ELLE REDOUBLE DE FERVEUR
Cependant Augustin était arrivé à Milan , et avait pris possession de sa chaire d'éloquence dans la périlleuse situation d'esprit que nous avons indiquée au chapitre précédent : ayant demandé la vérité par- .tout, et ne Tayant rencontrée nulle part^ l'aimant toujours, mais désespérant de la trouver, et se persuadant que les plus sages étaient ceux qui doutaient de tout : dernier abîme, plus profond que les autres, plus obscur, encore moins fait pour lui , où il allait se débattre deux années entières, d'où il devait sortir chrétien, et heureusement; car, s'il n'en était pas sorti chrétien, il s'y serait abruti. Et c'est pour cela , parce qu'il courait le plus grand de tous les périls , afin de l'aider à retrouver le chemin de la lumière, que Dieu lui envoyait sainte Monique.
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Mais si Décessaire que fût à Augustin la présence de sa mère dans ce moment de crise , elle ne pouvait pas suffire. j Les cœurs de mère sont faits de pureté , de tendresse et de force; et cependant, oserais-je le dire, ils ne sont ni assez forts ni même assez purs pour que les enfants puissent y renaître à la lumière d'en haut. A cette œuvre toute divine il faut des âmes qui aient puisé, dans une consécration plus haute, une plus grande puissance de vie et de résurrection. Ce que la mère commence avec ses larmes , le prêtre l'achève avec l'autorité et le sang de Jésus- Christ; et plus celui qu'il faut tirer de l'abîme y était profondément plongé, plus Dieu choisit avec un soin délicat la mère chrétienne et le prêtre qui doivent travailler ensemble à cette cure sublime. Voilà pourquoi, après avoir donné sainte Monique à Augustin, Dieu lui avait préparé en même temps saint Ambroise. j
Ce saint évêque semblait avoir été fait exprès pour comprendre ce jeune homim^dioquiiet, triste, ardent > également prêt à nefleurir ou à s'éteindre , selon r influence qui allait prédominer. U avait passé sa jeunesse dans le monde, au milieu des affaires et des études : ce qui lui donnait une première harmonie d'âme avec Augustin. 11 s'était voué ensuite à l'étude de l'éloquence, et, tout jeune, il avait acquis au barreau un nom célèbre : ce qui était une seconde harmonie. Et enfin , né .comme Augustin d'une mère chrétienne, il était resté comme lui simple catéchumène jusqu'à plus de trente ans; quoiqu'il faille se
hâter d'ajouter qu'Ambroise catéchumès^ n'avait connu ni ies doutes, ni les désordres, ni tes erreurs d'Augustin. Mais c'était peut-être entre eux une sympathie de plus ; car pour s'incliner avec tendresse vers un cœur coupable, pour sentir profondément et délicatenaent les agitations douloureuses d'une âme^ il est bon<^ il est meilleur quelquefois d'avoir toujours vécu dans la sérénité, dans la lumière et dans la paix. On le voit, jusqu'à trente ans, cel deux vies , à l'exception <Ae» fautes , avaient eu de singulières f^semblanoes.
LÀ, un événement imprévu avait changé tout à coup la carrière d'Ambroise. Le siège épisoopal de Milan étaâ* vacant. Deux partis «e disputaient i'étoction avec vmte aniinosité ^ui pouvait «devenir «a&glante. Ambroi^, qui était préfet de la ville, fiarut dans l'église pour apaiser 4e désordre. Il parlait au peuple avec beaucoup d'éloquence , lorsqu'un enfant s'écria : '« Ambroise évèque ! Ambroise évèque ! » Cette voix de l'innocence parut une voix du Ciel. D'immenses acclamations l'accueillirent, et les «deux partis tombèrent 'd'accord pour placer Ambroise sur le siège «épiscopal de Milan.
Ambroise, qui n'était que catéchumène, reçut «le baptême; et après huit jours de solitude, de prières et de larmes, il fut ordonné prêtre d'abord, etimmédiatement après évèque, le 7 décembre 374. Alors, comme 110e fleur qui ^n'attendait qu'un dernier rayon de sol^l pour donner tous ses parfums, Ambroise s'épanouit BOUS la bénédiction qui le fit évèque. Tou3
les trésors de sa belle âme apparurent au jour. A la fois évèque et homme d'État^ occupé des âmes et des sociétés, courant le monde pour y mettre la paix et faire respecter l'honneur par des princes dégénérés, et s* enfermant des heures entières avec des pécheurs qu'il attendrissait par ses larmes ; écrivant aux rois des lettres hardies, et soppirant, pour les vierges consacrées à Dieu, des chants d'une tendresse et d'une pureté exquises ; l'homme de tous les âges, de toutes les positions, de tous les périls , de toutes les vertus, tel que Dieu a fait l'évêque, et que le monde d'alors était heureux de le trouver.
