SAINTE MONIQUE MEURT DE JOIE EN VOYANT SON FILS CONVERTI
Peu avant le départ, ou peut-être même lorsqu'ils étaient déjà en route, car on ne sait pas bien à quelle date Augustin et sa mère quittèrent Milan , celle - ci eut un ravissement qui indique la direction que prenaient de plus en plus toutes ses pensées. C'était le jour même de Saint-Cyprien * . Elle avait fait le matin la sainte communion, et elle rentrait à la maison, recueillie, absorbée, comme il lui arrivait sans cesse en sortant de la sainte table. Peut-être s'était-elle rappelé, dans un élan de reconnaissance, la nuit qu'elle avait passée, en 384, trois ans auparavant, dans la petite chapelle de Saint-Cyprien, et ce souvenir avait enflammé son âme. Quoi qu'il en soit, elle parut tout à coup comme s'élever de terre, et, ravie hors d'elle-
1 16 septembre.
même, elle se mit à crier : « Volons au ciel, volons au ciel! » On fut étonné; car Monique était trèsdouce y et ces mouvements impétueux n'étaient pas dans sa nature. Augustin, Âdéodat, Alype, accoururent. Mais elle ne répondit rien à leurs questions. Seulement son visage resplendissait d'une joie toute divine, et elle ne savait que dire, sinon le mot de David : a Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu mon Sauveur \ »
Depuis lors cette idée du ciel ne la quitta plus. Non pas qu'auparavant elle n'eût eu, comme totisles saints, un grand mépris pour la terre et une ardente aspiration vers la patrie. Mais quitter ce monde avant la conversion d'Augustin, laisser son enfant seul, ici -bas, dans les ténèbres et dans les périls , pendant qu'elle irait jouir et se reposer là -haut ! l'idée même ne lui en était jamais venue. Elle Tcût
1 In die B. Cypriani, dum haec Ghristi ancilla mereretur accipere sacramenta, dum esset in domo , fere a terra par cuJbitum eleyata fuit, clamando, quse quietissima esse consueyerat, dlceos : Volemus ad cœlum , volemus ad cœlum , fidèles. Quam cunî posÈ interrog^emus quid sibi acciderat , non respondebat ; sed tanto gaudio replebatur, quod omnes ad festum perducebat, cantantes cum propheta : Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum. ^BolL, die 4 maiù)
Pane cœli saturata , Stat a terris elevata
Gubiti distantia; Mente rapta exultavit ; Volitemus, exclamavit,
Ad cœli fastigia.
{Hymn. sanctœ Monicœ.)
repoussée de toute son âme, si elle se fût présentée. Elle voulait convertir Augustin, et tant que cette œuvre ne serait pas finie, il ne pouvait y avoir place dans son esprit pour aucune autre pensée. Aussi , maintenant qu'elle le voyait converti, pieux, n'ayant plus besoin d'être couvert de la protection de sa mère, Tidée du ciel reprenait le dessus. Elle en parlait sans cesse; elle le contemplait avec des regards ardents; etcommeon dit de certains exilés qu'ils ont le mal du pays, on aurait pu dire de sainte Monique qu'elle avait le mal du ciel.
Le voyage n'interrompait pas ces pensées; il les nourrissait, au contraire, en élevant son âme, parle spectacle de la mobilité des choses de la terre, à un désir de plus en plus vif de la demeure permanente. Recueillie, paisible, unie à Dieu, tout occupée de l'éternité, elle avait l'air de se rendre en Afrique : en réalité elle se rendait au ciel.
Si le voyage n'interrompait pas les contemplations de sainte Monique, il n'interrompait pas davantage les prières et les études de son fils. Depuis sa conversion , Augustin avait fait deux parts de sa vie. La première était donnée à l'oraison, à la récitation des psaumes, à la lecture de l'Écriture sainte, à toute cette vie intime avec Dieu, qui est le vrai bonheur et le grand repos de ce monde. Le reste du temps , il le consacrait aux spéculations philosophiques et théologiques les plus élevées. Il venait d'achever à Milan son Traité contre les manichéens; il portait dans sa tête le plan de son Traité de la
religion ; et , montant plus haut , il commençait à arrêter ses regards profonds sur les mystères de la sainte Trinité et de Tlncarnation ; il continuait en voyage.
Il achevait aussi de préparer, avec sa mère, le plan de celte vie commune, grave, simple, ignorée, cachée en Dieu , dont il venait de faire à Cassiacum un si délicieux essai, et qu'il était décidé à ne plus abandonner. Dans ce but, en passant par Pise sainte Monique et saint Augustin se détournèrent un peu de leur route, pour voir un spectacle qui tentait singulièrement leur piélé. Les ombres épaisses des forêts des Apennins avaient donné asile à de pieux solitaires, qui y renouvelaient les merveilles des déserts de la Thébaïde, Saint Augustin et sainte Monique, qui, avant de quitter Milan, avaient visité les religieux et les vierges que dirigeait saint Ambroise , afin de puiser dans leur conversation et dans le spectacle de leur piété des lumières sur le genre de vie qu'ils allaient établir, voulurent aussi voir ceux-ci et s'entretenir avec eux. Malheureusement on n'a aucun détail sur cette excursion. C'est là un de ces faits nombreux dont Augustin a dit : « Je passe plusieurs choses, parce que j'ai hâte d'arriver* Soyez béni, mon Dieu, non -seulement par mes paroles ^ mais aussi par mon silence, de tant de faveurs sans nombre que j'ai reçues de votre bonté ^ »
Nous ne retrouvons plus nos voyageurs qu'à Cîvità-
t Confess.f lib. IX, cap. vni.
