‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 19 sur 58 · S4 HISTOIRE · texte numérisé non relu

S4 HISTOIRE

je ne dirais pas vrai, puisque moi-même, qui ai été obligé d'étudier cette langue, je suis chaque jour repris sur plusieurs roots par les gens d'Italie. Peutêtre même quelque savant fort attentif trouverait dans mon discours ce que nous appelons des solecismes. N'ai-je pas rencontré des gens assez habiles pour me persuader que Gicéron en avait fait quelquefois ? Quant aux barbarismes, ils sont si fréquents aujourd'hui, que même le discours prononcé pour la conservation de Rome en a été trouvé rempli. Sans doute, ma mère, vous ne vous inquiétez pas de toutes ces délicatesses de style ; mais vous connaissez si bien le génie et la force presque divine de la grammaire, que les vrais savants s'apercevront bien que si vous en avez adandonné le corps, vous en avez retenu l'esprit*. »

Pour ces deux raisons donc, et parce que Monique aimait la Vérité jusqu'à îlii sacrifier sa vie, et parce

1 Si enim dicam te facile ad eum sermonem perventuram, qui iocutionis et linguae vitio careat, profecto mentiar. Me enim Ipsum, cui magna nécessitas fuit ista perducere , adhuc in multis verborum sonis Itali exagitant; et a me vicissim, quod ad ipsum sinum adtinet , reprehenduntur. Aliud est enim esse arte , aliud gente securum. Solœcismos autem quos dicimus fortasse quisque doctus adtendens in oratione mea reperiet : non enim defuit qui mihi nonnulla hujusmodi vitia ipsum Giceronem fecisse peritissime persuaserit. Barbarismorum autem genus nostris temporibus taie compertum est, ut ipsa ejus oratio barbara videatur, qua Roma servata est. Sed tu^ contemptis istis vel puerilibus rébus, vel ad te non pertinentibus , ita grammaticae pêne divinam vim naturamque cognoscis, ut ejus animam tenuisse, corpus reliquisse dicerlis videaris. (De Ordine, lib. II, cap. xvii, n. 45.)

qu'elle était douée d'un esprit très -élevé et trèspénétrant , Augustin tenait absolument à ce qu'elle assistât aux conférences philosophiques. Il y tenait aussi pour une autre raisoti, d'un ordre plus général. Aux conversations et aux entretiens des hommes ^ même aux plus élevés et aux plus sérieux, la présence d'une femme est utile. Elle impose la réserve; elle fait apparaftre la grâce et la délicatesse. Là où ^ rhomme^ surtout le savant, est tenté de ne mettre que son esprit , elle met son cœur. Elle empêche ce que Bossuet a si bien appelé la science toute sèche. Et quand ces entretiens sur Dieu, sur l'âme, sur l'infini, se terminent, comme, ils devraient toujours se terminer, par des hymnes et des prières, c'est elle qui met des ailes à ces hymnes, et qui donne de l'accent à ces prières.

On en eut à Gassiacum un bel exemple. Augustin avait traité de la Providence. Il Tavait montrée admirable dans la distribution du bien et dans la permission du mal. Arrivé, après de longs circuits, à ce moment où la lumière inonde l'esprit, où l'émotion gagne le cœur et où toutes ces belles contemplations expirent en adoration et en amour, tout à coup il s'arrête, et, se tournant vers sa mère, il lui adresse celte parole où vit saint Augustin tout entier, et qui suffirait aussi à l'éternel honneur de sainte Monique : « Pour que ces prières et ces vœux soient énoncés avec plus de ferveur, nous vous en chargeons , ô ma mère, vous aux larmes de laquelle je crois fermement être redevable des dispositions où je suis de ne

rien préférer à la vérité. Oui, si je ne pense qu'à elle, si je la désire toujours, si je l'aime par - dessus tout, je vous le dois, ô ma mère. Et comment donc pourrais-je douter que, m'ayaht obtenu la grâce de désirer ardemment la vérité, vous ne m'obteniez encore, par vos prières, la grâce de ia posséder pleinement^?»

Du reste, sainte Monique ne se contentait pas d'assister à ces conférences ; elle y prenait quelquefois la parole, et comme Dieu donne à la pureté et à l'amour un singulier don de lumière , elle laissait tomber, au milieu des entretiens, des mots qu'Augustin faisait transcrire aussitôt sur ses tablettes, et que nous allons recueillir à notre tour pour achever de connaître par eux la mère du Platon chrétien.