Encore n'étaient-ce là que des préludes. Et, avançant tous les jours en sainteté, il se préparait à deux actes qu'il ne pouvait pas même prévoir, pour lesquels seuls peut-être Dieu l'avait fait si grand, et qui allaient couronner sa tête d'une auréole immortelle. Qui n'a entendu parler de cette scène admirable où Ambroise arrêta aux portes de sa cathédrale l'empereur Théodose couvert du sang de Thessalonique ? L'empereur, du reste, fut digne de l'évêque; et leurs deux actes, aussi beaux l'un que l'autre, traverseront éternellement les âges, en y traçant un long sillon d'honneur.
Toutefois, quelque puissance qu'eût en ce jour la parole d' Ambroise, il en a prononcé une autre qui devait procurer à Dieu plus de gloire encore. Entrons dans la demeure du saint évêque. Suivons-y ce jeune homme qui s'y présente. Écoutons les paroles qui vont tomber des lèvres de saint Ambroise. Ce
sont elles qui ont fait saint Augustin. Elles ont donné à TÉglise le plus grand de ses docteurs.
Une des premières démarches d'Augustin arrivant à Milan avait été d'aller rendre visite à saint Ambroise. Il le lui devait, puisqu'il était appelé à exercer une charge publique dans la môme ville que lui. Mais il y venait aussi par une sympathie d'un ordre plus élevé, a C'est une grande chose pour un jeune homme y a dit un écrivain^ que ses premières visites à des hommes qui ne sont pas de son âge, et qui . Font précédé dans la vie , surtout quand la gloire semble garder le seuil de leur demeure \ j> A plus forte raison quand la sainteté s'unit à la gloire : les deux auréoles à la fois.
a Arrivé à Milan, écrit Augustin, j'allai voir l'évèque Ambroise, connu partout comme l'une des plus grandes âmes du monde, et votre pieux serviteur, ô mon Dieu. Aveugle , votre main me menait à lui pour qu'il m'ouvrit les yeux et me conduisit à vous. Cet homme vénérable me reçut comme un père, et voulut bien me dire, avec une charité digne d'un évêque, que mon arrivée à Milan le comblait de joie. A partir de ce jour, je me pris à l'aimer. Mais ce n'était pas le docteur de la vérité que j'aimais en lui; car j'avais perdu entièrement alors l'espérance de pouvoir la trouver dans l'Église : c'était seulement l'homme bienveillant pour
1 Le P. Lacordaire , Notice sur Frédéric Ozanam.
2 Et veni Mediolanum , ad Ambrosium episcopum , in optimis
Le saint et illustre Ambroise recevant le jeune Augustin; la paix de Tun et les agitations de l'autre ; cet astre qui va se coucher dans la lumière, et cet autre astre, plus grand, qui n'est pas encore dégagé des ombres, forment une de ces scènes touchantes et solennelles qu'on aimerait à voir traitées par un grand maître.
Après avoir visité Ambroise en particulier, Augustin voulut l'entendre en public. Le saint parlait tous les dimanches à son peuple. Il lui expliquait la sainte Écriture simplement et avec noblesse, évitant la controverse, et remplaçant l'érudition par de fines et ingénieuses allégories, au moyen desquelles il jetait la lumière sur les passages les plus obscurs de la sainte Écriture. Rien ne convenait mieux à l'âme blessée et malade d'Augustin que cette parole douce , élégante , harmonieuse et élevée. Il s'y abandonna avec un charme infini, ne la redoutant pas, et ne soupçonnant pas qu'une telle parole^ si peu acérée , fût capable de faire de si profondes blessures.
Mais il eut à peine entendu saint Ambroise, qu'il sentit s'élargir encore la plaie qui lui déchirait le cœur. Tout ce qui lui restait d'hésitations à l'endroit du manichéisme s'évanouit tout à fait. Les der-
notum orbi terrae, pium cultorem tuum; suscepit me paterne ille homo Dei , et peregrinationem meam satis episcopaliter dilexit. Et eum amare cœpi ; primo quidem non tanquam doctorem veri, quod in Ecclesia tua prorsus desperabam, sed tanquam hominem benignum in me. [Confess,, lib. V, cap. xiii.)
