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En atteodaiit, il tâchait de calmer sa conscience , et qoand celle-ci hii criait qu'il fallait se décider, il ne savait que lui répondre, comme un homme endormi et paresseux : « Tout à l'heure, laissez- moi un peu ; encore un petit instant. » Mais ce tout à riieure ne venait jamais, et ce petit instant durait toujours ^
Il est facile d'imaginer ce que cette visite d'Augustin au prêtre Simplicien avait donné d'espérances à sainte Monique. Une telle démarche dans un moment pareil équivalait pour elle à une conversion. Car elle ne doutait pas que le saint vieillard n'arrachât à son fils ce dernier acte qui lui coûtait tant , et qu'au fond il eût été si heureux d'avoir accompli. Aussi, lorsqu'elle vit Augustin hésiter encore après cette visite et ne pas se décider, elle fut prise d'un profond abattement. Sa seule consolation, c'est qu'il souffrait toujours; qu'il était de plus en plus agité; que jamais il n'avait été aussi assidu à l'église ; et que , tout le temps que lui laissait la préparation de ses leçons d'éloquence , il l'employait à lire et à dévorer saint PauP.
1 Hon erat omnino quod responderem , nisi tantum verba lenta et soranoletita ; Modo , ecce modo ; sine pauiulum. Sed ; Modo, et modo, non habebant modum. Et: Sine pauiulum, in longum ibat. {Confess.f lib. VIII, cap. v.)
^ Âugebam solita , crescente anxietudine , et quotidie suspirabam tîbi; frequentabam ecclesiam tuam, quantum vacabat ab eis negotiis sub quorum pondère gemebam. ( Confess., lib. VIII , cap* VI.)
Sor ces entrefaites, un ancien ami d'Augustin, nommé Potitien, vint lui rendre visite. L*uii et Tautre étaient d'Afrique, où ils s'étaient connus autrefois. Seulement, pendant qu'Augustin avait suivie dans Terreur et l'oubli de Dieu, la longue et triste route que nous avons essayé de décrire, Potitien était resté fervent chrétien, et il habitait Milan , où il avait, à la cour de l'empereur, un des premiers emplois militaires. Sainte Monique avait été heureuse de le retrouver en Italie, et d'introduire dans la société d'Augustin, d'Alype, de Nébridius, de tous ces jeunes gens flottants dans la foi, une âme si bien trempée, que ni la guerre ni la cour n'avaient pu la faire hésiter un instant.
Ce jour- là, en causant avec Augustin et Alype, Potitien aperçut sur une table de jeu un livre. Il rouvrit machinalement, comme il arrive quand on est occupé à causer; il croyait trouver un Cicéron ou un Quintilien. C'étaient les Épîtres de saint Paul *. Un peu surpris, il regarda Augustin en souriant ; et celui - ci lui ayant avoué que depuis quelque temps il lisait la sainte Écriture avec la plus grande attention et le plus grand charme, la conversation prit d'elle - même une tournure tout à fait chrétienne.
Potitieii avait beaucoup voyagé. Il connaissait les
1 Forte supra mensam lusoriam quœ ante nos erat, atten>1it codicem, tulit, aperuit, invenit apostolum Paulum, inopinate sane ; putaverat enim de libris quorum professio me conferebat. (Confess.. lib. VIII, cap. vi.)
Gaules, l'Espagne, l'Italie, l'Afrique, l'Egypte, et il les connaissait en chrétien : c'est-à-dire que partout il avait étudié les merveilles qu'opérait la vraie foi dans rÉglise catholique.
