‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 18 sur 58 · LA MÈRE DU PLATON CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LA MÈRE DU PLATON CHRÉTIEN

Septembre 38t)-janvier 387.

« 0 mon Dieu ! je suis votre serviteur, parce que j'ai eu pour mère une de vos servantes. Vous avez brisé mes liens, je vous dois un sacrifice de louanges. Que mon cœur, que ma langue vous louent; que tous mes os s'écrient : a Seigneur, qui est semblable à vous.^ » Qu'ils parlent; et vous, répondez-moi , mon Dieu ! Dites à mon âme : a Je suis ton Sauveur. » 0 Christ ! ô Jésus ! oui, vous êtes mon soutien et mon rédempteur ^ ! j>

1 0 Domine, ego servus tuus, et filius ancillae tuae. Dirupisti yincula mea; tibi sacriûcabo hostiam laudîs. Laudet te cor meum et lingua mea ; et omnia ossa mea dicant : Domine, quis similis tibi ? Dicant , et responde mihi , et die animae mese : Salus tua ego sum... 0 Ghriste Jesu, adjutor meus et redemptor meusl Confess,^ lib. IX, cap. i.)

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A ce premier sentiment d'admiration et de recoanaissance, qui remplissait le cœur d'Augustin au lendemain de sa conversion y s'en joignait un autre qui n'était ni moins profond ni moins doux. Augustin se sentait rempli d'une sorte de nouveauté sainte , dont il n'avait pas eu l'idée jusque-là. Ce qui le charmait hier, ne lui inspirait plus aujourd'hui que du mépris, a Quelles soudaines délices ne trouvaisje pas, dit -il, dans le renoncement aux vanités! Vous les chassiez -de mon âme, 6 mon Dieu^ et vous y entriez à leur place, plus aimable que toute suavité, plus éclatant que toute lumière, plus intime que toute intimité, plus grand que toute grandeur. Et mon cœur heureux était libre des soucis que donnent l'ambition , l'amour des richesses et la recherche des plaisirs coupables; et je gazouillais déjà sous vos yeux, ô ma lumière, mon opulence et mon salut ^ »

Sainte Monique écoutait avec ravissement ces premières effusions de l'àme d'Augustin. Non moins ardente que lui, car elle était si heureuse! elle sou-

1 Quam suave raihi subito factum est carere suavitatibus nugarum! Et quas amittere metus fuerat, jam dimittere gaudium erat. Ejiciebas enim eas a me , vera tu et surama suavitas; ejiciebas , et intrabas pro eis , omni voluptate dulcior, sed non carni et sanguini; omni luci clarior, sed omni secreto interior; omni honore Bublimior, sed non sublimibus in se. Jam liber erat animus meus a curis mordacibus ambiendi et acquirendi et volutandi atque scalpendi scabiem libidinum. Et garriebam tibi claritati ïneaB , et divitiis meis , et saluti meae , Domino Deo meo. {€onfess.^ lib. IX , cap. I.)

feoait d^ sa voix et de son cœur ces hymnes naissants; et, arrivée à l'apogée de la grâce et de la sainteté, pleine d'expérience dans les choses de Dieu, elle le guidait avec tendresse sur cette belle route , où il était novice encore, mais dont elle savait tous les secrets.

Pour se livrer à son aise aux sentiments de piété, de repentir et de reconnaissance qui le remplissaient, Augustin aurait voulu être seul avec sa mère, dans quelque solitude ignorée des hommes, n'ayant qu'à contempler, à bénir, à louer Dieu dans un silence qu aucune créature n'eût troublé. Malheureusement il était accablé de travail; car il lui fallait plusieurs fois par semaine monter en chaire , parler en public, et donner à une jeunesse nombreuse des leçons d'éloquence qui exigeaient de lui la plus longue et la plus sérieuse préparation. C'était un martyre. Aussi sa première pensée fut d'envoyer sa démission et d'annoncer tout haut qu'il renonçait à sa chaire d'éloquence. Mais on était à la fin du mois d'août. Les vacances s'ouvraient le 16 septembre; il n'y avait donc plus que vingt jours à attendre. Ne valait-il pas mieux patienter, se retirer sans bruit, sans éclat, ne pas livrer au jugement des hommes une action qui ne devrait être vue que de Dieu ? Non, certes, qu'il craignît leurs jugements : « Vous aviez blessé mon cœur des flèches de votre amour, s'écrie-t-il, et vos paroles, ô mon Dieu , traversaient mes entrailles comme des traits de feu, et les exemples de vos serviteurs que vous avez convertis avant moi des té-

nèbres à la vraie lumière êl-de la mort à la vie , m'embrasaient d'une telle ardeur, que tout veat de contradiction soufflé par la langue arliScieuse des hommes eût irrité ma flamme, bien loin de Féteindre. » Mais s'il ne craignait pas les critiques des u ns, Augustin ne devait -il pas redouter au moins les louanges des autres? car en faisant un éclat ^ il s'exposait à attirer sur lui tous les regards et peut-être de grands éloges.

