‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 14 sur 58 · LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE

Sainte Monique , on vient de le voir, ne se contentait pas de se faire accompagner par son fils lorsqu'elle allait rendre visite à saint Ambroise; elle avait <^Dcore plus de soin , chaque fois que le saint évèque montait en chaire, d'amener Augustin avec elle ; ce qui n'était pas difficile du reste; car celui-ci goûtait singulièrement l'éloquence d'Ambroise; et, avant même que sa mère fût arrivée, il allait souvent l'entendre. On montre encore à Milan la chaire en marbre d'oii le saint évêque parlait au peuple, et dans laquelle ^ pendant les années 385 et 386 , il ne s'assit, pour ainsi dire, jamais sans avoir devant lui sainte Monique, et à côté d'elle « le fils de tant de larmes».

Malheureusement, eu accompagnant sa mère aux instructions de saint Ambroise , il s'en fallait bien qu'Augustin y apportât les dispositions que demande la parole de Dieu pour pénétrer dans les âmes. Il y venait en curieux et en juge, non en disciple, a J'allais écouter Ambroise, avec grand soin, chaque fois qu'il enseignait le peuple, non avec l'intention que je devais, mais seulement pour m'assurer si son éloquence répondait à sa réputation , et si la renommée en exagérait ou en diminuait la beauté. Je restais des heures entières suspendu à ses lèvres, et j'étais ravi de l'harmonie de ses discours; mais du reste je ne faisais attention qu'à la forme , et je méprisais les choses *. »

Voilà comment Augustin entendait la parole-d'Ambroise ; et bien qu'il n'eût aucune des conditions qu'exige la lumière divine pour pénétrer dans les âmes, elle pénétrait cependant en lui. Elle s'insinuait doucement et presque insensiblement dans son âme. (( Comme en écoutant le saint évêque, dit-il, je ne me mettais point en peine d'apprendre ce qu'il disait, mais seulement de juger la manière dont il disait, néanmoins, parce que les choses sont inséparables des paroles, je ne pouvais pas empêcher que les unes entrassent avec les autres dans mon

1 Et studiose audiebam disputantem in populo, non intentione qua debui , sed quasi explorans ejus facundiam ; an major minorve proflueret quam praedicabatur. Et verbis ejus suspendebar intentus; rerum autem incuriosus et contemptor adstabam. {Confess., lib. V, cap. xiii.)

esprit. Et lorsque j'appliquais toute mon attention à bien remarquer l'éloquence de ses discours, j'en reconnaissais en même temps la force et la vérité ; ce qui néanmoins ne se fit que par degrés ^ ^o

Sous le charme de cette parole, Augustin commença donc à se soulever un peu; mais il ne s'en aperçut même pas, tant fut doux et presque insensible le premier rayon de lumière qui pénélra dans son âme. « D'abord il me sembla, dit -il, que ce qu'Ambroise enseignait se pouvait défendre, et que j'avais eu tort de croire qu'on ne pût sans témérité soutenir la foi catholique. C'est pourquoi, après l'avoir entendu, je commençai à condamner cette fausse créance que j'avais eue, qu'il était impossible de répondre à ceux qui se permettent mille railleries et mille insultes contre la religion *. » Voilà le premier rayon. Il ajoute pour le mieux caractériser : ce Je prenais un grand plaisir à entendre saint Ambroise , et quoique j'ignorasse encore si ce qu'il disait était la vérité, du moins il ne disait rien qui ne me parût possible ^ » Et plus loin : ce J'étais assuré dès lors

1 Yeniebant in animum meum simul cum verbîs quse dîligebam, res etiam quas negligebam. Et dum cor aperirem ad excipiendum quam diserte diceret, paiiter intrabat quam vere diceret; gradatim quidem. [Confess., lib. V, cap. xiv.)

2 Primo etiam ipsa defendi posse mihi jam cœperant videri ; et fidem catholicam , pro qua nihil posse dici adversus oppugnantes manichaeos putaveram , jam non impudenter asseri existimabam, (Confess., lib. V, cap. xix.)