Vecchia. La tradition a gardé le souvenir d'un fait célèbre qui s*y passa, et qui confirme ce que nous disions plus haut des hautes spéculations philosophiques et tbéologiques auxquelles se livrait Augustin, même en route. C'était pendant une de ces longues heures que laissait libres la manière de voyager usitée alors en Italie; saint Augustin se promenait à Cività -Vecchia y sur les bords de la mer. Il essayait en ce moment, avec un peu de témérité, de pénétrer le mystère de la sainte Trinité. Tout à coup il aperçut un charmant petit enfant qui avait fait un creux dans la terre, et qui, avec un coquillage, prenait de Teau dans la mer, et venait la verser dans ce petit creux. Le saint s'arrête, le regarde, et, souriant avec bonté, il lui demande s'il pensait mettre là toute l'eau de l'Océan. « Et pourquoi pas ? reprit l'enfant avec un sérieux aimable; cela serait plus facile que de faire entrer dans ton esprit l'océan incompréhensible de la sainte Trinité. y> On montre encore, sur les bords du rivage, le lieu où s'est passée cette scène gracieuse, et on y a élevé, dès les premiers temps , une église sous le vocable de Saint- Augustin.
De Cività -Vecchia, nos voyageurs se rendirent à Rome. Pouvaient -ils, au moment où ils allaient quitter l'Italie pour toujours, ne pas apporter au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, Augustin la joie de sa foi renaissante, Monique le bonheur de son enfant retrouvé? Et puisqu'ils pensaient tous à la vie religieuse, et qu'ils s'étaient détournés de leur
route pour en chercher des modèles jusque dans les gorges des Apennins , Rome n'avait -elle pas à offrir à leur piété ses monastères de religieux et de vierges, dont Augustin plus tard a célébré Je nombre, la pureté, la beauté sans tache? Nos voyageurs entrèrent donc à Rome. Gela n'est pas douteux. Mais, pressés par rhiver qui s'avançait, et dont ils avaient trouvé les premières neiges sur les Apennins, ils n'y passèrent que quelques jours. Monique, d'ailleurs, craignait pour la poitrine de son fils. Elle se hâta donc de l'emmener à Ostie, où elle espérait rencontrer un navire qui les transporterait tous en Afrique.
Il fallut attendre quelques jours à Ostie; et pendant ce temps, Monique eut un second ravisser: ment, moins impétueux que celui dont nous venons de parler, mais qui éleva sou âme encore plus haut.
Elle était assise à une fenêtre sur le bord de la mer. C'était par une de ces soirées d'automne qui ne sont nulle part plus splendides qu'en Italie. Le soleil se couchait, et faisait étinceler de ses derniers feux les vastes et transparentes solitudes de la mer. Pour jouir de ce spectacle, Augustin vint s'asseoir près de Monique. Le silence du soir, la beauté du ciel, rétendue illimitée des flots, l'infini plus grand encore qui remplissait le cœur de sainte Monique et de saint Augustin, la paix du dehors moins profonde que celle du dedans, tout cela éleva peu à peu leurs âmes, et amena sur leurs lèvres une de ces couver^ sations qui ne sont plus de la terre.
ce Étant seuls à cette fenêtre, dit saint Augustin , nous commençâmes à nous entretenir avec une ineffable douceur; et^ oubliant le passé pour ne plus penser qu'à Tavenir, nous en vînmes à nous demander ce que sera donc, dans la vie éternelle, le bonheur des saints y ce bonheur que nul œil n'a jamais vu, que nulle oreille n'a jamais entendu, et que nul cœur n'a jamais soupçonné. Et nous aspirions des lèvres de Tâme à ces sources sublimes de vie qui sont en vous, ô mon Dieu, afin que, en étant arrosés et fortifiés, nous pussions en quelque sorte atteindre à une chose si élevée ^
« Et bientôt nous eûmes vu que la plus vive joie des sens , dans le plus grand éclat de beauté et de splendeur corporelle , non - seulement n'était pas digne d'entrer en parallèle avec la félicité d'une telle vie , mais ne méritait pas même d'être nommée.
« Emportés donc par un nouvel élan d'amour vers cette immuable félicité, nous traversâmes Tune après l'autre toutes les choses corporelles, et ce ciel même tout resplendissant des feux du soleil qui allait disparaître, de la lune et des étoiles qui commençaient à rayonner sur nos têtes. Et montant encore plus haut, dans nos pensées, dans nos paroles, dans
1 GoUoquebamur ergo soli valde dulciter ; et , prasterita obliviscentes, in ea quae ante te sunt extenti, quaerebamus inter nos apud praesentem veritatem , quod tu es , qualis futura esset vita seterna sanctorum, quam nec oculus vidit, nec auris audivît , nec in cor liominis ascendit. {Confess», lib. IX, cap. x.)