niers restes de ses croyances tombèrent de son âme* 11 vitTinanité de tout ce quil avait cru jusque-là; et, toujours persuadé y sans vouloir T examiner^ que la vérité n'était pas dans TÉglise catholique, il désespéra plus que jamais de la trouver nulle part. Dès lors que faire ? Mépriser les doctrines, ne plus s'occuper des choses, se vouer tout entier à la forme, au style, à la nuance, à l'art pour l'art, seule chose à laquelle' il crût encore* « Voilà où j'en étais, dit-il ; j'avais roulé dans le plus profond des abîmes par )è désespoir de trouver la vérité ^ ; suspendu aux formes de la parole, j'étais devenu insouciant et dédaigneux du fond ^ ; plus rien ne me touchait, excepté l'art du discours, seul amour qui eût survécu dans mon âme à la ruine de tous les autres amours '. » C'est-à-dire qu'Augustin était à la veille de devenir un sophiste, un artiste de parole, un chercheur d'antithèses, un arrangeur de phrases. Il courait, par conséquent, non plus seulement dans son âme et dans sa conscience, mais dans son génie lui-même, le plus redoutable des périls.
C'est à ce moment qu'arriva sainte Monique, et il
1 Et diffidebara et desperabam de inventione vefi. [Confess., lib. VI, cap. I.) Dubitabam de omnibus, et inveniri posse viam vitae minime putabam. [Id., lib. VI, cap. ii.)
2 Verbis suspendebar intentus ; rerum autem incuriosus et contemptor astabam. [Confess., lib. V, cap. xm.)
3 Gum enim non satagerera discere quae dicebat, sed tantum quemadmodum dicebat audire (ea mihi quippe desperanti ad te viam patere homini, inanis cura remanserat.) (Confess,, lib. V, cap. XIV.)
n*est pas difficile de deviner ce que fut dans de telles circonstances Tentrevue d'un tel fils et d'une telle mèrej On ne sent jamais mieux les pures et profondes affections de la famille que quand on est triste^ Augustin Tétait, Monique aussi. Leurs deux âmes s'unirent dans une longue étreinte, et ils mêlèrent leurs larmes.
Dès qu'ils purent parler, pour consoler sa mère, car il est probable qu'en pleurant Monique attachait sur son fils des regards inquiets et profonds, x4ugustin se hâta de lui dire qu'il n'était plus manichéen. Il espérait la voir tressaillir de joie. Mais il n'en fut rien. Elle ne parut ni étonnée ni heureuse \ Pas étonnée : car quoi de surprenant qu'Augustin n'eût pu jeter l'ancre sur un sable aussi mouvant et sur une terre aussi misérable que l'hérésie de Manès? elle s'y attendait. Pas heureuse : car ce n'était pas assez pour elle que son fils n'adhérât plus à l'erreur; elle espérait mieux de ses larmes. Qu'Augustin devînt chrétien, catholique, pieux, fervent : voilà ce qu'elle voulait. Mais il ne lui fallait pas moins, et elle était sûre de l'obtenir.
Aussi elle répliqua vivement à Augustin qu'elle voulait qu'il devint catholique, et, mêlant dans un même élan les intuitions de la mère et les certitudes de la sainte, elle l'assura fortement, et à plusieurs reprises, qu'avant de mourir elle le verrait converti. Augustin secoua la tête, et ne répondit que
t CiOnfess,^ lib. VI, cap. i.
par un sourire amer. Car/ doutant de tout, désespérant de la vérité, il était décidé, comme nous l'avons dit, à ne plus s'occuper de questions de doctrine*.
Mais c'était là précisément ce qui remplissait d'espoir le cœur de sainte Monique. Elle connaissait trop son fils pour se persuader qu'il pût demeurer dans un pareil vide. Elle le savait fait pour croire et pour aimer. Aussi , le voyant plongé dans un doute absolu , sans aucune planche de salut au milieu de ce naufrage, elle comprit que c'était là le commencement de la grande crise, et qu'après l'avoir mis un instant dans le plus terrible des dangers, ce serait cette crise même qui le ramènerait à la vie. Consolée donc, mais tremblante encore, elle résolut de ne pas perdre une minute, et de redoubler de prières, de sacrifices, de pieuses et saintes industries, pour obtenir que Dieu abrégeât le moment terrible, et hâtât le jour de la conversion ^
Dans ce but , sa première pensée, après avoir embrassé son fils, fut d'aller trouver saint Ambroise.
i Invenit me periclitantem quidem graviter desperatione indagandae veritatis. Sed tamen ei cum indicassem non me quidem manichaeum, sed neque catholicum christianum, non quasi inopinatum aliquid audierit exsilivit Isetitiae... Placidissime et pectore pleno fiduciae respondit mihi credere se in Christo quod priusquam de hac vita emigraret me visura esset fidelem catholicum , etc. [Confess,, lib. VI , cap. i.)
2 Tibi autem , fons misericordiarum, preces et lacrymas densiores, ut accelerares adjutorium tuum et illuminares tenebras meas , et studiosius ad ecclesiam currere , et in Ambrosium ora suspendi. {Confess,, lib. VI, cap. i.)