La plus célèbre des conférences de Cassiacum, celle où la belle âme de sainte Monique jeta plus de lumière, eut lieu le 13 novembre 386. C'était le jour anniversaire de la naissance d'Augustin. Il avait trente -deux ^ns. Monique réunit autour de sa table tous les amis de son fils, et leur servit un de ces repas chrétiens où la sobriété et une douce

. I Quae vota ut deyotissime impleantur, tibi maxime hoc negotinm , mater, injungimns , cujus precibus indubitanter credo, atgue oonfirmo, mihi istam mentem Deum dédisse , ut inveniendas veritàti nihil omnino prseponam , nihil aliud velim, nihil cogitem, nihil amem. Nec desino credere nos hoc tantum bonum, quod te promerente concupivimus , eadem te petente adepturos. [De Or* dine, lib. II, cap. xx, n. 52.)

gaieté laissent à Tespril toute son élévation et sa liberté. Pendant le repas, la conversation tomba naturellement sur la vie, puisque c'était l'anniversaire du jour où Augustin en avait connu les premiers sourires et les premières larmes, et sur la vie bienheureuse , puisque la vie court d'ellemême et instinctivement à la félicité. Le diner fini , on se retira dans une salle de bains , car le temps était froid et pluvieux ^ et la conversation continua sur le même sujet, dirigée par saint Augustin qui posait lui-même les questions, excitait ses jeunes amis à y répondre, et faisait comme l'aigle, qui prend ses petits sur ses ailes , et les emporte au soleil.

Qu'est-ce donc que la vie? En quoi consistet-elle ? Où est le foyer qui la renouvelle et l'entretient? On eut bientôt laissé, comme indigne de fixer longtemps l'attention, cette vie misérable et mourante du corps qui se traîne par terre et s'entretient par des aliments empruntés à la terre, et on arriva à la seule vie qui mérite ce nom, la vie de rame. Augustin demanda quel était l'aliment de l'âme, oc Elle n'en a qu'un, reprit sainte Monique, c'est de connaître et d'aimer la Vérité K » Trigetius contesta; il admettait deux aliments pour l'âme : un bon et un mauvais; et il prétendait que s'il y a

1 Quid ergo anima, inquam : nullane habet alimenta propria? An ejus esca scientia vobis videtur? — Plane, inquit, mater, nuUa re alia credo ali animam quam intell ectu remm atque scientia. {De Beat Vita, n. 8.)

des âmes qui se nourrissent de Vérité , il y en a aussi qui se nourrissent d'erreurs, de vanités et d'illusions. Mais saint Augustin prit aussitôt la parole. Il fit voir que Trigetius s'égarait; que, bien loin de nourrir l'âme, les erreurs, les vanités , les illusions l'affament, la rendent vide, stérile, languissante; et qu ainsi sa mère avait raison de dire qu'il n'y avait qu'un seul aliment digne de la grande âme de l'homme et capable de la rassasier, la Vérité.

Mais où va la vie? La vie est une activité, c'est un mouvement; quel en est le terme? Sur cette triste terre, dans cette vallée de larmes, où nous buvons tous cette eau amère qu'on appelle la vie, qu'est-ce que nous voulons, qu'est-ce que nous demandons? n'est-ce pas d'être heureux? Tous applaudirent ^

Voilà , en effet, le grand terme de la vie. A peine r homme est né, qu'il sent s'éveiller en lui l'inspiration au bonheur, et tant qu'il vit , il n'a pas dans l'âme une pensée, un sentiment, un élan, un souffle qui ne demande la félicité I

Mais la félicité, où est-elle ? Comment l'atteindre? A quelle condition est- on heureux? Saint Augustin pose ainsi celte question souveraine, ce Dites -moi: quel est celui qui est heureux ? N'est-ce pas celui qui a tout ce qu'il désire? — Oh ! non, reprit vivement

i Atque ego rursus exordiens : Beatos esse nos yolumus , inquam ? Vix hoc effuderam , occurrerunt una voce consentientes. ( De Beat. Vita, n. 10.)