3 Jam reprehendebam desperationem meam , illam duntaxat qua credideram Legem et Prophetas detestantibus atque irridentibus resisti omnino non posse. [Confess,^ lib. Y, cap. xiv.)

qu'encore que je ne connusse pas si la doctrine que rÉglise catholique enseigne était véritable, au moins je ne pouvais douter qu'elle n'enseignait point les choses dont je Pavais accusée. Aussi je me trouvais confus. Je changeais de sentiment et j'épronvais une joie secrète en pensant que l'Église catholique , au sein de laquelle, enfant, j'avais appris à connaître le nom de Jésus , n'avait rien de ridicule dans sa foi *. »

On voit comment se modifiait peu à peu l'esprit d'Augustin. Chaque jour il apercevait avec étonnement que l'enseignement de l'Église n'était pas ce qu'il avait cru . Certains passages des saintes Écritures qui lui avaient paru absurdes lui semblaient maintenant susceptibles d'un sens raisonnable, et même beau et élevé. Certains dogmes dont il avait ri ou dont il était révolté, l'Église ne les enseignait pas j elle enseignait tout le contraire. Beaucoup d'objections misérables ne portaient pas. Il rougissait, car il avait l'âme droite, d'avoir ainsi attaqué, non pas la vraie Église, mais une Église fictive qui n'avait d'existence que dans sou imagination. « J'avais honte, dit-il, de ce que j'avais été si téméraire et si impie que de blâmer par mes discours des choses dont j'aurais dû m'énquérir ; car ce n'était pas contre la religion catholique que j'avais aboyé, mais contre

1 Itaque confundebar , et convertebar : et gaudebam , Deus meus , quod Ecclesia unica , corpus Unici tui , in qua mihi nomen Christi infanti est inditum, non saperet infantiles nugas. [Conf., lib. VI , cap. IV.)

les chimères de mes imaginatioDS coupables ^ i> A ce premier rayon de lumière, si doux et presque insensible, en succéda peu après uYi autre, plus vif et tout à fait brillant.

Augustin fut amené, en écoutant saint Ambroise, à examiner le procédé des catholiques dans la recherche de la vérité. Il en fut frappé J Les catholiques veulent que Ton croie avec soumission ce que Ton ne comprend pas avec évidence. Reconnaître qu'il y a une multitude de choses absolument incompréhensibles à Tesprit humain, et s'incliner avec respect en avouant les limites de la raison et de l'intelligence, voilà le procédé principal de la foi.)

Augustin trouva d'abord que ce procédé était plus modeste et plus sincère que celui des hérétiques. « Car ceux-ci, dit-il, ne parlaient que de liberté, d'évidence, de raison, et du droit absolu de tout scruter et de tout examiner. Ils traitaient de crédules et de naïfs ceux qui croyaient ce qu'ils ne comprenaient pas; et ensuite, proposant une foule de choses dont ils ne pouvaient fournir la preuve, ils exigeaient impérieusement que Ton ajoutât foi à leur parole ^ » Aux yeux d'Augustin, il y avait là contradiction et orgueil.

1 Gaudens erubui non me tôt annos adversus catholicam fidem, sed contra carnalium cogitationum figmenta latrasse. {Confess., lib. VI , cap. III.)

î Confess,, lib. VI, cap. v.

Et non -seulement le procédé des catholiques lui sembla plus modeste , plus sincère, mais, bien que sa raison, fière de ses forces, eût peu d'attrait pour cette méthode, il se sentit amené à en entrevoir la vérité , à en reconnaître du moins la merveilleuse harmonie avec la nature humaine. Il faut continuer à l'entendre et monter peu à peu avec lui dans la lumière: a Je commençai, dit-il, à remarquer combien je croyais de choses que je n'avais jamais vues, ou qui s'étaient passées longtemps avant moi. Par exemple , tant d'événements que j'avais lus dans Thistoire; tant de lieux et de villes où je ne suis jamais allé; tant d'actions qui m'ont été contées par mes amis, par des médecins, par une foule de personnes, qu'il faut admettre sous peine de rompre toutes les relations de la vie. Je suis le fils de Patrice et de Monique. Je le crois d'une foi ferme. Et que puis-je en savoir pourtant, si je n'ai pas foi au témoignage ^ ? »

Dès lors, si nulle vie n'est possible, ni la vie des sens, ni la vie de l'esprit, ni la vie du cœur, ni la vie de la société , sans la foi , c'est-à-dire sans l'abandon à une parole crue de confiance; si c'est là, à la fois, le charme et la nécessité de la vie humaine ; pourquoi ne serait-ce pas aussi la loi, l'honneur et le bonheur de la vie divine ? Si tout homme venant en ce monde est enseigné par sa mère, par son père, par son pays, par son siècle, pourquoi ne

1 Confess., lib. VI, cap. v.

serait- il pas enseigné par son Dieu ? Et si Dieu , en effet, a enseigné rhomme, que faut- il faire, si* non écouter, croire, se confier, et poser la religion sur le même fondement que la famille, que Tamiiié, que toutes les nobles et saintes affections qui ne vivent que de dévouement , de confiance et d'abandon ?

