‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 16 sur 58 · CONVERSION D'AUGUSTIN · texte numérisé non relu

CONVERSION D'AUGUSTIN

Voilà donc Augustin en possession de cetle bien-* heureuse lumière après laquelle il soupirait depuis si longtemps, et que sa mère avait sollicitée pour lui avec tant de larmes. Il avait percé tous les voiles, et maintenant qu'il était arrivé jusqu'à Dieu et à Notre-Seigneur Jésus-Christ son divin Fils, mort par amour pour nous, il semble qu'il n'y avait qu'une chose à faire : se lever, courir à sa mère, et lui dire : Ne pleurez plus, je suis chrétien.

* Mais Augustin n'en était pas là. Ce vif coup de lumière avait plutôt percé les nuages qu'il ne les avait dissipés. Il restait à Augustin une foule d'idées fausses, inexactes, incomplètes, qu'il avait puisées

dans les livres des manichéens, et dont il avait peine à se débarrasser : dernières ombres qui s'en allaient lentement.

II les eût fait évanouir, s'il avait eu le courage de s'agenouiller, de frapper sa poitrine, et de se préparer à recevoir les sacrements de la purification et de la sainte Eucharistie; car il vient un moment, dans ces grandes recherches de la vérité , où Tâme ne peut mériter de voir pleinement que par un acte d'humilité et d'abandon à Dieu. Il faut se risquer pour lui jusqu'au sacrifice, si on veut que les dernières ombres s'évanouissent. Dieu met ses faveurs à ce prix.

Augustin le sentait vaguement; mais il avait peur. 11 voulait voir plus clair avant de s'agenouiller, tandis qu'il faut s'agenouiller pour voir plus clair; et, en attendant y il multipliait les éludes, les lectures, les efforts d'esprit, pour accroître en lui la lumière dont il avait reçu les prémices.

Sainte Monique, qui assistait, inquiète mais déjà heureuse, à cette lente renaissance, aurait voulu en hâter le dénoûment. Que de fois, recueillie au pied des autels, dans ses prières, dans ses communions, elle conjura Dieu d'achever son œuvre , et de pénétrer, fût-ce de vive force, dans l'âme de son cher enfant! Que de fois elle versa dans le cœur de saint Ambroise ses espérances grandissantes, et elle apprit de lui à mettre, dans ses rapports avec Augustin , cette douceur, cette patience, celte délicatesse qui ménage la lumière comme on ménage la vie à un

être malade et tendrement aimé ! Que de fois sur*tout, confidente des progrès de son fils> elle dut le presser et lui dire : a Allons, décidez - vous ; vous croyez maintenant, pourquoi n'agissez -vous pas? »

Pourquoi il n'agissait pas! hélas! il nous le dit humblement lui-même : il lui manquait deux ailes ^ sans lesquelles on ne peut monter à la vertu ^ m même demeurer longtemps dans la lumière : l'humilité, qui estTaile de Tesprit; la pureté, qui est l'aile du cœur.

« J'étais assuré, dit- il, de toutes les vérités de la foi ; mais je n'étais pas encore en état d'en jouir, car l'orgueil , la vanité, la prétention d'être savant ^ me dévoraient. Encore tout plein de mes misères, je voulais passer pour habile, et, au lieu de pleurer mes crimes, je m*enflais de ma vaine science *. » Et parce qu il n'était pas humble, Jésus -Christ luimême, dans ce qu'il a de plus sublime, restait encore obscur pour lui. « Je n'étais pas assez humble , dit- il, pour reconnaître mon humble maître Jésus- Christ, et je n'entendais rien encore aux profonds mystères de son infirmité. Car votre Verbe , ô mon Dieu , planant infiniment au - dessus des dernières cimes de votre création, élève jusqu'à sa hauteur tout ce qui veut se soumettre à lui. Et c'est pour cela

1 Certus quidem in istis eram ; nimis tamen infirmus ad fruendum te. Garriebam plane quasi peritus... Jam cœperam veîle videri sapiens.... Et non flebam, insuper et inflabar scientia. {Confe^s,, lib. VII, cap. xx.)

que, dans les basses régions, il s'est bâti avec notre boue une humble demeure, a6n que ceux qu'il veut amener à lui et accoutumer à l'amour n'eussent pas tant de confiance en eux; mais que, voyant à leurs pieds la Divinité devenue infirme sous un vêtement de chair, ils se reposassent, fatigués, en se couchant sur elle , et que celle-ci , se relevant, pût les emporter*. y>

