LE VRAI OBSTACLE. FORGE ET DÉUGATESSE
AVEC LESQUELLES SAINTE MONIQUE S'APPLIQUE A l'ÉCARTER.
NAISSANCE DE LA FOI DANS L'aME d'aUGUSTIN.
Si le cœur d'Augustin eût été pur, cet incendie de la foiet deTamourdivia aurait éclaté promptement; mais depuis quinze ans, on le sait, Augustin portait le joug d'une liaison coupable. Il y avait mis toute son âme. Ce qu'il avait tant désiré étant jeune , il l'avait rencontré ; et si la longueur et les périls d'un voyage de six cents lieues n'avaient pas arrêté la mère d'Augustin , ils n'avaient pas davantage fait hésiter la mère d'Adéodat. Elle était venue rejoindre Augustin à Rome; elle l'avait accompagné à Milan; ils vivaient ensemble ; Adéodat grandissait auprès d'eux, les unissant et les réjouissant par son génie précoce. Comment sortir d'une telle position ? Et tant que ces liens ne seraient pas brisés, comment arriver à la foi, au saint baptême, à la pénitence, à
la sainte Eucharistie , à la pleine et parfaite vie chrétienne ?
Monique pensait sans cesse à ces choses. Elle voyait bien que la lutte commençait à se déplacer dans l'âme d'AugusIin. De l'esprit, elle était descendue dans le cœur. Entre Dieu et lui, ce n'était plus une question de lumière, c'était une question de vertu; cela devenait évident; et c'est ce qui épouvantait sainte Monique; car, connaissant le cœur d'Augustin, sachant quel sentiment profond et fidèle l'attachait à la mère d'Adéodat, persuadée que jamais il ne voudrait s'en séparer, elle se demandait avec effroi par quel moyen elle écarterait ce dernier obstacle, le plus terrible de tous.
11 y avait alors auprès d'Augustin un jeune homme que nous apprendrons à connaître plus intimement. 11 se nommait Alype. C'était le meilleur et le plus cher de ses amis. 11 s'était lié avec Augustin en Afrique, l'avait revu à Rome, et, ne pouvant vivre sans lui, il l'avait rejoint à Milan. Augustin l'avait entraîné dans toutes ses erreurs, et il y adhérait encore; mais c'était un jeune homme d'une rare inclination pour la vertu. A peine s'il avait eu dans sa jeunesse quelque faiblesse rapide, dont il s'était détaché avec mépris et remords ; et il avait toujours vécu depuis dans une. parfaite continence. 11 pressait sans cesse Augustin de faire comme lui; il lui vantait avec enthousiasme les joies de cette vie auslère, élevée, toute spirituelle, dédommagée des sacriBces que la chasteté demande, par une paix, une liberté
et une force que Ton ne peut trouver que dans la contemplation solitaire de la vérité. Malheureusement Augustin était trop malade pour goûter ces conseils. Cette union dont il portait le joug depuis quinze ans lui paraissait si nécessaire^ que la vie sans cela lui eût semblé une inrélicité et une mort, ce Je n'aurais jamais pu vivre privé de l'affection de celle que j'aimais^ dit- il; et comme j'ignorais la force dont Dieu revêt Tâme chaste, je me sentais incapable de cette solitude. Vous m'eussiez donné cette grâce, ô mon Dieu, continue-t-il, si j'eusse frappé vos oreilles par le gémissement de mon cœur, et si j'eusse, par une foi vive, remis entre vos mains toutes mes inquiétudes ^ »
Mais, hélas! il n'y pensait guère, ce Enchanté par la criminelle douceur du plaisir, et ne pouvant souffrir que Ton touchât à mes plaies, je traînais, dit-il^ humblement, ma chaîne après moi, tremblant qu'on ne vînt la rompre. Je rçpoussais tout ce qu'on pouvait me dire en faveur de la vertu, comme une main qui voulait m'ôter un esclavage que j'aimais ^ »
11 n'y avait évidemment à une situation pareille, à une si profonde maladie du cœur, qu'un remède possible. Puisque Augustin ne pouvait pas vivre
1 Confess,, lib. VI, cap. ii.
2 Deligatus morbo carnis mortifera suavitate , trahebam cate- Dam meam, soWi timens et quasi concusso vulnere repellens verba bene suadentis , tanqua^l manum solventis. {Confess,, lib. VI, cap. XII.)
daos la solitude austère de la chasteté, il fallait faire bénir par Dieu cette union dont il avait besoin. Sainte Monique y pensait sans cesse; elle priait ardemment dans ce but, et, persuadée que le jour où Augustin ne connaîtrait plus que les saintes et légitimes affections du mariage, s'évanouiraient les dernières difficultés de son esprit, elle poussait vers Dieu les plus grands cris de son cœur.
Le plus simple eût été qu'Augustin épousât la mère d'Adéodat. Mais, sans qu'on puisse dire pourquoi , il parait que la chose n'était pas possible ; car quand on sait ce qu'Augustin souffrit en se séparant d'elle lorsqu'il le fallut faire, il est évident que les lois, ou les mœurs, ou des circonstances que nous ignorons, apportaient à cette union des obstacles insurmontables. Ne pouvant ni épouser la mère d'Adéodat, ni la renvoyer, voilà quel était alors le cruel état d'Augustin. Sous toutes ces hésitations , dans toutes ces angoisses, derrière tous ces ajournements, il y avait une question plus profonde, plus intime , plus douloureuse : la grande question de la vertu , Téternelle question du cœur.
Qui sent mieux ces choses, et qui en so.uffre plus qu'une mère? Et néanmoins il n'y avait pas à hésiter. Puisque ces liens coupables ne pouvaient être transfigurés, il fallait les briser j et le seul moyen de faire supporter à Augustin cette blessure, c'était de lui offrir la perspective de quelque noble union vraiment digne de lui.
