de la mer, et le remplissait de ses cris. Elle accusait son fils. Elle se plaignait à Dieu de ce qu'il avait méprisé sa prière ^ Elle, aurait voulu trouver un vaisseau pour rejoindre Augustin sur ces flots où il pouvait périr sans elle; et quand elle pensait à ce monde plus orageux encore où il allait
1 Et quid a te petebat , Deus meus , tantis lacrymis, nisi ut navigare non sineres? Sed tu, alte consulens et exaudiens cardinem desiderii ejus, non curasli quod tune petebat, ut in me faceres quod semper petebat (Cow/es8., lib. V , cap. viii.)
2 nia insaniebat dolore. {Confess., lib. V , cap. \in.)
3 Et querelis et gemitu implebat aures tuas contemnentes ista. {Confess,, lib. V , cap. viii.)
entrer dans quelques jours, elle tombait dans un silence et dans un abattement dont elle n'était plus maltresse. <c C'est qu'elle m'aimait, dit saint Augustin , comme jamais mère n'a aimé son enfant ! et parce qu'elle ne savait pas l'avenir, ni ce que vous lui apprêtiez, ô mon Dieu , de joies par cette absence, elle pleurait et poussait des gémissements ; et ce fils qu'autrefois elle avait déjà enfanté avec tant de douleur, elle le demandait, déchirée de plus de douleur encore ^ y>
Enfin, épuisée de larmes, abattue, à bout de forces, après avoir mille fois accusé son fils de cruauté et de mensonge % n'ayant aucun moyen de le suivre sur les flots, elle revint à Thagaste, pour y verser a jusqu'au jour de ma conversion, dit Augustin, ces fleuves de larmes, dont ma mère marquait chaque jour la place où elle priait pour moi^ »
Saint Augustin arriva à Rome en 383, probablement au mois de septembre, pendant les vacances. On aimerait à savoir quelle impression fit sur lui
1 Âmabat enim secum praesentiam meam more matrum, sed multis multo amplius, et nesciebat quid in iUis gaudiorum facturus esses de absentia mea. Nesciebat; ideo flebat et ejulabat cum gemitu quaerens quod cum gemitu pepererat. [Confess,, lib. V, cap. VIII.)
2 Post accusationem fallaciarum et crudelitatis meœ, conversa rursus ad deprecandum te pro me^ abiit ad solita. (Confess.j lib. V,cap. viii.)
3 Flumina matemorum oculorum, quibus pro me quotidie tibi rigabat terram sub vultu suo. {Confess., lib. V, cap. viii.)
DE SAINTE AfONIQUE 239
cette grande ville. Elle était encore dans tout son éclat. Les Barbares ne l'avaient pas ravagée , et le temps n'avait touché les pierres de ses monuments que juste assez pour leur donner cette couleur d'or et de bronze qui ajoute tant à leur beauté. Vingt ans auparavant^ un jeune Dalmate, presque un barbare, saint Jérôme, l'avait parcourue avec une vive émotion ; errant sans cesse du Capitole au Panthéon, du Colisée au môle d'Adrien ; déclamant au Forum de longues périodes de Cicéron, et jusque dans les catacombes, où il descendait avec ses amis, trouvant sur ses lèvres des vers de Virgile :
Luctus ubique , pavor et plurima mortis imago.
En fut- il ainsi d'Augustin? Son âme était moins enthousiaste que celle de saint Jérôme , mais plus fine, plus tendre, d'une délicatesse exquise. Ces monuments d'un si grand style, encadrés dans le plus bel horizon, ces aqueducs, ces temples, ces palais, ces arcs de triomphe, témoignage de la puissance et de la grandeur des hommes; cette campagne pleine de ruines et de tombeaux, témoignage plus magnifique encore de leur vanité, durent aller profondément à son âme. Et s'il est vrai que plus on est triste, mieux on se plaît au milieu de cette terre, pétrie de la cendre du genre humain, Augustin dut y ressentir un charme infini.
Néanmoins Tannée qu'il y passa fut pour lui une année amère. Le peu de croyances qu'il avait en-
core acheva de disparaître. Il les vit tomber une à une de son âme, comme les feuilles mortes dans un jour d'automne. Elles jonchaient de leurs tristes dépouilles chacun des pas qu'il faisait dans la ville éternelle.