Ces raisons parurent décisives; et, moitié par prudence, moitié par modestie, Augustin résolut, quoi qu'il lui en coûtât, d'attendre le moment des vacances ^ -

Même avec ces précautions, cette retraite n'était pas facile à réaliser. U y avait deux ans qu'Augustin enseignait à Milan, avec un succès exlraordinaire. Son esprit, son éloquence, son cœur, sa parole, qui avait des qualités du premier ordre, avec tous les défauts de son temps, charme de plus, avaient groupé autour de sa chaire ces sympathies ardentes qui entourent toujours tout homme qui sait mettre une âme dans une parole. Malheureusement, il avait livré son âme à son jeune auditoire, il avait aussi livré sa santé. Sa poitrine était embrasée. Sa gorge malade ne donnait plus qu'une voix faible et sans portée- Tout le monde pressentait que ce jeune homme, dévoré par une trop grande ardeur, mal servi par des organes délicats, ne pourrait pas longtemps s'adonnera l'éloquence.

1 Confess,, lib. XI, cap. u.

La première fois qu'Augustin avait entrevu cette triste perspective, il en avait pleuré. Maintenant qu'il ne rêvait plus que la contemplation et la solitude dans l'amour de Dieu , il saluait avec bonheur ce prétexte tout trouvé, et il se réjouissait de pouvoir, sans en dire le vrai motif, et en ne mettant en avant que sa santé , se procurer le silence dont son cœur avait besoin.

Une autre difficulté eût pu le retenir encore. Augustin était pauvre ; il n'avait pour vivre et pour s faire vivre sa mère, que la ressource de son talent et de ses leçons publiques. Heureusement que Romanien, toujours généreux et délicat, était à Milan, et que plus d'une fois déjà il était venu de lui-même ofiTrir à Augustin de lui procurer, quand il le voudrait, la solitude et le loisir, si nécessaires au génie. « Vous, ô noble ami, lui écrivait quelques mois après saint Augustin, qui déjà aviez protégé le berceau et comme le nid de mes premières études, et qui plus tard soutîntes Taudace de mon premier vol, vous vîntes encore ici à mon aide. Oui, si dans le repos que je goûte maintenant je me réjouis de me voir déchargé de tant de soins inutiles ; si je respire , si je puis me posséder, si je suis rentré en moi-même et tout appliqué à contempler la vérité, c'est à vous que je dois ce bonheur; car après que je vous eus un jour découvert les troubles et les agitations de mon esprit , et que je vous eus déclaré que je n'estimerais jamais de vie heureuse que celle qui me donnerait le loisir de m'appliquer à l'étude de la sagesse, mais

que j'étais arrêté par la pensée de ma mère et de mon fils que je faisais subsister, vous vous enflammâtes à ces peusées, et vous me promîtes non -seu lame ol de me donner la liberté, mais de la venir partager avec moi^ »

Tranquille donc de ce côté , grâce à la générosité de Romanien; entrevoyant dans un courl délai cette solitude dont son cœur avait tant besoin, Augusiin acheva son cours d'éloquence. Maifi ces vingt jours qui restaient encore lui parurent un siècle. Plus rien ne le soutenait dans ces études ; tout Faltirait ailleurs. Sa seule consolation, quand il revenait le soir , fatigué et épuisé du travail de la journée , était de fermer sa porte, et, seul avec sa mère, de s'entretenir des merveilles que Dieu avait opérées en lui.

Aussi, dès que les vacances furent ouvertes, sainte Monique amena Augustin à la campagne. Elle n'avait pas moins hâte que lui de se retirer dans la solitude et d'assister au travail qui s'opérait dans son âme, et par lequel Dieu allait mettre fin à la grande œuvre commencée depuis vingt jours. Un ami d'Augustin, un de ses collègues dans renseignement des lettres j Verecundus, mis dans sa confidence ^ avait offert sa maison de campagne. Monique l'avait acceptée, et vers le. 16 ou le 17 septembre 386, elle vint s'y installer avec son fils.

On m sait plus exactement la place de la maison

1 Contra Acad,, lib. II, cap. n.

qu'elle habita ; mais on en a une description assez complète, et on connaît parfaitement le paysage au sein duquel elle était posée.

C'était une de ces vastes et agréables maisons de campagne comme les Romains de la fin de l'empire les aimaient : des salles spacieuses , des portiques couverts, des bains, une bibliothèque, des terrasses extérieures, de beaux ombrages tout autour, beaucoup d'espace, d'air et de lumière ; en un mot, tout ce que peut désirer un homme qui fait de sa villa un lieu de repos et de jouissances. Au pied de la maison s'étendait une pelouse qui reposait les yeux, et qui, bordée de grands arbres, invitait à la promenade et offrait deTombre pour la conversation ou la lecture. L'une des extrémités de cette pelouse était déchirée par le lit rocailleux d'un torrent , à sec pendant une partie (fe Tannée, mais qui se gonflait à la fonte des neiges d'hiver et à la suite des pluies d'automne, et qui interrompait alors le calme de la vallée par le bruit monotone de ses eaux. Des fenêtres ou des terrasses de la maison , on avait sous les yeux un paysage tranquille, reposé,- assez vaste pour laisser au regard sa liberté, et terminé dans le lointain par de hautes montagnes, comme pour aider le regard à se relever vers le ciel. Ces montagnes étaient les premières pentes des Alpes et des Apennins. Elles formaient un cercle immense, dans lequel on apercevait des prés , des vignes , des vergers , de petits monticules chargés de grands arbres, et des lacs bleus qui étincelaient au soleil ; quelque chose de la

verdure des paysages suisses , avec les tons plus chauds du ciel italien. On avait haussé la maison^ en la plaçant sur une éminence , afin qu'elle pût jouir à son aise de la grandeur et du calme de ce doux spectacle *.