Entre toutes ces merveilles, rien n'était plusfrap^ pant alors que le développement de la virginité , do la charité , et de la vie religieuse. Les déserts de rÉgypte et de la Thébaïde embaumaient. Sur ces bords du Nil, dans ces profondeurs de TÉgypte, où l'antiquité avait caché des horreurs, avaient apparu des troupes de vierges qui vivaient comme des anges dans des corps mortels, et qui, sous ce ciel de feu, dans ce climat énervant, déployaient la plus divine énergie au service du plus pur amour de Dieu. Là se rencontraient tous ceux que chassaient du monde le mépris de ses vanités, le dégoût de ses corruptions, l'horreur pour ses lâchetés et ses avilissements , le désir de donner leur vie dans un grand sacrifice : des vierges sans tache ; des mères qui ne pouvaient passe consoler parce que leurs enfants n'étaient plus; des docteurs et des philosophes nourris dans la science antique des écoles d'Alexandrie et altérés de silence et d'humilité; des soldats qui avaient couru le monde et qui n'y avaient pas trouvé Dieu ; des confesseurs de la foi et des martyrs de la vérité qui , échappés tout sanglants des chevalets, étaient venus retremper leur courage dans les eaux rafraîchissantes de la prière et de la pénitence. Leur nombre était prodigieux. Il yen avait cinq mille sur la seule montagne de Nitrie. Plus loin, à une demi -journée de
marche, dans rintérieur du désert, en im lieu nomnié Cella, on en trouvait encore deux mille. Ailleurs, il y en avait près de dix mille sous le gouvernement de saint Sérapion , et presque autant sous celui de saint Macaire, Saint Pacôme, qui venait de mourir^ en avait laissé sept mille dans ses solitudes de Tabenne, et à la réunion annuelle de sa congrégation générale, les monastères qui suivaient sa règle en avaient envoyé jusqu'à cinquante mille. Les villes elles-mêmes en étaient inondées. A Ancyre, il y avait dix mille vierges, et en 356 un voyageur trouva dans la seule ville d'Oxyrinque vingt mille vierges consacrées à Dieu ,
Longtemps inconnues, ces merveilles commençaient à étonner le monde et à enthousiasmer les coeurs chrétiens. Saint Athanase venait d'écrire la vie prodigieuse du géant des déserts, saint Antoine ; et on allait bientôt s'arracher les vies des plus illustres patriarches de la ThébaïdCj des Paul, des Hilarion, des Pacôme^ des Macaire^ qu'écrivaient alors des hommes qui étaient eux-mêmes d'autres merveilles, saint Jérôme, saint Épiphane, et saint Éphrem,
Augustin ne se doutait pas de ces choses. Comme tant d'hommes qui passent à côté de TÉglise catho* lique sans la voir, il avait vécu trente ans en Afrique, à la porte d'Alexandrie, sans avoir jamais entendu parler ni de saint Antoine, ni de ces solitaires, ni de ces vierges, ni d^aucune enfin de ces œuvres admirables par lesquelles TÉglise montrait alors
qu'elle est la vraie Épouse de Jésus- Christ. Il ne s'était pas même aperçu qu'à Milan, sous ses yeiix, il y avait une foule de vierges qui vivaient dans une pureté angélique, et pour lesquelles Ambroise avait écrit ses trois livres des Vierges, et composait alors son beau Traité dé la Virginité. Aussi il écoutait avec admiration les récits de Potitien, et il était comme suspendu à ses lèvres, ce Nous étions, dit-il, dans la stupeur de l'admiration au récit de ces irréfragables merveilles, de si récente mémoire, presque contemporaines, opérées par la vraie foi dans l'Église catholique. Et nous étions tous surpris, nous d'apprendre , lui de nous apprendre ces faits extraordinaires*. »
Mais si ces merveilles avaient passé inaperçues aux yeux d'Augustin, elles n'en avaient pas moins réjoui rÉglise et prouvé sa divinité, en montrant quel esprit puissant l'animait; carde même qu'autrefois le sang des martyrs était une semence de chrétiens, maintenant c'était la virginité et les parfums du désert qui enfantaient à Dieu des apôtres , des docteurs et des héros.
Potitien en savait un bel exemple; et, excité par le silence curieux de ses amis, il le raconta à peu près ainsi : a C'était au fond des Gaules, à Trêves.
1 Stupebamus audientes tam recenti memoria, et prope nostris temporibus testatissima mirabilia tua in fide recta et calholica Ecclesia. Omnes mirabamur, et nos quia tam magna erant , et ille (Potitianus) quiainaudita nobis erant, (Confess,, lib. VIII, cap. VI.)
