‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 22 sur 58 · LE FILS DE TANT DE LARMES · texte numérisé non relu

LE FILS DE TANT DE LARMES

Sainte Monique avait été comblée de joie à sa dernière heure , en voyant Tétat de piété et de ferveur dans lequel elle laissait Augustin. Qu'aurait-c'e donc été, si cette mère vénérable eût pu contempler la suite de ce bel ouvrage, et assister à ce déploiement extraordinaire de sainteté et de génie dont la vie d'Augustin à Cassiacum n'avait été qu'une pâle aurore? Dieu ne le voulut pas. C'eût été trop de bonheur pour cette terre. Elle ne devait en jouir que dans l'éternité. Pour nous , qui cherchons à travers les obscurités de l'histoire à comprendre ce que fut cette sainte femme , il nous sera permis de nous arrêter un instant devant ce merveilleux spectacle; et s'il est vrai qu'elle n'eut pas seulement pour mission de convertir son fils, mais de préparer et de donner à l'Église le plus grand de ses docteurs, ce sera con-

tinuer à étudier la mère que de contempleri dans tout l'épanouissemeDt de son génie et de sa sainteté, le fils qu'elle laisse après elle sur la terre. Cette peinture de Tesprit et du cœur d'Augustin , si nous parvenions à la faire, pourrait être a comme un fond d'or. 9, sur lequel le visage vénérable de sainte Monique achèverait de se dessiner dans toute sa beauté.

La première pensée d'Augustin, aussitôt qu'il eut enseveli sa mère, fut de rentrer à RooGie. Il ne $e sentait pa« le courage de s'arracher à sa tombe chérie , et il voulut, en restant en Italie, se ménager la faci« lité de venir y prier souvent et y chercher ces lumières et ces saintes inspirations qu'une mère, même morte, ne refuse jamais à son fils. Il y demeura une année entière, continuant le genre de vie qu'il avait commencé à Cassiacum : la matinée employée à la prière, à la méditation de TÉoriture sainte , qu'il ne devait plus abandonner, et à la composition de plusieurs ouvrages dont nous parlerons bientôt. Le soir il allait visiter les églises et les lieux siaints, qui sont si nombreux à Rome ; les catacombes , oii il baisait avec larmes les reliques des martyrs; les monastères surtout, d'où il ne sortait pas, et où il s'initiait peu à peu à cette vie religieuse qui avait été la première aspiration de son cœur après sa conversion, et qtf'il se proposait d'instituer en Afrique. Quand on ouvre leà trop rares lettre^ qu'il écrivit à cette époque , on voit dans quelle ardeur toute sainte était de plus en plus son âme. Il ne respirait que silence, paruvreté.

humilité; il soupirait après la solitude, dans laquelle selon son expression , on peut mieux qu'ailleurs se sanctifier et se déifier; il appelait la mort, ce comme la compagne de Tamour, disait- il, celle qui ouvre la porte et permet d'arriver à celui qu'on aime. » Les visites qu'il rendait à la tombe de sa mère n'étaient pas étrangères, on le pense bien, à ce progrès. Elles achevaient de le détacher de la terre et d'emporter son cœur dans le ciel.

L'année de ce deuil filial élant révolue, Augustin partit pour l'Afrique , accompagné d'Adéodat, d'Alype, d'Évode et de quelques autres; et après avoir vendu et distribué aux pauvres le peu de biens que lui avait laissés son père; après avoir pris et fait prendre à ceux qui l'accompagnaient une tunique noire , retenue autour des reins par une ceinture de cuir, et s'être rasé la tète, en forme de couronne , selon l'usage des moines d'Egypte, il inaugura avec ses amis, aux portes de Thagaste, cette vie de prière, de pauyreté et d'obéissance qu'il rêvait depuis si longtemps. « 11 y demeura près de trois ans, dit son historien, désormais étranger aux soucis du siècle, vivant avec ses compagnons pour Dieu seul, dans le jeûne, l'oraison, les bonnes œuvres; méditant jour et nuit les mystères de la foi chrétienne, et communiquant déjà aux présents et aux absents , dans ses conversations et dans ses lettres, -les lumières extraordinaires que Dieu lui donnait dans la contemplation *. » Du reste, il écrivait peu encore, ne sortait

1 Possidius, cap. III.

presque jamais , et évitait avec un soin extrême de paraître en public, surtout dans les villes qui manquaient de prêtres ou d'évêques. Car, comme son nom commençait à se répandre, il craignait ce qui était arrivé à saint Ambroise et à plusieurs autres, dont le peuple s'était saisi, et qu'il avait fait ordonner prêtres ou évoques malgré eux.