Voilà la première aile qui manquait à Augustin pour monter jusqu'à Dieu par Jésus - Christ. Mais ce n'était pas la seule ; car, bien qu'il eût brisé les liens les plus grossiers et les plus coupables, il avait encore au fond du cœur bien de secrètes plaies. Continuons à l'écouter; il parle de ceci avec plus d'humilité encore, ce Je commençais déjà à vous aimer, ô mon Dieu, et j'en étais ravi ; mais je ne savais pas demeurer dans cet amour; car, d'une part, l'attrait de votre beauté m'enlevait jusqu'à vous, et tout de suite un poids malheureux m'en détachait, et je retombais sur le sol en gémissant : et ce poids, c'étaient les tristes habitudes de mes passions. Mais du

1 Non enim tenebam,Doininum meum Jesum , huinUisliumilem. Verbum enim tuum , aeterna Veritas, superioribus creaturae tuse partibus supereminens, subditos erigit ad seipsum: in inferioribus autem aedificavit sibi humilem domum de limo nostro per quam subdendos deprimeret a seipsis , et ad se trajiceret , sanans tumorem , nutriens amorem ; ne fiducia sui progrederentur longius , sed potius infirmarentur, videntes ante pedes suos infîrmam Divinitatem ex participatione tunicae pelUceae nostrae , et lassi prosternerentur in eam , illa autem surgens levaret eos. (Confess,, lib. VII, cap. xvm.)

moins votre souvenir ne me quittait plus, et je ne doutais pas que vous ne fussiez Celui auquel je me devais attacher, quoique je sentisse bien que je n'étais pas encore tel qu*il fallait êlre pour m'unir à vous ; parce que la corruption de la chair appesantit l'âme, et que cette grossière maison de boue ramène à terre l'esprit qui voudrait planer dans le monde d'en haut^ y>

Et cependant, bien qu'Augustin n'eût pas encore ces deux ailes divines de l'humilité et de la pureté, aussi solides que légères, avec lesquelles on monte et on descend à l'aise, il commençait déjà à s'élever dans la lumière. Souvent il prenait son vol à travers les choses créées; il montait de degré en degré et d'échelon en échelon , du monde des corps à celui des âmes, de l'âme à l'ange, de l'ange à Dieu ; il perçait tous les voiles , et il arrivait jusqu'à cet Être, dont on n'aperçoit un éclair qu'en tremblant. « Mais, hélas! dit- il, je ne pouvais arrêter mon regard dans cette contemplation , et , retombé à terre dans ma faiblesse, il ne me restait de cet éclair qu'une mémoire amoureuse, et le regret de ne pouvoir goûter à loisir au mets dont j'avais respiré le parfum*. »

1 Jam te amabam... Et non stabam frui Deo meo , sed rapiebar ad te décore tuo; moxque deripiebar abs te pondère meo, et ruebam in ista cum gemitus ; et pondus hoc, consuetudo carnalis. {Confess,, lib. VU, cap. xvii.)

2 Aciem figere non valui , et , repercussa infirmitate redditus solitis , non mecum ferebam nisi amantem memoriam , et quasi

Cet éclaif , et ces ténèbres qui suivent, et cette mémoire amoureuse, et cette trace de parfums qui s'en vont, et ces regrets, que voilà bien la vie! C'est ainsi, surtout dans les premiers jours d'une conversion, que Dieu soutient les âmes , qu'il les soulève un peu de terre en les y laissant, et que pour leur donner la force de mépriser le temps et d'aspirer au ciel, il leur en envoie déjà les premières brises et l'avantgoût.

Cependant, avec cet accroissement de lumière, les cris de la conscience d'Augustin avaient grandi à leur tour. Elle le pressait plus vivement que jamais. Elle commençait à murmurer à ses oreilles ces mots, qui ne devaient plus cesser de retentir au fond de son cœur, et qui bientôt allaient y éclater comme un tonnerre. « Tu prétendais jusqu'ici que l'incertitude du vrai était la seule raison qui t'empêchait d'accomplir ton devoir. Eh bien ! tout est certain maintenant. La vérité brille à tes yeux. Pourquoi ne te rends -tu pas ? D — oc J'entendais, dit saint Augustin; mais je faisais le sourd. Je refusais d'avancer, mais sans chercher maintenant d'excuse. Toutes les raisons que j'aurais pu apporter étaient réfutées d'avance. Il ne me restait qu'une peur muette : la peur de voir arrêter le cours de ces longues et tristes habitudes qui cependant m'avaient conduit à un état si désespéré*. »

olfacta desiderantem quae comedere nondum possem. {Confess,, lib. VII, cap. XVII.)

