BAPTÊME DE SAINT AUGUSTIN
JOIE DE MONIQUE EN ï ASSISTANT.
LES FEUITS SV BAPTÊME DANS LE F1L3 ET DAZ^â Là MÈRE.
25 avril 387,
Dans cette intime et délicieuse yie de Cassiacom , six mois s éconlèrent à peu près ; une partie des jours consacrée à l'étude, l'autre, la meilleure, réservée à la prière et à là méditation des saintes Écritures.
Ces six mois furent pour Augustin comme un baptême anticipé. 11 y lava son âipe; il la purifia d'avance de toutes les taches dont elle s'était souillée; il lui refit, aux feux de l'amour divin, une seconde et plus belle innocence, ce Ohl combien je rougis , disait-il à ses jeunes amis, quand je vois les plaies et les flétrissures de mon âme ! Chaque jour je les baigne de mes larmes. Je prie Dieu de les guérir; mais je sens profondément combien peu je mérite une pareille grâce. T>
11 disait eDcore , en gémissant : c Elles vivent , elles vivent toujours dans ma mémoire, ô mon Dieu , ces images qu'une triste aecoutumanee y a< fixées. Faibles et pâles tant que je veille, elles attendent mon sommeil pour m'insinuer un plaisir, pour me dérober une ombre de consentement. Misérables illusions , encore trop puissantes sur mon âme ! Mais votre main, mon Dieu, n'a-t-elle pas le pouvoir de cicatriser toutes mes plaies? Et voilà pourquoi je confesse humblement à mon maître que je suis encore dans la misère *. »
Quand il avait ainsi gémi sur ses péchés, humilié ~ son front et frappé sa poitrine, Augustin se tournait vers Dieu, dont l'amour commençait à le consumer, a Ce que je sais, disait-il, ce qui est dans mon Âme à l'état de certitude absolue, c'est que je vous aime, ô mon Dieu ! Vous aivez percé mon cœur d'une parole, et à l'instant je vous ai aimé... Et qu'ai -je aimé en vous aimant? Est-ce la beauté corporelle ? Est-ce la gloire ? Est-ce Téclat de la lumière, amie des yeux ? Sont -ce les douces ùiéïodies du chant, la suave odeur des fleurs et des parfums, la manne ou le miel, ou les délices de la volupté ? Oh*! non, ce n'est pas là ce que j'aiiïie en vôùs âiduârit. Et cependant j'aime une lumière, une mélodie, un parfum, un aliment , une volupté , en vou» aimant. Lumière , mélodie, parfum, aliment, volupté, qui ne se goûtent que dans l'âme; lumière qui défie les limites
1 Confess., Mb. X, cap. xxx.
de rétendue 9 mélodie qui ne coaoaU pas les mesures du temps y parfum que le souflle des vents ne dissipe pas, aliment qui rassasie sans diminuer la faim y volupté dont la puissance n amène jamais la satiété : voilà ce que j'aime en aimant Dieu*. »
Souvent, pour rendre plus vif raiguitlon de œt amour, il se plaisait, en errant sous les grands arbres de Gassiacum, à interroger toutes les créatures; et cette belle solitude, où tout respirait ta paix^ la liberté, l'absence de Thomme et la présence de Dieu^ aidant encore à ses contemplations, jetait son âme dans le ravissement, ce Qu'est-ce donc que j'aime quand j'aime Dieu ? J'ai interrogé la terre , et elle m'a dit : « Ce n'est pas moi, » Et tout ce qu'elle porte m'a fait la même réponse, Jai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres animés qui glissent sous les eaux, et ils ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu, cherche au-dessus de nous. » J'ai interrogé
1 Non dubia sed certa conscientia ^ Domine, amo te. Perçus^ sisti cor meum verbe tuo, et amavi te. Sed et coBlum et terra et omnia quae in eis sont, ecce undique mlbi dicunt ut (e amem, nec cessant dicere omnibus, ut sint inoxcusabiles. Quid autemamo^ cum te amo? Non speciem corporh, nec decus temporig, nec candorem lucis, ecce istisamicum oculis, non dulces melodias cantilenarum omnimodarum, non florum et ungnentorum et aromatum suaveolentiam, non manna et mella^ non membra acceptabiliacamisamplexibus.Non haec amo^ cum amo Dêum meum ; et tamen amo quamdam lucem, et quamdam vocem, et quemdam odorem, etquemdam cibum, et quemdam amplexum, cum amo Deum meum, lucem, vocem^ odorem, cibum^ amplexum mierioris hominismei, etc. {Confess,^ lib. Xj cap. vi»)
Tair que je respire, et Pair avec ses habitants m'a dit : a AnaximèDe se trompe, je ne suis pas Dieu. » J'interroge le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, et ils me répondent : « Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. j> Et je dis à tous les objets qui se pressent aux portes de mes sens : oc Parlezmoi de mon Dieu, puisque vous n'êtes pas lui. Dites ' moi de lui quelque chose. » Et ils me crient d'une voix éclatante : « C'est lui qui nous a faits*. » Mais dès que Timag» de Dieu lui apparaissait, ridée de sa misère, de ses péchés, des contradictions de son âme, se présentait de nouveau à lui, et il recommençait à pleurer : oc Hélas! Seigneur, ayez pitié de moi. Mes tristesses coupables luttent avec mes saintes joies. Et de quel côté est la victoire ? Je Tignore encore. Hélas! Seigneur, ayez pitié de moi! Pitié , Seigneur ! Vous voyez , je ne vous dérobe pas mes plaies. 0 médecin, je suis malade; ô miséricorde, voyez ma misère ' ! »
< Et qiiid est hûc ? Interrogavi terram , et dixit : Non sum ; et queacumque in eadem sunt, idem confessa sunt. Interrogavi mare et abyssos et reptiïia animarum vivarum , responderunt : Non sumuis Deus tuus ; quaere super nos. Interrogavi auras flabiles , et inquit universus aer cum incolis suis : FaUitur Anaxiraenes , non sum Deus. Interrogavi cœlum, solem, lunam, stellas. Neque nos sumus Deus quem quaeris, inquiunt. Et dixi omnibus iisqude circumstant fores camis meae : Dixistis mihi de Deo meo quod vos non estis , dicite mihi aliquid de illo. Et exclamaverunt yoee magna : Ipse fecit nos. (Confess,^ lib. X, cap. vi.)