C'était lui, elle le savait, qui avait achevé de jeter Augustin dans cette crise; elle avait hâte de le remercier, de savoir aussi ce qu'il pensait d'Augustin , de lui confier ses doutes, ses craintes, ses pressentiments, ses espérances , et, plus encore qu'avec le vieil évoque qu'elle avait vu à Thagaste, de le con jurer d'entrer en rapports intimes avec son fils, aGn de rendre promptement chrétienne Fâme de son Augustin.
Ambroiae reçut sainte Monique avec une joie attendrie. Il ne pouvait se lasser de contempler cette mère, sur le visage de laquelle Tamour de Dieu et la tendresse pour un fils égaré avaient creusé de si vénérables sillons. Il en conserva un souvenir qui ne s'effaça plus. Il ne voyait jamais Augustin sans le féliciter d'avoir une telle mère *.
De son côté, sainte Monique fut émue jusqu'aux larmes en présence de celui dont elle espérait la conversion de son fils, et qui déjà, par ses premières paroles, avait jeté Augustin dans un état si terrible, mais si heureux. La piété, la douceur, la science , la modestie du saint évêque la ravirent en augmentant ses espérances.lEUe lui ouvrit son cœur, et lui voua, dès le premier jour, ce genre d'affection élevée et profonde qu'aura toujours une mère pour l'homme de Dieu qui dirige, qui protège, qui sauve, et surtout qui convertit l'âme de ses enfants M(
1 Confess., lib. VI, cap. ii.
2 Diligebat autem illum virum sicut Angelum Dei, quod per
Od ne peut guère douter qu'elle ne lui ait confié le soin de sa propre conscience , et que ce grand homme, qui passait une partie de sa vie à écouter les pécheurs et à pleurer avec eux , n'ait eu la consolation de la diriger pendant tout le temps qu'elle demeura à Milan. A qui pouvaitrelle mieux confier son âme qu'à celui que Dieu avait choisi , elle le sentait, pour la conversion de son fils?/Et d'ailleurs qu'était-* ce que sa vie à cette époque ? Elle n'avait qu'une seule pensée : prier pour son fils, pleurer sur lui, le ramener à Dieu à force de larmes. Et si elle s'occupait de sa propre âme , si elle veillait avec une délicatesse de plus en plus jalouse sur ses moindres pensées, si elle devenait chaque jour plus humble, plus recueillie, il semble que c'était encore à cause de son fils : pour que ses prières fussent plus pures, et que, son cœur étant plus intimement uni à Dieu , elle fût plus sûre aussi d'en tirer un cri qui pût l'émouvoir. Or qui , mieux qu' Ambroise, était en état de comprendre une pareille âme, et de lui donner la direction dont elle avait besoin ? )
Ajoutons que, quoique jeune, Monique n'avait plus que deux années à demeurer en ce monde, les plus belles de sa vie , celles où , comme on le voit dans l'histoire de tous les saints ; son âme allait
illum cognoverat me intérim ad illam ancipitem fluctuationem jam esse perductum per quam transiturum me ab aegritudine ad sanitatem , intercurrente arctiore periculo , quasi per accessionem quam criticam medici vocant, certa prœsumebat. (Confess.^ Ub. VI,cap. I.)
mûrir rapidement et donner ses plus beaux fruits. Or ces dernières années, il avait été réglé, dans les desseins de la divine Providence, qu'elle les passerait sous l'œil et la conduite du plus grand directeur de cette époque. Dieu fait souvent de ces choses. Quand une âme a fleuri dans la solitude, et qu'elle touche à l'heure de l'épanouissement, il la transplante tout à coup , et l'amène auprès de quelque saint directeur qu'il a préparé en secret, et qui est chargé de mettre la dernière main à ce bel œuvre.
Une fois en rapport avec le saint évêque de Milan , Monique s'occupa de rendre les relations de saint Ambroise et de son fils plus fréquentes et plus intimes. Souvent elle l'emmenait avec elle quand elle lui rendait visite. Quelquefois elle le lui envoyait, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, en apparence pour demander conseil sur quelque point qui la concernait, en réalité pour fournir à son fils l'occasion d'entretenir le grand évêque.