Al.
Sainte Monique eut probablement recours aux conseils et à la haute influence de saint Ambroise pour l'aider dans une œuvre si difficile ; surtout elle pria avec ardeur; ce elle poussa vers le ciel, dit saint Augustin, de fortes clameurs, pour conjurer Dieu de l'éclairer dans un moment si important et si périlleux ^ y> Et enfin, après avoir cherché avec soin et prié longtemps, elle eut le bonheur de rencontrer, dans une famille chrétienne , une jeune fille qui lui sembla réunir toutes les qualités qu'une sainte peut désirer dans celle à qui elle va confier l'âme malade de son fils. Elle en parla à Augustin , le pressa vivement ; et celui - ci , accablé, sentant qu'il fallait se résigner au sacrifice, n'osant ni l'accorder ni le refuser, laissa agir sa mère. La demande fut donc présentée par sainte Monique, et on l'agréa : seulement, comme la jeune fille sortait à peine de l'adolescence, il fut convenu que le mariage n'aurait lieu que dans deux ans. Peut-être aussi ce délai parut -il nécessaires aux deux familles pour donner à la position d'Augustin le temps de se régulariser et de s'ennoblir ^
Quoi qu'il en soit , comme Augustin ne pouvait
1 Cum sane et rogatu meo et desiderio suo , forti clamore cordis , abs te deprecaretur quotidie , ut ei per visum ostenderes aliquid de futuro matrimonîo meo. {Confess,, lib. YI, cap. xni.)
2 Et instabatur impigre ut ducerem uzorem. Jam petebam , jam promit tebatur , maxime matre dan te operam , quo me jam conjugatum baptismus salutaris ablueret , quo me in dies gau* débat aptari , et vota sua ac promissa tua in mea fîde compleri animadvertebat. {Confesa,, lib. YI, cap. xiii.)
pas demeurer, sous Tceil de celle qui lui était promise, dans une position si fausse et qui fût devenue si indélicate, on pressa la séparation ^ et le sacrifice fut consommé.
Saint Augustin n'a dit qu'un mot de cette séparation ; mais quel mot î « Je me laissai arracher celle qui partageait ma vie; et comme mon âme adhérait profondément à son âme, elle en fut déchirée et brisée, et mon cœur en versa du sang *. » Et plus loin il ajoute ; « La blessure que me causa cette séparation ne voulait pas se guérir, et pendant longtemps elle me causa les plus cuisantes douleurs*. j>
Quant à la mère d'Adéodat, on imagine aisément ce que furent ses gémissements et ses larmes ; mais l'histoire n'en dit rien. Ce qu'on sait du moins, ce qu'on aime à apprendre, c'est que cette femme, qui pendant quinze ans avait disputé à Dieu le cœur d'Augustin, touchée enfin de la grâce, et, au moment où l'abandonnaient les affections de la terre, se retournant vivement vers le ciel, s'alla cacher dans un monastère, et y employa le reste de sa vie à demander pardon à Dieu d'avoir enchaîné un tel cœur, et d'avoir relardé de quinze ans le triomphe que ce grand génie préparait à l'Église. « Elle valait mieux
1 Cor ubi adhserebat, concisum et vulneratum mibi erat et trahebat sanguinem. {Confess,, lib. VI , cap. xv.)
2 Nec sanabatur vulnus illud meum quod prions praecisione faclum fueral , sed post fervorem doloremque acerrimum putrescebat. {Confess,, lib. VI, cap. xv.)
- DE SAINTE MONIQUE â05
que moi, dit saint Augustin , et elle fît son sacriGce avec un courage et une générosité que je n'eus pas la force d'imiter *. j>
Sainte Monique bénit Dieu dans toute Teffusion de son âme; et elle commença à regarder Tavenir avec un regard plus confiant. N'avait-elle pas acheté assez cher le droit de penser que les passions d'Augustin allaient se calmer, et qu'après un tel sacrifice plus rien ne serait capable de l'arrêter sur la route de la vérité et de la vertu ?
Il y eut, en effet, à ce moment, dans la vie d'Augustin, un rayon de paix, comme une éclaircie entre deux tempêtes. Les liens étaient brisés, le sacrifice était fait. Semblable à un vaisseau qui se relève dès qu'on Ta déchargé d'un poids, Tâme d'Augustin retrouvait son élévation naturelle. Sa mère rayonnait de bonheur à ses côtés. Ses amis se livraient avec ardeur à l'étude de la philosophie. Chaque jour arrivait d'Afrique quelque compatriote d'Augustin, heureux de retrouver à Milan son jeune maître ou son vieil ami : Romanien, par exemple, que d'interminables procès avaient conduit dans cette ville, et qui, toujours fidèle au fils de Patrice et de Monique, lui avait apporté, avec la même délicatesse qu'autrefois, les ressources de sa grande fortune ; Alype, que nous connaissons déjà, et qui, fixé depuis peu auprès d'Augustin, allait lui être une si douce consolation et une si tendre compagnie; Nébridius, qui avait V quitté Carthage et le vaste domaine de son père, et