Mais l'heure était venue où Dieu avait résolu d'élever cette lumière sur le chandelier, et toutes ces humbles précautions furent inutiles. Un jour qu'il s'était rendu à Hippone, emporté par le désir de conquérir à la vie religieuse une grande âme qui en semblait digne , comme il assistait au saint sacrifice de la messe, profondément recueilli et du reste sans défiance, car il y avait un évêque à Hippone, ce dernier, qui était un vénérable vieillard, monta en chaire, et commença par hasard à se plaindre de la lourdeur de sa charge et du besoin qu'il avait de quelque jeune prêtre qui pût l'aider à la porter. A ce mot, tous les yeux se tournent vers Augustin ; on se saisit de lui , et on l'amène de force aux pieds de Tévêque, tout le peuple demandant avec de grands cris et une ardeur extrême qu'il fût ordonné prêtre. Le saint jeune homme, qui ne s'atteiMlait pas à une scène pareille , se mit à fondre en larmes et à sangloter, ce Quelques-uns qui ne le connaissaient pas, dit son historien, crovaient le consoler en lui disant tout bas à l'oreille que le rang de simple prêtre , quoique inférieur à son mérite, l'approchait néanmoins de l'épiscopat. Mais c'était, ajoute Possidius,

Une pensée plus haute qui faisait gémir Ihomme de Dieu K » Il se rappelait sa vie passée, et il pleurait en pensant au compte que Dieu lui demanderait un jour d'une si haute dignité et de tant d'âmes qui allaient lui être confiées.

Aussi, à peine'ordonné prêtre, au lieu d'abandonner la vie qu'il menait à Thagaste, il résolut de la rendre plus pauvre encore et plus humble. Avec la permission de l'évêque, il artieiia âui portes d'Hippone les premiers compagnons dé solitude qti'il avait avec lui, auxquels s'en adjoignirétt d'alittes, et il fonda , dans un lieu plein de paix et de silence, un monastère qui devint promptement une école de sainteté, et d'où sortirent tous les grands évoques de l'Afrique à cette époque: saint Alype, évêque de Thagaste ; saint Évode, évêqtle d'Uzale; saint Sévère, évêque de Milève; saint Possidius, évêque de Calame, celui qui nous a laissé une Vie trop courte mais si précieuse d'Augustin ; saint Profuturus, évêque de Cyrthe, et plus de dix autres éminents en sainteté, qui, fondant à leur tour des monastères et « jaloux , dit Possidins, de l'édification dn Verbe de Dieu, établirent partout la paix et l'unité de l'ÉgKse ^. C'est au milieu d'eux qu'Augustin, semblable à un astre, commença à répandre la lumière qu'il avait amassée pendafït les cinq années sii fécondes écoulées depuis sa Conversion, prêchant chaque dimanche daùs l'église d'Hippone, appelant les hérétiques à des côn-

1 PôSSidius, cap. ly.

férences publiques, multipliant les lettres, improvisant les ou vrages, a toujours prêt, continue Possidius, soit en public, soit en particulier, à la maison ou dans Téglise, à enseigner la parole du salut. Ses ouvrages , ses sermons , ajoute - 1 - il , jetaient les chrétiens dans des transports ineffables d'admiration et de joie. Et ses livres, qui, par une admirable grâce de Dieu, se succédaient et se répandaient avec rapidité, étaient reçus à Tenvi par les hérétiques et les catholiques, qui rivalisaient d'ardeur pour les lire, et se disputaient la plume des notaires pour recueillir ses moindres paroles. Ainsi TÉglise d'Afrique, humiliée depuis si longtemps, relevait la tète, et l'Église d'outre -mer elle-même tressaillait de fierté ^ »

Et ce qu'il y avjiit de plus beau que ce déploiement inattendu de génie et de sainteté dans un si jeune homme, baptisé depuis cinq ans, prêtre depuis quelques jours, c'était la conduite de son vieil évêque, a triomphant plus que personne, bénissant Dieu avec larmes de lui avoir envoyé un tel secours , » résistant aux envieux qui arguaient de je ne sais quelle loi pour fermer la bouche à Augostin, souriant humbl^nent à ceux qui voulaient lui in^^ spirer à lui-même de la jalousie; et, pour que d'autres Églises ne vinssent pas lui enlever ce puissant auxiliaire, le faisant cacher dans un lieu retiré , en atten* dant qu'il eût obtenu du primat d'Afrique la per-