Voilà ce que se disait saint Augustin ; et si on ne connaissait pas son cœur, si tendre, si affectueux, on croirait sentir ici , à ses côtés , comme le souffle et l'inspiration de sa mère :/car c'est bien ainsi, sous ce jour, et, pour ainsi dire, dans cette lumière , que la religion se présente à la femme chrétienne. Ces premières choses , obscures et ineffables, mystérieuses et augustes, qui portent tout, la femme ne les étudie pas, ne les discute pas : elle les sent. Elle, n'a pas besoin de génie pour avoir ces claires et profondes intuitions; elle n'a qu'à écouler son cœur.)

Ce/principe trouvé ou reçu , le génie d'Augustin s'en empara, et, avec cette puissance d'investigation et cette logique qui était un des dons de son grand esprit, il en tira des gerbes de lumière.

« Supposé, se dit-il, que Dieu ait parlé à l'homme, quel caractère devra avoir sa parole? Un caractère absolument distinct de celui qu'a la parole humaine. L homme est petit, étroit, borné par le temps et Fespace; sa parole est de même. Dieu, au contraire, est . infini, éternel, embrassant tous les temps, tous les lieux, toutes les âmes : ainsi devra être sa parole. »

Là -dessus y Augustin ouvrit les livres sacrés que rÉglise catholique tient dans ses mains, et où elle croit qu'est contenue la vraie parole de Dieu , telle qu'elle a retenti dans le cours des siècles. II fut ^frappé en y trouvant, en effet, quelque chose qui ne ressemblait à rien de ce qu'il connaissait, lui qui avait étudié tant de livres : une parole aussi antique que le monde , aussi universelle que l'espace , une comme la vérité , sainte comme la vertu , immuable et indestructible quoique toujours atlaquée, d'une fécondité prodigieuse , d'une beauté morale supérieure, et telle enfin qu'elle n'a pu sortir que d'un esprit éternel, universel, immuable, tout- puissant, saint^ c'est-à-dire de Dieu.

Mais ce qui le jeta dans un étonnement plus grand encore , ce sont les harmonies de cette parole avec rame humaine, harmonies si profondes et si belles , qu'il est impossible que cette parole ne vienne pas de Celui qui a fait l'âme humaine, ce Ce qui achevait de me jeter dans l'admiration, dit- il, et me rendait cette parole tout à fait vénérable et digne de foi , c'est que, simple d'une part, afin d'être proportionnée à l'intelligence des plus petits, elle garde pour les autres , sous l'écorce de la lettre , des secrets sublimes. Accessible à tous par la clarté de l'expression et l'humilité du style, elle exerce et satisfait Tesprix de ceux qui ont un plus grand génie et une vue plus perçante. Et si elle reçoit tous les hommes en son vas'e sein et les y retient par l'humble simplicité de son langage , cela ne l'empêche pas d'ailleurs d'é-

lever les puissants esprits jusqu'à la plus haute lumière ^ »

Ce dernier caractère s'ajoutent à tous les autres, il conamença à voir peu à peu émerger de Tombre et apparaître à son regard charmé FÉglise catholique dans son incomparable plan : embrassant, comme Dieu, tous les temps, tous les lieux, et, ce qui est plus beau encore, toutes les âmes; nourrissant de lumière, et de la même lumière, les grands et les petits ; les savants et le peuple, les aigles et les colombes, à la différence des philosophies, des religions et des sectes, qui ont toujours été restreintes, étroites, locales, comme Tesprit de l'homme qui les avait conçues : celles-ci, faites par les grands esprits, et alors incompréhensibles au peuple; celles-là, faites pour le peuple, mais méprisées des grands; portant toutes enfin comme un signe d'infirmité leur impossibilité d'atteindre tous les temps, tous les lieux et surtout toutes les âmes, (a Je méditais sur ces choses, s'écrie éloquemment Augustin , et vous, mon Dieu , vous m'assistiez. Je soupirais, et vous prêtiez l'oreille. Je flottais sur cette mer, et