sainte Monique; s'il désire le bien, et qu'il l'ait, à la bonne heure, il est heureux. Mais s'il veut le mal / quand même il Tobtiendrait, combien il est malheu reux ! » Augustin , ému , souriant : a Oh ! ma mère , dit -il, vous avez touché là un des sommets de la philosophie *. » Et il apporta aussitôt en preuve le texte suivant de VHortensius, qui est vraiment admirable, a La plupart, non des philosophes, mais des disputeurs , dit Cicéron , déclarent heureux ceux qui ont tout ce qu'ils désirent. C'est une erreur : car désirer le mal, c'est le comble de la misère. Et c'est être moins malheureux de n'avoir pas ce que Ton désire, que de désirer avoir ce qui ne convient pas. En effet, une volonté qui adhère à ce qui esÈ mauvais apporte à Tâme plus de mal qu'une grande fortune ne saurait lui apporter de bien *. » Monique avait écouté attentivement ces belles paroles ; elle les reprit ensuite, les expliqua, et en releva si admirablement l'excellence, que tous les assistants, oubliant son sexe, a croyaient, dit Augustin , entendre

1 Omnis qui quod Yult habet, beatus est? — Tum mater : Si bona, inquit, velit et babeat^ beatus est. Si autem mala Telit^ quamvis habeat , miser est. — Gui ego arridens , atque gestiens ^ Ipsam, inquam, prorsus mater, arcem philosophiae tenuisti. {De Beat. Vita, n. iO.)

^Ëcceautem, ait Tullius, non philosophi quidem^ sed prompti tamen ad disputandum , omnes aiunt esse beatos qui vivant ut ipsi velint; falsum id quidem. VeUe enim quod non deceat, idem ipsum miserrimum. I^ec tam miserum est non adipisci quod velis, quam adipisci velle quod non oporteat. Plus enim mali pravitas voluntatis affert, quam fortuna cuiquam boni. (De Beat, Vita^ n. 10.)

quelque grand homme assis au milieu d^eux. Pour moi, ajoute- t-il, je contemplais, ravi, la source divine d'où coulaient de si belles choses ^ »

La conversation continue. Augustin veut approfondir la question du bonheur. On a rejeté tout ce qui est mauvais, comme incapable de rendre Tâme beureiise; on arrive à ce qui, sans être coupable, est simplement passager, transitoire, caduc : la richesse » la santé, la gloire, la beauté. Est-ce là que Thomme peut trouver la félicité? a Non, dit saint Augustin; car ce qui passe, ce qui s^ écoule, ce qui est mortel, comment Tavoir quand nous le désirons ? Et, rayant obtenu, comment le garder? »^ Tous applaudirent, oc Cependant, dit Trigetius, ces choses fragiles ï périssables, il y en a qui les possèdent en une telle abondance, que rien de ce qu'ils désirent ne leur manque jamais ^ y>

Alors Augustin : « Dis-moi, Trigetius, celui qui crainL peut-il être heureux ?

— Noû, dit Trigetius.

— ('elui qui aime, s'il peut perdre ce qu'il aime, peut-il ne pas craindre ?

— Il ne le peut, dit Trigetius.

1 îu quibus verbis mater sic exclamabat, ut, obliti penitus sexns ejus^ mcignum aliquem virum consedere nobiscum crederemus ; me inlerim quantum poteram intelligente ex quo illa et quam divino fonte manarent. {De Beat. Vita, n. 10.)

*i Bed Trigetius: Sunt, inquit, multi fortunati qui eas ipsas râs ftragtles casibusque subjectas, tamen jocundas, pro bac vita eumuîate largeque possideant, nec quidquam iUis eorum quse volunl desit. (De Beat, Vita, n. 11.)

— Mais tout ce qui est passager, caduc , périssable , ne peut-il pas se perdre ?

— Il peut se perdre.

— Donc, conclut saint Augustin, celui qui aîme et possède des choses périssables ne peut jamais être heureux*.

— Non, sans doute, reprit Monique ; mais je vais plus loin : fût-il même sûr de ne jamais les perdre, je l'estimerais encore malheureux, parce que tout ce qui est passager est ^ans rapport avec l'âme de l'homme. Et plus il le recherchera, plus il sera niisérable et indigent ^

— Quoi ! dit saint Augustin , s'il avait abondamment de toutes les choses de la terre, s'il savait mettre des bornes à ses désirs, et qu'il apprît Tart de jouir avec dignité et modération , il ne serait pas heureux ^ ?