1 Confess., lib. VI, cap. xv.
sa maison, et même sa mère, pour se livrer à l'étude de la philosophie. Plus jeune qu'Augustin , flottant comme lui, cherchant la vérité sans la trouver, et gémissant de ses doutes; d'un esprit profond et pénétrant , Nébridius avait une place à part dans le cœur d'Augustin. Quelques autres, sept ou huit à peu près, la plupart d'Afrique, se groupaient autour de lui , livrés aux mêmes études. On cultivait les lettres; on devisait sur les plus belles questions de Dieu et de rame;. on faisait des rêves. On en 6t un charmant. « Nous étions plusieurs amis ensemble , dit saint Augustin, qui, las des troubles et des inquiétudes de la vie, avions presque résolu de nous retirer de la foule pour vivre en paix. Notre plan était de mettre en commun ce que nous pourrions avoir, de faire une seule famille , de n'avoir qu'un seul bien pour tous, et de trouver dans notre sincère amitié la force de faire disparaître le tien et le mien. Le bien de chacun devait être à tous, et le bien de tous à chacun. Nous pouvions être dix dans cette pensée, et plusieurs d'entre nous étaient fort riches. Romanien, en particulier, mon compatriote et mon ami intime dès Tenfance, était le plus ardent à entrer dans ce projet, et il nous le persuadait d'autant mieux qu'il avait la prépondérance de la fortune. Deux d'entre nous devaient être chargés, comme économes- annuels , de l'administration des biens; les autres, pendant ce temps, vaqueraient en paix à l'étude de la sagesse *. »
1 Confess., lib. VI , cap. xiv.
Voilà le rêve d'Augustin : c'est le rêve de toutes les grandes âmes depuis les temps les plus anciens : de Platon, de Socrate, de Pythagore, de Cicéron; de tous ceux qui, un jour ou Tautre, par élévation naturelle d'esprit ou par désenchantement de la terre, ont désiré se séparer du monde pour mieux s'élever jusqu'à la vraie sagesse. Mille fois pris et repris, conçu, essayé, abandonné, on put croire que ce beau rêve allait se réaliser enfin. Les amis étaient trouvés, le maître aussi ; l'argent ne faisait pa^ défaut, a Mais, dit Augustin, lorsque nous nous demandâmes ce que nous ferions des femmes, car plusieurs étaient mariés, et les autres aspiraient à l'être, l'argile si bien façonnée de ce rêve éclata dans nos mains. Nous en rejetâmes amèrement les débris, et nous retombâmes, découragés, dans tous les soupirs de notre misérable vie^ »
A ce rêve, en effet, pour qu'il pût être réalisé, deux grandes choses manquaient. Cette douce république de belles âmes, unies entre elles, sans souci des choses terrestres , libres de tout pour monter plus facilement dans la lumière, (c'est la chasteté qui en garde les portes, et c'est Tamour divin qui en cimente les murs/ Attendez quelques années encore, et saint Augustin reprendra son rêve. Ces mêmes amis se grouperont autour de lui. Le jeune maître leur donnera des lois, et sa Règle fera le tour du monde et l'admiration des siècles. Et quand, dans la
1 Confess., lib. VJ, cap. xiv.
aOS HISTOIRE
suite des âges, saint Dominique, saint Gaétan, saiot François de Sales , voudront à leur tour créer de semblables sociétés, oii des âmes pures, libres, généreuses, abandonneront tout pour ne penser qu'à Dieu, c'est à saint Augustin qu'ils demanderont un plan , des constitutions et des règles.
Mais, hélas! que le cœur de l'homme est fragile , et que ses passions sont impérieuses ! Augustin venait de faire à sa foi naissante, en se séparant de la mère d' Adéodat, le plus grand sacrifice que pût faire une âme si tendre ; il en avait été récompensé par un commencement de lumière et de paix, et déjà, le croirait -on? il cherchait de nouveaux liens. 11 n'avait pas la force d'attendre, pendant deux années, cette enfant trop jeune que lui avait choisie sa mère, et qui, cachée à tous les regards, dans la sohtude d'une vie chrétienne , lui préparait en silence un cœur dont il aurait le premier amour. Asservi par ses sens , sans excuse du côté du cœur, il prit une nouvelle chaîne, la plus ignominieuse de toutes, parce que l'âme en était absente, et que Tingratitude au lendemain d'une pareille séparation et Tindélicaitesseà la veille d'un tel mariage le marquaient d'une triple honte. « Malheureux que j'étais, dit-il, inca* pable d'attendre la main qui m'était promise, esclave de la passion, je cherchai une autre compagne, comme si j'eusse voulu accroître et irriter la maladie de mon âme en lui continuant cette honteuse escorte de plaisirs jusqu'à l'avènement de l'épouse. Ainsi la blessure dont la première séparation m'avait navré
ne guérissait pas ; mais, après de cuisantes douleurs, elle s'envenimait 9 et le mal, plus languissant, n'en était que plus désespéré *. »
Avouons- le, il faut ici se voiler la face et rougir. Voilà donc la nature humaine , quand elle se sépare de Dieu ! L'esprit le plus élevé, le plus perçant, s'en va à toutes les erreurs. Le cœur le plus beau, le plus tendre, le plus délicat, le plus profond, s'en va à toutes les indignités. Et par je ne sais quel honteux contre -coup, de même que l'esprit en se dégradant a corrompu le cœur, le cœur en se corrompant dégrade de nouveau l'esprit : misérable cercle vicieux qui n'aurait pas de fin si Dieu n'intervenait pas, et dont on vit, dans saint Augustin menacé de périr une seconde fois, un triste et solennel exemple.
A peine sous ce joug, en effet, toutes ses passions se réveillèrent. Ce qu'il y a de plus laid et de plus honteux dans les profondeurs cachées de l'âme humaine remonta à la surface, et lui inspira des pensées que nous ne lui avons pas encore vues. Des hauteurs, je ne dis pas de sa foi naissante, mais des hauteurs de Platon, il tomba dans les ignominies
1 At ego infelix, nec feminse imitator, delationis impatiens, tanquam post biennium accepturus eam quam petebam , quia non amator conjugii sed libidinis servus eram ; procuravi aliam, non utique conjugem : quo tanquam sustentaretur et perduceretur vel integer vel auctior morbus aniraae meae , satellitio perdurantis consuetudinis, in regnum uxorium. Nec sanabatur vulnus illud meum , quod prioris praecisione factum fuerat ; sed post fervorem doloremque acerrimum putrescebat, et quasi frigidius sed desperatius dolebat, {Confess,, lib. VI, cap. xv.)