Un jour, pendant que l'empereur passait Taprèsmidi aux jeux du cirque, Potitien, en compagnie de trois de ses amis, s'alla promener dans des jardins attenant aux murs de la yille. Chemin faisant^ deux d'entre eux entrèrent dans une cabane où vivaient quelques - uns de ces pauvres volontaires à qui le royaume du ciel appartient; et là , dans une cellule, ils trouvèrent un manuscrit de la Vie de saint Antoine. L'un des deux promeneurs se met à lire. Il admire ; son cœur brûle. Le désir de quitter le monde, d'embrasser une si belle vie, le saisit. L'amour de Dieu, la sainte honte s'emparent de son âme. Il s'irrite contre lui-même ; et regardant son ami : a Dismoi, je te prie, à quoi tendent nos travaux! que cherchons-nous? pour qui portons-nous les armes? qu'espérons-nous? Être les amis de l'empereur? Et là, dans cette fortune, quelle fragilité! que de périls ! Et puis quand cela sera-t-il ? Au lieu que si je veux être l'ami de Dieu, je le serai, et tout de suite. » II parlait ainsi, tout bouleversé par l'enfantement de sa nouvelle vie. Et son cœur changeait; et les flots de son âme roulaient frémissants; à la fin il vainquit, et, déjà à Dieu, il dit à son ami : « C'en est fait, je romps avec toute espérance mondaine. Je veux servir Dieu, et commencer à cette heure, en ce lieu. » Son ami applaudit, et tous deux, décidés à ne plus rentrer dans le monde, commencèrent à bâtir la tour qui s'élève de tout ce qu'on perd pour suivre Dieu.
« J'arrivai sur ces entrefaites avec celui de npes
amis qui ne m'avait pas quitté, continua Potitien , et, ne me doutant de rien , je les avertis que le jour baissait et qu'il était temps de rentrer. J'appris alors ce qui s'était passé, et comment leur était venue la volonté de se consacrer à Dieu. Ils nous supplièrent, si nous ne voulions pas les imiter, de ne pas contrarier leurs projets. Nous nous retirâmes donc, en pleurant sur nous-mêmes, après les avoir pieusement félicités et en nous recommandant à leurs prières. Nous rentrâmes au palais, le cœur traînant toujours à terre, et eux, le cœur attaché au ciel, restèrent dans la cabane' Tous deux avaient des fiancées, qui, à cette nouvelle, consacrèrent à Dieu leur virginité ^ »
Potitien s'était abandonné au charme du récit. Il ne s'était pas aperçu qu'un orage avait éclaté dans le cœur d'Augustin. Tant qu'il n'avait parlé que des miracles d'innocence, de pureté, d'austérité, décourage , qui honoraient et embaumaient les déserts , Augustin avait applaudi tranquille. Mais lorsqu'il avait montré ces deux officiers quittant tout pour Dieu, lorsqu'il avait mis sur les lèvres de l'un d'eux ces ardentes paroles : « 0"e faisons - nous? que désirons-nous? être amis de l'empereur? Et à quoi bon ? pourquoi pas plutpt amis de Dieu ? » il avait senti se réveiller plus puissantes que jamais toutes les voix de sa conscience. « Pendant que Potitien parlait, dit- il, je me déchirais le cœur. J'étais pénétré
1 Confesi,, lib. VIII , cap. vi.
de confusion et de honte en voyant ma laideur et ma difformité, mes taches, mes souillures, mes ulcères. Et plus je me sentais touché d'admiration pour les chastes vies que Ton venait de me peindre, plus, ea me comparant à elles, je me faisais horreur à moimême. Tant d'années taries! tant de vie inutile! douze ans et plus depuis cette dix- neuvième année de ma jeunesse, oii la lecture de VHortensius de Cicéron avait éveillé en moi Tamour de la sagesse! Et je différais encore de sacrifier ce vain bonheur terrestre à la poursuite de cette félicité dont, non-seulement la possession, mais la seule recherche est préférable à toutes les couronnes, à toutes les voluptés de la terre !... Longtemps je m'étais dit que si je ne sacrifiais pas ces misérables espérances du siècle, c'était faute de voir clairement la lumière. Eh bien ! cette lumière avait paru ; ma conscience m'avait crié : Où es- tu, toi qui disais que l'incertitude du vrai t'empêchait seule de renoncer à la vanité ? Tout est certain maintenant, la vérité te presse. Et néanmoins ce fardeau de vanité t'accable encore ; au lieu que d'autres qui ne se sont pas tant tourmentés que toi dans la recherche de la vérité, qui n'y ont pas employé des années, ont plus vite et plus courageusement pris leurs ailes pour monter à Dieu^