Il était descendu à Rome chez un manichéen auquel on l'avait. recommandé; car, quoiqu'il ne crût plus guère à la vérité de leur doctrine , il n'avait pas encore brisé avec ceux de la secte. Là, soit qu'il vécût plus familièrement avec eux, soit que, n'ayant pas fait connaître ses doutes , on prît moins de précautions avec lui, il vit clairement ce qu'il n'avait fait que soupçonner à Carthage : des mœurs abominables , des orgies scandaleuses , une corruption dont le caractère étrange était qu'elle croissait avec les initiations et les dignités; et, ce qui acheva de lui ouvrir les yeux, cette corruption résultait de la doctrine la plus secrète du maître ^ et était justifiée par ses enseignements les plus confidentiels. Son âme honnête se révolta, et il jura que désormais il n'aurait plus de rapports avec aucun disciple deManès*.
C'était un grand pas; et il semble qu'il ne restait plus qu'une chose à faire : lever les yeux sur l'Église catholique et lui demander cette vérité qu'il avait vainement cherchée ailleurs. Si Augustin eût agi ainsi, peut-être qu'il eût abrégé de beaucoup la route douloureuse qu'il avait à parcourir avant d'arriver à la vérité.
^ August., De Moribus Manichœor,, cap. xix et xx.
L'Église brillait alors de. cette belle lumière un peu mêlée d'ombres, que Dieu, pour notre épreuve, permet seule à sa sainte Épouse pendant les jours de son exil. Il y avait çà et là dans les fidèles et dans les prêtres quelques-unes de ces taches qui font rire les impies et gémir les fidèles. Mais à côté de ces ombres, quelles admirables splendeurs? Celui qui tenait le gouvernail de la barque de saint Pierre était un saint et un grand homme , saint Damase. 11 avait pour secrétaire ce ioaême Jérôme dont nous racontions tout à l'heure les enthousiasmes et les fautes, et qui, dompté par la pénitence et transfiguré par l'amour de Dieu, commençait à remplir l'Église des éclats de son éloquence. L'année même qxii avait précédé l'arrivée d'Augustin en Italie , le Pape, pour résoudre certaines questions qui agitaient les esprits, avait convoqué un concile général à Rome, et on avait vu y accourir les évêques les plus illustres de la chrétienté : saint Ambroise de Milan, saint Épiphane de Chypre, saint Valérien d'Aquilée , Paulin d'Antioche, et une foule de vieillards d'une vertu célèbre. En arrivant à Rome , Augustin avait donc eu sous les yeux une de ces splendides preuves d'unité, de catholicité et d'indéfectibilité que Dieu n'a données à son Église que dixhuit fois.
A un autre point de vue, l'Église romaine offrait un spectacle* encore plus fait pour toucher le cœur d'Augustin^La virginité et la charité, ces deux sœurs qui étaient nées le même jour au pied du Calvaire i
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continuaient à traverser le monde en se donaant la main y et en semant sur lew route des lis et des roses. On voyait, à Rome même, les descendanjts des Scipion, des Gracchus, des Camille, des Marcellus, ouvrir des hôpitaux , et leurs nobles je«n«s IBlles y servaient les malades, pensaient leurs plaies, baisaient leurs pieds , et obligeaient le monde étonné à recoofiattre la vérité daiss l'amour.
£t comme les saintes âmes, emportées loin de ce triste monde par les «irdeurs de te foi et de k piété , aspirent to^rjoursà trouver des guides qui les aident à monter plus ha«t> on voguait ces âmes admirables, les Paula, les Fabiioia, les ËmtoefMitm, les Mar-cella, se grouper autour de sa4>nt ^rôme, quiieur expliquait les saints livres eft «rersaît sur leurs tèl^s des flots de lumière^ iesquris, comme il arrive toujours^ se transformaient dans leurs cœurs en sa» criflces, en dévouemen^ts et en immolations de toute sorte*.