J Confess,, lib. VIII, cap. vu.

Longtemps, en effet, Augustin n'avait pas eu le courage de croire ; maintenant il croyait, mais il n'avait pas le courage de pratiquer. Les obscurités de la foi l'avaient d'abord arrêté ; c'étaient maintenant les nécessités de la vertu qui lui faisaient peur. « J'avais trouvé une perle, s'écrie-t-il éloquemment, et maintenant qu'il fallait vendre mes biens, c'est-à-dire faire des sacrifices pour l'acheter, je n'en avais pas le courage*. »

Agité, indécis, pressé par sa mère, harcelé par sa conscience, Augustin se résolut enfin à aller consulter un saint prêtre, nommé Simplicien , dont la belle vie lavait depuis longtemps frappé.

C'était un de ces vieillards vénérables comme on en rencontre sans cesse dans le sein de l'Église catholique, qui, passés d'une jeunesse chaste à un âge mûr plus chaste encore , et bénis par Dieu d'une verte vieillesse, présentent aux hommes, qui s'inclinent en les rencontrant, une image vénérable de la paix dans la vertu. Les jeunes gens troublés par tes orages des passions aiment à s'approcher de ces neiges tranquilles et à se calmer auprès d'elles.

Augustin vint donc confier à Simplicien les troubles de sa vie, et les secrètes faiblesses qui l'arrêtaient maintenant, non plus en présence de la lumière , mais en présence de la vertu.

Le bon vieillard le reçut avec un doux sourire,

t Et inTeneram jam bonam margaritam; et venditis omnibus qiisB haberem, emenda erat, et dubitabam. {Confess., lib. VIII, cap. 1,)

écouta sans étonnement le récit de ses égarements, et le félicita de ce qu'au lieu d'ouvrir ces livres atbées et matérialistes qui dégradent rame, il s'était attaché à Tétude de Platon et de Socrate, qui élèvent l'esprit et le cœur. Simplicien, comme tous les vieux prêtres, avait beaucoup connu les hommes. Il était intimement lié, non - seulement avec saint Ambroise , qu'il avait dirigé dans sa jeunesse et auquel même il avait donné le saint baptême, mais avec un grand nombre de philosophes , de poètes , de rhéteurs romains , et en particulier avec Victorin , celui - là même qui avait traduit les œuvres de Platon , qu'étudiait en ce moment Augustin. Comme tous les vieillards aussi , Simplicien aimait à conter, et, habile à manier les esprits, il savait cacher adroitement une leçon dans une histoire.

Voyant donc auprès de lui ce jeune homme d'un si grand esprit, d'un si noble caractère, déjà illuminé de la grâce , mais qui hésitait encore à s'y liçrer, il profita avec finesse du nom de Victorin, que celui-ci venait de prononcer ; et après avoir dit qu'il avait connu autrefois à Rome cet homme éloquent, voulant montrer indirectement à Augustin le chemin du courage et de l'honneur chrétien, il lui en conta l'histoire, à peu près en ces termes :

Victorin s'était illustré dans la même carrière que suivait Augustin. Professeur d'éloquence, il avait vu au pied de sa chaire non seulement toute la jeunesse romaine, mais une foule de sénateurs ; il avait tra-

duit, expliqué, enrichi de lumineux commentaires, les plus beaux livres de la philosophie antique, et à force d'éloquence il avait obtenu, honneur rare en tout temps, une statue sur le forum. Quand il eut épuisé ainsi l'étude de tous les chefs-d'œuvre de Tesprit humain, il lui vint l'idée d'ouvrir les saiotes Écritures ; il les lisait avec attention, puis il disait à Simplicien, mais en secret et dans l'inlimité, comme à un ami : ce Sais- tu que me voilà chrélien? — Je ne le croirai, répondait Simplicien, que quand je te verrai dans l'église du Christ. » Et Victorin disait en riant et avec ironie : ce Sont -ce donc les murailles qui font le chrétien? d Au fond, il avait peur de déplaire à ses amis, et il craignait que de ces soaimets de grandeur humaine et toute -puissante, de ces cèdres du Liban que Dieu n'avait pas encore 1 brisés, ne roulassent sur lui d'accablantes inimi- ^ tiés. 1