1 Narrabat haec Potitianus... Et videbam, et horrebam; et quo a me fugerem non erat... Tum vero, quanto ardentius amabam illos de quibus audiebam salubres affectus, tanto execrabillus nie comparatum eis oderam. Q.uoniam multi mei anni m^cura
ce Voilà ce que je me disais, ajoute saint Augustin , pendant que Potitien parlait. Je me rongeais intérieur remeot , pénétré de. honte et de confusion , et livré à une sorte de violente rage oii je poursuivais mon âme dans le plus secret réduit de mon cœur, le visage troublé comme l'esprit*. »
Enfin Potitien sortit. Augustin , qui n'était plus maître des mouvements qui l'agitaient , se dirigea vers le jardin. Alype le suivit. Quant à sainte Monique, soit qu'elle eût assisté à cet entretien et qu'elle eût deviné avec son cœur de mère les agitations du cœur de son fils, soit qu'elle eût été avertie par Alype, et peut-être par Dieu lui-même, que le grand moment approchait, elle se retira dans sa chambre^ et , tombant à genoux , elle se mit en prière pour soutenir de toutes les ardeurs de son cœur de mère , et de toutes les puissances , plus grandes encore, de son cœur de sainte, l'âme de son cher en-* fant , qui allait se débattre une dernière fois contre Dieu \
effluxerant, forte duodecim anni , ex quo ab undevigesimo anno aetatismea, lecto Ciceronis Hortensia, excitatus eram studio sapientiœ ; et dilTerebam , contempta feliettate terrena, ad eam investigandam vacare... Et putaveram me propterea dîfferre de die in diem , quia non mihi appàrebat certum aliquid quod dirîgerem cursum meum. Et venerat dies quod nudarer mihi; et increparet in me conscientia mea : Nerape tu dicebas propter incertum verum noUe te abjicere sarcinam vanitatis : ecce jam certum est... [Confess., lib. Vlll, cap. vu.)
t Ita rodebar intus et confundebar pudore borribili vebementer. [Confese,, lib. VIII, cap. vu.)
2 Cette tradition se trouve consignée dans presque toutes les
Dès que Potitien se fut retiré , et qu'Augustin fat seul avec Alype, le regardant d*un œil ému : c Que faisons-nous? lui dit -il; eh quoil n'as- tu pas entendu? Les ignorants emportent le ciel; et nous, avec notre science sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair et le sang. Serait-ce donc une honte de les suivre ? ou plutôt n'est-ce pas une honte de n'avoir pas le courage de les imiter * ? 9 Augustin dit ces paroles, et, sans attendre de réponse, l'agitation où il était remporta loin d'Alype. Celui-ci le regardait muet d'élonnement; car l'accent d'Augustin était étrange. Son front, ses joues, ses yeux, la couleur de son visage , le son de sa voix , faisaient bien plus .connaître l'état de son esprit que les paroles mêmes qui lui échappaient.
Il y avait, attenant à la maison, un petit jardin, a C est là , dit saint Augustin , que me jeta la tem-
liturgies Augastiniennes et dans la plupart des ouvrages composés à la louange de leur Patriarche par les religieux des différents ordres qui suivent la règle de Saint-Âugustin. Le P. Louis des Anges , ermite de Saint- Augustin , la donne pour certaine {Délia Vita e Laudi del S. D. August, lib. II, cap. v), et le P. Archange de la Présentation , carme déchaussé , Tappuie à son tour en plusieurs endroits de ses nombreux et savants ouvrages sur saint Augustin. {Comment, in Confess, edit, Florent, 1757, op, et studio Fr. Archangeli a Prœsentatione , Carmel. excalceati.)