/ — Non, non, reprit sainte Monique, toutes les

1 Gui ego : Qui timet, inquam , vîdetarne tibi esse beatus? — Non videtur, inquit. — Ergo quod amat quisque , si amittere potest , potestne non timere? — Non potest, inquit. — Amitti autem possunt illa fortuita. Non igiturhsec qui amat et possidet^ potest ullo modo esse beatus. — Nihil repugnavit. (De Beat, Vita, n. 11.)

2 Hoc loco autem mater : Etiam si securus sit , inquit , ea eé omnia non esse amissurum, tamen talibus satiari non poterit, Ergo et eo miser, quo semper est indigus. [De Beat. VUa, n. 11.)

3 Gui ego : Quid , inquam, bis omnibus abundans, atqtia eircumfluens, si cupiendi modum sibi statuât, eisque contentus decenter jocundeque perfruatur, nonne tibi videtur beatus t ,Be Beat. Viia, n. 11.)

choses de la terre ne rendront jamais une âme heureuse ^ ~)

— Oh ! que c'est beau ! dit saint Augustio *. Quelle plus admirable réponse serait -il possible de faire à cette question ! Oui, si quelqu'un veut être heureux, qu'il monte plus haut que les choses périssables, qu'il cherche ce qui demeure toujours, et ce que les revers de la fortune ne lui enlèveront jamais. Dieu seul a ce caractère ; et, par conséquent, c'est en Dieu seul qu'est la félicité. y>

Tous s'inclinèrent avec un pieux applaudissement du cœur.

Mais si rien d'humain, rien de créé, quelque beau qu'il soit, ne peut apaiser la faim intérieure qui dévore l'âme de l'homme, et si Dieu seul peut opérer ce rassasiement nécessaire, comment le posséder ? car étant certain d'une part que nous aspirons à la félicité, et de l'autre que cette félicité a'eêt qu'en Dieu, il faut que nous puissions y atteindre, et, dans une certaine limite, y trouver l'apaisement de tous nos désirs et l'évanouissement de toutes nos craintes. Saint Augustin aborde cette nouvelle question et la pose ainsi : « Celui-là seul est heureux qui a Dieu en soi. Mais, dites -moi, quel est celui qui a Dieu en soi ^ ?

1 Non ergo, inquit, iUis rébus, sed animi sm moderatione beatus est. {De Beat. Vita, n. 11.)

2 Optime, inquam, nec huic interregationi meiius, nec aba te aUud debuit responderi, etc. (De Beat. Vita,n. 11,)

3 Nihilergo, inquam, nobisjamqiiaBrendum esse arbitrer, nisi

— Pour moi, dit Licentius, j'estime que celui la a Dieu en soi/, qui agit bien ^

— Celui • là a Dieu en soi , reprit vivement Trigetius, qui fait la volonté de Dieu ^ )>

Alors Adéodat, prenant la parole, fit la belle réponse que nous avons déjà citée : a Celui- Ui a Dieu en soi, qui n'a pas en soi l'esprit impur. » Sainte Monique applaudit ^

ce Et quel est celui qui n'a pas l'esprit impur? diL saint Augustin, pressant Adéodat pour lui faire expliquer sa pensée*.

— C'est celui , dit l'enfant , qui vit chastement ^

— Et qu'est-ce que vivre chastement ? Est-ce seulement éviter les grandes fautes ^ ?

— Oh ! non , reprit Adéodat. Il n'y a d'âme vrai*

quis hominam habeat Deum? beatas enim profecto is erit. De quo, quseso, quid vobis videatur. (De Beat. Viia, n, 12.)

1 Hic Licentius ; Deum habet qui bene vivit. {De Beat, Vitttj n. 12.)

2 Trigetius : Deum habet , inquit , qui facit quae Detis vult fieri, Lastidianus concessit. ( De Beat, Vita, n. 12.)

3 Puer autem illa minimus omnium : Is habet Deum , inquit , qui spiritum immundum non habet. Mater vero omria, sed Iidc maxime approbavit. [De Beat, Vita, n..l2.)

4 Abs te , quœro , tu puer , qui fortasse aliquando sereniore ac purgatiore spiritu istam sententiam protulisti , quis tibi videatur immundum spiritum non habere? (De Beat. Vitaj n. 18.)