1 Possiditts, cap. vu.

mission de se Tadjoindre comme coadjuteur. Les dispenses accordées, on vit un beau combat : le vieil évèque montant en chaire, et annonçant, au milieu des cris enthousiastes du peuple, son intention d'ordonner Augustin évèque ; et Augustin rerusant avec larmes, alléguant les lois de TÉglise, les coutumes de l'Afrique , son indignité ; ordonné néanmoins et presque de force ; le regrettant toute sa vie , ayant écrit sous mille formes qu'il n'était pas digne d'un tel honneur, et ne s*en servant du reste que pour enseigner et défendre la foi avec plus de zèle, de ferveur et d'autorité.

Ainsi fut allumée et placée sur le chandelier cette lumière que Dieu allait faire si belle. Ainsi , après quinze années de désordres et d'erreurs, permises par Dieu pour qu'Augustin connût mieux l'impuissance de l'esprit de l'homme et la faiblesse plus grande encore de son cœur; après cinq années, passées, la première à Cassiacum, la seconde à Rome, les trois autres à Thagasle, toutes dans un silence presque perpétuel, une oraison ininterrompue, une étude approfondie de tous les mystères de la foi , Augustin prenait place au poste que la Providence lui avait préparé , et d'où il allait illuminer l'Église et le monde.

Dieu lui avait donné , pour cette grande œuvre , avec une raison sublime et une imagination puissante, l'esprit le plus vif, le plus étendu et le plus pénétrant, un esprit métaphysique du premier ordre, qui allait de suite et d'un seul bond à la ratine même

des choses et aux premiers principes en tout. Il y avait joiot un cœur d'une rare tendresse et du no singulière ardeur d'amour, a6n qu'il n'eût pas seulement les perceptions claires que donne le génie , mais les intuitions profondes qui viennent de Ta me et des entrailles. La sainteté, grâce à son admirable mère, acheva ce chef-d'œuvre. Et comme les circonstances sont nécessaires pour éveiller le génie luimême, Dieu le fit naitre au milieu de toutes les Itérésies, à l'heure où ariens, manichéens, donatistes, pélagiens pullulaient dans le champ de l'Eglise, afin que, s' attaquant à toutes les erreurs , il fût ameué a expliquer tous les dogmes , à scruter tous les mystères, à défendre tous les principes de la morale, et à élever, à la veille des invasions barbares et à F heure où les ténèbres allaient couvrir le monde, un monument religieux si beau, si vaste, si lumineux, si puissant, qu'il défiât tous les siècles, et qu'il subsistât à travers toutes les ruines.

Ce monument, Augustin ne l'a pas bâti d'un seul jet; il n'en eut pas même Tidée. L'heure où il serait possible à un seul homme, comme saint Thomas , par exemple, d'essayer l'exposition totale du grcind plan de Dieu, était encore loin. Venu plus tôt, Augustin a agi autrement. Il a pris et repris, mille tbi^ et sous mille formes, toutes les parties de cet immense édifice; il en a éparpillé tout autour de lui les matériaux magnifiques. Mais, en mettant de l'ordre dans les sujets divers, traités par lui selon les circoî> stances, on peut reconstruire le temple. Il est à \mi

près complet, et le plus sublime peut<^ètre qui ait été construit de main d'homme en 4'ho^Deur dé la Divinité. Essayons» pour en donner quelque idée à nos lecteurs, d'organiser la galerie de ces chefsd'œuvre.

Au frontispice , il conviendrait , ce semble , de placer tous les ouvrages composés à Cassiacum : le traité de la Vie heureuse^ les deux livres de V Ordre ou de la Providence, ainsi que les trois livres contre les Académiciens; en y joignant les Soliloques, dont nous n'avons pas parlé, le livre du Maître, conversation d'Augustin avec son fils Âdéodat; les livres sur la Musique , particulièrement le dernier , où il y a une tbéorie de Dieu et de la création singulièrement originale et profonde ; le livra de F Ame et de son origine, le traité de immortalité de l'âme, et enfin un autre petit traité intitulé : De la Grandeur de l'âme, qu'il composa en se promenant avec Évode, Dans toute cette première série d'ouvrages,, écrits ou projetés à Cassiacum pendant la période poétique de sa première jeunesse et de sa conversion, saint Augustin aborde et examine sous mille faces, et résout ces trois belles questions : Dieu, l'âme, et le lien qui les unit.