^ Quid patimur? quid est hoc? quid audisti? Surgunt indocti et cœlum rapiunt; et nos, cum doctrinis nostris sine corde, ecce ubi volutamur in carne et sanguine. An quia prsecesserunt pudet sequi, et non pudet nec saltem sequi? {Confess., lib. YIII, cap. vni.)
pête de mon cœur. Là personne ne pouvait interrompre le sanglant débat que j'avais engagé contre moi-même. Je m'y retirai avec Alype; car une si chère présence ne m'empêchait pas d'être seul. Nous nous assîmes le plus loin possible de la maison. Mon esprit frémissait , et je m'indignais de l'indignation la plus violente de ce que je ne me soumettais pas à votre volonté, ô mon Dieu, et de ce que je ne m'unissais pas à vous 9 vers lequel toutes les puissances de mon âme me poussaient en me criant : Courage. Je soufiFrais et me torturais, m'accusant moi-même avec une amertume inconnue, me retournant et me roulant dans mes liens, jusqu'à ce que j'eusse rompu tout entière cette chaîne qui ne me retenait plus que par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant. Je me disais au dedans de moi-même : ce Allons, allons, point de retard. y> Et mon cœur suivait déjà ma parole ; et j'allais agir, et je n'agissais pas. Et plus le moment où tout mon être allait changer approchait , plus je me sentais frappé d'épouvante ^
« Et ces bagatelles de bagatelles , ces vanités de vanités, mes anciennes amies, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : ce Est-ce que
1 Sedimus quantum potuimus remote ab sedibus. Ego tremebam spiritu indignans turbulentissima indignatione^: quod non irem in placitum et pactum tecum , Deus meus , in quod eundum esse omnisPossa mea clamabant... .Sic segrotabam et excruciabar accusahs meipsum solito acerbius nimis, ac voivens et \ersans me in vinculo meo , donec abrumperetur totum quo jam exiguo tenebar, sed tenebar tamen. {Confess,, lib. VIII, cap. x et xi.)
tu nous renvoies ? Quoi ! dès ce moment nous ne serons plus avec toi ! Et aujourd'hui même ceci , cela , ne te sera plus permis , et pour jamais ! y> Et tout ce qu'elles me suggéraient par ce que j'appelle ceci ou cela , ô mon Dieu ! que votre miséricorde l'efface de mon âme. Quelles souillures! quelles infamies * !
(c Cependant elles ne m'abordaient plus de front, insolentes et hardies comme autrefois; mais avec de timides chuchotements par derrière, me tirant comme à la dérobée pour m'obliger à les regarder. Et la violence de l'habitude me criait : a Pourras- tu « vivre sans elles ? » Mais cette voix n'avait plus la même force qu'autrefois; car du côté où maintenant je portais mes yeux, redoutant encore d'y passer, se dévoilait à mes yeux la chaste majesté de la continence. Je la voyais qui m'invitait par de douces et modestes caresses à approcher d'elle. Elle étendait pour me recevoir et m'embrasser ses mains toutes pleines de beaux exemples : enfants, jeunes \ierges, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, vierges arrivées jusqu'à la vieillesse. Et dans ces saintes âmes, la continence n'était pas sté-
1 Retinebant nugae nugarum , et vanitates vanitatum , antiquse amicœ meae, et succutiebant vestem meam cameam, et submurmurabant : Dimittisne nos ? Et a momento isto non erimns tecam ultra in sternum ? Et a mémento isto non tibi licebit hoc et iUud in aeternum? Et quse suggerebant in eo quod dixi : hOc et iUud? qu8B suggerebant , Deus meus ? Avertat ab anima servi tui misericordia tuai Quas sordes suggerebant! quse dedecoral (€on^ feSB,, lib. VIII, cap. xi.)
rile; elle enfantait ces fruits heureux qu'elle vous doit, Seigneur^ vous son saint Époux. Elle semblait médire, avec une douce et encourageante moquerie : « Quoi ! ne pourras-tu pas ce qu'ont pu ces enfants, ces femmes ? Est-ce donc en eux-mêmes que cela leur a été possible? N est-ce pas en Dieu, leur Seigneur? Tu t'appuies sur toi-même, et tu chancelles ! Et cela t'étonne. Jette- toi hardiment dans ses bras, n'aie pas peur : il ne les retirera pas pour te laisser tomber ^ ))
ce Et je rougissais, parce que j'entendais encore le murmure des vanités, et je restais là, hésitant, suspendu. Et Alype, attaché à mes côtés, attendait en silence Tissue de cette lutte étrange.