aie HISTOIRE
d'Épicure, et on l'entendit soupirer après le matérialisme le plus grossier, a Je m'entretenais, dit -il, avec mes deux amis, Alype et Nébridius, et je leur avouais que peu s*en fallait que je ne misse Épicure au-dessus de tous les philosophes. Je leur disais: Supposez que nous fussions immortels, et que nous pussions vivre dans une perpétuelle volupté des sens, sans aucune crainte de la perdre jamais, ne serionsnous pas souverainement heureux ! Et que nous faudrait-il encore ^? » Voilà jusqu'oii s'abaissait et se -dégradait cette âme noble , élevée, pleine de si belles aspirations vers l'infini. Elle consentait à se parquer dans le plus ignoble matérialisme , à condition que ce matérialisme fût éternel. (( Je me plongeais ainsi, continue- t-il, plus profondément que jamais dans l'abîme des voluptés charnelles, et je n'étais retenu que par la crainte de la mort et du jugement dernier. Mais heureusement cette crainte était si profondément gravée en mon cœur, que toutes mes erreurs passées et mes plus ardentes passions n'avaient jamais pu l'en arracher *. »
1 Et disputabam cum amicis meis Alypio et Nebridio de finibus bonorum et malorum^ Epicurum accepturum fuisse palmam in animo meo... Et quserebam , si essemus immortales et in perpétua corporis voluptate sine ullo amissionis terrore viveremus, cur non essemus beati , aul quid aliud quaereremus ? ( Confess., lib. VI , cap. XYi.)
2 Nec me revocabat a profundiore voluptatum camalium gurgile , nisi metus mortis et futuri judicii tui, qui per varios quidem opiniones nunquam tamen recessit de pectore meo. {Confess,, lib. VI, cap. XVI.)
Ah! on respire à ce dernier mot. Elle subsistait donc toujours la conscience d'Augustin. Cette œuvre admirable, formée par sainte Monique , rien n'avait pu la détruire \0 puissance des enseignements d'une mère , qu'êtes - vous donc , puisque au sein d'une chute si profonde vous protégez encore l'âme d'Augustin ?j
Du reste, précisément parce que la chute était plus honteuse, parce que Tesprit; le cœur, les sens, étaient tombés plus bas, Augustin était dans une agitation et une tristesse plus grandes que jamais : « Malheur, s'écrie- l-il, à l'âme insensée qui, en se retirant de Dieu , espère trouver mieux que lui ! Elle se tourne et se retourne de tous côtés, sur le dos, sur les flancs ; mais en vain : tout est dur. H n'y a de repos qu'en vous, mon Dieu *. » Et encore : « Quels tourments je souffrais alors ! quels soupirs je poussais ! Et vous seul , ô mon Dieu, saviez ce que je souffrais; et je ne le disais à personne. Qu'auraisje pu en dire, même à mes meilleurs amis? Et comment la froide parole humaine aurait -elle pu leur faire entendre le bruit des flots de mon âme? Heureusement ils entraient dans votre oreille, et vous ne perdiez rien des rugissements de mon cœur ^
1 Vae animae audaci quae speravit, si a te recessisset, se aliquid melius habituram I versa et reversa in tergum et in latera et in ventrem, et dura sunt omnia: et tu solus requies ! {Confess.y lib. VI, cap. XVI.)
2 Quae illa tormenta parturientis cordis mei I qui gemitus, Deus meus ! Et ibi erant aures tuae , nesciente me. Et cum in sileniio fortiter quaererem , magnae voces erant ad mîsericordiam tuam ,
Digi
Hélas I continue-t-il, je cherchais partout des objets où je pusse me reposer, et je n'en trouvais point; et s'il m'arrivait par hasard d'en rencontrer, j'essayais de me dire: « Cela suffit, je suis bien ici; res- « tons-y, » Mais c'était en vain , car vons piquiez sans cesse, ô mon Dieu, d^un secret aiguillon mou cœur agité ; et, sous le baume tout- puissant de si salutaires douleurs, je sentais insensiblement mon âme se guérir*. »
Elle se guérissait, en effet, et on s'apercevait de sa guérison à des tristesses plus profondes, à une plus grande impossibilité de trouver la paix, et aussi, disons-le pour Thonneur d'Augustin, à un courage nouveau. La première liaison avait duré quinze ans: celle-ci ne dura que quelques mois. Il est probable que Monique intervint encore; qu'elle pleura comme elle n'avait jamais pleuré; qu'elle fit entendre à son fils des cris plus pressants, des conseils plus ardents et plus tendres; qu'elle lui représenta vivement l'indélicatesse et le crime de sa conduite vis-à-vis de cette pieuse jeune fille dont il avait demandé la main et qui vivait déjà pour lui; vis-à-vis d'x4déoda( , qui commençait à grandir dans une innocence angelique, et qui l'allait peut-être perdre par le spectacle
tantae contritiones anirai mei. Tu sciebas quid patiebar^ et nuUus hominum. Quantum enim erat quod inde digerebatur per linguam meam in aures familiarissimorum meorum ! Numquid totus tumuUus animae mese, cui nectempora,nec os meum sufficiebat, sonabat eis? totum tamen ibat in auditum tuum, quod rugiebam a gemitu cordis mei. {Confess,, lib. VII, cap. vu») 1 Confess., lib. VII, cap. vni.
de si déplorables faiblesses; vis-à-vis de Dieu surtout, dont il méprisait les grâces les plus précieuses, et dont il finirait par s'attirer la colère. Augustin céda, et, las de chercher le bonheur dans des liens si grossiers et si coupables, où d'ailleurs il ne le trouvait pas, il brisa sa dernière chaioe, et promit à sa mère qu'il essaierait d'attendre le jour, moins éloigné maintenant, de son mariage.