Un jour, par exeaaple, elle ne savait pas si elle devait jeûner : c'était un samedi; on jeûnait ce jour-là en Afrique, et elle en avait l'habitude; mais on ne jeûnait pas à Milan, et elle se demandait qui devait l'emporter de la coutume de Thagaste ou de celle de Milan. Elle aurait bien pu s'en informer ellemême auprès de saint Ambroise ; mais , par une de ces pieuses industries que trouve facilement le cœur des mères , elle aima mieux lui envoyer Augustin ,
et c'est à celui-ci que fut donnée cette réponse, qui est devenue célèbre : <ic Suivez la coutume de FÉglise où vous êtes. Si vous êtes à Rome, jeûnez avec l'Église de Rome; mais si vous êtes à Milan , n'y jeûnez pas, lorsque FÉglise de Milan ne jeûnera pas. »
Un fait d'une autre nature montra, à la même époque, combien Tamour qu'elle avait pour son fils se mêlait en sainte Monique à la vénération, à l'obéissance, au tendre et profond respect dont elle entourait saint Ambroise. C'était l'usage de l'Église d'Afrique qu'aux jours de la fête des martyrs on apportât à leur sanctuaire du pain , du vin , des gâteaux. On les déposait sur la pierre de leur tombeau; on en donnait ensuite une partie aux pauvres, puis on mangeait le reste. Dans les idées de l'antiquité chrétienne, ainsi que je l'ai déjà dit, il y avait là une sorte de communion aux mérites et à la vie du saint. Le premier jour de fête que sainte Monique passa à Milan, elle arriva le matin à l'église, son petit panier au bras, plein des offrandes saintes, comme elle avait l'usage de le faire en Afrique. Tout à coup, au moment d'entrer, le portier l'arrête et lui défend de passer. Ambroise , craignant les abus qui commençaient à se mêler à cet usage si beau et si vénérable en lui-même, l'avait supprimé, et le portier avait ordre de ne laisser personne en accomplir le rit. Monique n'avait pas été prévenue, et il pouvait lui être pénible d'être ainsi arrêtée publiquement et brusquement au seuil de l'église. Mais on ne put saisir
sur son visage l'ombre même d'un regret. « Elle renonça de grand cœur à cet usage, dit saint Augustin, et, au lieu d'un panier plein des fruits de la terre , elle apporta désormais au tombeau des martyrs un cœur plein de vœux purs. Mais les pauvres n'y perdirent rien : elle leur donnait à la maison ce qu'elle leur eût donné là; et ces fruits de la terre dont elle eût pu se nourrir sur la tombe des saints, elle les remplaça désormais par le corps divin du Sauveur*. » Voilà comment elle obéit. « J'imagine pourtant , ajoute saint Augustin avec une grande délicatesse, que ma mère eût eu plus de peine à quitter cette coutume , si elle eût été défendue par un autre qu'elle n'eût pas tant aimé qu'Ambroise; mais elle le chérissait parce qu'elle voyait en lui l'instrument de mon salut. Et lui , de son côté , l'aimait pour sa vie exemplaire, son assiduité à l'église, sa ferveur spirituelle dans l'exercice des bonnes œuvres. Il ne pouvait se taire de ses louanges en ma présence , et il me félicitait d'avoir une telle mère. Mais il ne savait pas, ajoutehumblementAugustin, quel fils elle avait
t Confess.y lib. VI , cap. ii.
2 Sed tamen videtur mihi non facile fortasse de hac amputanda consuetudine matrem meam fuisse cessuram, si ab alioprohiberetur, quem non sicut Ambrosium diligebat , quem propter salutem meam maxime diligebat; eam vero ille propter ejus religiosissimam conversationera , qua in bonis operibus tam fervens spiritu frequentabat ecclesiam : ita ut saepe erumperel, cum me videret, in ejus praedicationem , gratulans mihi quod talem matrem haberem ; nesciens qualem illa me filium. (Confess,, lib. VI, cap. II.)
Au moment, du reste, où se nouaient entre sainte Monique et saint Ambroise ces rapports si intimes , Dieu arrangeait foutes choses pour incliner vers le saint évèque, dans un noble enthousiasme, non-seulement le cœur de la mère, mais celui même du fils. Ambroise était arrivé à un de /ces moments où, quand une âme est grande» elle devient sublime^ et où les flots de la persécution et de la calomnie, en mugissant autour d'elle, ne font qu'en mieux révéler la magnanimité et la grandeur. L'impératrice Justine , qui depuis quelques années avait commis la faute d'amener à Milan une petite troupe de courtisans appartenant tous à la secte arienne, et qui y ajoutait la faute plus grande encore de se laisser conduire par cette minorité turbulente, venait, un peu avant la fête de Pâques de Tannée 385, de faire demander à saint Ambroise, au nom de son fils Valentinien, encore enfant, de céder aux ariens de sa cour une des églises occupées par les catholiques : soit la basilique Portia, qui était hors des murs, soit même la basilique neuve, c'est-à-dire celle où célébrait ordinairement Ambroise, et qui était la métropole de la cité. Le saint avait refusé, et, avec une noble fierté, il avait fait répondre à l'impératrice que ce n'était pas au prêtre à livrer le temple. Pour cette parole et pour ce refus, il se vit tout à coup exposé à la haine d'une femme qui était toute- puissante, et qui était capable de tout. Des soldats furent envoyés pour se saisir de la basilique Portia, et l'église où se trouvait Ambroise fut elle-même environnée de
troupes. Mais, comme le peuple tout entier était pour le saint évêque, les soldats, n'osant y pénétrer, se replièrent sar la basilique Portia , entraînant après eux une partie du peuple ému et indigné; et pendant pinsieurs jours une sorte de guerre civile se prolongea dans Milan.