L'été finissait. Le soleil d'automne versait sur la campagne ses tièdes rayons. Les feuilles ne tombaient pas encore; mais déjà elles commençaient à prendre ces chaudes couleurs, jaunes et rouges, qui donnent à la campagne, au mois de septembre, un si bel éclat. C'était le moment où la nature tout entière semble revêtir quelque chose de plus grave, eit presque d'un peu triste, comme si elle se préparait à mourir. Il y a certains états d'âme où Ton sent, à se promener au sein d'une telle nature, un charme infini.

C'est à ce moment, en ce beau lieu, dans cette campagne à la fois sereine et recueillie, que Monique heureuse amena Augustin, et que l'un et l'autre vinrent cacher leur joie et préparer leurs âmes au grand jour du saint baptême.

Quelques jeunes gens s'étaient joints à eux. Des rapports de parenté , des attraits de cœur, des conformités d'origine, d*études, d'inquiétudes, dépassions, les avaient groupés autour d'Augustin, et presque tous ils voyaient naître comme lui , au milieu des mêmes ombres, la joyeuse aurore de la même foi.

1 Cette description est tirée , avec grand soin , des différents ouvrages composés par Augustin y à Gassiacum.

Nommons les principaux.

C'était d'abord Adéodat ou Dieudonné, le fils d'Augustin. Il sortait de l'adolescence , et on pressentait qu'il égalerait un jour son père. II en avait tout le génie, a Nous amenâmes avec nous , écrit saint Augustin, Adéodat, ce fils de mon péché, nature que vous aviez comblée. A peine âgé de quinze ans, il surpassait les hommes les plus avancés dans la vie et dans la science. 11 se révélait chaque jour par des signes admirables. La grandeur de son génie m'effrayait *. y> Heureusement il y joignait une piété et une innocence extraordinaires. C'est lui qui, un jour, comme on demandait queLest celui qui a Dieu en soi, répondit : ce C'est celui qui vit chastement. » Et comme Augustin insistait, et voulait savoir si, par ce mot, il entendait seulement la fuite des grandes fautes opposées à cette belle vertu : « Oh ! non , répondit-il, il n'y a d'âme vraiment chaste que celle qui regarde Dieu sans cesse et qui ne s'attache qu'à lui seul. » Il n'avait pas encore reçu le saint baptême; mais il s'y préparait avec une ardeur que sa grand'mère, sainte Monique, était obligée de contenir. En voyant ce génie précoce et cette candeur virginale, on se demandait ce que Dieu réservait à son Église, au jour où l'esprit et le cœur d' Adéodat auraient

1 Adjunximus etiam nobis pueram Adeodalum ex me natum carnaliter de peccato meo. Te bene feceras eum. Annorum erat ferme quindecim , et ingenio praeveniebat multos graves et doctos viros... Horrori mihi erat illud ingenium. {Confess,, lib. IX, cap. vi.)

atteint leur développement complet. Ce jour ne devait pas venir. Une enfance angélique, une jeunesse plus pure encore, le baptême reçu avec les dispositions dun saint, et la mort peu après, voilà quelle devait être la courte et précieuse destinée de cet enfant. <( Je le porte dans ma mémoire joyeuse, écrit saint Augustin après sa mort, et rieu^ ni de son enfance , ni de sa première jeunesse , ni de sa vie, ne vient troubler le doux souvenir qu'il m'a laissé*. »

C'était ensuite Navigius, le frère de saint Augustin , le second fils de sainte Monique. Baptisé depuis longtemps, pieit?c, timide, souffrant, presque toujours malade , n'ayant rien du génie d'Augustin , ayant beaucoup de la piété contemplaiive de sainte Monique, sa vie n'était que silence et prière.

C'était encore Alype, que nos lecteurs connaissent. Il n'était pas parent de saint Augustin ; mais il était son ami le plus intime. C'était le frère de son cœur, selon la belle expression du saint. Après avoir été agité des mêmes inquiétudes et troublé des mêmes erreurs, mais non pas des mêmes passions , il venait d'être illuminé du même coup de lumière, au même lieu et dans le même instaot. Aussi n'avait- il pas voulu quitter son ami. Ils se préparaient ensemble au saint baptême, et l'Église devait les voir un jour , évêques tous deux , lui • 1 Confess., lib. IX, cap. vn.

consacrer sinon le même génie , du moins le même cœur.

Augustin avait encore amené avec lui deux autres jeunes gens, non pas précisément ses amis, car ils étaient trop jeunes , mais ses élèves , qu'il aimait comme un père et dont il dirigeait l'éducation avec la plus tendre sollicitude : c'était Licentius et Trigetius.