5 Is mihi videtur, inquit, spiritum immundum non habere, qui caste vivit. ( De Beat. Vita, n. 18.)

6 Sed castum, inquam, quemvocas? {De Beat, Vila^ n, 18.)

ment pure que celle qui aime Dieu, et qui s'attache à lui seul*. »

Ainsi en trois mots, en trois bonds, cet enrant, le fils, il est vrai, c|jif saint Augustin, le petît-Bls de sainte Monique, avait atteint au dernier terme de toute philosophie comme de toute religion. Rien d'immain, de terrestre, ne suffit à l'âme. Elle ne peut être heureuse que par la possession de Dieu, Et il n y a qu'un moyen de le posséder ici -bas, comme là-haut, c'est de l'aimer. Car l'amour se rit des disitmces, il se joue des espaces, il unit les âmes à travers les mondes, et en les unissant il les béatifie et les transfigure. Et s'il est vrai que, même quand il s'attache à des êtres bornés, Tamour rend Fâme indifférente à la fatigue, à la douleur, à la pri* Ydtion; s'il lui communique une paix, une sécurité, une force invincible; s'il met l'âme non -seulement dans la joie, mais dans l'extase, que sera-ce de Tamour qui s'attache à Dieu ? Aussi les saints ont tous été heureux , même sur la croix ; et si le monde voit leur joie sans la comprendre, c'est qu'il ne sait pas ce que c'est qu'aimer!

Le lendemain on reprit la conversation , et dès les premiers mots l'entretien coula doucement sur ceux qui cherchent Dieu. On avait dit que ceux-là seuls sont heureux qui possèdent Dieu. Mais ceux qui ne le possèdent pas, ceux qui le cherchent, qu'en pen-

1 11 te est vere castus, qui Deum adtentit et ad ipsam solum se lenel. De Beat. Vita, n. 18.)

m ser? C'était Augustin qui avait posé cette question :

E retour mélancolique de cette grande âme sur ceux

L qui flottaient encore au milieu des incertitudes qu'il

avait tant connues.

On écarta d'abord les académiciens, c'est-à-dire ces philosophes qui, ayant cherché la vérité, ne Tayanl: pas trouvée, en désespèrent , et finissent par faire profession de douter de tout, a Heureux ceuxlà ! j> dit sainte Monique en souriant et en faisant un jeu de mot intraduisible en français : Caducarii sunt ! ce qui veut dire à ta fois ils sont attachés atix choses caduques^ et, ils sont épileptiques , c'est-à-dire de toute façon malheureux. Cette saillie fit sourire et applaudir l'assemblée*.

Ceux-là écartés, on en vint à ceux qui cherchent Dieu. Supposez un homme qui ne désespère pas de la vérité, qui ait assez de confiance en Dieu pour croire qu'il n'a pas laissé l'homme sans lumière, et qui la cherche, est -il heureux, ou malheureux?

ce II est malheureux , dirent les jeunes gens, car il D^a pas Dieu en soi.

— En êtes-vous bien sûr.^ dit Augustin, qui dans tout cet entretien plaide la cause de ceux dont il avait partagé les incertitudes. Vous, Licentius, vous dites que celui-là a Dieu en soi qui fait la volonté de Dieu : celui qui cherche Dieu ne fait- il pas ce que Dieu veut? Vous, Trigetius, vous dites que celui-là

i -De Bmi^ Yita^ n. 17.

a Dieu en soi^ qui agit bien : est-ce que celin qui cherche Dieu n'agit pas bien ? Et vous, Adéodat, je ne vous demande qu'une chose, est-ce que Tesprit impur peut chercher Dieu ? »

Les trois jeunes gens se trouvaient pris, et ils regardaient Augustin , moitié souriant , rooitié con7 fus, ne sachant que répondre. Monique vint à leur aide \ et, débrouillant avec une finesse d'esprit et une habileté admirables les arguments on peu subtils d'Augustin, elle montra que pour être heureux il ne suffisait pas d'avoir Dieu en soi ; car tout le monde a Dieu en soi , aussi bien ceux qui chercheut Dieu que ceux qui le possèdent; mais qu'il fallait l'avoir pour ami, ce qui n'appartient qu'aux derniers.

La parole revint alors aux jeunes gens. « Si ceux qui cherchent Dieu ne l'ont pas pour ami, ils Tout donc pour ennemi , dit Licentius , ce que je n'admettrai jamais.