Durant tout ce temps , Ambroise ne sortit pas de l'église : tantôt debout au saint autel , les yeux en larmes, demandant à Dieu par de ferventes prières que le sang d'aucun homme ne fût versé pour sa cause; tantôt, assis dans la chaire, expliquant les saints livres, calmant le peuple, lui enseignant la clémence, le respect des lois, et en même temps faisant retentir à ses oreilles les plus énergiques et les plus splendides paroles sur la liberté des âmes et sur celle de l'Église, qui est leur patrie, leur refuge et leur mère.
Aux comtes et aux tribuns, par exemple, qui vinrent le sommer de livrer promptement la basilique, disant que c'était le droit de l'empereur, à qui tout appartenait : ce Si l'empereur me demandait ce qui est à moi , quoique tout ce qui est à moi soit aux pauvres , je ne le refuserais pas, répondait- il ; mais les choses divines ne m'appartiennent pas. En veuton à mon patrimoine ? qu'on le prenne ; si c'est à mon corps, j'irai au-devant. Voulez- vous me mettre aux fers , me mener à la mort ? j'en suis ravi : je ne me ferai point entourer de peuple pour me défendre; je n'embrasserai point les autels en demandant la vie. J'aime mieux être immolé pour les autels. »
A l'eunuque Calligone, préfet de la chambre, qui lui disait : « Tu méprises Valentinien, je te couperai la tête, » Ambroise répondait avec plus de fierté encore et de noble intrépidité : a Dieu permette que tu accomplisses ta menace : je souffrirai en évèque , et tu agiras en eunuque. )>
Aux officiers enfin de l'empereur, qui, voyant s'échauffer la foule , et craignant une émeute , venaient le prier d'apaiser son peuple : « Il dépend de moi de ne pas l'exciter; mais, quand il est ému, il n'y a que Dieu qui puisse le calmer. » Et comme ils s'exclamaient, l'appelant tyran, et prétendant qu'il abusait de son influence sur le peuple pour ébranler le trône de Valentinien : « Oh ! oh ! disait- il en souriant, Maxime ne dit pas que je sois le tyran de Valentinien, lui qui se plaint que je l'ai arrêté quand il voulait passer en Italie. » Et, en effet, c'était Ambroise qui , au moment où Maxime convoitait l'empire de Valentinien , avait traversé les Alpes, était venu en toute hâte plaider la cause de l'enfant orphelin, et l'avait gagnée, a Du reste, continuait Ambroise, si je suis un tyran, que tardez- vous à me frapper ? Je n'ai d'autres armes que le courage de m'exposer. Je suis prêt à mourir. Mais Dieu me garde de livrer l'héritage de Jésus-Christ, l'héritage de mes prédécesseurs, l'héritage de Denys qui est mort en exil pour la foi, l'héritage du saint confesseur Eustorgius, l'héritage de Myroclès et de tous les saints évêques mes pères. Je rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et,
pour montrer qu'il était prêt à obéir, il laissait sa porte ouverte à toute heure du jour et de la nuit, et il se tenait dans sa chambre accoutumée, prêt à se rendre en exil ou en prison, selon l'ordre qu'il recevrait.
Effrayée d'une attitude si noble et si ferme, Justine recula, mais pour un temps, et peu après elle ourdit dans l'ombre un nouveau complot plein de ruse. Un docteur arien prit tout à coup le titre d'évêque de Milan; et Ambroise, ayant refusé de comparaître devant le tribunal nommé par l'impératrice et chargé par elle de juger entre Ambroise et son compétiteur, le saint évêque fut déclaré intrus, condamné à Texil, et des soldats furent envoyés pour se saisir de sa personne et l'emmener hors de l'Italie. Comme la première fois , le saint se réfugia dans sa cathédrale ; et c'était un spectacle tout divin de voir, au sanctuaire de son église, ce vieillard, en qui se personnifiaient tous les droits de la conscience, demeurer invincible quoique désarmé, et le courroux de la plus grande puissance qui fût alors expirer impuissant aux marches du parvis. Le peuple, du reste, lie quittait pas l'église ; il s'y pressait, fidèle, autour de son évèque. 11 y passait même les nuits, armé et menaçante
1 Les églises de ce temps étaient accompagnées de plusieurs bâtiments extérieurs , portiques , chambres , salles , jardins ; ce qui fait entendre comment le peuple y passait des jours et des nuits de suite. Il y avait des lieux où Ton pouvait manger et dormir avec bienséance.