(( Après que j'eus condensé ainsi , par une profonde méditation , et mis devant mes yeux toute l'étendue de ma misère , je sentis s'élever dans mon cœur un affreux orage chargé d'une pluie de larmes. Pour le laisser éclater tout entier, je me levai et m'éloignai d'Alype. J'avais besoin de solitude pour
1 Et jam tepidissime hoc dicebat. Aperiebatur enim ab ea parte qua intenderam faciem et quo transire trepidabam^ castadignitas continentise, serena et non dissolute bilans, boneste biandiens ut venirem neque dubitarem , et extendens ad me suscipiendum et amplectendum pias manus plenas gregibi^ bonorum operum. Ibi tôt pueii et pueUae ; ubi juventus multa et omnis aetas, et graves viduae , et virgines anus : et in omnibus ipsa continentia nequaquam sterilis, sed fecunda mater filiorura gaudiorum de marito te, Domine. Et irridebat me irrisione bortatoria^ quasi diceret : Tu non poteris quod isti , quod istae? {Confesê., lib. VIII, cap. XI.)
pleurer plus à mon aise; je me retirai donc assez loin et à l'écart pour n'être pas gèoé, même par une si chère présence. Alype le comprit ; car je oe sais quelle parole m'était échappée d'un son de voix gros de larmes. J'allai me jeter à terre soos un figuier, et ne pouvant plus retenir mes pleurs, il en sortit de mes yeux comme un torrent. Et je vous parlai , sinon en ces termes , au moins en ce sens : c Ëh ! jusques à quand, Seigneur, jusques à quand serez- vous irrité ? Ne gardez pas souvenir de mes iniquités passées, d Car je sentais qu'elles me' retenaient encore. Et c'est ce qui me faisait ajouter avec des sanglots : c Jusques à quand 1 jusques à quand ? Demain ! demain ! Pourquoi pas à rinstant? pourquoi pas sur l'heure en finir avec ma honte * ? »
a Et tout à coup, pendant que je parlais de la sorte, et que je pleurais dans toute ramertume d'un cœur brisé , j'entends sortir de la maison voisine
1 Ubi irero a fundo arcano alta consideratio contraxit et congessit totam miseriam meam in conspectum cordis mei , obortst est procella ingens , ferens ingentem imbrem lacrymarum. £t ut totum effunderem cum vocibus suis , surrexi ab Alypio. Solitudo mihi ad negotium flendi aptior suggerebatur... Ergo sub quadam fici arbore stravi me nesciendo quomodo , et dimisi habenas lacrymis; et proruperunt flumina oculorum meorum... Et non quidem his verbis , sed in bac sententia multa dixi tibi : Et tu , Domine, usquéquo, usquequo? Domine, irascaris in finem? Ne memor fueris iniquitatum mearum antiquarum. Sentiebam enim eis me teneri ; jactabam voces miserabiles : Quandiu ? quandiu ? cras et cras I Quare non modo ? quare non bac bora finis turpitudinis meae? {Confess., lib. VIII, cap. xii.)
comme une voix d^enfant ou de jeune fille, qui clianlait et répétait ces mots : « Prends, lis! prends, lis*!»
« Je m'arrêtai soudain, changeant de visage, et je me mis à chercher avec la plus grande attention si les enfants, dans quelques-uns de leurs jeux, faisaient ubage d'un refrain semblable. Mais je ne me souvins pas de l'avoir jamais entendu. Alors, comprimant le cours de mes larmes, sûr que c'était là une voix du ciel qui m'ordonnait d'ouvrir le livre du saint apôtre Paul, je courus au lieu où était assis Alype, et où j'avais laissé le livre. Je le prends, je l'ouvre, et mes yeux tombent sur ces paroles, que je lis tout bas : a Ne vivez pas dans les festins, dans a les débauches, dans les plaisirs et les impuretés, ce dans les jalousies et les disputes; mais revètez- « vous de Jésus -Christ , et ne cherchez plus à coua tenter votre chair, selon les plaisirs de votre sen- « sualité. » Je n'en voulus pas lire davantage, et aussi qu'était-il besoin ? car ces lignes étaient à peine achevées, qu'il se répandit dans mon cœur comme une lumière calme qui dissipa pour jamais toutes les ténèbres de mon âme^
1 Dicebam haec , flebam amarissima contritionë cordis mei. Et acce audio vocern de vicina domo , cum cantu dicentis et crebro repetenlis, quasi pueri an puellae , nescio : « ToUe, lege; toile, lege. » (Confess., lib. VIII , cap. xii.)