— Ni moi non plus, dit Trigetius ; mais il doit y avoir un milieu entre avoir Dieu pour ami et Dieu pour ennemi.

— Ooi, dit Monique en se servant d'un texte de la sainte Écriture, celui qui vit bien a Dieu en soi^ mais Dieu amrj celui qui vit mal a Dieu en soi, mais Dieu ennemi; celui qui cherche Dieu, et ne l'a pas

1 Hic ciim se caeteri concessionibus suis deceptos ridèrent, postula vit nialer ut ei hoc ipsum quod conclusionis nécessitât e întorte dixeratii explicando relaxarem atque solverem. ( De Beat. Vita, nA9,)

encore trouvé, n'a Dieu ni pour ami ni pour ennemi ; mais Dieu n'est pas éloigné de lui. Admettez -vous cela * ?

— Oui, dirent-ils.

— Attendez, reprit saint Augustin, qui ne trouvait pas encore assez beau le sort fait à ceux qui clierchent Dieu. Est-ce que Dieu n'est pas Tami de ceux à qui il est favorable * ?

— Oui, dirent-ils^.

— Est-ce que Dieu n'est pas favorable à ceux qui le cherchent * ?

— Oui encore ^.

— Donc voici le dernier mot. Celui qui cherche Dieu et le trouve, a Dieu pour ami et est heureux - Celui qui cherche Dieu et ne l'a pas encore trouvé, a Dieu pour ami, mais n'est pas encore heureux. Celui enfin qui s'éloigne de Dieu et le méconnaît, entraîné par ses vices, ni il n'est heureux, ni il n'a Dieu pour ami ^. »

1 Qui bene vivil, inquit mater, habet Deum, sed propîtiïim j qui maie, habet Deum, sed adversum ; qui autem adhuc quîErit, nondumque invenit^ neque adversum neque propitium, ssd non est sine Deo. {De Beat, Vita, n. 21 .)

2 Dicite mihi, quaeso, inquam : Non vobis videtur esse bomîal Deus propitius cui favet?

3 Ecce confessi sunt.

4 Non ergo, inquam , favet quaerenti sese homini ?

5 Responderunt : Favet.

6 Ista igitur, inquam, distributio erit , ut omnis qui jam Dëum invenit,et propitium Deum habeat, et beatus est; omnïn auÊem qui Deum quserit, propitium Deum habeat, sed nondum sit beatus. Jam vero quisquis vitiis atque peccatis a Deo se aliénât , non

Doctrine admirable , quoique exprimée avec un peu de subtilité ; bien digne assurément du grand homme qui avait parcouru tous ces états, qui avait su par expérience combien Dieu est proche des âmes qui le cherchent 9 et combien il est doux à celles qui l'ont trouvé.

L'entretien ne s'acheva que le troisième jour. Les nuages chargés de pluie qui la veille et Tavantveille avaient obligé la petite assemblée à se renfermer dans la salle de bains s'étaient dissipés. Le ciel avait repris sa sérénité. On descendit au jardin , et on s'assit sous un arbre K On avait traité le premier jour de ceux qui possèdent Dieu , le second jour de ceux qui le cherchent; on devait parler le troisième jour du triste état de ceux qui ne Tout pas, de leur misère, de leur indigence, de leur stérilité. Monique y assistait et prit deux fois la parole. Trigetius venait de soulever une question un peu subtile, à savoir si tous ceux^qui sont misérables sont dans l'indigence. Il citait un riche dont parle Cicéron, qui avait tous les biens : un grand nom, une vaste fortune, une belle réputation, de la considération , de rhonneur, mais qui ne jouissait de rien, parce qu'il avait peur de tout perdre. « Il était misérable, dit Trigetius; mais il n'était pas dans l'indigence. »

modo beatus non sit, sed ne Deo qaidem vivat propitio. (De Beat, ^ Vita, n. 21.)

1 Tertius autem dies disputationis nostrse matutinasnubes qus nos cogebant in balneas dissipavit, tempnsque pomeridianum candidissimum reddidit. Placuit ergo in pratuli propinqua descendere... (De Beat. Vita, n. 23.)