Si Augustin avait daigné jeter les yeux sur ce spectacle, nul doute qu'il n'ieût été ravi. Mais il y a des situations d'esprit où l'on ne regarde pas, et il y a des situations de cœur où l'on regarde sans voir. Augustin était tellemeiut persuadé que l'Église catholique enseignait sur Dieu et sur Tihomme des choses absurdes, incompatibles avec la raison hu-
1 On trouvera d'intéressants détails sur Tétat de FÉglise à ce moment dans un beau livre que va bientôt publier mon excellent ami , M. Tabbé Lagrange , vicaire général d'Orléans. Ce livre sera intitulé ; Histoire de sainte Paule,
maine et qui étouffent le génie, qu'il ne songea même pas à tourner son regard de ce côté *. Un instant cependant, comme il avait Tâme droite, il eut ridée de conférer avec quelque homme savant de rÉglise romaine qui pût lui en expliquer la vraie doctrine; mais, soit persuasion que ce serait inutile, soit crainte secrète et instinctive de la vraie lumière et des sacrifices qu'elle demande, il n'en fit rien*.
Persuadé donc par ses préventions que TÉglise catholique n'avait pas la vérité , ayant reconnu par sa propre expérience que cette vérité n'était pas non plus dans la doctrine de Manès, se souvenant qu'autrefois il l'avait cherchée vainement dans les écrits des philosophes et qu'il n'y avait jamais trouvé la paix dans la certitude, il en vint à douter de tout, ^t se disant amèrement que la vérité n'était qu'un rêve, il entra dans une école de philosophes qu'on appelait les Académiciens, et qui enseignait qu'il n'y a rien de certain en ce monde.
Étrange misère de l'homme ! Voilà la plus belle intelligence, l'esprit le plus perçant, le plus étendu, le plus actif, qui, pendant une longue suite d'années, s'applique à la recherche de la vérité, et qui , après avoir flotté comme un navire sans gouvernail à tous les vents et à tous les flots, finit par ployer ses ailes et par désespérer de la vérité! Tout douteux, tout incertain! la lumière nulle part, laraille-
1 Confess., lib. V , cap. x.
2 Ibid,, cap. XI.
rie et la dérision partout ! C'est là l'oreiller sur lequel Augustin aspirait maintenant à reposer sa tète lasse et à fermer ses yeux désespérés. Et nunCy reges, intelligite! Et maintenant, rois de l'intelligence, comprenez, et vous qui cherchez la lumière, soyez donc instruits !
Y a-t-il des hommes qui, sur cet oreiller du doute, puissent dormir, je ne dis pas du paisible sommeil qui calme les fatigues, mais même de ce sommeil agité et amer que Dieu ne refuse pas aux plus grandes douleurs? je l'ignore. Toujours est-il qu'Augustin n'était pas de ces hommes. 11 avait trop d'élévation dans l'esprit, et, quoique gâté, son cœur n'avait pas cette dépravation qui fait qu'on se plaît dans les ténèbres. Aussi ni les distractions de Rome, ni les plaisirs intellectuels qu'il y goûtait, ni les succès qui couronnaient ses travaux ne parvenaient à calmer les agitations de son âme. Une tristesse profonde le consumait , et comme un malade qui ne trouve point de place bonne, il se retournait amèrement sur ce lit qui n'était pas fait pour lui.
Bientôt la fièvre le saisit; une maladie, fruit de ses inquiétudes , se déclara avec violence, et en quelques jours sa vie fut en péril. « Je me mourais, dit-il, et je m'en allais au tombeau , chargé de tout ce que j'avais commis de crimes contre Dieu, contre moi, contre les autres ; fardeau terrible auquel il fallait joindre ce péché originel dont je n'avais jamais été lavé. » Ce qui aggravait encore le péril, c'est qu'Au-
gustin ne songeait même pas à lever vers le ciel un regard suppliant. Vingt-deux ans auparavant, petit enfant, sous l'œil d'une mère chrétienne, il avait oublié son mal qui Tétouffait pour penser à son âme et à son éternité. Et aujourd'hui, jeune homme , perdu dans une grande ville , loin du regard protecteur de sa mère, il se mourait sans «repentir, sans prière , sans prêtre , sans Christ, sans Dieu ; ou plutôt il allait mourir avec le sarcasme sur les lèvres et l'impiété dans le cœur, ce Je ne demandais pas le baptême dans un péril si grand, dit -il, et non-seulement je n'y pensais pas, mais j'en riais et je m'en moquais. 0 mon Dieu ! ajoute-t-il , où serais-je allé, si j'étais mort en ce moment? Dans les flammes de l'enfer, parmi des tourments proportionnés à mes crimes, selon l'ordre immuable de votre souveraine providence*. »
Heureusement le mal ne continua pas ses ravages ; la fièvre diminua peu à peu ; les forces revinrent , et au bout de quelque temps Augustin fut hors de danger.