1 £o mihi Tenerabilior et sacrosancta ûde dignior apparebat auctoritas , quo et omnibus ad legendum esset in promptu , et secreti sui dignitatem in inteUectu profundiore servaret; verbis apertissimis et humillimo génère loquendi se cunctis prsebens, et exercens intentionem eorum qui non sunt levés corde ; ut exciperet omnes populari »nu , et per augusta foramina paucos ad te trajiceret, multo tamen plures , quam si nec tanta apice auctoritalis emineret , nec turbas gremio sanct» humilitatis hauriret. (Confess,, lib. VI, cap. v.)

VOUS gouverniez ma course. Je m'égarais encore dans la voie large du siècle , et vous ne m'abandonniez pas ^ »

Ces vues, si nouvelles jusque-là pour lui, et si bien faites pour lui plaire, charmaient Augustin , mais sans le convertir. De ce que la foi catholique pouvait opposer de bonnes raisons aux objections de ses adversaires, et de ce qu'elle présentait à l'esprit qui l'étudié certains caractères de beauté morale, il n'en concluait pas encore qu'elle fût vraie; il en concluait seulement que celte doctrine était belle, raisonnable, élevée même, soutienue par de grands esprits , crue par des âmes dont il ne pouvait suspecter la sincérité, tels qu'étaient sainte Monique et saint Âmbroise ; digne , par conséquent y d'être étudiée avec soin et traitée avec respect. Il a peint cet état de son âme en un mot admirable qui en peint bien d'autres semblables à la sienne, a En ce temps - là , dit - il , la foi catholique n'était plus vaincue en moi; mais elle n'était pas encore victorieuse *. »

A partir de ce jour, la raillerie ne se trouva plus sur ses lèvres; le mépris sortit de son cœur, et un premier pas fut fait vers la lumière, a Aussi, renonçant définitivement à toute autre doctrine, sans néanmoins embrasser celle d'Ambroise, je résolus, dit-il,

1 Gogitabam hœc , et aderas mihi ; suspirabam , et audiebas me ; fluctuabam , et guberuabas me ; ibam per viam saeculi latam, nec deserebas. [Confess., lib. VI, cap. \i.)

2 Non vicia, sed nondum victrix. {Confess,, lib. V, cap. xiv.)

de demeurer simple catéchumène dans l'Église catholique, où ma pieuse mère m'avait fait entrer, et d'attendre ainsi le lever de quelque lumière qui pût éclairer mes pas ^ »

Cette lumière qu'Augustin cherchait, il lui eût été facile de la trouver, s'il eût voulu mettre quelqu'un dans la confidence de ses troubles. Mais, comme un malade qui, ayant passé par les mains de mauvais médecins, appréhende de se confier à un bon, il hésitait à s'ouvrir, à communiquer ses doutes, et à demander des remèdes.

11 n'y avait qu'un seul homme qui aurait pu aller au-devant d'Augustin, solliciter une confidence et l'obtenir: c'était saint Ambroise. Et, chose singulière, il ne paraissait même pas s'en occuper. On eût dit qu'il ne se doutait pas de l'état d'agitation et d'angoisses dans lequel se trouvait ce jeune homme, qu'il aimait et dont il était aimé. <c Ambroise ne savait pas, dit saint Augustin, quelles étaient les agitations de mon esprit, et le précipice oii j'étais près de tomber; car je ne pouvais m'éclaircir de mes doutes avec lui comme je l'eusse bien désiré : la grande multitude des personnes qui avaient alOfaire à lui et qu'il assistait dans leurs besoins, m'empêchait de lui pouvoir parler à mon aise; et le peu de temps durant lequel ils le laissaient libre , il en profitait pour réparer les forces de son corps par les aliments nécessaires, et les forces de son âme par la lecture *. »