le ravissement que nous causaient vos œuvres, nous arrivâmes à nos âmes ; mais nous ne nous y arrêtâmes pas, et nous passâmes outre pour atteindre enfin à cette région oti est la vraie vie, abondante, inépuisable, éternelle. Et là, dès qu'elle nous apparut, nous eûmes vers vous, ô mon Dieu, un tel élan d'amour, si hardi et si puissant, que nous y touchâmes en quelque sorte par un bond de cœur*. »
Sainte Monique et saint Augustin arrivant, par un élan d'amour, jusqu'à Dieu, et y touchant, pour ainsi dire , par un bond sublime : voilà ce qu'on appelle un ravissement. Combien de temps demeurèrent-ils en cet élat, muets, hors d'eux-mêmes? Ni Fun ni l'autre n'auraient pu le dire. Car dan» cette suspension de toutes les facultés qu'on nomme Textase, le temps ne pèse plus à l'âme heureuse. Eût- il duré un siècle, ce ne serait pour elle qu'un
1 Sed inhlabamus ore cordis in supema fluenta fontis tui , frmtis vitœ qui est. apud te ; ut inde pro captu nostro aspersi, quoquo modo rem tantam cogitaremus. Gumque ad eum finem sermo perduceretur, ut carnalium sensuum deleetatio quantalibet, in quantalibet luce corporea , prœ illius vitae jucunditate^ non compara tione, sed ne commemorationequidem digna videretur; erigentes nos ardentiore affectu in idipsum , perambulavimus gradatim cuncta corporalia , et ipsum cœlum , unde sol et luna , et stellse lucent super terram. Et adhuc ascendebamus interius cogitando , et loquendo, et mirando opéra tua ; et venimus in mentes nostras, et transcendimus eas, ut attingeremus regionem ubertatis indefiicieutis. Et dum loquimur et inhiamus illi , attigimus eam modice toto ictu cordis. [Gonfess., lib. JX,. cap. x.)
éclair, comme un rideau qui se soulève un instant et qui retombe trop vite. Aussi on ne sort d'un tel état qu'avec un gémissement, c Nous jetâmes un soupir, continue saint Augustin, en voyant qu'il fallait redescendre; et y laissant du moins nos esprits et nos cœurs captifs, nous revînmes tristes à la région oii retentit le bruit de la voix, la parole qui a un commencement et une fin ^ >
Après ce moment de silence, quelle qu'en ait été la durée, où sainte Monique et saint Augustin, ravis au -dessus d'eux- mêmes, s'étaient oubliés dans la contemplation de Uieu, la conversation recommence entre eux à peu près en ces termes : Supposons, se disaient- ils, qu'il se trouvât une âme dans laquelle fussent tous les silences à la fois : silence des passions, silence des vains bruits de la terre, de la mer, de Tair et du ciel; silence de tous les rêves, de toutes les imaginations, de toutes les paroles, de tous les signes, de tout ce qui passe enfin; allons plus loin : supposons que la voix divine qui sort des choses créées, cette voix qui dit: ce Nous ne nous sommes pas faites nous-mêmes, mais nous tenons l'être de Celui qui vit dans l'éternité; 9 sup|. osons que cette dernière voix fasse silence elle - même , et qu'ainsi Dieu seul parlât , non par les créatures , mais par lui-même; non par une langue mortelle, ni par la voix d'un ange, ni par le bruit du tonnerre, ni par
1 Et suspiravimus et reli^mus ibi religatas primitias spiritas, et remeavimus ad strepitum oris nostri , ubi verbum et incipitur et finitur. {Confess,, lib. IX, cap. x.)
les voiles transparents du symbole; mais seul, sans le secours des créatures, comme nous venons de l'éprouver en ce moment même, où, par un élan d'amour, nous avons touché à l'étemelle et immuable sagesse; supposons enfin que cette sublime contemplation dure toujours; que, toutes les autres vues de l'esprit d'un ordre inférieur cessant, celle-là seule ravisse, captive et absorbe le contemplateur dans sa joyeuse extase, et que la vie soit éternellement sem* blable à ce fugitif ravissement, est-ce que ce ne serait pas là ce bonheur dont il est écrit : ce Entre dans la joie de ton Dieu * ? »
Telles étaient les pensées du fils et de la mère. Ainsi débordait de leurs âmes ce que les événements que nous venons de raconter y avaient amassé de joies
1 Dicebamus 6rgo : Si cui sileat tumultus camis , sileant phantasiœ terrae et aquarum et aeris, sileant et poli^ et ipsa sibi anima sileat, et transeat se non se cogitando, sileant omnia et imaginariae revelationes^ omnis lingua et omne signum, et quidquid transeundo fit , si cui sileat omnino ; quoniam si quis audiat , dicunt haec omnia : Non ipsa nos fecimus , sed fecit nos qui manet in aeternum : his diclis, si jam taceant quoniam erexerunt aurem in eum qui fecit ea; et loquatur ipse solus, non per ea, sed per seipsum , ut audiamus yerbum ejus , non per linguam carnis, neque per vocem angeli, nec per sonitum nubis, nec per aenigma similitudinis , sed ipsum quem in his amamus , ipsum sine his audiamus , sicut nunc extendimus nos , et rapida côgitatione attigimus aeternam sapientiam super omnia manentem ; si continuetur hoc , et subtrahantur aliœ visiones longe imparis generis, et hsec una rapiat et absorbeat, et recondat in interiora gaudia spectatorem suum, ut talis sit sempitema vita, qualefuit hoc momentum intelligent! ae^ cui suspiravimus , nonne hoc est : Intra in gaudium Domini tui? {Confess,, lib. IX , cap. x.)