Avec ce grand et profond esprit qui lui faisait chercher la cause de tout , Augustin s'est demandé pourquoi Dieu l'avait tiré de ce péril, et quelle main,
1 Neque enim desiderabam in illo tanto pericnlo baptismum tuum ; et melior eram puer quando illum de materna pietate flagitavi... Sed in dedecus meum creverarn , et consilia medicinae tuse démens irridebam... Quo irem, si tune hinc abirem, nisi in ignem atque tormenta digna factîs meis in veritate ordinis tui? (Confess,, lib. V , cap. ix.)
alors qu'il insultait Dieu sur le bord du tombeau , avait détourné la colère divine prête à le frapper ? Et ici, comme plus haut, il n'hésite pas à le proclamer, c'est à sa mère qu'il Ta dû. ce Elle ne me savait pas malade, dit-il; mais elle priait sans cesse pour moi.j Et je ne vous ai pas dit, s'écrie-t-il éloquemment, et je ne vous dirai jamais assez combien elle m'aimait ! et avec combien plus de douleur elle tâchait de m'enfanter à Dieu par l'esprit qu'elle n'en avait ressenti dans le corps pour me mettre au monde* !p Et il ajoute ce mot qui est delà plus divine éloquence qui puisse sortir des lèvres ou plutôt du cœur de l'homme : ce Vous n'avez pas permis, mon Dieu, que je mourusse dans un état si funeste ; car si ma mort, une mort éternelle, eût traversé les entrailles de l'amour de ma mère, cela eût fait à son cœur une telle blessure qu'elle ne s'en serait jamais guérie ^:»
fOn dit qu'une mère ne se console jamais de la perte de ses enfants. Il y a dans son cœur et , si je l'ose dire, dans ses entrailles je ne sais quoi qui demeure brisé à jamais, une douleur que le temps n'adoucit pas, et qu'on n'ose pas lïiême consoler. Que serait-ce donc, si une mère chrétienne voyait son
1 Et illa hoc nesciebat, et tamen pro me orabat absens... Non enim salis eloquor quid erga me habebat animi , et quanto majori sollicitudine me parturiebat spiritu quam carne pepererat. {Confess., lib. V, cap. ii et ix.)
2 Quod vulnere si feriretur cor raatris, nunquam sanâretur. (Confess., lib. V, cap. ix.)
enfant mourir dans l'impiété et dans le crime ! Imaginez une de ces âmes toutes saintes qui ne savent pas regarder un crucifix ou un tabernacle sans une émotion de foi et d'amour, et qui verraient leur enfant y l'enfant de leurs entrailles ^ la meilleure moitié de leur âme , se détacher à jamais de Dieu ! a Non , non , dit saint Augustin y une blessure pareille ne se fût pas guérie dans ma mère ! »j
a Et d'ailleurs, continue *t^il éloquemment, à quoi donc eussent servi, ô mon Dieu, de telles prières, si vives, si ardentes, si continuelles, qui ne cherchaient que vous ? Eh quoi! Dieu de miséricorde et d'amour, vous auriez méprisé les larmes d'une veuve chaste, sobre, ardente à l'aumône, dévouée à vos saints, s'asseyant tous les jours à votre table sainte! Et quelles larmes, ô mon Dieu! Non pas ces larmes avec lesquelles on vous demande de l'or, de l'argent, des choses périssables; mais ces saintes larmes par lesquelles elle ne demandait que l'âme de son fils I Vous auriez repoussé et méprisé une mère dans le mouvement le plus sacré et le plus divin de son cœur ! Oh ! non , mon Dieu , cela n'est pas, cela ne sera jamais ! Aussi, vous l'entendiez, ma pieuse mère, et vous vous prépariez à l'exaucer, selon l'ordre immuable de votre suprême amour*. »
1 Et ubi essent tantse preces et tam crebrse sine intermissione? Nusquam nisi ad te. An vero tu, Deus misericordiarum, sperneres cor contritum et humiliatum viduae castae et sobriae, frequentantis eleemosynas, obsequentis atque servientis sanctis tuis ,
Et, en effet y ainsi que nous l'avons dit, Augustin sortit bientôt de maladie, et reprit ses études et ses courses à travers les livres, les écoles et les monuments de Rome. Mais il ne reprit ni sa foi ni sa joie; ou plutôt, continuant à douter de tout, persuadé qu'il n'y a rien de certain en ce monde, décidé à ne plus s'occuper de questions de doctrine, il commença à s'enfoncer dans des tristesses plus grandes que celles qu'il avait connues jusque-là.