1 Confess.y lib. V, cap. xiv.

2 Confess., lib. TI , cap. m.

Comment comprendre ce que dit ici Augustin , qu'Ambroise ignorait les doutes et les angoisses d'un jeune homme avec lequel il avait de si fréquentes relations, et qui, par sa charge publique à Milan et par la grandeur de sa réputation y était en vue à toute la ville ? D'ailleurs est-ce que sainte Monique n'était pas là? est-ce qu'elle ne voyait pas souvent saint Ambroise? Et de quoi lui parlait cette mère inconsolable » si ce n'est de son Augustin , des angoisses et des agitations d'une âme qui était l'occupation unique de sa vie? Et dès lors, comment un évêque si savant, si zélé, d'une si grande autorité, ne cherchait -il pas à gagner à Dieu un jeune homme qui devait lui procurer une telle gloire? Augustin dit qu'il était trop occupé. Mais quelle occupation plus noble, plus lumineuse, plus agréable à Dieu, plus digne d'un évêque, que de rendre raison de la foi à un jeune homme qui le désirait sincèrement, et qui, converti, pouvait être d'un si grand honneur et d'un si ferme appui à toute l'Église catholique ?

Et cependant, non -seulement saint Ambroise ne cherchait pas cette occasion, mais la rencontrant tous les jours, il la négligeait à plaisir. Il faut citer ici une page d'Augustin , sorte de miniature admirable, où Ton voit se détacher, comme sur un fond d'or, la belle figure de saint Ambroise, dans le recueillement et la sérénité de sa foi, et à côté de lui le jeune Augustin , inquiet et agité , qui l'observe en silence, qui l'admire, et qui n'ose l'interroger, et J'ai-

lais souvent voir Ambroise, dit-il; je pénétrais jusque dans sa chambre , dont la porte n'était jamais fermée à personne, et où l'on entrait sans être annoncé; je le trouvais, lisant tout bas, et jamais autrement. Je m'asseyais , et après être demeuré dans un long silence (car qui eût osé le troubler, le voyant si attentif?), je me retirais , présumant que dans ces rapides instants permis au délassement de son esprit fatigué du tumulte de tant d'affaires, il lui serait importun d'être interrompu. C'est pour cela peut-être aussi qu'il lisait bas. Il craignait d'être surpris par un auditeur attentif en quelque passage obscur, et qu'il fallût le lui expliquer; et qu'ainsi, employant la plus grande partie de son temps en ces explications , il ne pût lire tout ce qu'il s'était proposé. Ou bien le désir de conserver sa voix , qui s'enrouait fort aisément, lui était un juste motif de lire bas. Enfin, quelque raison qui le portât à user de la sorte , elle ne pouvait être que bonne en un tel homme*. »

1 Sœpe eum adessemus, non enim vetabatur quisquam ingredi, aut ei venientem nuntiari mos erat ; sic eum legentetn vidimus tacite, et aliter nunquam : sedentesque in diuturno silentio (quis enim tam intento esse oneri auderet ? ) discedebamus et conjectabamus eum parvo ipso tempore, quod reparandse menti suae nanciscebatur, feriatum ab- strepitu causarum alienarum , noUe in aliud avocari; et cavere fortasse ne, auditore suspenso et intento , si qua obscurius posuisset iUe quem legeret, etiam exponere necesse esset, aut de aliquibus difûcilioribus disceptare qusestionibus , atque huic operi femporibus impensis, minus quam vellet voluminum evolveret, quanquam et causa servandœ vocis , quae illifacillime obtundebatur, poterat esse justior tacite

On voit par ce dernier mot la yénération dont Augustin entourait saint Ambroise, et, par conséquent, la facilité qu'aurait eue ce saint évèque de venir à son secours en provoquant une conBdence, ou en répondant à ses doutes. Mais Ambroise n'avait pas l'air de s'en apercevoir, a Ainsi , ajoute Augustin, je n'avais aucun moyen de m'éclaircir de ce que je désirais en consultant ce saint oracle , sauf quelques demandes oii il ne fallait qu'un mot de réponse. Mais les inquiétudes qui m'agitaient avaient besoin de rencontrer une personne qui eût assez de loisir pour me donner le temps de les répandre toutes dans son sein, et je ne le trouvais jamais en cet état ^ »