2 Hei mihi, Domine, miserere mei. Hei mihi! Ecce vulnera mea non abscondo : medicus es, œger sum ; misericors es, miser ego. (Confess., lib.X, cap. xxvni.)
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Il levait alors ses yeux sur la croire de Notre -Seigneur Jésus-Christ, refuge, remède, espérance, consolation des pécheurs. « Oh ! disait-il, de quel amour nous avez- vous donc aimés, Père infiniment bon ! Vous n'épargnez pas votre Fils ; vous. le livrez pour nous, pécheurs que nous sommes. Oui, pour nous, Celui qui n'a point regardé comme une usurpation d'èfre égal à vous, s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. Pour nous, il s'est offert à vous, à la fois vainqueur et victime, et vainqueur, parce qu'il a été victime ; à la fois prêtre et hostie; et prêtre, parce qu'il est hostie. Pour nous enfin, lui, votre Fils, il s'est fait esclave, afin que nous, esclaves, nous devinssions vos fils. Ah! que c'est avec justice que je fonde en lui cette ferme espérance que vous guérirez mes langueurs! Autrement je tomberais dans le désespoir. Elles sont si grandes et si nombreuses, mes infirmités! oui, si nombreuses et si grandes ! mais plus grande mille fois est la vertu de vos remèdes. »
Il ajoutait avec un accent d'admirable confiance : a Épouvaqjé de la multitude de mes péchés et accablé sous le poids de mes misères, j'avais délibéré en moi-même et presque résolu de m'enfuir et d'aller me cacher dans quelque désert. Vous m'eq avez empêché, ô mon Dieu, en me rassqrant par cette parole : « Jésus -Christ est mort pour tous, .afin que ceux qui vivent ne vivent plus à eux-mêmes , mais à Celui qui est mort pour eux. » Je jette donc, ô mou Dieu , toutes mes inquiétudes en votre sein, afin qiie
je voie et que je goûte les merveilles de votr^ loi. Vous savez mon ignorance , enseignez- moi. Vous connaissez ma faiblesse, guérissez-moi. Mais que les superbes n'essaient pas de me décourager en me rappelant mes crimes. Je connais le prix de la rançon offerte pour moi : c'est le sang de ce Fils unique , en qui sonl tous les trésors *. »
Pour unir quelque chose aux souffrances de Notre- Seigneur, Augustin aurait voulu joindre aux larmes qu'il versait et à ses cris d'espérance et d'amour des morlificatioDS corporelles. Il enviait le sort d'AIype, <L cet intrépide dompteur de son corps , disait-il , ce prodige d'austérités qui par humilité et par pénitence, pour se préparer au saint baptême , s'était condamné à marcher pieds nus sur le sol d'Italie , couvert de glace *. » Mais la faible santé d'Augustin ne lui permettait rien de semblable. Il ne pouvait pas même jeûner. Quoique la solitude de Cassiacum lui eût fait du bien, il avait toujours la poitrine en feu. Le travail et Témotion l'avaient épuisé; une fièvre lente le dévorait. Souvent il ne parlait qu'avec peine. Il y avait des jours où il ne pouvait pas même écrire. Plus d'une fois, on dut suspendre les causeries du soir, parce qu'il n'en pouvait plus. L'âme avait usé le corps y et it fallait maintenant de longues années de paiXj de soins, de ménagements, pour lui rendre sa vigueur.
ï CQnfe»s., \\h, X, cap. xuii.
2 CGnfess,j lib. IX, cap. vi.
Quelquefois cette inflammation générale envahissait la tète 9 les dents, les oreilles, et lui faisait endurer de cruelles souffrances. Un jour, ta douleur, qui s'était portée à la figure , et en particulier aux dents^ fut si atroce, qu'il n'aurait pas soupçonné qu'il fût possible de tant souffrir, et Le mal, dit-il , était arrivé à un tel excès, que^ ne pouvant plus parler, il me vint à l'esprit d'inviter ceux qui étaient présents à vous prier pour moi, ô Dieu, maître de la santé. J'écrivis mon désir sur des tablettes, et je les leur donnai à lire. A peine se furent-ils misa genoux pour prier, que la douleur disparut. Mais quelle douleur! Et combien vite s'évanouit -elle! J'en fus dans Tadmiration K »
On entrevoit d'ici ceux qui se mirent à genoux pour demander à Dieu le soulagement d'Augustin ; Alype, Adéodat, Navigius; mais nul avec plus d'ardeur que sainte Monique. Elle supplia Dieu de lui accorder cette grâce, afin d^achever, par ce témoignage de la miséricorde divine, d'enflammer le cœur d'Augustin. Et elle réussit; car Augustin, persuadé, il le fut toujours, que ce fait était miraculeux, sentit croître encore en lui l'amour qu'il avait déjà pour Dieu. Il ne pouvait plus supporter sa misère ; il n'osait regarder son âme, couverte de plaies, morte, épuisée, flétrie, dispersée, selon tes admirables expressions dont il se sert, et il sou()irait ardemment après Veau purificatrice, « 0 Beauté toujours an-