célestes y d'oubli du monde, d'amour de Dieu, d*aspiratioDs de plus en plus ardentes vers le ciel. Assis à la fenêtre d'Ostie, la main dans la main, les yeux et le cœur en haut , ils contemplaient tour à tour la terre, la mer, les astres, toutes les choses créées; et, les trouvant passagères et trop petites, ils montaient ensemble, loin de la triste vallée des larmes, dans la région de l'impérissable beauté et de Téternel amour.
a Mon fils, dit gravement et tendrement Monique en achevant cet entretien , plus rien maintenant ne me retient sur la terre. Je ne sais plus ce que j'ai à y faire, ni pourquoi j'y suis encore, puisque j'ai réalisé toutes mes espérances. 11 était une seule chose pour laquelle je désirais un peu de vivre : c'était de vous voir chrétien et catholique avant ma mort. Dieu a fait bien plus, puisque je vous vois mépriser toute félicité terrestre pour le servir. Que fais- je donc ici davantage*? »
Et une autre fois, profitant avec délicatesse d'un moment où Augustin n'était pas là, elle parla avec une grande ardeur du mépris de cette vie et du bonheur de la mort. Et comme Alype, Navigius et les
1 Fili , quantum ad me attinet , nuUa jam re delector in hac vita. Quid hic faciam adhuc et cur hic sim nescio , jam consumpta spe hujus sseculi. Unum erat propter quod in hac vita aliquantum immorari cupiebam, ut te christianum catholicum viderem priusquam morerer. Gumulatius hoc mihi Deus meus praestitit , ut te etiam , contempta felicitate terrena , servum ejus videam , quid hic facio ? ( Confess,, lih. IX , cap. x.)
autres, étonnés de voir une vertu si mâle dans une simple femme, lui demandaient si du moins elle n'appréhendait pas de mourir loin de son pays : « Ob ! non, dit-elle, on n est jamais loin de Dieu. Etil n*y a pas lieu de craindre qu'au jour du jugement il ait peine à retrouver ma poussière pour me ressusciter d'entre les morts*. »
Ce détachement admirable ne lui était venu qu'à la fin. C'était la fleur exquise, épanouie après toutes les autres. Car jusque-là, au contraire, dit saint Augustin, elle s'était montrée très - préoccupée du lieu de sa sépulture. Elle se l'était fait bâtir d'avance à Thagaste ; et, précisément parce qu'elle avait beaucoup souffert de Patrice, son mari, elle s'était fait unejoieetun bonheur de reposer dans le même tombeau que lui. Ce désir avait encore augmenté au jour où Patrice était revenu à Dieu, et où. Trayant elle - même rendu à la lumière , elle avait éprouvé pour sa chère âme cette ineffable tendresse dont nous avons parlé. Aussi, quand elle quitta l'Afrique pour courir à la recherche d'Augustin, elle arrêta toutes les dispositions nécessaires, afin que, si elle venait à mourir, on rapportât son corps à Thagaste, heureuse de laisser au monde cette preuve de fidélité, et qu'il fût dit qu'ayant passé la mer et accompli un si long voyage, elle n'en avait pas moins eu le bonheur de mêler sa poussière avec celle de Patrice dans la même tombe*.
1 Confess.y lib. IX, cap. xi.
2 Id., ihid.
Mais peu à peu , à mesure qu*elle approchait du ciel, ces pensées, si belles pourtant, pâlissaient dans son âme. Dormir ici ou là , en Italie ou en Afrique , qu'importe ? pourvu qu'on se réveille au ciel. Pourvu que les cœurs soient dans Péternelle union 9 qu'importe que les poussières soient dans la même tombe ? Patrice était enseveli en Dieu : elle allait s'y ensevelir à son tour; Augustin y viendrait ensuite. Le reste ne valait ni un regard ni un regret.
Détachée ainsi de tout y n'ayant plus rien à faire en ce monde, sans impatience comme sans crainte, dans la paix ordinaire de son cœur, elle attendit le signal. II ne devait pas tarder.
En effet , cinq jours après l'entretien dont nous avons parlé , sainte Monique fut prise d'un accès de fièvre^ qui l'obligea à se mettre au lit. On crut d'abord que ce n'était qu'un peu de fatigue occasionnée par le long voyage qu'elle venait de faire. Mais elle ne s'y trompa pas. Elle comprit que l'Époux l'appelait, et elle ne pensa plus qu'à se préparer à ?a venue.
Elle le sut bien mieux encore un peu après. Car, étant au lit, recueillie et priant, elle eut un nouveau ravissement , une de ces douces et fortes extases qui enlèvent l'âme à elle-même, en laissant le corps immobile et évanoui. On la crut morte. On s'empressa autour d'elle. Augustin, Adéodat, Navigius accoururent. On s'agitait et on cherchait des remèdes pour la rappeler à la vie, lorsqu'elle ouvrit doucement les
yeux, ce Où élais-je? »• dit- elle étonnée; et pour révéler en un mot de quelles hautes régions elle descendait, et ce qu'elle y avait appris : « Vous enterrerez ici votre mère ! » dit-elle *.