2 Statiipque mutato vultu, intentissimus cogitare cœpi uirumnam solerent pueri in aliquo génère ludendi cantitare taie aliquid; nec occurrebat omnino audivisse me uspiam. Repressoque imjpetu lacrymarum , surrexi nihil aliud interpretans , nisi divi-:
<i Alors, ayant laissé dans le livre la trace de mon doigt ou je ne sais quelle autre marque, je le fermai , et, d'un visage tranquille, je déclarai tout à Alype, Lui, de son côté, me découvrit ce qui se passait en son unie, et que j'ignorais. Il désira voir ce que j'avais lu. Je le lui montrai; et, lisant plus loin que moi , il recueille ces mots que je n'avais pas remarqués : ce Assistez le faible dans la foi ; » ce qu'il prend pour lui. Et, fortifié par cet avertissement, plus prompt à revenir à la foi, à cause de la pureté de ses mœurs, il se joint à moi, et nous courons à ma mère^ »
Ainsi, après dix- sept années de résistance, Augustin se rendait; il succombait aux larmes de Monique. Et, chose digne d'être remarquée! le dernier coup qui terminait une pareille lutte, la plus touchante de toutes celles que présentent à la fois l'histoire de rÉglise et l'histoire du cœur humain, ce nVUait pas un trait de lumière plus vif que les autres qui achevait d'éclairer l'esprit d'Augustin , c'était
nitus iiiihi juberi ut aperirem codicem... Aperui, et legi in sileniLo capitulum , quo primum conjecti sunt oculi mei : Non in cûmûssationibus et ebrietatibus , non in cubilibua et impudict- Hisj non in contentione et œmulatione; sed induite Dominum Je»um Christum, et carnis providentiam ne feceritis in conçupiscentiis, Nec uUraTolui légère; nec opus erat. Statim quippe cuEii fine hujusce sententiaB, quasi luce securitatis infusa cordi itiéQ, onines dubitationis tenebrae diffugerunt. ( Confess., lib. VIII, cap. XI l)
i Aiypius mihi sine uUa torbulenta cunctatione conjunctus est. Indeqae ad matrem ingredimur, {Confess., lib. VIII, cap; xn.)
une révélation de pureté et d'innocence qui descendait dans son cœur : tant il est vrai que le plus difficile n'est pas de retrouver la vérité, mais de revenir à la vertu !
Cette conversion a paru à l'Église un si grand mi racle de la grâce, que c'est la seule , avec celle de saint Paul , dont elle célèbre le souvenir; et, par une délicate attention, elle en a fixé la solennité au 5 mai, c'est-à-dire au lendemain du jour où elle fait la fête de notre Sainte. Les derniers chants de l'office de sainte Monique se mêlent aux premières hymnes qui saluent la conversion de saint Augustin ; et une même solennité réunit et honore les larmes de la mère qui a racheté le fils, et les larmes du fils qui ont consolé la mère.
La première pensée d'Augustin après sa conversion avait été , en effet , de courir à sainte Monique. 11 se jette dans ses bras ; il la baigne de ses larmes. La mère et le fils se tiennent pressés l'un contre l'autre dans une de ces profondes et muettes étreintes qui semblent être le dernier langage de l'homme quand l'émotion ne lui en permet plus d'autre *.
Augustin était ravi; et, dans dette lumière nouvelle qui l'inondait, il sentait enfin le prix des larmes de sa mère. Aussi , ne pouvant parler, il la serrait sur son cœur. 11 lui disait par son silence ce
1 Ad matrem ingredimur ; indicamos , gaudet ; narramus quemadmoduiu gestum sit; exsultatet triumphat. (Confess., lib. VIII, cap. xn.)
qu'il a répété sur tous les tons jusqu'à la 6n de sa vie. « Oui, si je âuis votre fils, ô mon Dieu, c'est que vous m^avez donné pour mère une de vos servantes*.» Et encore : « C'est à ma mère, à ses prières, à ses mérites, que je dois d'être devenu tout ce que je suis *. ^ Et ailleurs : a Si je préfère la vérité à tout, si Je n'âiine qu'elle, si je suis prêt à mourir pour elle, c'est à ma mère que je le dois. Dieu n'a pu résister à ses prières^. » Et en6n : « Si je n'ai pas péri à jamais dans l'erreur et dans le mal, ce sont les larmes de ma mère, ses longues et fidèles larmes, qui me Font obtenu *. » Voilà ce qui remplit les écrits d'Augustin, ce qu'il sentait vivement alors, et ce qu il essayait de dire à sa mère par ses regards, par ses embrassements, par cette longue et profonde et muette étreinte dont il ne pouvait plus se détacher.