1 Confess,, lib. IX, cap. iv.
cienne et toujours nouvelle, disait- il, je vous ai connue trop tard ! je vous ai trop tard aimée ! Vous étiez au dedans de moi; mais je vous cherchais hors de moi, et, me précipitant dans ces beautés créées, j'y perdais ma propre beauté. Elles me retenaient loin de vous, ces beautés, qui ne seraient rien si elles n'étaient pas en vous. Heureusement votre voix m'a appelé, elle a vaincu ma surdité ; votre splendeur a paru, elle a brillé, elle a triomphé de mon aveuglement; votre parfum a embaumé, je Tai respiré, et voilà que je soupire après vous. Votre goût céleste s'est communiqué à mon âme, et maintenant j'ai faim et soif de vous, mon Dieu * ! »
Et encore : « 0 Vérité, lumière de mon cœur, ne laissez pas la parole à mes ténèbres. Entraîné par l'instabilité des choses terrestres, la nuit m'a pénétré ; mais c'est du fond de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Égaré, j'ai retrouvé votre souvenir, et quand votre voix m'appelait, à peine si la tumultueuse révolte de mes péchés me permettait de l'entendre. Et me voici maintenant tout en nage, hors d'haleine, revenu à
1 Sero te amavi j pulchritudo tam antiqua et tam nova ! sero te amavi ! Et ecce intus eras , et ego foris , et ibi te quserebam ; et in ista foriuosa quae fecisti, deformis irruebam. Mecum eras, et tecum non eram. Ea me tenebant longe a le qusesiin te non essent , non essent. Vocasti et clamasti , et rupisti surditatem meam. Goruscasti, splenduisti et fugasti csecitatem meam. Fragrs^sti , et duxi spiritum, et anhelo tibi. Gustavi, et esurio, et sitio. Tetigisti me, et exarsi in pacem tuam. {Confess., lib. X^ cap. XXVII.)
votre fontaine sacrée. Oh ! ne souffrez pas qu'on m'en repousse ! Que je m'y désaltère ! que j'y puise la vie*!
«r 0 amour toujours brûlant sans jamais s'éteindre, amour mon Dieu, embrasez et consumez mon cœur. Ordonnez-lui ce que vous voudrez; mais, ajoutait-il dans son humilité, donnez- moi ce que vous m'ordonnez '.
(c Je m'afflige, mon Dieu, disait-il en pensant au saint baptême, de rester ainsi inachevé. Mais j'espère que vous accomplirez en moi l'œuvre de votre clémence, en attendant la paix définitive que toutes mes puissances feront avec vous , au jour où la mort sera engloutie dans la victoire ^ d
Monique ressentait dans son âme toutes les aspirations, tous les désirs, toutes les douleurs, toutes les tristesses, tous les enthousiasmes, toutes les
1 G Veritas, lumen cordis mei, non tenebrsa m6œ lo quant er mihr. Defluxi ad ista, et obscuratus sum; sed hmcetiam, hinc adamavi te. Erravi , et recordatus sum tuL Audivi vocem tuam post me ut redirem , et vix audivi pr opter tumuUum împacatorum. Et nunc ecce redeo œstuans et anhelans ad fontem tuum. Nemo me prohibeat; nunc bibam, et hinc vivam. (Confess., lib. XII,cap. X.)
2 0 amor qui semper ardes et nunquam eistingueris 1 Gharitas Deus meus, accende me. Continentiam jubés; daquod jubés, et jubé quod vis. (C8n/e««., Hb. X , cap. xxix.)
3 Exsultans cum tremore in eo quod donasti mihi^ et lugens in eo quod inconsummatus sum, sperans perfecturum te in me misericordias tuas usque ad pacem plenariam , quam tecum h^ebunt interiora et exteriora mea, cum absorpta fuerit mors in vicloriam. (Con/fess., lib. X, cap. xxx.)