Des ennuis extérieurs les accrurent encore. Augustin avait ouvert à Rome une école libre. Mais, malgré son grand talent, il n'avait groupé autour de sa chaire que quelques disciples peu studieux, et des indélicatesses auxquelles il ne devait pas s'attendre , et qui blessèrent profondément sa belle âme, achevèrent de lui faire prendre sa position en dégoût*. Il doutait de Dieu, il commença à douter des hommes ; quel martyre pour un esprit et surtout pour un cœur comme celui d'Augustin !
Il en était là, prêt à tomber dans le découragement, lorsqu'il apprit que la chaire d'éloquence à Milan était vacante. Cette position était faite pour lui plaire. Le professeur, reconnu et rétribué par la
nullum diem prsetermittentis oblationem ad al tare tuum ; bis in die, mane et vespere, ad ecclesiam tuam venientis , non ad fabulas et aniles loquacitates , sed ut te audiret in tuis sermonibus, et tu illam in suis orationibus. Hujusne tu lacrymas, quibus non a te aurum et argentum petebat, nec aliquod nutabile aut volubile bonum , sed salutem animée filii sui , contemneres et repelleres, etc. [Confess,, lib. V, cap. ix.) 1 Confess., lib. V , cap. xii.
ville, n'était plus à la merci déjeunes gens inconstants et indélicats, et il trouvait dans Thouneur d'un enseignement public la considération-, la fortune, et surtout la liberté. A Milan, en particulier, cette chaire avait une grande importance, depuis que les empereurs, en fixant leur résidence dans cette ville, en avaient fait la nouvelle capitale du monde. Augustin demanda donc cette chaire , * et l'ayant obtenue après une épreuve publique , qu'il subit avec de grands applaudissements en présence du célèbre Symmaque, préfet de Rome, il partit à la hâte pour Milan, un peu consolé par cet honneur, revoyant l'avenir sous un jour meilleur, mais doutant plus que jamais de la vérité, décidé à ne pas s'en occuper davantage, et ne voulant désormais consacrer son rare génie qu'à l'étude de la forme *.
Cependant sainte Monique n'y tenait plus. Soit que les dernières lettres d'Augustin fussent empreintes de toutes les tristesses de son âme, soit que Monique n'entendît que dans son propre cœur de mère les gémissements secrets du cœur de son fils , elle résolut de partir et de l'aller rejoindre. Le voyage était long et pénible. Il fallait traverser toute la Méditerranée, quitter son pays, sa maison, ses habitudes, et, comme elle était pauvre, qui sait s'il ne fallait pas vendre le peu qu'elle avait pour payer les frais du voyage ? {Mais quels sacrifices ont jamais arrêté une mère, surtout quand cette mère est une sainte !
1 ConfesB.y lib. V j cap. xiu.
Monique s'embarqua en 385 y probablement dans ce même port où^ un an auparavant, elle avait été abandonnée par son fils, et, si elle en eut le temps , elle dut aller prier dans cette petite chapelle de Saint- Cyprien, où elle avait passé une si douloureuse nuit. Elle y demanda à Dieu le bonheur de revoir son fils, et celui, plus grand encore, de le consoler et de le convertir.