De son côté, sainte Monique ne contenait pas sa joie. Elle aussi, elle arrosait Augustin de ses larmes ; elle le couvrait de son regard heureux. Le voir bon chrétien , honnête homme, marié, en voie de salut : toutes ses prières s'étaient bornées là. Et si Dieu lui
1 0 Domine , ego servus tuus ; ego servus tuus et filius ancillœ tuae, [Cûnfe$s., lib. IX, cap. l.)
3 Nostra mater, cujus meriti credo esse omne quod vivo. (De Beat Vit., in fine Praefat.)
3 Mater, cujus precibus indubitanter credo atque confirmo mihi istam inentem Deum dédisse, ut inveniendœ veritati nihil oronïm pn^ponam, nihil aliud velim, nibil cogitem, nihil amem. ( De Qrdine^ lib. II , cap. xx.)
* De Dono Perseverantiœ , cap. xx , n^ 53.
eût accordé cette grâce, il lui semblait qu'elle serait morte heureuse. Et à mesure que l'émotion ouvrait les lèvres d'Augustin, elle entrevoyait des merveilles inattendues. C'était peu d'être chrétien, il voulait maintenant la continence, la solitude, la fuite du monde, le mépris de tout, le seul amour de Dieu. Elle tressaillait à chaque mot. Et qui sait si Dieu ne lui donna pas à ce moment le pressentiment des grandes choses qui allaient arriver; et si , pour la consoler de vingt années d'angoisses , il ne lui laissa pas entrevoir, sur le front de son Augustin , la couronne de docteur et l'auréole de saint * ?
i 0 moment heureux, où une mère retrouve son enfant qu'elle croyait mort ! Mais, ô moment plus heureux encore, où une mère chrétienne voit re-^ naître dans l'âme de son fils la foi, la pureté, le courage, la vertu ; et où , chrétienne affligée des douleurs de f Eglise, elle pressent que ce fils régénéré en va devenir la lumière , la gloire et le vengeur 0
On montre encore à Milan la petite chambre où priait sainte Monique , le jardin où se sont passées
1 Benedicebat (mater mea) tibi qui potens es ultra quam petimus aut intelligimus facere, quia tanto amplius sibi a te concessum de me videbat , quam petere solebat miserabilibus flebilibusque gemitibus. Gonvertisti enim me ad te, ut nec uxorem qusererem , nec aliquam spem ssecuU hujus , stans in ea régula fîdei in qua me ante tôt annos ei revelaveras. Et convertisti luctum ejus in gaudium multo oberius quam voluerat, et multo charius atque castius y quam de oepotibus carnis mese requirebat. [Confess,, lib. VIII, cap. xii.)
ces scènes émouvantes ; on les montrera longtemps. Et quand les âges, qui ne respectent rien, ai^ront dispersé les dernières pierres de cette maison , on en visitera encore la place avec une admiration attendrie. La beauté de ce jeune homme, en qui brillaient à la fois toutes les flammes du génie et toutes les tendresses de l'âme; ses fautes, et, au milieu de ses fautes, ses glorieuses tristesses qui lui font une route assurée dans la sympathie de tous les cœurs, innocents ou coupables ; ses longues résistances à la grâce, ses cris et ses débattements d'aigle blessé qui ne veut pas se rendre; et en face de ces résistances, la patience de Dieu qui lui ménage la lumière avec une si délicate tendresse, et qui, victorieuse en6n, sans contraindre .sa liberté, l'élève des abîmes du doute et de la passion aux plus hauts sommets de la vérité, de la pureté et de l'amour divin; et, pardessus toutes ces scènes, pour leur donner je ne sais quoi d'achevé, les larmes de cette mère incomparable qui oblige Dieu à venir au secours de son fils; ce sont là de ces choses que l'humanité n'oubliera jamais, et qui, jusqu'à la fin des âges, l'amèneront, attendrie et meilleure, aux lieux qui en furent les témoins !