A ce mot, prononcé d'un ton qui ne laissait place à aucun doute , Augustin sentit les larmes monter à flots de son cœur; mais il eut la force de les retenir. Navigius, plus faible, éclata : « Mourir, et ici encore!... Ah! si c'était du moins dans la patrie! t> Monique l'entendit, et lui envoya des yeux un doux reproche. Puis, s'adressant à Augustin comme au plus fort : « Tu entends ce qu'il dit. » Et, les regardant tous les deux , afin de ne laisser aucun doute sur ses dernières volontés : « Vous enterrerez mon corps où vous voudrez. Ne vous en mettez pas en peine. Peu m'importe. Ce que je vous demande seulement, c'est devons souvenir de moi à Tautel du Seigneur, et en quelque lieu que vous soyez*. »
A partir de ce moment, Monique se tut, uniquement occupée de recueillir son âme pour la préparer à la venue de l'Époux. Elle la revit lentement, soi-
1 Gum segrotaret^ quodam die defectum animae passa est, et paululum subtracta a praesentibus. Nos concurrimus , sed cito redditaest sensui, etaspexit astantes, me et fratrem meum, et ait nobis quasi quserenti similis : a Ubi eram ? 9 Deinde nos intuens mœrore attonitos : « Ponetis hic, inquit, matrem vestram. » (Confess., lib. IX, cap. xi.)
2 Ponite, inquit, hoc corpus ubicumque; nihil vos ejus cura cbnturbet: tantum illudvos rego, ut ad Domini altare memineritis mei, ubi fueritis. [Confess , lib. IX , cap. xi.)
gneusement, a6n d'en enlever ces imperceptibles grains de poussière qui s'attachent même aux fleurs les plus brillantes; et elle réunit toutes les ardeurs de son âme pour que la foi » l'amour, l'espérance , rhumilité , le détachement, eussent dans son cœur, avant Tarrivée de Celui qu'elle attendait, leur suprême et plus bel épanouissement.
Elle souffrait de cruelles douleurs; mais la douleur n'est pas un obstacle à la transfiguration des âmes. Au contraire, elle en est le plus actif ouvrier. Il n'y a que lamour qui soit pins fort que la douleur et que la mort; et aus^i, quand tous les trois travaillent ensemble à purifier et à orner une âme, elle arrive en peu d'heures à une incomparable beauté.
Augustin assistait silencieux à cette transformation de sa mère. Un an auparavant, ce spectacle, qu'il n'eût pas compris, l'aurait accablé; mais depuis un an sur le fils s'était greffé le chrétien, et dans le chrétien, il y avait déjà quelque chose du prêtre qui allait naître. Rempli ainsi de toutes les tendresses et de toutes les forces, il ne quittait pas un instant sa mère; et tour à tour ravi et brisé, il suivait des yeux , il aidait même de sa prière , du vif élan de son cœur, ce merveilleux et dur travail qui allait dégager sainte Monique de son enveloppe terrestre.
Celle-ci, plus forte encore, l'encourageait du regard. Souffrant beaucoup, mais sentant qu'elle arrivait enfin , qu'il ne fallait plus qu'un effort, elle le
remerciait de Fappui qu'il lui prêtait. Elle l'appelait son bon fils. Et comme elle voyait passer sur le Tront d'Augnstio le regret d'avoir été pour elle, pendant de si longues années, la cause de tant de larmes, elle le pressait sur son cœur, et l'assurait qu'elle n'avait jamais entendu sortir de sa bouche la moindre parole qui pût lui déplaire ^
Neuf jours s'écoulèrent ainsi, au bout desquels sonna enfin Fheure de la délivrance.
Dieu voulut qu'un grand sacrifice s'ajoutât à toutes les douleurs du dernier moment. Monique désirait recevoir la sainte Eucharistie, viatique du long voyage qu'elle entreprenait. Mais les souffrances de Testomac étaient telles, qu'on dut lui re ruser cette consolation. A défaut du corps et du sang de Notre -Seigneur on lui mit une croix à la main, et jusqu'à son dernier soupir elle y tint les yeux fortement attachés. Elle priait en silence, pleine de foi, détachée de tout, heureuse, sentant qu'elle allait la première en un lieu où Augustin viendrait la rejoindre, et laissant sur son visage, comme le soleil qui se couche dans la douce splendeur d'un soir d'été, un reflet de lumière, de joie et de paix.
On dit qu'au dernier moment, comme elle demandait avec de plus vives instances ce Sauveur qu'on croyait toujours devoir lui refuser, on vit
1 In ea ipsa œgritudine, obsequiis meis inter blandiens, appellabatmepium, et commemorabat grandi dilectionis affectu, nanquam se audisse ex ore meo jaculatum in se durum aut contumeliosum. [Confess,, lib. IX, cap. ix.)