On eût dit d'abord que Dieu ne voulait pas lui donner la joie de revoir Augustin. Car à peine elle avait perdu de vue les rivages de l'Afrique , qu'une tempête horrible se déclara. La mer était soulevée dans ses profondeurs. Des vagues menaçantes se précipitaient sur le navire, et en mordaient les flancs avec des clameurs sauvages. Tout l'équipage tremblait. Les matelots eux-mêmes étaient épouvantés. Seule, Monique ne tremblait pas. Quoi ! elle périrait avant de revoir son fils ! Dieu l'empêcherait d'aller convertir Augustin! Elle voyait clairement, elle sentait au fond de son cœur de mère, de son âme de chrétienne et de sainte, que cela était impossible. Aussi, debout sur le pont du navire, calme et ferme , elle rassurait les matelots, et leur déclarait, avec un accent qui les pénétrait tous, que la tempête finirait bientôt et qu'ils arriveraient heureusement au port. Bientôt, en effet, les vents s'apaisent, et les nuages , en se dissipant, laissent voir les côtes rayonnantes de l'Italie ^
1 Jam venerat mater pietate fortis , terra marique me sequens, et in periculis omnibus de te secura. Nam et per marina discri-
Monique courut aussitôt à Rome. Elle avait hâte d'embrasser son fils, et de juger par elle-même de l'état de son âme. Mais qu'on imagine sa peine quand, arrivée à Rome, elle n'y trouva plus Augustin. Il était déjà parti pour Milan.
On pense que Monique s'était croisée avec la lettre par laquelle Augustin lui annonçait son départ, car il est impossible d'admettre qu'un fils si respectueux, si tendrement attaché à sa mère, ne l'eût pas avertie d'un tel dessein; et il est même probable que ce sont les lettres d'Augustin, pleines de tristesse, de découragement et d'irrésolution, oii il disait à sa mère qu'il ne voulait plus rester à Rome, qu'il avait fernEié son école, qu'il allait se rendre à Milan; il est, dis- je, probable que ce sont ces lettres qui , ayant ému profondément l'âme de sainte Monique, l'avaient déterminée à partir brusquement. Seulement la conclusion de l'affaire de Milan s'était précipitée; Augustin était parti à la hâte , après avoir écrit un mot à sa mère , et sans se douter, du reste , qu'elle eût le dessein de venir le rejoindre, et encore moins qu'elle fût déjà en route»
Si affligée que fût Monique de ce contre - temps , elle n'hésita pas néanmoins sur le parti à prendre. Milan est à deux cents lieues de Rome, et il faut pour s'y rendre traverser les Apennins ; mais elle
mina ipsos nautas consolabatur, a quibus rudes abyssi viatores , cum perturbantur, consolari soient; pollicens eis perventionem cum salute. {Confess,, lib. "VI, cap. i.)
venait bien de faire quatre cents lieues à travers les flots irrités; elle partit donc aussitôt , pleine de la même^ardeur, et soutenue, à travers les fatigues de ce second voyage, par cette même foi indomptable qu'elle reverrait son fils et qu'elle le convertirait.
Cette foi indomptable, il suffit d'être mère et d'aimer Dieu par- dessus toutes choses pour la trouver en soi. Mais ici Dieu l'accroissait lui-même dans le cœur de cette femme admirable, pour que nul obstacle ne fût capable de l'arrêter. Car il fallait qu'elle fût là. Augustin entrait dans la grande crise qui précède la renaissance de la foi. Il allait acheter le bonheur de croire par une agonie plus douloureuse que tout ce qu'il avait encore connu. Monique ne pouvait être absente dans un moment pareil ; il fallait qu'elle donnât à son fils un dernier et suprême secours.
Et puis, après tant d'années d'angoisses, d'inquiétudes et de larmes, Dieu avait résolu de consoler sa servante. Voilà pourquoi il l'amenait à Milan juste à l'heure oii Augustin allait sortir des ténèbres et entrer dans la lumière. Elle avait été à la peine, il était bien juste qu'elle fût à la résurrection et à la gloire.