saintes joies de son fils. Longtemps elle avait prié pour que Dieu perçât l'âme d'Augustin d'une de ces flèches d'amour dont parle la sainte Écriture. Et maintenant que le trait était dans la blessure, elle priait av^c plus d'ardeur encore, pour que Dieu l'enfonçât bien avant et en rendit la blessure à jamais inguérissable. Elle qui avait veillé si longtemps et si tristement sur les cendres refroidies du cœur d'Augustin, et qui avait 6ni par y rallumer le feu de l'amour divin, elle soufflait ardemment sur ce feu, afin qu'il devint capable de consumer le cœur de son fils. Brûle donc, 6 feu sacré, deux fois allumé par le soufile d'une mère ! pnrifie, transfigure, consume le cœur d'Augustin ! Fais de ce jeune égaré un chrétien, un prêtre, un docteur, un martyr, refais -en une vierge; jusqu'au jour où ta flamme devenant trop vive pour ce cœur mortel qui te sert de foyer, tu le consumeras lui- même et tu emporteras le fils avec la mère loin de ce triste monde, dans la région des éternelles amours et desjoies qui ne finiront plusl
Cependant le carême approchait, et il était d'usage que ceux qui voulaient être baptisés à Pâques donnassent leurs noms dès le mercredi des Cendres, et vinssent pendant la sainte quarantaine assister à des instructions qui étaient spécialement faites pour eux. Augustin quitta donc Cassiacum et rentra à Milan avec sa mère. Assurément il eût pu obtenir dispense d'assister à ces catéchismes préparatoires; mais il ne le voulut pas. Et on vit ce j©une hommç si éloquent,
déjà si célèbre, qui égalait et surpassait les plus savants, assidu comme un enfant à toutes les instructions que l'on faisait aux catéchumènes , et y porter une attention, une piété, une modestie et une humilité ravissantes. Dieu , du reste, le récompensait intérieurement du grand exemple qu'il donnait à VÉglise, et vingt ans après il se souvenait encore avec bonheur des douces émotions dont il avait été pénétré pendant cette sainte quarantaine ^
Enfin le moment du saint baptême est arrivé. Selon l'antique usage, on avait choisi la nuit qui précède le jour de Pâques. Tout le monde veillait cette nuit- là , et c'était après l'ofiice du soir et avant la messe de l'aurore que s'administrait le sacrement de baptême. Cette nuit célèbre qui allait voir nattre à Dieu et 'à l'Église le plus grand de ses docteurs séparait, en cette année 387, le 24* et le 25* Jour d'avril '.
Le voyageur visite encore avec émotion , à Milan , la petite église qui servait en ce temps- là de baptistère, et qui jusqu'à ce jour n'a pas péri tout entière. Elle portait alors le nom de saint Jean -Baptiste. Depuis on l'a dédiée au saint jeune homme dont elle fut, cette nuit-là, le berceau^.
L'heure venue , Augustin se rend à cette église accompagné de sa mère. Adéodat est avec eux, plein
1 August., DeFide et Operibus, cap» vi.
2 Possidius, Vita August, cap. i.
3 MabiUon, Iterltal.,^. 16.
d'innocence, de candeur et de joie, digne d'Augoslio par son génie et de Monique par sa foi. Alype, pénétré et pénitent, Trigelius, enflammé et heureux, et quelques autres les suivent et se placent, avec Augustin, autour de la cuve baptismale. Un petit nombre de chrétiens choisis avait pu pénétrer dans le lieu saint. Tous les regards étaient attachés sur ce jeune homme qui promettait à l'Église, déchirée par tant d'hérésies, un si grand secours, et sur le front duquel la foi et le génie, le repentir et Ta* mour semblaient s'unir pour déposer invisiblement toutes les couronnes à la fois. Quant à Monique, vètue de la robe blanche bordée de pourpre des veuves, enveloppée de longs voiles, elle s'efforçait en vain de cacher à tous les regards la joie qui ioondait son âme*.
Ambroise arrive, s'agenouille, prie un instant, et la cérémonie commence. Augustin était assis près de la cuve baptismale, le visage tourné vers l'occident. A un signe du saint évoque, il se lève, et se tourne vers l'orient, pour saluer cette lumière qu'il avait $i longtemps ignorée et qui se levait enfin dans son âme ^ Il s'approche ensuite des fonts sacrés, s'y plonge trois fois, et trois fois il en sort comme d'an tombeau, avec un cri de foi sur les lèvres, La première fois : Je crois en Dieu ; la seconde fois ; Je crois
1 Baptizatus est a beato Ambrosio, maire Monica sibi adhérente et de iUius conversione mirabiliter exultante. {Brev. Prasdicat,, in Festo Convers, B, August, 45 maii, lect. vi.)
2 Ambros., De Init., lib. I , cap. n.
4U HlâTOlUE
en Jésus-Christ; la troisième fois : Je crois an Saint- Esprit*.
Après cela, le saint évèqtie de Miten monte à Tâatel, étend les bras, prie à haute voix; puis sur la tète humiliée du saint jeune homme qui frappe sa poitrine, il verse l'eau safcrée, en disant : « Je te baptise au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit*. » Et Augustin rendait à Dieu, à TÉglise, aux âmes et à luimême.
Aussitôt, selon lusage de l'Église de Milan, Ambroise se ceiùt d'un linge, s*âgenoû*lle devant Augustin et lui lave les pieds ^ ; on revêt ensuite le nouveau baptisé d'une longue tunique blanche, symbole de l'innocence qui vient de lui être rendue *. C'était sa mère qui- avait tissu elle-i*ième ce vêtement, et il était encore tout humide des larmes de sa joie ^.^ Puis Augustin prend à la main un cierge allumé, image de ce feu doux et chaste qui va désormais consumer son âme ; et , ainsi paré , le cœur brûlant du plus pur amour, couronné des lis de la chasteté reconquise, portant invisiblement l'auréole de docteur, il s'avance à l'autel , afin d'y recevoir pout^ la pre-
1 Ambros., De Sacrant., lib. II, cap. vu.
2 Ambros., De Sacrant., Wa. IL cap. vu. 8 Ambros., De Sacrant., lib. III, cap. i. 4 Ambros., Ad Virgin, laps., cap. v.
' ^ At b^ta mater, cum talia sueret vestimenta , tôt lacrymas prdB gaudio efffudit , quot puûcta imposuit, gratiaâ 0omino JêSu Ghristo ingénies riaferens, alléluia. {Bfei>. Rom. Aag., die 5 mail.)
mière fois la Dieu qui réjouit et reaouTelle sa jeu- DBsse.