Cette espèce de siège dura huit à neuf jours , aux environs de la fête de Pâques, en 386 ; et ce fut alors que, pour occuper saintement de si longues heures, Ambroise introduisit dans l'église de Milan le chant alternatif des psaumes tel que le pratiquait déjà TOrient, et qui depuis s'est répandu dans TOccident tout entier. Et afin de varier et d'animer ce chant, il crut devoir y ajouter des hymnes qu'il composa pour la circonstance et qui achevèrent d'enthousiasmer'le peuple, à ce point que les ennemis d' Ambroise disaient qu'il avait ensorcelé la foule avec ses chants magiques * . Nous avons encore la plupart de ces hymnes ', et jamais on ne se douterait qu'elles ont été improvisées au milieu du bruit des armes, parmi les clameurs d'une populace inquiète, et par un
1 Hymnonim quoque meorum carminibus deceptum populum ferunt. Plane nec hoc abnuo. (Âmbros. , Opusc. de Spiritu sancto, in Episf, XXXI.)
2 Les hymnes qui semblent appartenir le plus certainement à saint Ambroise sont d'abord les onze suivantes : Sterne rerum Conditor, Deus creator omnium, Jamsurget hora tertia, Veni, Redemptor gentium, Illuminans Altissimus. Fit porta Christipervia, Orabo mente Dominum, Somno refectis artuhus. 0 lux beata Trinitas. Consors paterni luminis. jEtema Christi munera. (Voir dom Cellier, Histoire des auteurs ecclésiastiques : Saint Ambroise.) Outre ces onze hymnes, leB. Thommasi, dans son Hymnaire, en ajoute cinquante-deux autres, et en particulier : Jesu, nostra Redemptio. Conditor aime siderum. Rerum Creator optime. Splendor paternœ gloriœ. Immense cœli Con^ ditor. Cœli Deus sanctissime, Nox atra rerum contigit. Magnœ Deus potentiœ. Tu Trinitatis Unitas, jEtema cœli gloHa, Pla^ smator hominis Deus. Summe Deus clementiœ, Luxecce surgit aurea, etc. etc.
homme qui ne savait pas le matin s'il prendrait dans la journée le chemin de Texil ou celui de la prison. Rien n'est à la fois plus doux, plus frais , plus élevé et plus pur. Voici, par exemple^ Thymne du réveil :
Pour chanter ici tes louanges Notre zèle, Seigneur, a devancé le jour; Fais qu'ainsi nous chantions un jour avec les anges ' Le bien qu'à tes élus réserve ton amour.
Lève- toi, Soleil adorable, Qui de Téternilé ne fais qu'un heureux jour ; Fais briller à nos yeux ta clarté secourable , Et répands dans nos cœurs le feu de ton amour.
Que ce jour se passe sans crime, Que nos langues, nos mains, nos yeux soient innocents ; Que tout soit chaste en nous, et qu'un frein légitime Au joug de la raison asservisse nos sens.
Chantons l'auteur de la lumière Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin ; Et qu'en le bénissant notre aurore dernière Se perde en un midi sans soir et sans matin.
Et encore ce début si gracieux d'une autre hymne du matin :
L'astre avant-coureur de l'aurore , Du soleil qui s'approche annonce le retour; Sous le pâle horizon l'ombre se décolore ; Lève- toi dans nos cœurs , chaste et bienheureux jour I
Voici maintenant une des hymnes delà nuit. Quand on pense à ce qu'était la poésie à cette époque , et qu'on la voit renaître si jeune et si fraîche sur les
lèvres d'un vieillard , on entrevoit quelque chose du charme qui devait s'attacher à toute la personne du saint évêque.
Tandis que le sommeil, réparant la nature,
Tient enchaînés le travail et le bruit, Nous rompons ces liens , ô clarté toujours pure ,
Pour te louer dans la profonde nuit.
Que dès notre réveil notre voix te bénisse,
Qu'à te chercher notre cœur empressé T'offre ses premiers vœux, et que par toi finisse
Le jour par toi saintement commencé.
Nous t'implorons^ Seigneur : tes bontés sont nos armes ;
De tout péché rends -nous purs à tes yeux ; Fais que t'ayant chanté dans ce séjour de larmes ,
Nous te chantions dans le repos des cieux.