- Dieu, qui avait récompensé le premier sacrifice d'Augustin en lui envoyant un moment de paix et un commencement de lumière, lui avait préparé, pour ce second sacrifice, une récompense de même ordre, mais plus précieuse encore. 11 eut à peine rompu tous ses liens, que les dernières ombres qui obscurcissaient son esprit disparurent , et il vit se lever enfin dans son âme ravie la pleine lumière de la foi.
Il y avait déjà longtemps , nos lecteurs l'ont remarqué, que ce travail d'illumination était commencé. Comme on voit quelquefois à la fin d'un orage, dans une chaude soirée d'été, les astres se lever peu à peu et resplendir à travers les nuages qui s'en vont; ainsi, depuis quelque temps déjà, dans l'âme agitée d'Augustin, se levaient, les unes après les autres, les grandes vérités de la foi. Il avait successivement reconquis sur le doute, ou plutôt il n'avait jamais pu arracher de sa conscience les enseignements de sa mère sur l'existence de Dieu, sur la providence, sur l'immortalité de l'âme, sur la distinction du bien et du mal, sur le jugement dernier.
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Il avait, en roulant de doute en doute et d'erreur en erreur, compris l'impossibilité pour l'homme d'arriver à la vérité par ses propres forces, la nécessité dun enseignement divin, les caractères de cet enseignement, et son existence au sein de l'Église catholique, pour laquelle il éprouvait un commencement d'admiration. C'étaient là les astres qui brillaient dans son âme, d'un éclat un peu voilé encore, quoique déjà avec une vivacité et une douceur singulières.
Mais, si belles qu'elles fussent, ces lumières ne pouvaient pas suffire à faire d'Augustin un chrétien ; car le plus grand de tous ces astres , le plus doux , celui qui projette sur toute chose la vraie lumière, je veux dire Notre -Seigneur Jésus- Christ, ne s'était pas encore levé dans son âme. Non pas qu'Augustin l'eût oublié tout à fait (il en avait bu avec trop de tendresse le nom sacré sur les lèvres de sa mère pour que ce Sauveur adorable devînt jamais pour lui un étranger); mais à travers tant de mauvaises lectures, d'enseignements pervers et de passions qui remplissent l'âme de ténèbres, cette divine figure avait {Singulièrement pâli à ses yeux. Il ne comprenait plus ni rincarnation, ni la Rédemption , ni la divinité du Christ ; que dis-je? l'existence même du Verbe et la spiritualité de Dieu étaient devenues pour lui un problème. Il fallait donc d'abord que ces ombres s'évanouissent, et jamais on n'imaginerait quel fut l'apôtre choisi par Dieu pour donner à Augustin la révélation du Verbe.
Tl y avait eu dans l'antiquité, aux jours les plus brillants de la Grèce ^ un jeune homme d'une élévation d'esprit incroyable, et d'une beauté de parole qui n'a pas été surpassée. Disciple de Socrate, qu'il immortalisa en lui prêtant ses propres ailes; maître d'Aristote, dont il eût triplé la puissance s'il avait pu lui communiquer quelque chose de sa flamme, du premier regard qu'il jeta sur la création, il comprit que ce n'était là qu'une image, un symbole, une ombre, et il posa toute sa philosophie sur ce principe, que par derrière le monde visible il y a le monde invisible, qui seul peut lui servir d'explication, comme il lui a servi de type. Son second regard fut plus beau encore. Montant de l'homme à Dieu, et saisissant avec une netteté et une profondeur singulières le lien qui les unit, il vit que l'homme vient de Dieu et y retourne; mais que dans ce court trajet il n'est pas séparé de Dieu ; qu'il reste attaché et comme suspendu à Dieu par la racine, selon sa sublime expression; et que, si triste que soit la terre, pour remonter jusqu'au ciel d'oii il descend, l'homme a au fond du cœur une force qui suffit; et cette force, c'est le sentiment de Dieu , le besoin de Dieu, Taspiralion à Dieu; ce qu'il appela le sens du divin; lequel, avec le sens de l'invisible, forme les deux bases de sa philosophie, ou plutôt de toute philosophie digne de Thomme. Après quoi, ému de ce qu'il entrevoyait^ voulant mieux voir encore, il courut le monde, visita tous les sanctuaires, consulta les prêtres blanchis dans la tradition, se fit initier auxmys-
tèreSy pénétra et restitua les symboles altérés; et muni de tous ces secours, reprenant son vol, s'éleva si haut y qu'il a laissé les Pères de rËglise iûcertaiûs du nom qu'il fallait lui donner : ceux-ci voyant en lui le génie humain élevé à sa plus haute puissance ; ceux-là rappelant un Moïse païen , un prophète inspiré de Dieu , un préparateur évangélique envoyé aux nations assises à Tombre de la mort; tous d'accord à saluer ce doux et merveilleux étranger du nom de Divin.
Augustin n'avait encore rien lu de Platon, l'ignorance où il était de la langue grecque Ten ayant empêché ; il n'en connaissait quelques idées que par Cicéron. Or, au moment où il se débattait contre les dernières ombres que les manichéens avaient entassées dans son esprit, et où il essayait de comprendre un Dieu tout spirituel, car jusque-là il l'avait conçu mêlé à la matière, un de ses amis lui apporta une traduction de Platon que venait de publiera Rome un rhéteur fort connu, nommé Victorin. Augustin prit le livre, et à peine il l'eut ouvert, qu'il sentit tomber de ses yeux ce voile, tissu des mains de l'hérésie, qui ne lui avait plus permis de comprendre ni la spiritualité de Dieu ni l'existence de son Verbe. Ce n'était pas encore l'Évangile sans doute : c'en était déjà une sorte de préface humaine, si belle qu'Augustin fut ébloui. « En ce temps -là , dit-il, il me vint entre les mains un livre tout rempli, selon l'expression d'un ancien, des essences les plus excellentes de l'Arabie; et à peine m'eut-il fait sentir
son parfum , à peine en tomba-t-il quelques gouttes sur cette petite flamme qui commençait à brûler dans mon cœur, qu'il est impossible de comprendre à quel incendie je fus livré tout à coup : impossible à vous , Romanien; impossible à moi-même. Honneurs, grandeurs humaines, désirs de gloire, attraits et charmes de cette vie terrestre , plus rien ne me touchait , en présence de la lumière que Je commençais à entrevoir *. »
Mais il faut l'entendre nous raconter lui-même en détail ses heureuses découvertes, mêlées encore de tant d'ombres qui demanderont un autre révélateur, et apprendre de lui comment se fait la préparation du christianisme dans certaines âmes.