Trigetius avait vingt ans, du goût pour l'étude, de l'élévation dans l'esprit, et de Tamour pour tout ce qui lui paraissait grand, noble, délicat. Il avait d'abord tourné ses yeux vers la carrière des armes ; ipais, révolté par la brutalité et la vulgarité qu'il y avait aperçues, il était revenu au goût des lettres, et particulièrement de l'histoire , qu'il aimait comme si déjà il eût été un vieillard ^ La gaieté et la vivacité de Tesprit de ce jeune homme plaisaient à Augustin, et il le voyait avec joie se préparer comme lui au saint baptême.

Licentius l'inquiétait davantage, nature de feu que rien ne pouvait ni contenir ni satisfaire. 11 était fou de poésie. Il pâlissait au récit d'une grande action. Il faisait des vers même à table. Il chantait avec une expression extraordinaire les chœurs de Sophocle. Il lisait en pleurant Virgile; mais les ques-

1 lUum enim adolescentem , quasi id detergendum fastidium disciplinarum aliquantum sibi usurpasset militia , ita nobis magnarum honestarumque artium ardentissimum edacissimumque restituit... Qui tanquam veteranus adamavit historiam. {Contra Acad., lib. I, p. 424; De Ordine, lib. I, p. 533.)

SfO HISTOIRE

lions de philosophie Tintéressnient peu, et les questions de religion encore moins V, Ces dispositions tourmentaient d*autant plus Augustin, que ce brillant jeune homme était âls de Romanien, qui le lui avait confié tout jeune e Aussi, dit saint Paulin, Augustin Pavait porté, pour ainsi dire, dans son sein, et s*efforçait de lui être père, mère, nourrice. » Od sentait, aux soins exceptionnels dont il l'entourait, qu'il voulait acquitter sa dette de reconnaissance, et quepour[rendre au fils ce qu'il avait reçu du père, il n^était pas de sacrifices qu'il ne fût prêt à s'imposer pour en faire un homme distingué et un chrétien, La première œuvre était facile; la seconde devait se fair^ attendre encore.

Voilà, en y joignant deux cousins d'Augustin, Lastidianus et Rusticus, sur lesquels nous ne savons rien , le cercle des jeunes gens qui accompagnaient sainte Monique et saint Augustin lorsqu'ils arrivèrent à Cassiacum.

Deux autres amis d'Augustin manquaient à cette rénoion ^ et devaient , hélas ! y manquer toujours : Nebridius et Verecundus.

Nebridins, dont nous avons déjà parlé, avait tout quitté, père, mère, patrie, pour suivre Augustin et s'attacher aux leçons de son jeune maître. Ardent pour la vérité, soupirant après elle, mais obscurci

^ Lîcentius admirabiliter poeticae deditus. [De Ordine, p. 533.) £xcogitandis versibus inhiantem , nam de medio pêne prandio clam surrexerat, nihilqtie biberat... In illis grsecis tragediis verba, quie non intelligis , cantes. {Contra Acad,, p. 463.)

Digi

I d'erreurs sur Jésus -Christ; doux, modeste, évitant |- le monde, craignant le bruit, cherchant la solitude pour avoir plus de temps à donner aux grandes questions qui occupaient son esprit; avançant vers la lumière par la même route qu'Augustin , sa place était marquée à Cassiacum. Il y faisait un vide que tout le monde sentait, Augustin plus que personne. Mais, absent de corps, il y était présent d'esprit et de cœur. Il écrivait sans cesse. Il posait chaque jour à Augustin de nouvelles questions sur les plus hautes vérités. Il sollicitait si ardemment les réponses, qu'Augustin lui écrivait pour lui demander grâce et le prier de le laisser respirer un peu. Il se préparait du reste à recevoir le baptême avec ses amis; et des fonts baptismaux, d'où il sortit enflammé comme un apôtre, mourant peu après plein de foi et de piété, il passa, dit Augustin, dans le sein d'Abraham. « Quel que puisse être ce sein d'Abraham, reprend éloquemment Augustin , c'est là qu'il vit , mon Nebridius , mon doux ami. Car en quel autre lieu pourrait être une telle âme ? Il vit au séjour bienheureux , dont il me faisait tant de questions , à moi qui avais si peu de lumière pour répondre. Il n'approche plus son oreille de ma bouche ; mais il approche sa bouche de vous, mon Dieu, source de vie, et, heureux à jamais, il se désaltère à loisir, selon l'immensité de sa soif. Et toutefois, je n'ai pas peur qu'il s'enivre là jusqu'à m'oublier, puisqu'il vous boit, mon Dieu, vous qui ne m'oubliez jamais ^ »