Nul piQceau m saurait; peindre de pareilles scènes, où les pluB pures joies s'unissaient aux pressentiments les plus sublimes : ce jeune homme ému^ qui marche à lautel dans Thomble triomphe du repentir; ce vieil évèque, cet athlète invincible de la foi, qui , au moment où il va défaillir^ entrevoit pour TÉglise un plus grand défenseur que lui, et se dit avec bonheur qu'il peut mouf ir naintenant , e* qu'Ambraise peut se taire puisque Augustia va parler; cette mère surtout qui cache souâ son voile son Tront brillant de larmes, et qui fait, d'inutiles efforts pour ne pas monltrer aux hommes rimmensité de sa joie.
On. dit Qfae sur la fin de la cérémonie, Tenthousiasme. gagnant toutes les âmes , saint Aml)roise se leva iaspiré, et, les bras et le cœur au ciel, s'écria :
« Omon Difiu.,.0 mon maître ,a nous vous louons et BOUS vous bénissons !»
Et saint Augustin,, tressaillant, se leva aussi et s'écria :
a 0 m^m: Père,, que toute la terre vous adore ! x>
Et SBfint Afflbroise reprit :
ce Oh ! que tous les Anges, que les Cieux, que les Puissances de tout ordre vous bénissent !» ^
Et sami Augustin:.
« Qt» les Chérubins et les Séraphins chanteirt à jamais : Saint, Saint, Saint ! »
Et s'animant ainsi l'un et L'autre, comme deux
séraphins en extase, ils improvisèrent le beau can* tique du Te Deum.
Le début en est vif, hardi, impétueux comme Teothousiasme de deux saints. En trois bonds ils ont atteint jusqu'au ciel. Là ils s'arrêtent un instant. Us se reposent en écoutant chanter les anges. Us célèbrent avec eux le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, au nom desquels Augustin vient d'être régénéré. Puis tout à coup, comme ramenés sur la terre par le vif sentiment de la réalité, ils changent de ton, et Thymne de la joie traîne un instant dans un gémissement plein de larmes. Mais bientôt le regard se relève vers le ciel, Tenthousiasme renaît, et tout ce cantique se termine par un long cri d'espérance et d'abandon à Dieu.
Sainte Monique était là debout. Elle chantait du cœur pendant que les deux saints chantaient des lèvres. Elle s'abîmait dans son bonheur; et rien ne dut retentir plus profondément dans son âme que ces cris de foi, d'amour et de reconnaissance par lesquels s'achève cette admirable prière *.
1 Cette hymne se nomme, dans la litur^e de l'Église , Hi/tnnus sancti Ambrosii et sancti Augustinû £t bien qu'il soit impossible d'établir par des textes remontant jusqu'à saint Ambroise que cette prière a, en effet, l'origine que nous lui assignons, c'est une tradition si ancienne , si appuyée et si vénérable , qu'on nous permettra de nous y tenir jusqu'à preuve du contraire ; preuve qui n'a pas encore été donnée, c Le titre d'Hymne otnbroisienne, dit M. de Maistre, pourrait faire croire que cette belle prière appartient exclusivement à saint Ambroise ; cependant on croit assez généralement, à la vérité sur la foi d*une
Augustin sortit transfiguré de la petite chapelle où il avait reçu le baptême et participé pour la première fois à la sainte Eucharistie. Si humble , si détaché, si embrasé d'amour divin qu'il eut paru jusquelà 9 on ne le reconnaissait plus. Toutes ses tristesses et ses inquiétudes au souvenir de ses péchés passés s'étaient évanouies. Une seule pensée absorbait son âme : la contemplation muette de la miséricorde de Dieu, et des voies admirables par lesquelles il l'avait tiré du mal. Pour correspondre à tant de grâces , Augustin éprouvait un immense besoin de puiser dans la sainte Église toute la vie divine qui lui était nécessaire. <k Semblable à un homme qui a eu une longue soif et que cette soif a épuisé , je me jetai , dit- il, sur les mamelles de la sainte Église avec toute l'avidité possible, et gémissant de ma misère, pleurant mon passé, je les suçais et les pressais de toute ma force, pour en faire sortir le lait dont j'avais besoin , afin de me relever de mon abat-
simple tradition, que le Te Deum fut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, improvisé à Milan par les deux grands et saints docteurs Ambroise et Augustin, dans un transport de ferveur religieuse ; opinion qui n'a rien que de très - probable. En e£fet^ ce cantique inimitable ne présente pas la ^lus légère trace du travail et de la méditation. Ce n'est point une composition; c'est une effusion, c'est une poésie brûlante, afiPranchie de tout mètre; c'est un dithyrambe divin dû à l'enthousiasme , volant de ses propres ailes , méprisant toutes les ressources de l'art. Je doute que la foi, l'amour, la reconnaissance, aient parlé jamais de langage plus vrai et plus pénétrant. 9 [Soirées de Saint 'Pétersbourg, tome II , Entretien vu®.)