Évidemment il y a ici un mystère. Lorsque, dix ans auparavant, sainte Monique avait été supplier un vieil évèque d'Afrique d'entrer en discussion avec son fils, le saint lui avait dit : ce A quoi bon? y> Et comme elle insistait : « Priez, priez, avait-il ajouté, il est impossible que le fils de tant de larmes périsse.» C'était la même tactique que suivait maintenant saint Ambroise. II n'ignorait pas les doutes d'Augustin ; mais il ne voulait point de controverse avec lui. Qui a jamais été ramené par la controverse? Augustin était fier de sa raison , de la force admirable de son esprit. Il possédait une puissance de dialectique extraordinaire. Une objection qu'on n'eût pas bien

legendi. Quolibet tamen animo id ageret, bono utique ille vlr agebat, {Confess., lib. VI, cap. lu.) ^ ConfeM., lib. VI, cap. m.

résolne, ou qu'il u'eùt pas crue résolue; un argument auquel il lui eût semblé qu'on ne répondait pas, l'eût confirmé dans ses doutes; il se serait enfoncé davantage encore dans cette pensée, que la vérité n*était pas plus au sein de l'Église catholique que dans les sectes et les philosophies dont il avait vu le vide.

D'ailleurs, quand on aurait' convaincu son esprit, est • ce que son cœur se serait rendu? Platon disait que le bien est le père de la lumière et que l'âme ne peut développer ses ailes que par la vertu. Saint Ambroise savait tout cela mieux que Platon. Et si les agitations de l'esprit d'Augustin ne lui étaient pas inconnues, il ignorait bien moins encore les désordres de son cœur. Cette femme, qui depuis quatorze ans disputait à Dieu le cœur d'Augustin, l'avait suivi à Milan. Il vivait publiquement avec elle dans une union coupable. Dès lors à quoi bon des discussions? Ne valait-il pas mieux prier, demander à Dieu cette conquête, et attendre que les larmes de sainte * Monique eussent amassé dans le cœur d'Augustin des tempêtes auxquelles celui-ci ne sût plus comment résister?

Voilà quel était le plan de saint Ambroise. Aussi , tout en conservant avec Augustin de bons rapports, il feignait d'ignorer èes doutes, et évitait avec soin d'entrer avec lui dans une discussion qui ne pouvait pas aboutir. 11 ne refusait pas de cueillir ce fruit délicieux dont il connaissait toute la saveur; mais auparavant il jugeait bon de le laisser mûrir.

De son côté, quelque hâte qu'elle eût de voir la conversion de son Augustin, Monique, qui avait appris de saint Ambroise les raisons profondes de sa conduite, et qui était décidée à abandonner à un homme si sage la direction d'une afiaire si délicate , continuait à prier, à se taire et à verser au pied des saints autels ses larmes toutes - puissantes, a Semblable à celte mère qui suivait, accablée de douleur, le cercueil de son fils, et qui obtint à force de pleurer que Jésus- Christ lui rendît son enfant: ainsi, dît saint Augustin, les larmes de ma mère coulaient sans discontinuer. Sa pensée était comme le cercueil où sans cesse elle me montrait à Dieu, afin qu'il se laissât toucher, et qu'il me dît, comme autrefois au fils de la veuve de Naïm : Levez-vous, je vous le commande ^ »

L'événement justifia la profondeur du plan qu'avait adopté saint Ambroise et que suivait sainte Monique. Moins on disputait avec Augustin, plus il disputait avec lui-même. Il se tournait et se retournait en tous sens, comme un malade qui n'a pas une placé bonne. Les cris de sa conscience croissaient avec les larmes de sa mère, et bientôt la tempête éclata. Il a peint lui-même cette lutte, et, dans un dialogue admirable donnant successivement la parole à la passion et à la conscience, il a permis d'entrevoir dans

1 Me taïiquam mortuum sed resuscitandum tibi flebal , et feretro cogilatioms efTerebat, ut diceres filio viduœ : Juvenis, tibi dico^ surge; et revivisceret et inciperet loqui, et traderes Ulum matri suae, [Confess., lib. VI, cap. i.)

toute sa profondeur l'orage qui commençait à agiter son âme.