1 Quidquid illud est quod illo significatur sinu , ibi Nebridius

Quant à Verecutxdus, c'élait celai qui avait prêté sa villa à sainte Monique. Doux, honnête, d'un esprit élevé j marié à une femme pieuse, il hésitait, on ne sait pourquoi, à devenir chrétien. Il mourut peu après, mais baptisé, et ayant adoré, dans son dernier souffle, un Dieu qu'il était digne de connaître, <ï Vous eûtes pitié non -seulement de lui 5 dit saint Augustin, mais encore de nous. Car c'eût été pour notre cœur un trop grand deuil de nous souvenir d*un tel ami , et de ne pas le savoir au nombre de vos élus. Oui , mon Dieu , vous rendrez à Verecundus, en retour de rhospitalité de Cas^iacum^ où après tant d'inquiétudes nous avons goûté un si heureux repos, vous lui rendrez la fraîcheur et réternel printemps de votre paradis ^ xi

Voilà Cassiacum. Un tel lieu, une telle paix, une telle saison, une telle réunion d'amis, une si douce consonnance de toutes choses avec les dispositions, les attraits, les aspirations d'Augustin, il n'y a qu'une

meus vivit, dulciâ amicus meus , tuuB autem, Domine, adopUvus QX libcrio filius îbL vUit. Nam quis alias tall animée locue ? Ibî vivit, unde me mtilta interrogabat homuncionem inexpertum, Jam noE ponit aurem ad os meum ^ sed spirittiEile 6s ad fontem luum , et bibit quantum potest sapienUam pro aviditate sua, sine fine felix* Nec sic eum arbitror inebriari ex ea, ul obliviscatur mei, cum lu. Domine, quem potat ille , nostri sia memor, (Confess-t IVb. ÏX, cap. Jir.)

I Mi^erluseB^ non solum ejus, sed nostri- ne^ cogitantes ei^a nos amici bnmanitatemj nec eum in grege tuo numerantes, dolore intolerabiii cniciaremur..* Reddes Veiecundo, pro rure illo ejus Cassiciaco, ubi ab eestu sceculi requievimus în te, amœnitatem serapiteme virentis paradist lui. { Canfess., lib* l^ , cap. m.)

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mère pour préparer un tel berceau à Tâme de son fils qui renatt. Sainte Monique avait deviné cette solitude avec son cœur de mère; elle allait rilluminer avec la foi , TélévatioD ^ la tendresse et Tardeur héroïque de son cœur de sainte.

Du reste, cet amour qu'elle avait pour son fils, elle le reportait sur tous les amis d'Augustin, sur ces jeunes âmes, tonrment(?es, inquiètes, si belles, et dans lesquelles p avec le profond instinct des saints, elle entrevoyait des chrétiens ^ des prêtres futurs, peut-être des évêques, des docteurs et des apôtres. « Aussi, dit admirablement saint Augustin, elle nous soignait comme si tous nous eussions été ses enfants, et elle nous servait comme si chacun de nous eût été son père ^ » Mais sou respect ne l'empêchait pas de donner à tous ces jeunes gens la direction qu'ils attendaient d'elle, et que son âge, sa sainteté, son titre de mère et d'aïeule, de parente ou de vénérable amie lui permettait de leur donner. Elle les avertissait doucement. Elle les reprenait avec gravité. D'un mot, d'un ngard, elle élevait leurs âmes à Dieu, Tout son esprit enfio, tout son génie, tout son cœur, toute sa foi, toutes les ardeurs de son zèle, toutes les industries de sa charité, elle les employait à seconder en eux Taction de Dieu, Elle était l'apôtre de ce petit cénacle.

Son premier soin, avant de quitter Milai), avait

I Ita curam gessît , qaasi omnes genmsset; Ha servivit, quasi aJb omnibus genita fuisset. [Confess., lib. IX, cap. ix.)

été d'avertir le saint évoque, Ambroise, du changement merveilleux qui venait de s'opérer dans Augustin, et de lui demander conseil sur la manière dont celui-ci devait se préparer au saint baptême, Ambroise avait^recommandé, outre la solitude et la prière, la méditation des saintes Écritures, et il avait indiqué le prophète Isaïe. Il pensait sans doute que la grandeur incomparable de ses peintures saisirait l'imagination et le cœur d'Augustin; et d'ailleurs, de tous les prophètes, Isaïe est celui qui a parlé le plus clairement de la conversion des peuples à Jésus- Christ, et qui a semé, le long de ses pages inspirées , les plus belles paroles sur la préparation du cœur à la venue de Jésus -Christ. Seulement, tandis qu' Isaïe adressait aux peuples des paroles comme celles-ci : « Convertissez -vous, couver tissez -vous, ô peuple, rendez droits vos sentiers! » il en entendait d'autres qui emportaient son âme et qui emporteront à jamais toutes les âmes avec la sienne dans les profondeurs des mystères éternels. Augustin commença cette lecture ; mais arrêté dès les premières pages par des difficultés qu'il voulait approfondir, sentant que s'il continuait, cette lecture allait dégénérer en étude, il ferma Isaïe, ouvrit à sa place le livre des Psaumes, probablement sur l'indication de sa mère , et ce dont il avait besoin , à savoir de prier et de pleurer, il le trouva.