a Je lus, dit -il, dans ces livres, non en propres termes, il est vrai, mais dans une frappante identité de sens, appuyé sur de très -nombreuses raisons, qu'au commencement était le Verbe ; que le Verbe était en Dieu et que le Verbe était Dieu ; que toutes choses ont été faites par lui, et rien sans lui ; que ce qui a été fait a vie en lui ; que cette vie est la lumière des hommes, et que cette lumière luit dans les ténèbres, mais que les ténèbres ne l'ont point comprise; que, quoique l'âme de l'homme rende témoignage à la lumière, elle n'est pas pourtant elle-même la lumière, mais que le Verbe de Dieu, qui est Dieu , est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde; que le monde a été fait par lui, et que
1 Contra Âcad., lib. II, n^ 5.
le monde ne Ta point connu. Voilà ce que je lus dans ces livres. » C'est-à-dire, on le voit, le début sublime de l'Évangile de saint Jean : In principio eral Verbum. (( Mais je n'y lus pas, continue Augustin, que le Verbe soit venu parmi les siens, et qu'à ceux qui Font reçu il ait donné le pouvoir d'être faits eofants de Dieu.
a Je lus encore que le Verbe, qui est Dieu, est ,né, non de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l'homme; qu'il est né de Dieu. Mais que ce Verbe se soit fait chair, et qu'il ait habité parmi nous, c'est ce que je n'y trouvai pas.
(( J'ai découvert aussi plus d'un passage où il est dit, de diverses manières, que le Fils, consubstantiel au Père, n'a pas cru faire un larcin en se disant égal à Dieu, puisqu'il est par sa nature une même chose avec lui. Mais qu'il se soit anéanti, abaissé à la forme d'un esclave, à la ressemblance de l'homme; quil se soit revêtu de nos inBrmités ; qu'il se soit humilié, et qu'il se soit fait obéissant jusqu'à la mort, et à Ja mort de la croix, c'est ce que ces livres ne disent pas.
(( Qu'il est avant tous les temps, au delà des temps y dans une immuable subsistance, comme Fils de Dieu, coéternel à Dieu; que, pour être heureuses, les âmes doivent recevoir de sa plénitude, et que, pour être sages, elles doivent communier à la sagesse qui réside en lui : cela est bien daos ces livres. Mais qu'il soit mort dans le temps pour les pécheurs; que vous n'ayez pas épargné, mon Dieu,
votre Fils unique, et que vous l'ayez livré à la mort pour' les hommes j c'est ce qui n'est pas ici. Vous avez caché ces choses aux sages, et vous les avez révélées aux petits, afin de consoler ceux qui pleurent et qui sont accablés , et de conduire dans la justice ceux qui. sont doux et humbles ^ d
C'est-à-dire qu'Augustin , lisant les livres de Platon, y trouva, non pas, certes, l'amour infini et les abaissements du Verbe, mais déjà sa gloire, sa genèse étemelle, son rayonnement à travers toutes les âmes, dont il est la vraie lumière. Il fut ravi. Quelque chose du tressaillement qu'il avait éprouvé à dixneuf ans, en lisant VHartensins de Cicéron, le saisit, mats avec plus de vivacité encore, parce que son âme était plus dégagée des sens, et que Platon monte plus haut et enlève mieux les âmes que Cicéron. <c Je rentrai en moi-même, dit-il, en cet endroit secret de l'âme où à dix- neuf ans il n'osait pas rentrer, et aussitôt je vis briller la lumière : non pas cette lumière vulgaire que tout le monde voit ; non pas même une lumière plus éclatante que celle-là, mais de même nature , comme serait cette lumière élevée à son plus haut degré de clarté ; mais une lumière tout autre, d'une tout autre nature. Celui qui connaît la vérité, s'écrie- t-il, connaît cette lumière; et celui qui connaît cette lumière connaît l'éternité. 11 n'y a qu'un œil capable de voir cette lumière, et cet œil c'est l'amour *.
1 Confeêe., lib. VII , cap. ne.
2 Non hanc vulgarem et conspicuam omni carni; nec quasi ex
« 0 éternelle vérité! répétait- il tout ému de ce commencement de lumière, ô vraie charité! ô chère éternité! vous êtes mon Dieu , après vous je soupire jour et nuit.
a Mais, hélas! reprend -il humblement , aussitôt que j'essayai de me soulever jusqu'à vous , ô mon Dieu, je sentis deux choses : d'abord qu'il me restait encore infiniment à voir, et surtout que je n'étais pas encore en état de voir. Et la lumière était, sur ces deux points ^ si pénétrante et si vive, que je frissonnais à la fois de désir et d'épouvante. Et, me trouvant si loin de vous, aux tristes régions souterraines où mes péchés m'avaient confiné , le découragement m'eût pris , si je n'avais entendu votre voix qui me criait : « Courage , je suis la nourriture qui fait les forts. Grandis, et tu me mangeras. Mais je ne serai pas changé en toi , comme il arrive pour les aliments de la terre : c'est toi qui seras changé en moi. J>
Et un peu après, comme de nouvelles anxiétés agitaient son cœur, il entendit la même voix, qui lui disait encore avec une autorité singulière : « Je suis Celui qui suis. » — ce J'entendis cette voix, dit saint Augustin, non dans mon esprit, mais dans mon cœur. Tous mes doutes s'évanouirent; et j'aurais plutôt
eodem génère grandior erat, tanqnam si ista multo multoque clarius claresceret, totumque occuparet magnitudine. Non hoc illa erat; sed aliud, aliud valde ab istis omnibus. Qui novit veritatem, noviteam; et qui novit eam, novit deternitatem. Gharitas novit eam. {Confess., lib. VII, cap. x.