LA PASSION

ce 0 académiciens, se disait Augustin quand la passioD était maîtresse, c'est vous qui avez excellé parmi tous les philosophes. Car vous nous avez appris que tout est douteux , et qu'il n'y a rien de certain à quoi on puisse se confier pour régler sa vie * . »

LA CONSCIENCE

OC Mais non, reprenait la conscience, cherchons mieux. Pourquoi désespérer de la sorte? C'est déjà beaucoup que les passages de TÉcriture ne me semblent plus absurdes, et que je reconnaisse qu'on les peut entendre d'uue manière qui ne choque pas la raison. Restons- en là, sur les degrés de ce temple où, enfant, ma pieuse mère m'avait déposé ; attendons avec confiance que se lève la vérité pure *. »

LA PASSION

ce Mais oii la chercher, la vérité pure, et quand la chercher? Ambroise n'a pas le temps d'écouter mes

1 0 magni viri académie! ! nihil ad agendam vitam certi cornprehendi potest. (Confess,, lib. VI, cap. xi.)

2 Imo quseramus diligeniius et non desperemus. Eccejamnon sunt absurda in libris ecclesiasticis quae absurda videbantur, et possunt aliter atque boneste intelligi. Figam pedes in eo gradu in quo puer a parentibus positus eram, donec inveniatur perspicua Veritas. (Confess,, lib. VI , cap. xi.)

doutes, et je n'ai moi-même pas le temps de lire. Et d'ailleurs, quand j'aurais le temps, où trouver des livres? avec quel argent en acheter? à qui en emprunter * ? »

LA CONSCIENCE

ce Cherchons du temps. Ménageons des heures pour le salut de mon âme. Une grande espérance se lève. La foi catholique n'enseigne pas ce que je pensais. Elle est très-éloignée des erreurs que Je lui imputais si injustement. Puisque je suis déjà satisfait sur des points de la plus haute importance, à quoi tient-il que je ne presse pour recevoir Téclaircissement des autres? La matinée est donnée à mes disciples; mais qu'ai-je à faire durant le reste du jour? Pourquoi ne Temploierais-je pas à une occupation si nécessaire * ? »

LÀ PASSION

« Mais quand irais-je donc rendre visite à des amis puissants dont le crédit m'est nécessaire ? Quand étudierais -je pour préparer les leçons qui me sont payées ? Quand prendrais-je du temps pour reposer

1 Sed ubi quaeretur ? quando quœretur? Non vacat Ambrosio; non vacat légère. Ubi ipsos codices quaerimus? Unde , aut quando comparamus ? A quibus sumimus? (Confess., lib. VI, cap. xi.)

2 Deputentur tempora , distribuantur horœ pro salute animae. Magna spes oborta est : non docet catholica fides quod putabamus et vani accusabamus. Et dubitamus pulsare quo aperiantur caetera? Antemeridianis horis discipuli occupant: caeteris quidfacimus? cur non id agimus? [Confess,, lib. VI, cap. xi.)

mon esprit, fatigué de tant de soins et de tant de Teilles * ? »

LA CONSCIl^CE

a Périssent toutes ces vanités! périsse tout ce néant! Vouons-nous tout entier à la recherche de la yérité. Cette vie n'est que misère , et Theure de la mort est incertaine. Si elle nous surprend tout d'un coup, en quel état sortirons -nous de ce moude ? Où apprendrons -nous ce que par notre faute nous n'y aurons pas appris? Et que nous restera- 1- il, sinon d'être châties pour une si criminelle négligence * ? »

LA PASSION

ce Mais peut-être qu'il ne reste plus aucun sentiment à l'homme après sa mort, et que Tâme étant éteinte, toutes ces inquiétudes cessent avec elle^. d

LA CONSCIENCE

« Encore s'en faut- il enquérir? Mais non, blàs-

1 Sed quando saluiamus amicos majores , quorum sufTragiis opus habemus? quando praeparamus quod emant scolastici? quando reparamus nos ipsos , animum relaxando ab intentione curarum ? [Confess., lib. VI , cap. xi.)

2 Pereant omnia; et dimittamus vana et inania : conferamus nos ad solam inquisitionem veritatis. Vita hsec misera est , mors incerta. Si subito obrepat, quomodo hinc exibimus? et ubinobis discenda sunt quae hic negleximus ? An non potius hujus negligeritiae supplicia luenda sunt? (Confess,, lib. VI, cap. xi.)