David est la voix même de la prière, surtout de la prière pénitente. On dirait que Dieu l'avait fait exprès, afin qu'il n'y eût pas dans l'homme une tris-

tesse, un péril, un repentir, une douleur, un élan Qui ne fût en lui ; et qu'ainsi il eût des chants et des larmes pour toutes les situations de la vie. Il natt dans une cabane , et il meurt sur un trône ; il garde les moutons dans les vallées de Bethléhem, et il commande sur les champs de bataille ; toutes les gloires pleuvent sur lui avec tous les bonheurs ; la poésie, la religion, l'amitié, la victoire l'élèvent à Tenvi; puis on le voit trahi, persécuté, vaincu, chassé dans Texil, obligé de fuir devant son propre fils qui périt ignominieusement sous ses propres yeux , sans qu'il puisse le sauver ; double jouet de la bonne et de la mauvaise fortune qui se le disputent et le portent successivement à toutes les extrémités des choses humaines. Encore n'est-ce là que la moindre partie de sa vie. Béni par Dieu dans son berceau , il passe d une enfance et d'une jeunesse toutes saintes à un âge mûr plus saint encore , inondé de lumière pardessus tous les prophètes, saluant le Messie dans les élans du plus vif amour ; et tout à coup de ces sommets ardents il tombe dans l'adultère, dans la perfidie et dans l'homicide. Mais là , au fo(id de cet abime, il ne désespère ni de la beauté de son âme ni de la bonté de Dieu ; il lève jusqu'à la pureté divine des yeux pleins de larmes, et, s'appuyant sur son repentir, il remonte plus haut qu'il n'avait jamais été. Seulement ses larmes ne cessent plus, et la douleur, la reconnaissance, l'amour divin s'unissant sur sa harpe, y mettent des accents que l'Évangile n'a pas surpassés, et qui jusqu'à la fin des temps éveille-

ront des échos au fond de toutes les âmes. Comment Augustin n'aurait-il pas trouvé là Tonctioû dont son cœur avait besoin? Les situations se ressemblaient comme les âmes. Aussi, à peine il eut ouvert les Psaumes 9 que tous les sentiments qui remplissaient son cœur débordèrent à la fois.

« Quels cris poussais -je vers vous, mon Dieu , dit-il, lorsque, novice encore en votre pur amour, je lisais les Psaumes de David, ces cantiques animés d'une foi si humble et si vive ! De quels élans ils m'emportaient vers vous, et de quelle flamme ils me consumaient! Je brûlais de les chanter à loule la terre pour anéantir l'orgueil humain. J'étais tour k tour frissonnant de crainte, et enflammé d'espérance , et tressaillant devant votre miséricorde, ô mon Père ! Et mon âme sortait par mes yeux et par ma voix quand j'entendais votre Esprit d'amour nous dire ; Enfants des hommes ^ jusques à quand aurez -vous le cœur endurci? Pourquoi aimez-vous la vanité ei cher' chez 'VOUS le mensonge ? Car n'avais -je pas aimé la vanité et cherché le mensonge? Aussi j'écoutais, ému, me.souvenant d'avoir été un de ceux que ces paroles accusent.

(( Et puis je lisais : Entrez en fureur^ mais ne péchez pas. Et combien étais- je touché de ces paroles, moi à qui vous aviez appris, ô mon Dieu , à entrer en fureur contre moi-même à cause de mes fautes passées, pour ne plus les commettre à l'avenir?... Et dans ce secret de mon âme, oii je m'étais mis en colère contre moi-même, oii, touché jusqu'au fond

du cœur^ je vous avais offert en sacrifice mon ancienoe corruption, vous aviez commencé, mon Dieu, à m 'être doux et à m'inonder de votre joie, et chaque mot que je lisais perçait mon âme et m'arrachait un cri-

<t Et le verset suivant, oh! comme je rarro^ais de mes lermes : Je serai en paix, je serai en paix lorsque Je serai en Dieu. 0 bienheureuses paroles ! Ce sera en hit seul que je prendrai mon repos et mon mmmeiL Oui, mon Dieu, car vous êtes cet être fort qui ne chauge pas. En vous est le repos, roubli de toutes les peines. Voilà le fondement de mon inébranlable espérance.

fi Je lisais et je brûlais. Et j*eussebien voulu faire quelque chose pour ouvrir les oreilles de ces morts dont j'avais été l'un des pires, lorsque, aveugle et acharné, j aboyais contre vos saintes leitres, radieuses de lumière et toutes ruisselantes de miel. lit je séchais de douleur en pensant aux enuemis de ces livres divins. 0 mon Dieu, comment pourrai -je peindre tous les sentiments que j'éprouvais dan s. ces jours heureux^.^ »

Pendant qu'Augustin prolongeait ainsi ces lectures ardentes, et laissait aller son âme à tous les élans de sa foi nouvelle, la joie et l'admiration clouaient Monique à ses côtés. Elle ne le quittait pas. Elle lui indiquait les psaumes qui lui convenaient davantage; elle les lisait avec lui. a Alype,