JamaiS; du reste, on ne trouve dans ces hymnes une allusion aux troubles de la ville. A peine un mot, comme celui-ci :
Nous montrons à tes yeux nos maux et nos alarmes , Nous confessons tous nos crimes secrets;
Nous t'offrons tous nos vœux, nous y mêlons nos larmes; Que ta bonté révoque tes arrêts I
ou encore :
Qu'un saint ravissement éclate en notre zèle ,
Guide toujours nos pas; Fais d'une paix profonde, à ton peuple fidèle
Goûter les doux appas * I
1 Je n'ai pas besoin de nommer le traducteur de ces hymnes. « Celui, dit M. de Maistre, qui voudra sans vocation essayer quelque chose dans ce genre, en apparence si simple et si facile,
Il faut avoir, on le reconnaîtra , une bien grande âme, singulièrement forte et maîtresse d'elle-même , pour soupirer de telles harmonies au milieu de Teffervescence populaire. Aussi ces hymnes furent accueillies avec tant d'enthousiasme, que le peuple chantait jour et nuit, électrisé et demandante mourir avec son évêque. De temps en temps Ambroise faisait arrêter le chant; il montait en chaire, et son cœur ému et reconnaissant trouvait, pour remercier et pour encourager cette foule fidèle, des accents qu'on ne lui avait jamais connus.
Ces choses se passaient en 385 et 386, c'est-à-dire pendant les années mêmes où Augustin demeura et enseigna à Milan. Comment un jeune homme, éloigné de la vraie foi sans doute, mais sensible à l'éloquence , à la poésie , à l'honneur, à la dignité de l'âme, aux éternels droits de la conscience et de la liberté, n'aurait- il pas été touché de ce spectacle ? Comment n'aurait-il pas tressailli en voyant ce vieillard , s'exposant généreusement à la violence pour ne pas trahir son devoir; invincible du reste quoique sans armes, et récompensé, comme il arrive toujours, par les applaudissements de toua ceux dont les applaudissements méritent d'être désirés? « Ma mère, dit- il, voulant des premières sa part d'angoisses et de veilles, ne vivait plus que d'oraisons. Moi-même, froid encore à la chaleur de votre esprit,
apprendra deux choses en jetant la plume : ce que c'est que la prière, et ce que c'est que le talent de Racine. i> (Soirées de SaifU'Pétersbourg , tome II , 7e Entretien.)
j'étais frappé de ce trouble et de cette émotion de toute une ville *. » La grandeur morale qui environnait Ambroise d'une auréole , Tenthousiasmait : ce Je trouvais Ambroise heureux. Je levoyais entouré des plus grands hommages. J'enviais tout de lui, excepté son célibat. Et cependant, ajoute- 1- il, je ne soupçonnais pas son vrai bonheur. Tout ce qu'il nourrissait d'espérances; tout ce qu'il soutenait de beaux combats contre les séductions de sa propre grandeur; tout ce qu'il trouvait de consolations dans l'adversité, de charme dans la voix secrète qui lui parlait au fond du cœur; tout ce qu'il goûtait de savoureuses joies en se nourrissant du pain de vie y je n'en avais nul pressentiment , nulle expérience*. »
Quant à sainte Monique, en voyant le père de son âme, celui sur lequel elle comptait pour sauver son enfant, devenir un héros et un saint, elle tressaillait d'une joie si élevée que j'essaierais en vain de la peindre. Elle se pressait autour de la chaire d'Am-
1 Ibi mater mea, ancilla tua, sollicitudinis et vigiliarum primas tenens orationibus vive^at. Nos adhuc frigidi a calore spirilus lui, excitabamur tamen civilate attonita atque turbata. {Confess.y lib. IX, cap. VII.)
2 Ipsum Ambrosium felicem quemdam hominem secundum saeculum opinabar, quem sic tantae potestates honorarent : caelibatus lantum ejus mihi laboriosus videbatur. Quid autem ille spei generet, et ad versus ipsius excellentiae tentamenta quid luctaminis haberet; quidve solaminis in adversis, et occultum os ejus quod erat in corde ejus; quam sapida gaudia de pane tuo ruminaret, nec conjicere noveram. {Confess., lib. VI, cap. m.)
broise; elle se suspendait à ses lèvres; elle prenait largement y comme dit Augustin ^ sa part des angoisses et des douleurs de l'Église. Elle ne vivait plus que pour Dieu. Et là', sous Tœil du saint évoque , dans cette lumière , parmi ces chants et ces enthousiasmes, au sein de ces parfums célestes, enveloppée de si divines influences, elle avançait à grands pas dans la perfection. La foi , l'amour, les fortes espérances , la paix , la certitude de Dieu , exhalaient en elle tous leurs parfums à ta fois. Il était facile de voir qu'elle touchait à l'heure de la grande fécondité ^
1 Confess., lib. VI, cap. i et n; lib. VII, cap. vu.