Monique prit ici la parole, ce Je ne conçois pas bien^ dit-elle, toutes ces distinctions, et ne vois pas qu'on puisse séparer la misère de l'indigence et l'indigence de la misère. Car dirons - nous qu'une personne est dans l'indigeoce lorsqu'elle n'a point d'or ni d'argent, et qu'elle n'est pas dans rindigence lorsqu'elle n'a pas de sagesse * ? »

Tout le monde s'écria et admira cette parole, qui faisait des biens de l'âme un des éléments de la fortune, et saint Augustin fut fort aise que ce fût sa mère qui eût trouvé cette solution, qu'il réservait pour la fin, comme nue des plus belles choses qu'il eût apprises dans les livres de philosophie. « Vous voyez, dit- il à ses jeunes amis, quelle différence il y a entre avoir étudié beaucoup de livres et se tenir toujours uni à Dieu. Car n'est-ce pas dans cette union intime que l'âme trouve ces belles pensées que nous admirons dans ma mère ^ .^

En terminant et en résumant tous ces entretiens,

1 Nescio , inquit , et nondum plene intelligo quomodo ab egestate possît miseria , aut egestas a miseria separari. Nam et iste qui dives et locuples erat, et nihil (ut dicitis) amplius desiderabat, lamen quia metuebat ne amitteret , egebat sapientia. Ërgone hune egentem diceremus, si egeret argento et pecunia; cum egeret sapientia, non diceremus ? {De Beat, Vita, n. 27.)

2 Ubi cum omnes mirando exclamassent , me ipso etiam non mediocriter alacri atque lœto , quod ab ea potissimum dictum esset, quod pro magno de philosophorum libris, atque ultimum proferre paraveram : Videtisne, inquam, aliud esse multas variasque doetnnas , aliud autem animum adtentissimum in Deum? Nam imde ista, quae miramur, nisi inde procedunt? {De Beat, ytto,n.27.)

Augustin s'éleva, dans quelques paroles pleines de foi et d'un tranquille enlhousiasme, jusqu'à Dieu , source, aliment et patrie des âmes, ^ Songeons h Dieu, dit-il, cherchons-le, ayons soif de lui : il est le soleil intérieur qui resplendit en nous. Et alors même que nos yeux ou trop faibles ou trop récemment ouverts ne peuvent pas le regarder en face, tout ce que nous disons de vrai vient de lui. Sa us doute ^ tant que nous cherchons, tant que nous n'avons pas bu à la source, il faut avouer que nous ne sommes pas encore à la. mesure où nous devons arriver. Nous ne sommes ni sages ni heureux. Nous ne le serons, nous ne posséderons la félicité, nous n'en serons rassasiés que lorsque nous connaîtrons pleinement et avec le cœur : le Père, qui donne la vérité ; le Fils , qui est cette vérité ; et le Saint-Esprit, par lequel on est lié à cette vérité : ces trois qui ne sont qu'un pour les âmes éclairées. I»

A ce mot, sainte Monique, reconnaissant des paroles gravées dans sa mémoire, parce qu'elles étaient du père de son âme, le grand et illustre saint Ambroise, et qu'elle les avait souvent chantées à Téglise de Milan , les reprit avec transport :

<i Trinité sainte, accueille nos prières *. » Et après avoir récité tout le verset avec une sorte d'enthousiasme : « Oh! oui, dit- elle, voilà la vie heureuse, la parfaite félicité, celle à laquelle il faut

1 Dans Fhynane de saint Ambroise : Deus creator Omnium.

courir avec une foi inébranlable, une ardente espérance , une cbarité pleine de feu * . » Et ce sont ces belles paroles de notre Sainte qui résument ce grand entretien, qui avait duré trois jours.

Ainsi, d'humbles femmes trouvent quelquefois dans leur cœur des lumières que les plus doctes ne trouvent pas toujours dans leur esprit. Ainsi la pureté et Tamour ont vers Dieu des ascensions qu'envierait le génie. Et toujours il en sera ainsi. Les œuvres de Dieu sont toutes sorties de son cœur. Ceux-là les comprendront mieux qui auront davantage aimé.

1 Hic mater ^ recognitis verbis quœ suae mémorise penitus inhaerebant , et quasi evigilans in fidem suum , versum illum sacerdotis nostri : Fove, precantes, Trinitas, laeta efiFudit, atque subjecit : Haec est, nuUo ambigente, beata vita, qu» vita perfecta est^ ad quam nos festinantes posse perduci solida ûde^ alacri spe, flagrante cbaiitate^ prœsumendum est. [De Beat. Vita^ n. 35.)

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