1 Confess.j Ub. IX, cap. iv.

dit saint Augustin, lisait avec moi, et ma mère aussi , qui ne pouvait pas me quitter, d Elle les lui expliquait môme, car elle était montée plus haut que lui dans l'amour; et, mère une seconde fois, elle lui ouvrait, heureuse, ce monde de lumière au sein duquel il entrait à peine, et où il marchait encore en tâtonnant. « Car j'étais novice en votre amour, continue-t-il, et Alype, mon ami, était novice et simple catéchumène comme moi ; mais il n'en était pas de même de ma mère.(Elle portait da^s un corps de femme la foi robuste d'un honame, la lumière sereine duo vieillard, la tendresse d'une mère et la ferveur d'une chrétienne 0 »

Cependant, si occupé que fût Augustin de préparer son âme au baptême, il n'oubliait pas ses chères études de philosophie. Après avoir employé sa matinée à la lecture méditée des psaumes, seul ou en compagnie de sa mère et d'Alype, vers le milieu du jour il réunissait ses jeunes amis. Si le ciel était beau et que la sérénité invitât à la promenade, on allait s'asseoir sous un arbre au milieu de la pelouse *. Le temps, au contraire, était -il pluvieux et déjà froid , on se réfugiait dans une salle de bains dont Tatmo-

1 Rudis in germano amore tuo, catechumenus in viUa cum catechumeno Alypio feriatus , maire adbserente nobis , muliebri habitu , virili fide , anili securitate , materna charitate, christiana pietate. [Confess,, lib. IX, cap. iv.)

^ <K Nous sortîmes , dit saint Augustin ; le jour était si doux et si pur , qu'il semblait fait , en vérité , pour épurer et éclairer nos âmes. »

sphère tiède était douce à la poitrine fatiguée d'Augustin ^ Ici ou là y de longues heures s'écoulaient dans de graves et aimables entretiens sur la philosophie et les lettres. Quelquefois on lisait la moitié d'un livre de Virgile y que saint Augustin avait tant aimé et qu'il aima toujours * ; d'autres fois un traité de Cicéron , et en particulier VHortensius, auquel il avait voué une admiration reconnaissante \ Mais le plus ordinairement on traitait des plus belles questions de la philosophie : par exemple du bonheur, et en quoi il consiste {de Beata Vita); de l'ordre dont Dieu a marqué toutes choses comme d'un signe divin (de Ordine) ; deS besoins que l'âme a de la vérité, et de l'impuissance où est la philosophie de la satisfaire totalement (Contra Mantchœos); de Dieu enfin, et de l'âme, que le saint étudiait alors, et qu'il s'efforçait d'environner de toutes les splendeurs de son génie.

On a appelé saint Augustin le Platon chrétien. C'est à Cassiacum qu'il le fut. Plus tard il sera évêque, controversiste , docteur. 11 écrira contre les donatistes et les pélagiens. ir planera comme un aigle dans les hauteurs du dogme chrétien. Mais alors,

1 Contra Acad,, lib. III, cap. rv.

2 Dies pêne totus cum in rébus rusticis ordinandis tum in recensione primi libri Virgilii peractus fuit. {Contra ilcarf., p. 432.) Septem fere diebus a disputando fuimus otiosi^ cum ires tantum libros Virgilii post prîmum recenseremus. (Ibid., p. 445.)

3 Praesertim cum Hortensiua liber Giceronis jam eos ex magna parte conciliasse philosophias videretur. [Ibid., p. 425.)

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trop jeune, laïque, n'osant pas toucher à Tarche , il se contente d'aborder ces belles questions de Dieu et de rame, que Platon avait entrevues, et qu'Augustin "voit dans la lumière totale. Platon et Auguslin sont deux frères, mais d'âge inégal. Le premier, à Taurore de la vie, dans son doux et poétique printemps, a plus de fleurs que de fruits. Il rêve plus qu'il ne possède. Il entrevoit un idéal sublime; il tressaille d'enthousiasme, mais il n'y arrive pas. Il cherche la route, il la voit, il la décrit; mais il ne sait pas y entrer, et il meurt sans porter dans son âme les fruits dont sa jeunesse avait eu les fleurs. Le second, après des luttes cruelles, après des années entières de travail et de courage, entre résolument dans le chemin qu'avait indiqué le premier. Platon avait dit ; ce Pour arriver à la vue de Dieu, il faut se purifler, se guérir, se détacher de la terre, arracher tous ces clous par lesquels nous y tient rivés l'amour des plaisirs et des richesses. » Augustin se purifle; il arrache tous les clous. Platon avait dit : a Philosopher, c'est apprendre à mourir. » Il avait dit : « Pour voir Dieu, que faut - il ? être pur et mourir. » Augustin étudie ce grand art; il le met en pratique à Cassiacum, et la lumière, semblable à un fleuve dont on a brisé les digues, inonde sa grande intelligence. Ce que Platon espère et conjecture, il le voit. Ce qui passe comme un pressentiment confus, mais sublime, dans la riche imagination du philosophe, subsiste net, précis, dans la raison lumineuse du saint, et jaillit de son cœur avec des accents que ae soupçonna jamais

Platon. Qui veut connaître Augustin dans ses pre^ miers essais d'aile , avant l'âge du grand vol , doit étudier les entretiens et les conférences de Cassiacum. Il y a là une première fleur de jeunesse qui ne se retrouvera plus; quelque chose de doux dans la lumière comme d'un jour qui se lève; de la fraîcheur dans les idées et dans les sentiments; un enthousiasme tranquille, une douce gaieté. Son génie, jusque-là emprisonné, avait retrouvé ses forces, et. montait d'un élan heureux vers le vrai, le bien et le beau.