entrer dans sa chambre un petit enfant, semblable à celui qu'Augustin avait rencontré, quelques jours auparavant, sur les bords de la mer, à Cività-Vecchia. Il s'approcha du lit de la Sainte, la baisa sur la poitrine, et aussitôt, comme s'il Teût appelée , elle inclina la tête, et rendit le dernier soupir*. Augustin, Adéodat, Navigius, Alype, Évode, étaient à genoux auprès de son lit « au moment où cette sainte âme vit tomber ses chaînes corporelles ». C'était le neuvième jour de sa maladie, la cinquante-sixième année de son âge, la trente- troisième d'Augustin, un peu avant le 13 novembre 307 ; mais on ne sait paslejour^
Aussitôt que Monique eut expiré, Adéodat poussa un cri, et se jeta sur le corps de sa grand'mère en la baignant de ses pleurs. On le fît taire ; car cette mort ressemblait tellement à un triomphe, qu'on ne voulait pas l'attrister par une seule larme. L'enfant apaisé, on se remit à genoux, et l'on essaya de prier en silence. Mais bientôt Augustin n'y put tenir. Sentant s'amonceler dans son âme les flots d'une douleur immense, arrêtant à force d'énergie des
1 Cum apud Ostia Tiberina infirmaretur, et sacramentum a nobis fideliter peteret , nec dolore stomachi vexata valeret retinere, visibiliter infantulus nocte média ad lectum Dei famula venit, eamquein pectore amplectens, anima iUa sancta ad cœlum volavit. ( BolL, die 4 maii.)
2 Ergo die nono aegritudinis suae, quinquagesimo et sexto anno setatis suae, trigesimo et tertio aetatis meaB anima iUa religiosa et piacorpore saluta est. {Confess.y lib. IX, cap. xi.)
ruisseaux de larmes prêts à déborder, il se lève, s'approche du lit, regarde longuement une dernière fois le visage de sa mère, et après avoir fermé, d'un doigt reconnaissant, ces yeux qui avaient tant pleuré sur lui, il s'enfuit à la hâte ; car il ne voulait pas, lui non plus^ attrister par les gémissements du fils une scène où son cœur de chrétien lui disait que lout devait respirer Tallégresse*.
Cependant, la nouvelle de la mort de sainte Monique s'étant répandue, on vit accourir un grand nombre de chrétiens et de femmes pieuses. Il y avait bien peu de jours que la sainte habitait Ostie ; mais, soit que la réputation d'Aifgustin et le bruit de sa conversion et de son baptême l'eussent précédé dans la ville ; soit plutôt que les merveilles qui avaient honoré les derniers jours de sainte Monique eussent transpiré parmi le peuple; soit peut-être aussi, comme il y en a des exemples dans la vie des saints , que Dieu eût révélé à quelques âmes le mystère de piété qui venait de s'accomplir, la petite chambre où était morte sainte Monique se remplit de chrétiens qui louaient Dieu d'une si sainte mort.
Pendant ce temps, Navigius, Évode, Alype, Adéodat, récitaient à haute voix les psaumes de David. Augustin était assis au milieu d'eux, livré à une double agonie. D'une part, il sentait se déchirer en lui celte double vie, composée de celle de sa mère et de la sienîie, qui auparavant n'en faisaient qu'une,
t Confess., lib. IX , cap. xn.
et il était percé jusqu'au fond du ccBur par une douleur effroyable, qui faisait affluer à ses yeux des ruisseaux de larmes ; mais de l'autre , ravi des merveilles qui avaient houoré le trépas de sa mère, persuadé que sa mort avait été son triomphe, et croyant que dès lors il ne devait pas la pleurer, il luttait avec énergie contre ce flot de larmes, et il ordonnait à ses yeux de rester secs, oc Je sentais, dît-il, affluer dans mon cœur une douleur immense, prête à déborder en torrents de pleurs; mais mes yeux, sur l'impérieux commandement de mon âme, ravalaient leur courant jusqu'à demeurer secs, et cette lutte me déchirait ^ »
Moins il pleurait, en effet, plus la douleur Tétouffait. Ses larmes, ne pouvant s'ouvrir un passage, inondaient son cœur, et lui infligeaient un martyre insoutenable. <k Je barrais le passage au cours de ma douleur, ajoute-t-il, et elle me cédait un peu;naais bientôt elle revenait emportée par sa propre violence, sans toutefois en arriver à l'éruption des larmes, ni même à raltération du visage. Seul, je savais ce que je refoulais ainsi dans mon cœur. J'étais livré à toutes les agonies^))
1 Quoniam itaque deserebar tam magno ejus solatio, sauciabatur anima mea , et quasi dilaniabatur vita , quse una facta erat ex mea et iUius. {Confess,, lib. IX, cap. xii.
'^ Increpabam moMitiem affectusmei, et-constringebam fluxum mœroris, cedebatque mihi paululum ; rursusque impetu suo ferebatur,nonusque ad eruptionem lacrymarum , necusque ad vultus mutationem, sed ego sciebam quid corde premerem. {Confess,, lib. IX, cap. xii.)
Il passa ainsi le jour et le lendemain de la mort de sainte Monique, veillant sa mère, priant à ses côtés, récitant, dans une salle voisine, des psaumes avec ses amis, les entretenant même, suivant enfin le cortège funèbre, pâle, silencieux, abattu, dévorant ses larmes, c Je suivis le corps, que Ton porta à Téglise, et j'en revins, dit-il, sans avoir versé une larme. Je ne pleurais pas même à. ces prières que nous versâmes au moment où l'on vous offrit pour elle le sacrifice de notre Rédemption, alors que le cadavre était déjà placé sur le bord de la fosse, où on allait le descendre; non, pas une larme, même à ces prières. Mais la tristesse m'accablait, et mon cœur brisé vous conjurait, mon Dieu , comme il pouvait, de vouloir bien le guérir*. »
Le soir de Tenterrement, il essaya de quelques* uns des remèdes qu'indiquaient les anciens; car, novice dans la foi, il était de plus embarrassé par ses vieilles idées stoïciennes. 11 demanda au bain, à la promenade, au sommeil, un adoucissement à sa peine. A tout prix, il ne voulait pas pleurer.