3 Quid, si mors ipsa omnem curam cum sensu amputabit et finiet? (Confess,, lib. VI, cap. xi.)

phème qu'une telle pensée. Ce n'est pas en vain que la religion chrétienne s'est élevée en un si haut point de gloire et s'est acquis une si grande autorité par toute la terre/ Dieu n'aurait jamais fait pour nous tant de prodiges et tant de merveilles, si notre âme devait mourir avec notre corpsy Pourquoi donc ne pas renoncer tout de suite à toutes les espérances du siècle, poumons employer tout entier à connaître Dieu, et à rechercher la vie bienheureuse * ? »

LA PASSION

« Mais attendons encore un peu. Cette vie qu'on mène dans le monde a ses douceurs; il ne faut pas aisément s'en retirer, parce qu'il serait honteux d'y - rentrer après en être sorti. Je suis sur le point d'obtenir une charge considérable, et quand je l'aurai, que me manquera-t-il? J'ai des amis puissants, et, même sans ambition, je puis aspirer à une présidence de tribunal. Après cela, si je veux, je prendrai une femme qui ait du bien , afin que je puisse entretenir ma famille, et alors ne serai -je pas heureux.^ Combien d'hommes illustres, et dignes de servir d'exemple, ont vécu ainsi ^ »

1 Ergo et hoc quaerendum. Sed absit ut ita sit. Non vacat, nec est inane quod tam eminens culiuen auctoritatis christianae fîdei toto orbe dififunditur. Nunquam tanta et talia pro nobis divinitus agerentur, si morte corporis etiam vita animae consumeretur. Quid cunctamur igilur, relicta spe saeculi, conferre nos totos ad quaerendum Deum et vitam beatam? [Confess,, lib. VI, cap. xi.)

2 Sed expecta ! Jucunda sunt etiam ista : habent non parvam dulcedinem suam : non facile ad eis praecidenda est intentio, quia

ce Voilà comment, ajoute saint Augustin, battu par les vents contraires, poussé tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, le temps se passait, et je demeurais irrésolu ^ »

Tel est, en effet, le commencement de cette lutte > d'Augustin contre sa conscience, qui va durer plus d'une année encore et se continuer avec de terribles péripéties; que vingt fois, brisé, meurtri, ne voulant pas se rendre, Augustin essaiera d'étouffer en étouffant sa conscience elle-même; que sa mère vigilante réveillera sans cesse, parce que là, dans cette tempête, elle lésait bien, est la dernière espérance de salut; et qui se terminera en effet par la victoire , mais par une victoire chèrement achetée et deux fois glorieuse, par ce qu'elle aura coûté à la mère, et par ce qu'elle aura coûté au fils. Spectacle incomparable que cette lutte d'un homme contre lui-même, et bien fait assurément pour nous en révéler la vraie grandeur! Chercher la vérité, la désirer ardemment, hésiter devant le sacrifice, le faire en pleurant, mais enfin le faire; c'est là, disait autrefois Sénèque dans

turpe est ad ea rursum redire. Ecce jam quantum est, ut impetretur aliquis honor? et quid ampliusin his desiderandum? Suppetit ainicorum major copia : et nihil aliud, et multum festinemus , vel praesidatus dari potest ; ut ducenda uxor cum aliqua pecunia , ne sumptum nostrum gravet ; et iUe merit modis cupiditatis. Multi magni \irt et imitatione digmssimi sapientiae studio cum conjugibus dediti fuerunt. [Confess., lib. VI, cap. xi.)

1 Et alternabant hi venti et impellebant hue atque illuc cor meum ; transibant tempora, et tardabam converti ad Dominum, [Confess., lib. Vï , cap. xi.)

un si grand style, un spectacle comparable à la Divinité. Ecce par Deo spectaculum : vir cum adversis compositus. Et saint Paul, s'élevant encore plus haut, après avoir montré Thomme hésitant entre le bien et le mal, gémissant d'être obligé de faire le bien, le faisant dans le brisement de sa nature entière , s'écriait : Spectaculum facti sutnus Deo et angelis et hominibus.

\Et cependant, si beau que soit le spectacle d'une pareille lutte, il y a quelque chose de plus encore : c'est le pouvoir qu'ont reçu les mères d'exciter de tels orages dans le cœur de leurs enfants , soit en y déposant dès le berceau des aspirations divines que nulles passions terrestres ne peuvent étouffer; soit même, lorsque les passions semblent avoir tout éteint, en ranimant par leurs prières l'étincelle qui est sous la cendre, et qui devient alors capable, nous Talions voir, d'y exciter un sublime incendie.

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