En attendant , il continuait à lire ; il priait beau- ' coup, et, puisant plus profondément dans les saintes Écritures, il sentit naître en lui le courage et la force. Vint un jour où il eut plus peur d'être désavoué par j Jésus -Christ que moqué et méprisé par ses amis, et, Ireoiblant de trahir la vérité, il se rendit chez Simplit:ien et lui dit : ce Allons à l'église, car je veux être j chrétien. » Rome fut remplie d'étonnement, et l'Église tressaillit de joie.

Quand le moment fut arrivé de faire la profession de foi en présence de tous les fidèles , on proposa à Victoria de la réciter en particulier, comme on en

use vis-à-vis des personnes qu une solennité publique intimide. Mais il refusa énergiquement, et il monla courageusement sur l'ambon. Dès qu'il y apparut, son nom, répandu de rang en rang par ceux qui le connaissaient, éleva dans l'assemblée un murmure de joie. Et la voix contenue de l'allégresse générale disait tout bas : « Victorin ! Victorini ))^Le désir de l'entendre ayant promptement rétabli le silence , il prononça le Symbole avec une admirable foi, et tous les fidèles qui étaient là, consolés par un tel courage, eussent voulu le mettre dans leur cœur. Leur joie et leur amour étaient comme deux mains avec lesquelles ils l'y plaçaient en effet.

Depuis lors, continua Simplicien , en donnant à chacune de ses paroles un accent plus pénétrant, depuis lors ce vieillard illustre se fit une gloire de devenir enfant à l'école de Jésus -Christ. Il se laissa humblement allaiter par la sainte Église, et il mit avec joie sous le joug ignominieux de la croix une tète qui avait porté tant de couronnes. Julien l'Apostat ayant peu après défendu aux chrétiens d'enseigner les lettres, il ferma ses lèvres éloquentes, et couronna sa vie par le plus beau et le plus douloureux de tous les sacrifices ^

Cet exemple, si bien choisi, et qui convenait si parfaitement à la position d'Augustin , le remua jusque dans les entrailles. Il sortit enthousiasmé, se

Confess., lib. VIII, cap. n. ^

reprochant sa faiblesse , s'indignant de sa lâcheté , et il rentra dans sa maison, où sa mère l'attendait en priant 9 décidé à en 6nir cette fois et à imiter Victorin. « 0 mon Dieu, s'écriait- il dans une sorte de transport, venez à mon aide ! Agissez^ Seigneur, faites ; réveillez - moi , rappelez - moi ; embrasez et ravissez; soyez flamme et douceur; aimons, courons*. D

Mais, hélas ! cette chatne qu'Augustin traînait depuis un si grand nombre d'années était plus lourde qu'il ne se l'était d'abord imaginé. Dès qu'il y porta la main, il se sentit incapable de la briser. 11 ne disait pas : Non. Il n'avait pas le courage de dire : Oui. « Celte suite de corruptions et de désordres, dit -il, comme autant d'anneaux enlacés les uns dans les autres, formait une chaîne qui me rivait dans le plus dur esclavage. J*avais bien une volonté de servir Dieu d'un amour élevé et chaste, et de jouir de lui seul; mais celte volonté nouvelle, qui ne faisait que de naître, n'était pas capable de vaincre l'autre, qui s'était fortifiée par une longue habitude du mal. Ainsi j'avais deux volontés : l'une ancienne, et l'autre nouvelle ; l'une charnelle, et Tautre spirituelle; et ces deux volontés combattaient en moi, et ce combat déchirait mon âm6^ y>

1 Age, Domine, fac; excita, et revoca nos; accende et râpe , ilagra, dulcesse : amemus, curramus. (fionfess,, lib. VIII, cap. iv.)

2 Ita duae voluntates meae, una vêtus , alia nova ; iila carnalis , illa spiritualis ; coniligebant inter se^ atque discordando dissipabant animam meam. {Confess,, lib. VIII, cap. v.)

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