tement et de retrouver la santé et la vigueur de mon âme*. »
Dans cette ardeur, il ne pouvait entrer dans une église , entendre monter vers Dieu les chants des fidèles y regarder une sainte image , sans sentir se rouvrir au fond de son cœur cette source de saintes larmes qui avait jailli au moment de sa conversion, (( Quels torrents de pleurs, dit- il, faisait couler de mon âme, profondément émue, le chant des hymnes et des cantiques de votre Église ! Et en même temps que ces suaves accents frappaient mes oreilles , je sentais votre vérité qui pénétrait doucement dans mon cœur. Elle excitait en moi les plus \ik élans d'amour; elle m'arrachait les larmes des yeux, et je trouvais un charme singulier et des délices même dans les larmes ^ y>
Venait-il à se rappeler qu'autrefois il écoutait ces mêmes cantiques le cœur froid et les yeux secs , ses larmes redoublaient ^ Jamais on n*eût dit que c'était ce même jeune homme qui avait si longtemps usé et déshonoré sa vie dans des affections coupables. II avait retrouvé dans les eaux sacrées du bap-
1 De Utilitate credendi, cap. i.
^ Nec satiabar iUis diebus dulcedîne mirabili, considerare allîtudinem consilii lui super salutem generis humani. Quantum flevi in hymnis et canticis tuis , suave sonantis Ecclesiae tuae vocîbus commotus acriter ! Voces illse influebant auribus meîs , et eliquabalur veritas in cor melim ; et exœstuabal inde affectus pietatis, et currebant lacrymse, et bene mihi erat cum eis. [Confess,, lib.IX, cap. VI.)
3 Confess., lib. IX, cap. ^ii.
téme la tendresse, la sensibilité, la fleur exquise des sentiments : toutes ces choses délicates qui sont d'ordinaire la récompense et l'honneur des cœurs purs.
Son esprit n'était plus sur la terre. Il habitait déjà ^ cette demeure éternelle dont Téglise de son baptême n'était qu'une image ; et, à la pensée des chants plus beaux, des harmonies plus saintes, et de la possession éternelle de Celui dont il venait de devenir l'enfant, il laissait déborder de son cœur des torrents de reconnaissance, d'amour, de saint désir, ce 0 demeure admirable, étincelante de lumière, résidence de la gloire de mon Dieu, s'écriait -il, que votre beauté m'est chère ! Combien, du fond de ce lointain exil, je soupire après vous ! Hélas! je m'étais égaré comme une brebis perdue; mais je. compte sur les épaules du bon Pasteur, votre divin architecte, pour me reporter dans votre enceinte.. . En attendant, mes chants vous diront mon amour, et mes gémissements vous feront connaître les langueurs et les souffrances de mon pèlerinage, et mon cœur, élevé audessus de cette misérable terre par la chère souvenance de Jérusalem , n'aura de soupirs que pour Jérusalem, ma patrie; Jérusalem, ma mère; Jérusalem et vous, son roi, son soleil, son protecteur, son époux, ses chastes et puissantes délices, son immuable joie ! Non, mes soupirs ne se tairont pas que vous ne m'ayez reçu dans la paix de cette mère chérie, et que votre main , qui a rassemblé les dispersions et réformé les difformités de mon âme, né soit prête à
m HISTOIRE
lui donner celte beauté qui ne périra plus, ô ma miséricordei ô mon Dieu ^ ! »
Mais, si grands que fussent dans Augustin les fruits de cette journée du baptême^ ils furent peutêtre encore plus admirables dans sa mère. On eût dit ce dernier coup de pinceau par lequel un grand peintre met la perfection à son œuvre. Cette femme vénérable, qui n'avait plus que quelques mois à vivre > était arrivée à ce moment où tout ce que Dieu a donné à une âme de lumière et de forces, oii tout ce que cette âme elle-même a amassé ^ dans ses luttes secrètes, de foi, d'humilité, de pureté, de dévouement 5 d'amour divin, s'épanouit et arrive à maturité. Les saints ont sur la fin de leur vie un été cbaud et fécond. Sainte Monique y était arrivée. Toutes ses vertus donnaient des fruits.
On se rappelle combien vive et déjà ardente avait été la foi de son enfance et des premières années de sa jeunesse. Mais il n'y a rien qui ait un développement plus rapide et plus beau que la foi, quand on est fidèle. On marche d'abord dans un demi- jour; puis la lumière paraît, et à chaque pas elle grandit. Dieu, qui était caché au début de la vie ^ se laisse bientôt voir : ou Taperçoit dans les tentations, dans les périls; on le touche dans les douleurs; quand tout le monde nous quitte, il vient; il nous sauve quand tout est perdu. Qui n*a eu dans sa vie de ces moments où Dieu lui a apparu clairement ? Ainsi
1 Confess., lib. Xlî , cap. xvi*
tombent peu à peu les voiles, et les dernières années d'une âme fidèle s'achèvent dans une clarté presque sans ombres. C'était Tétat de sainte Monique. Elle avait cru autrefois, maintenant elle voyait. Elle aurait plutôt douté d'elle-même que de douter d'un Dieu qui s'était mêlé si souvent et si souverainement à sa Tie.