Mais il n'y put tenir. Le lendemain malin, quand il se réveilla, et qu'il ne trouva plus sa mère; pen-
1 Gum ecce corpus elatum est, redimus sine lacrymis. Nam neque in eis precibus quas tibi fudimus cum ofFerretur pro ea sacrificium pretii nostri , jam juxta sepulcrum posito cadavere , priusqnam deponeretur, sicut illic fieri solet , née in eis precibus eg^ fleTi ; sed toto die graviter in occulto mœstus eram, et, mente turbata, rogabam te, ut poteram, quo sanares dolorem meuni. {Canfess., iib. IX, cap. xii. )
sant à sa bonté, à sa douceur, à la profonde et inaltérable tendresse dont elle Tavait entouré, à ces services d'esclave qu'elle lui avait rendus pendant plus de trente ans, il sentit son cœur se fondre, ce Je lâchai, dit-il, les pleurs que je retenais. Ils coulèrent tant qu'ils voulurent; et, assis sur mon lit, plein de larmes, je goûtai le bonheur de pleurer sans témoins celle qui pendant tant d'années avait tant pleuré sur moi ^ »
Depuis lors, et jusqu'à la fin de sa vie, Augustin porta ce grand deuil. 11 n'oublia jamais sa mère. Chaque jour il priait pour elle. Tous les matins, il la nommait au saint autel, selon la recommandation qu'elle lui en avait faite sur son lit de mort. A chaque instant, il revoyait sa douce image se pencher in visiblement sur lui, et l'exciter à la vertu, au courage, au devoir, au dévouement à Dieu. Souvent il en parlait à ses amis ; quelquefois il en entretenait son peuple. Un jour, par exemple, Augustin était alors très âgé , il y avait plus de trente ans que sainte Monique n'était plus, le saint parlait des morts, du respect qu'on doit à leur mémoire, des prières qu'il faut dire pour eux, des superstitions qu'il faut éviter, comme de croire, par exemple, qu'ils peuvent revenir sur la terre et nous apparaître. Tout à coup un doux souvenir de sa mère
1 Et dimisi lacrymas quas continebam, uteffluerent q[uantum vellent, substernens eas cordi meo... Et libuit flere in conspectu tuo de iUa etpro illa, de me et pro me... (Conf., lib. IX, cap. XII.)
le saisit: ce Oh! non, dit-il, les morts ne reviennent pas; car, si ce pouvoir leur était donné, il n'y a pas de nuit où je ne verrais m'apparaître ma pieuse mère, elle qui pendant sa vie ne pouvait pas vivre séparée de moi ; qui m'a suivi par terre et par mer, jusque dans les contrées lointaines, afin de ne pas me quitter. Car à Dieu ne plaise, ajoutaitil , qu'en entrant dans une vie plus heureuse , elle soit devenue moins aimante, et qu'elle ne vint pas me consoler lorsque je soufifre, elle qui m'a aimé plus que je ne saurais dire* ! »
Mais ce qui, mieux encore que cet admirable élan, prouve le tendre et profond souvenir qu'Augustin avait voué à sa mère, ce sont les Confessions. C'est là, dans ce livre immortel, qu'Augustin écrivit un jour pour faire taire l'admiration dont on l'entourait, et qui devait avoir pour résultat de l'agrandir encore, c'est là, dis-je, qu'on voit l'amour qu'il avait voué à sa mère ; et bien que, voulant s'humilier lui-même, il ait dû laisser sa mère dans l'ombre, de peur que l'auréole de sainte Monique n'illuminât son propre front, c'est là, malgré ses réticences, ses demi-mois, qu'on voit briller, comme à travers un voile transparent, la douceur, la piété, la modestie virginale, la chasteté toute d'or, l'héroïsme maternel, les ardeurs toutes divines de cette femme incomparable. C'est là enfin qu'on voit^ce que c'est qu'une ïnère chrétienne,
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ce qu'elle peut pour ses enfants /et, quand elle les a sauvés, guéris, ressuscites par ses prières , ce qu'elle allume dans leurs cœurs de pieux souvenirs, de tendre et indestructible reconnaissance.