Mais pas plus dans les élévations de son génie que dans les effusions de son cœur pénitent, sainte Monique n'abandonnait son fils. Seulement, quand il s'agissait des élans de sa foi et de sa piété, c'était elle qui ne voulait pas se séparer de lui ; quand il s'agissait des études et des discussions philosophiques, c'était lui qui exigeait qu'elle ne le quittât pas. Il voulait qu'elle assistât à toutes les conférences qu'il avait avec ses jeunes amis : et comme elle s'en excusait modestement, comme elle lui faisait remarquer, avec un doux sourire, que jamais on n'avait vu femme s'asseoir au milieu des hommes : « Quand cela serait vrai, lui répondait Augustin, qu'importe.^ Est-ce que la philosophie n'est pas l'amour de la Vérité '} Et vous, ma mère, est-ce que vous n'aimez pas la Vérité ? Dès lors, pourquoi n'auriez-vous pas place parmi nous? Vous n'aimeriez la Vérité que d'une manière vulgaire, que je devrais encore vous recevoir et vous écouter. Combien plus, puisque

VOUS Taimez plos que vous ne m*aimez moi-même y et je sais combien vous m'aimez! Rien ne saurait vous détacher de la Vérité: ni la crainte, ni la douleur, quelle qu'elle fût, ni même la mort. Et n'est-ce pas là y de l'aveu de tous, le point suprême de la philosophie ? Dès lors comment hésiterais-je à me déclarer votre disciple * ?» Et Monique , interdite d^un tel éloge fait en présence de tous, trouvait à peine assez •de paroles pour dire à Augustin , avec une douce modestie , que jamais il n'avait tant menti que ce jour-là *.

'^Mais ce n'était pas seulement parce qu'elle aimait la Vérité par -dessus tout, et qu'elle était décidée à mourir pour elle , que saint Augustin tenait à ce que sa mère assistât aux conférences : c'était aussi à cause de la pénétration et de la trempe solide de son esprit. Cet esprit , si nous en croyons Au-

1 Nequid mater ignores, hoc grœcam Terbum, quod philosophia nominatur , latine amor sapientise dicitur. Unde etiam divinae Scripturae, quas vehementer amplectis, non omnino philosophos, sed philosophos hujus mundi evitandos esse praecipiunt.. . Gontemnerem igitur te in his litteris , si sapientiam non amares ; non autem contemnerem, si eam mediocriter amares; multo minus , si tantum quantum ego amares sapientiam. Nunc vero , cum eam multo plus quam meipsum diligas, et noverim quantum me diligas, cumque in ea tantum profeceris, ut jam nec cujusvis incommodi fortuiti, nec ipsius mortis, quod vins doctissimis difficillimum est horrore terrearis , quam summam pbilosophisB arcem omnes esse conûtentur, egone me non libenter tibi etiam discipulum dabo? (De Ordine, lib. I, cap. xi, n. 32.)

2 Hic illa cum blande ac religiose nunquam me tantum mentitum esse dixisset... {De Ordine, Ub. I, cap. xi, n. 33.)

jgustin f touchait au géuie. 11 n'y avait pas de question, si élevée et si obscure fût -elle, où Monique n'entrât avec une promptitude et une facilité singulières. ^

Un jour, par exemple, Augustin traitait devant ses jeunes amis des nombres, et en particulier de leur rôle dans la géométrie et la musique ; tout à coup il s'interrompt au point le plus ardu de la question, et, regardant sa mère, il lui adresse ces belles paroles : a Que d'autres s'épouvantent d'entrer dans ces choses difficiles , et qu'elles leur fassent TefiFet d'une forêt impénétrable, soit; mais vous, ma mère, vous ne vous en effraierez pas, vous dont le génie me parât t chaque jour nouveau, et dont l'âme, ou par l'âge ou par l'effet d'une admirable vertu, monte si haut audessus de la région des frivolités et des sens. Toutes ces questions vous paraîtront aussi faciles qu'elles le seront peu aux esprits grossiers qui traînent par terre K

<ic Si je disais, ajoute agréablement le saint docteur, que vous parviendrez à exprimer vos sentiments et vos pensées d'une manière irréprochable ,

1 Quod vero ex iUis ad id quod quserimus opus est^ ne te quseso, mater, hsec velut rerum immensa quœdam silva deterreat. Etenim qusedam de omnibus eligentur numéro paucissima , vi potentissima , eognitione autem multis quidem ardua; tibi tamen cujus ingénium quotidie mihi novum ^st, et cujus animum vel setate vel admirabili temperantia remotissimum ab omnibus nugis et a magna labe^orporis emergentem, in se multum surrexissecognosco, tam erunt facilia, quam difficilia tardissimis miserrimeque viventibus. {De Ordine, lib. II, cap. xvn, n. 45.)

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