Son espérance avait grandi dans la môme mesure. Elle savait Dieu fidèle. Tout ce qu'elle lui avait demandé, elle l'avait obtenu. Elle avait désiré ardemment la conversion de son mari : et quoique d'immenses obstacles semblassent s'y opposer, Patrice s'était converti. Elle avait prié avec de longues instances pour le salut d'Augustin : elle avait obtenu plus qu'elle n'avait demandé, puisqu'elle le voyait pieux , chaste, fervent, en voie de devenir un saint. Elle ne désirait plus qu'une chose : entrer avec lui dans le ciel et s'y rassasier d'amour divin; elle était sûre de l'obtenir. Toutes les apparences contraires n'auraient pas fait hésiter une minute l'inébranlable confiance qui, depuis tant d'années, s'amassait silencieusement dans son âme.
. Aussi une paix immense, inefiable, dont la paix de sa jeunesse n'était qu'une ombre, remplissait son cœur. Comme on voit dans un beau soir d'été : à un certain moment, tous les bruits tombent, toutes les voix s'apaisent , et du fond des vallées monte un silence qui ravit; ainsi, au soir de cette belle vie, tous les désirs s'apaisaient en sainte Monique ; toutes ses inquiétudes, toutes ses vagues appréhensions s'é-
taient calméed ; il ne restait plus dans son âme qu'une inaltérable sérénité dans une absolue certitude de Dieu. Un rayon de cette paix, de cette sécurité toute divine, apparaissait sur son front, et achevait de donner à sa physionomie quelque chose de céleste. Et cependant ce n'était ni la foi, ni l'espérance, ni l'abandon à Dieu , ni la paix qui avaient le plus grandi en sainte Monique, c'était l'amour. Mais comment en peindre la crue successive? Jeune fille, elle avait commencé par aimer Notre- Seigneur de cet amour naïf, délicat, confiant, plein de charmes, dont le cœur de Dieu doit être touché, puisque le cœur froid de l'homme en est lui-même ému . Jeune femme, accablée de tristesse, trahie et délaissée, elle avait pleuré à ses pieds; et voyant que tous les amours humains sont trompeurs, que Dieu est le seul ami fidèle qui ne trahisse pas et n'abandonne jamais , elle avait senti croître son amour de toute la grandeur de ses douleurs et de l'évanouisseinent de toutes ses illusions. Jeune mère, après avoir goûté un instant, sur le berceau de son fils, les joies de l'amour reconnaissant, inquiète bientôt du salut de son Augustin, sans appui du côté de Patrice, elle s'était attachée à Dieu, comme à son unique espérance; et, pendant trente années, il avait été le seul confident de ses craintes, de ses angoisses, de ses espérances, de ses amères prévisions. Pendant trente années, elle avait poussé vers le ciel des cris qui n'avaient pas cessé d'augmenter son amour, parce que, pour être plus sûre de toucher le cœur de Dieu , elle s'était efforcée de l'ai-
mer davantage. Et maintenant qu'elle avait réussi, raère heureuse, elle i^ersait à ses pieds des larmes nouvelles dont jusque-^là elle n'avait pas eu l'idée. Ah! qui dira l'immensité de son amour pour Jésus- Christ I Chaque douleur, chaque angoisse, chaque espérance, chaque crainte, chaque joie l'avait accru, et il n'avait, d'année en année, changé de forme que pour augmenter d'intensité. Aussi elle passait des heures entières au pied des saints autels. Elle communiait tous les jours avec un redoublement de tendresse; et maintenant que la source des larmes amères était tarie^ elle en versait d'autres aux pieds du Sauveur, ces douces larmes qui ne tarissent jamais, parce que c'est lamour qui les verse et que c'est Tamourquiles recueille.
Et ce qu'il y avait d'ioeffablement beau en sainte Monique, c'est que son amour pour Jésus- Christ et son amour pour Augustin ne faisaient qu*un. Ils avaient crû ensemble. Ils s'étaient développés et comme entrelacés pendant le cours de sa vie. Jamais elle n'avait pensé à Jésus-Christ sans penser à Augustin ; jamais elle n*avait regardé Augustin sans regarder Jésus- Christ, Et si elle avait tant souffert, si son cœur avait été si cruellement déchiré, c'est que l'unique objet de son amour, Jésus-Christ et Augustin, était divisé. Aussi, maintenant qu'elle voyait Jésus* Christ aimé par Augustin, et Augustin aimé par Jésus -Christ, elle éprouvait une joie qu'elle ne pouvait contenir. Elle n'avait pas pu mourir de chagrin ; il était à craindre qu'elle ne mouriit de bonheur.
Elle avait déjà eu quelques extases dans la prière, c'est-à-dire quelques-unes de ces touches profondes de la grâce par lesquelles Dieu s'empare d*une âme, Tenlève à elle-même, et ne lui laisse que la faculté de contempler, d'adorer et d'aimer. On remarqua que depuis le baptême, ces ravissements devinrent plus fréquents. Quelquefois elle était si enivrée de son bonheur, qu'elle demeurait un jour entier absorbée, sans parole, sans préoccupation de ce qui l'enlourait , jouissant intérieurement et seule avec Dieu. D'autres fois, ce plus haut degré de la joie, qu'on appelle l'extase, l'inondait tellement, qu'elle perdait jusqu'à l'usage de ses sens et que les voisines essayaient vainement de la tirer de ce doux sommeil ^ C'était surtout après la sainte communion que son âme sentait passer sur elle ces torrents de bonheur. Le jour de la Pentecôte, en particulier, cinquante jours après le baptême d'Augustin, elle en fut tellement inondée, que, pendant tout le jour et la nuit qui suivit , elle ne put prendre aucune nourriture *. Ceux qui vivaient avec elle re-
1 Tanta ebrietate Spiritus sancti rapiebatur, quod in ea fere per totum diem quiescens, dum esset Rex in accubitu sui cordis, neque yox neque sensus in ea audiebatur. Neque mirum : quia illa pax qu8B exuperat omnem sensum , sepeliebat viduœ sensus corporales^ in tantum ut vix matronse nostrae et etiam yicinse eam pungentes excilare valerent. {BolL, die A maii.)