DE SAINTE MONIQUE m
douté de moi et de ma vie que de douter désormais de la vérité *. »
On touche ici, dans un exemple frappant, la ma-, nière dont la vérité naît dans les âmes. Après avoir longtemps cherché, lu beaucoup de livres, discuté péniblement avec soi-même et avec les autres, tout à coup, au lendemain d'un sacrifice, sans que les hommes s'en mêlent, toutes les objections tombent comme un vent qui s'apaise, les nuages se retirent, et la vérité apparaît à l'âme. On sent sa présence à une impression de lumière et de paix qui ravit. Comment a-t-on pu douter jusque-là? on voit, si clair maintenant. Comment pourrait-on douter jamais ? Et quand cette lumière et cette paix succèdent à d'épaisses ténèbres , à de longues et cruelles incertitudes, c'est un enivrement dont on ne sort plus.
Mais cette première illumination, quoique frèsvive, ne pouvait pas suffire; car elle n'éclairait, si j'ose ainsi parler, qu'un côté de la physionomie di^ vine de Jésus- Christ. En lisant les livres de Platon , Augustin avait entrevu la nature toute spirituelle de Dieu et l'existence de son Verbe ; il n'avait vu, comme je l'ai dit tout à l'heure, ni l'amour ni les abaissements du Verbe Incarné. 11 s'était élevé jusqu'à l'idée d'un Dieu invisible, glorieux, séparé de toute créature; il avait même entrevu, à travers les éblouisse-
1 Et audivi sicut auditur ia corde , et non erat prorsus unde dubilarem ; faciliusque dubitarem vivere me quam non esse veritatem. (Confess., lib. VII, cap. x.)
méats de la nature divine , quelque chose de cette nature divine elle-même : une lumière sortant d'une Jumière et égale à elle ; grandes intuitions sans doute; si grandes même » qu'on se demande si le génie humain a pu arriver jusque-là, et si ce n'est pas plutôt, à travers ia belle âme de Platon, un écho fidèlement ressaisi des traditions antiques. Mais un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu abaissé jusqu'à Thomme et pour rhomme; un Dieu aimant Thomme jusqu'à la passion, jusqu'à la folie, jusqu'à souffrir, jusqu'à mourir pour l'homme; voilà ce que ni Platon, ni Socrate, ni Cicéron, ni Virgile n'ont jamais soupçonné. De telles choses n'ont pu ôtre conçues que dans le cœur qui a été capable de les réaliser. Il fallait donc qu'un plus grand que Platon vint au secours d'Augustin, un plus grand en même temps qu'un plus saint, afin d'élever son esprit et surtout son cœur à de si étonnants mystères.
Guidé invisiblement par la main miséricordieuse qui le ramenait de si loin, Augustin ouvrit alors les Épîtres de saint Paul; mais il ne le fit qu'en tremblant, après des agitations et des résistances singulières , comme s'il eût eu le pressentiment des sacrifices que cette lecture allait enfin lui arracher, ce Je me sentais vivement pressé, dit -il, de tourner les yeux vers cette religion sainte qui avait été si profondément imprimée dans mon cœur quand j'étais enfant. Mais j'hésitais ; je ne pouvais m'y décider; cependant elle m'attirait malgré moi. Enfin, cruellement incertain, voulant, ne voulant pas, je saisis avec
une sorte d'agitation et d'inquiétude fébrile le livre des Épîtres de saint Paul *. j>
C'est là que Dieu attendait Augustin, a Le plus grand des docteurs, dit Fléchier, devait être la conquête du plus grand des apôtres. » Saint Paul d'ailleurs est le théologien du Verbe Incarné. II porterait même seul ce titre, si saint Jean n'existait pas. Seulement, chose singulière, celui qui reposa sur la poitrine du Sauveur dans les intimités et les tendresses de la terré, a surtout dit les sublimités du Verbe; et celui qui, sur le chemin de Damas et plus tard dans les ravissements du troisième ciel, a été, selon sa forte expression, opprimé par sa gloire, en a dit surtout les abaissements. Persécuteur du Christ avant d'en être Tapôtre , homme du mal avant de devenir l'homme du bien, saint Paul a porté dans les abîmes de la chute de l'homme, de Tlncarnation et de la Rédemption du monde, une lumière si intense qu'elle éblouit d'abord, et une énergie de foi et de langage qui cause une sorte de vertige à l'esprit qui n'y est pas préparé. Mais quand, à force de le relire, on s'est habitué peu à peu à sa phrase incorrecte et abrupte, on tombe dans une admiration dont on n'est pas le maître. Il n'y a rien au-dessus de saint Paul, ni David, ni Isaïe, pas même saint Jean; et comme
i Respexi tantum, conflteor, quasi de îtinere, in iUam religionem quae pueris nobis insita est , et meduUitus implicata : verum autem ipsa me ad se nescientem rapiebat. Itaque titubans , properans, bœsitans, arripio Âpostolum Paulum. {Contra Acad,, lib. II,n«5.)
nul n'a plus profondément senti la grandeur de la chute de Thomme , puisque c'est le cœur tout rempli des haines de la persécution qu'il a été terrassé par Dieu, nul n'a dit aussi avec plus de magnigcence la nécessité de la rédemption de l'homme par les abaissements, les souffrances et la mort d'un Dieu.