Donnons-rcn une dernière preuve et imettons fin au récit de cette mort admirable, comme Augustin y a mis fin lui-même, en citant une page des Confessions, qui est d'une beauté antique, et où retentit, dans un des plus profonds accents de cœur qui aient jamais été entendus , une douleur filiale que le temps a calmée sans l'affaiblir, et un amour que la séparation a fortifié en l'épurant*
«Aujourd'hui, écrit saint AugusUn, c'est-à-dire treize ans après la mort de sa mère, le cœur guéri de cette plaie où l'on a pu croire que la chair et le sang avaient trop de part, je répands, Seigneur, en votre présence, pour pamère, votre servante, de bien ai^tres pleurs ; pleurs que m'arrache la pensée des périls die toute âme qui meurt dans l'état misérable dea enfants d'Adam. Il est vrai, mon Dieu, que ma mère a été régénérée dans le Christ, et qu'avant de mourir elle a vécUi (^ telle sorte, qu'elle a glorifié votre nom par sa foi et la pureté de ses mœurs. Cependant je n'oserais dire, que depuis son baptême il ne soit sorti de sa bouche aucune parole contraire à votre loi. Voijà pourquoi, ô Dieu de mon çœuf , ô ma gloire, ô ma vie, oubliant ses bonnes œuvres dont je vq4is bénis et vous rends grâces, je vous prie à cette heure pour les péchés de ma mère. Exaucez-moi, au noip de
ce Médecin des âmes qui a été attaché à une croix, et qui, maintenant assis à votre droite, intercède pour nous. Je sais qu'elle a fait miséricorde, et que de toute son âme elle a remis à ses débiteurs leur dette. Remettez-lui donc la sienne, et s'il en est qu'elle ait contractées, durant tant d'années qu'elle a Técu depuis son baptême, remettez-les-lui, Seigneur, remettez-les-luî, et n'entrez pas avec elle en jugements
a Mais déjà n'avez-vous pas fait ce que je vous demande? Je le croîs, mon Dieu; mais encore, agréez, Seigneur, cette offrande de mon désir... que nul n'arrache ma mère à votre protection. Que ni par force , ni par ruse , le lion-dragon ne se dresse entre elle et vous. Elle ne dira point qu'elle ne doit rien , de peur d'être convaincue par l'astace de Tac-
1 Ego autem , jam sanato corde ab iUo vulnere in quo poterat redargui carnalis affectus, fundo tibi^ Deus noster, pro iUa famula tua longe aliud lacrymarum genus , quo manat de concusso spiritu consideratione periculorum omnis animae qaœ in Adam moritur. Quanquain illa in Ghristo viviûcata, etiam nondum a carne resoluta, sic vixerit ut laudetur nomen tuum in fide moribusque ejcB, non tamen audea dicere, et quo eam per baptismum regenerasti, nullum Terbum exiisse ab ore ^us confrâ prseceptum tuum. Ego itaque, lauô meaet vita mea, D'eus cordis mei, repositis pauMsper bonis ejns actibu^ , pro quibus tibi gaudens gratias ago, nunc pro peccatis matris mese deprecor te; exaudi me per Medieinam Tulnerum Hostrorum quœ pependK in ligne , et sedens ad dezteram tuam te interpellât pro nobis. Sdo misericorditer operatam, et encorde dimisisse diebita debitoribus suis ; dimitte illi et'tfu débita sua, siqaa étiam contrazit per tôt annos post aquam salutis. Dimitte, Domine, dimitte, obsedro ne intres cumea in judicium. (Con/ie««.,lib. IX, cap. xiii.)
cusateur. Mais elle répondra que sa dette lui a été remise par Celui à qui personne ne peut rendre ce qu'il a payé pour nous sans le devoir *.
<r Qu'elle repose donc en paix avec son mari , avant le^^uel et après lequel elle n'en eut point d'antre , qu'elle servit avec douceur, afin de devenir digne de vous le gagner. Inspirez , mon Dieu , à vos serviteurs, mes frères, et à vos enfants qui sont mes maîtres, et que je veux servir de mon cœur, de ma voix et de ma plume, inspirez, dis-je, à tous ceux qui liront ces pages, de se souvenir, à l'autel, de Monique, votre servante, et de Patrice, son mari, par lesquels, sans que je sache comment, vous m'avez fait naître en ce monde. Qu'ils se souviennent, avec une aflfectueuse charité , jde ceux qui m'ont engendré à cette lumière défaillante. Et que ma mère reçoive ainsi, par les prières de plusieurs, plus abondamment ^ue par mes seules prières, le dernier témoignage d'affection qu'elle m'a demandé sur son lit de mort*. ».
1 Et credo jam feceris quod te rogo , sed voluntaria oris mei approba, Domine. Nemo a protectione tua disrumpat eam. Non se interponat nec vi nec insidiis leo et draco ; neque enim respondebit illa nihil se debere , ne eonvincatur et obtineatur ab accusatore callido, sed respondebit dimissa débita sua ab eo cui nemo reddet quod pronobis non debens reddidit. {Confess., lib. IX, cap. xm.)
2 Sit ergo in pace cum viro , ante quem nuUi et post quem nuUi nupta est ; cui servi^it fructum tibi afiferens cum tolerantia, ut eum quoque lucraretur tibi. Et inspira. Domine meus, Deus meus, inspira servis tuis fratribus meis, filiis tuis dominismeis,
quibas Toce et corde et litteris servio , ut quotquot haec legerent metniQerint ad altare tuum Monicse famulae tuœ , cum Patricio
quondam ejus conjuge , per quorum camem introduxisti me in
hanc YÎtam , quemadmodum nescio. Meminerint cum affectu pio J
parentum roeorum in hac luce transitoria... Ut quod a me illa f
poposcit eitremum uberius ei prœstetur in multorum orationi-
bus, per confessiones , quam per orationes meas. (Confess.,
lib, IX,cap, xni.)