2 Dum in die Pentecostes esset refecta refectione illius panis qui de cœlo descendit, post sumptionem sacramenti, tanta satietate repleta fuit, quod per diem ac noctem absque corporali cibo perseveravit. ( Boll,, die 4 maii.)
marquaient que , depuis la conversion de son fils j le cours de ses idées avait complètement changé. Elle ne pensait plus qu'au ciel, et il était facile d'entrevoir qu'on ne la retiendrait pas longtemps sur la terre.
On se rappelle le projet qu'avait fait Augustin dans les premiers jours où la grâce de Dieu commençait à le soulever un peu. Non encore chrétien, mais déjà las du monde, fatigué du vide de ces jours misérables que Dieu ne remplissait pas, il s'était pris à rêver une solitude où, avec des amis de même âge, de même cœur, de même goût pour les choses élevées , la vie s'écoulerait loin de ce triste monde, dans la recherche et dans la contemplation de la vérité. Mais quand il avait voulu réaliser ce rêve, il s'était aperçu qu'il tenait trop à la terre ; que son cœur n'était pas libre; que celui de ses amis était esclave comme le sien ; et il avait rejeté ce projet avec un sourire amer.
Ce rêve lui revint à l'esprit dans les premiers jours qui suivirent son baptême. Les grands obstacles n'y étaient plus, a Si on lui eût présenté une jeune fille parée de tous les charmes de Tâge, de la beauté, de l'esprit, et qu'il eût pu lui donner son cœur dans la plus légitime et la plus sainte union , il ne l'eût pas même regardée *. » Son cœur, ce reste de cœur, serait pour Dieu seul et à jamais! Ses amis, touchés des mêmes grâces , étaient dans les mêmes senti-
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ments. Dès lors, pourquoi oe pas essayer de réaliser aujourd'hui le rêve d'autrefois? Augustin en parla à Alype, qui tressaillit de joie. Navigius applaudit. Évode se joignit à eux. Adéodat ne voulait pas quitter son père. 11 n'y avait que Monique qui pût gêner. Mais quoi ! Monique serait un obstacle ? Au contraire, elle serait la mère, le modèle, l'aiguillon , la prière , la providence permanente de la petite communauté. Tout le monde tomba d'accord; et ainsi naquit ce premier essai de vie religieuse , d'où allait sortir la Règle immortelle de saint Augustin.
Restait la question de savoir où Ton s'établirait pour vivre ainsi en communauté ; mais pouvait- on hésiter? Monique, Augustin, Navigius, Adéodat, Évode, Alype, étaient tous d'Afrique, tous de Thagaste ou des environs. Qui pouvait les retenir en Italie? Pourquoi ne pas retourner au milieu de leurs parents , de leurs proches , de leurs amis , et ne pas rapporter à leur pays les premiers parfums de leur foi reconquise, et quand ils seraient moins novices, les premières ardeurs de leur apostolat? On n'hésita pas, et, vers la fin d'octobre 387, ils se mirent tous en route pour Ostie , où ils espéraient trouver le moyen de retourner promptement en Afrique.
DifiFérence des deux voyages ! Trois ans auparavant, ils étaient venus, isolés, séparés, inquiets; Augustin d'abord , fuyant sa mère , l'ayant trompée, et portant un cœur plus troublé que les flots qu'il
traversait; Monique ensuite, poursuivant son fils à travers la tempête, voulant absolument le rejoindre malgré les orages et les dislances, et arrosant de ses larmes la route qu'il avait suivie* Et maintenant ils revenaient ensemble, paisibles, heureux, la main dans la main, portant sur leurs deux visages Texpression de la même paix dans la même lumière-
Et Monique s^était tant opposée à ce voyage ! Elle avait tant pleuré dans la chapelle de Saint-Cyprien ! Elle avait tant prié Dieu d'éloigner son fils de l'Italie et de le garder en Afrique ! Et maintenant, elle voyait clairement que c'était par amour que Dieu ne Tavait pas exaucée, et qu'une immense bonté était cachée dans cet événement dont elle avait tant souffert. Ce sont là de ces choses qui ravissent les âmes, et qui font qu'à un certain moment de la vie on abandonne tout à Dieu : ses enfants, ses amis, ses projets, son avenir, et qu'on lui dit :|cc Faites, Seigneur, vons voyez mieux que moi, et vous aimez bien
plus, r) t|Me/m h^Uh^^J'^^^^ \i0L^^*^^ !!
Saint Ambroise reçut les voyageurs, les bénit une dernière fois , et serrant Augustin dans ses bras , il
appela sur son voyage des bénédictions qui allaient
être fécondes.