Dès les premières lignes, Augustin fut saisi d'admiration. Lui , qui venait d'être si ému à la lecture de Platon, éprouva ici une commotion dont il n'avait pas l'idée, a Oh! si tu savais, écrivait-il àRomanien, quelle lumière m'apparut tout à coup ! J'aurais voulu, non-seulement te la montrer, à toi qui désirais depuis si longtemps voir cette inconnue, mais à ton ennemi même , à cet ennemi acharné qui te poursuit devant les tribunaux pour avoir ton bien. Et certainement, s'il la voyait comme je la vois, il quitterait tout : jardins, maisons, banquets, tout ce qui le séduit, et, pieux et doux amant, il volerait, ravi, vers cette beauté*. »
Ce ne fut là , du reste, que le premier coup d'œil d'Augustin; le second fut autrement profond.
Il vit se dévoiler devant lui un grand mystère qu'il ne connaissait pas encore; que Platon ignorait, et c'est pourquoi il n'avait pas pu lui apprendre le chemin de la vertu; que les manichéens avaient essayé de résoudre par la doctrine des deux principes, mais en vain : et que saint Paul seul lui montrait dans une
1 Contra Acad., lib. II, n<> 6.
lumière éblouissante. Il vit que l'homme n'est plus dans l'état où Dieu Tavait formé ; qu'il avait été créé saintyinnocent) rempli de lumière et d'intelligence , fait pour voir la majesté de Dieu et la voyant déjà ; mais que Thomme n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption; qu'il a voulu se rendre centre de tout et indépendant de Dieu'; qu'il a été abandonné, aveuglé , chassé loin de Dieu, et dans un tel état de corruption , que le péché habite en lui ; qu'il y a en lui une créature misérable, odieuse, ennemie de la vérité, incapable de vertu, ayant le goût du mal; « Thomme de péché, y> comme dit saint Paul, a le vieil homme, y> comme il dit encore; expressions bizarres, d'une tristesse profonde, mais d'une espérance sublime ; car elles indiquent que ce n'est pas là tout l'homme, et qu'il y en a un nouveau. Et c'est ce qu'Augustin apprit bientôt en continuant sa lecture. Il vit, aux mêmes pages, que pour vaincre cet homme, ce mélange odieux d'orgueil, de concupiscence et de révolte, le Verbe s'est fait chair; qu'il a vécu dans l'humilité, dans l'obéissance et dans le sacrifice, qu'il s'est anéanti jusqu'à l'homme, afin de guérir l'homme qui veut s'exalter jusqu'à Dieu. Tout le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption se dévoila à ses yeux, et le plongea dans l'admiration. Il sentit qu'il avait franchi tous les espaces ; qu'il n'était plus dans la région des conceptions humaines ; qu'il touchait à ce point sublime où l'homme s'évanouit et où Dieu apparaît ; et il s'agenouilla, ébloui et ému.
a Ab ! disait- il avec un étonnement attendri, quelle différence il y a entre les livres des philosophes et ceux des envoyés de Dieu ! Ce qu'on trouve de bon en ceux-là, on le trouve en ceux-ci , et Ton y trouve de plus la connaissance de votre grâce, ô mon Dieu , afin que celui qui vous connaît, non-seulement ne se glorifie pas, mais se guérisse, et se fortifie, et arrive enfin jusqu'à vous.
«Que savent- ils, d'ailleurs, ces grands philosophes, de cette loi de péché incarnée dans nos membres, qui combat contre la loi de l'esprit et nous traîne captifs dans le mal? que savent-ils surtout de la grâce de Jésus -Christ, victime innocente, dont le • sang a effacé l'arrêt de notre condamnation ? Sur tout cela leurs livres sont muets.
ce Là , on n'apprend ni le secret de la piété chrétienne, ni les larmes de la confession , ni le sacrifice d'un cœur contrit et humilié, et encore moins la grâce de ce calice précieux qui enferme le prix de notre rédemption.
« On n'y entend point ces cantiques : « 0 mon âme , souniets - toi à Dieu , car il est ton Dieu , ton sauveur , ton défenseur. Appuyé sur lui , que craindrais- tu? » Là ne retentit pas ce doux appel : (( Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » Ils ignorent, ces savants, que le Verbe, descendu sur la terre, est doux et humble de cœur. Mystères divins, que vous avez cachés, ô mon Dieu, aux savants et aux sages,
mais que vous avez révélés aux petits et aux humbles *. »
Voilà les vérités qui pénétraient dans Tâme d'Augustin pendant qu'il lisait celui qui s'appelle <r le moindre des apôtres d, et la vue de tant de merveilles le jetait dans l'admiration.
ce Oh ! disait- il en fermant le livre, que c'est bien autre chose, d'apercevoir de loin, du haut d'un roc sauvage , la Cité de la paix , sans pouvoir, quelque eflFort que l'on fasse, trouver un chemin pour y arriver; ou bien de trouver ce chemin, et sur ce chemin un guide qui vous dirige et vous défende contre le brigandage de ceux qui voudraient vous arrêter*. »
C'est-à-dire que les dernières ombres sortaient de l'esprit d'Augustin ; les glaces du cœur fondaient à leur tour; l'attendrissement renaissait avec la lu- • mière; et, en voyant les rivages de la patrie, longtemps couverts de brume, se dévoiler enfin aux yeux charmés d'Augustin , il était facile de prévoir qu'il y aborderait bientôt, dans tout le triomphe du repentir.
1 Confess,, lib. VII, cap. xxi. .
2 Confess,, lib. VII, cap. xxi.