Qu'est ce que Dieu? qu'est-ce que Ta me? quels sont leurs rapports, leurs difiérences, leurs harmonies? Voilà le portique.

Tout chargé encore des dépouilles de l'antiquâté profane , du « divin Platon » , comme il l'appelde toujours, du « vénérable et presque divin Pytha-

gqye 3j , du « maîUa Aristote » , ce sont ses expressioïia, il en, pare ce portiquQ ; loaia il Téclaire d'une lun^i^rç que ^ul d'entre eux ne soupçonna. Avec quelle puissance il scrute les profondeurs de Dieu , son existence, sa nature, sa \ie intime, ses attributs! tour à tour poëte et métaphysicien; métaphysicien u^ peu subtil quelquefois, mais original, profond, pilissant , et toujours éloquent. Et , à côté de cette investigation pénétrante de Dieu, quelle étude de rânae! « Rien ne vaut une 4m^, s'é(arie-t-il> »i la tcirre, ni la mer, ^i les astroç^*, » Mais d'oà vient- Qlle^ cette âme? quelle es| sa isiatiUrQ? comtii^at se composant et s^ décQmpoiseqt ^es fa^çiAltés? pourquoi est-elle uaietàun coçps ? Qu'arrive-t-il quand le corps se disji^out? que devient -ellç aprèii la mort * ? etc. » Sur tQutes ce^ que^^tioqs,, disait Fénelon, etSiy^ celles qui regardent Dieu, si un homme éclairé i^amassait dans les. livres de sawt Augustin les vérité^ sujt)limes que ce gf and homme y a répandues comme par hasard, cet extrait, fait avec choix,, serait trèsj- supérieur ^ux Méditations de Descartes,, quoique c^ Médilations soient le plus grand effort de l'esprit de ce philosophe ^ »

Mais où le génie d'Augustin éclate^ c'est qwaAd il aborde la, belle question des rapports de Dieu et de l'âme. Le cœur d'Augustin s'en mêle , et quand l'os-

1 De Quantitate animœ, cap. xxxiv.

2 De Duabas animahua, cap. iv.

3 Lettres sur divers sujets de métaphysique et de religion, lettre iv«.

prit et le cœur d'Augustin réunissent leurs lumières, il n'y a rien de comparable à un tel foyer. Personne n'a mieux dit guel abîme sépare Dieu de Tâme et rame de Dieu ; mais personne n'a mieux montré comment Tabîme se comble. « L'âme est faite pour Dieu. L'âme est un œil ouvert qui regarde Dieu. L'âme est un amour qui aspire à l'infini. Dieu est la patrie de l'âme ^ » Il touche l'une après l'autre toutes les facultés de l'âme, pour montrer Dieu au bout de chacune d'elles. C'est comme une marée montante : toutes les facultés allant à Dieu par flots successifs et grandissants. Encore est-ce loin de lui suffire. Ce n'est pas l'âme seulement qui est faite pour Dieu. Un peu plus, Augustin dirait que Dieu aussi est fait pour l'âme. Avec quelle magnificence il le montre incliné vers l'homme par plénitude , comme un océan qui demande à verser ses eaux; et l'homme aspirant à Dieu par indigence, comme une terre qui demande à les recevoir ! et quelle précision , quelle délicatesse , quand il analyse tous les degrés de l'ascension de l'âme à Dieu ! « Car ce n'est pas^ dit -il, d'un plein vol, mais par degrés et successivement, que l'âme purifiée peut s'élever à Dieu. Que l'âme, dit-il éloquemment, considère la force et la puissance des nombres , et il lui paraîtra souve* rainement indigne et déplorable qu'elle sache construire harmonieusement des vers, tirer de la lyre des sons mélodieux , tandis ^ue sa propre vie suit une

1 s. August.^ Op.f tom. I, p. 401.

DE SAINTE MONIQUE <i65

route désordonnée, et, dominée par la passion, retentit du fracas discordant des vices... Qu'elle se compose, qu'elle s'ordonne, qu'elle se rende harmonieuse et belle, et alors elle montera d'elle-même et facilement jusqu'à la source de la beauté, de l'harmonie et de la lumière *.

« 11 faut donc, continue- 1- il, que nous montions les degrés de notre cœur, et que nous chantions le Cantique des degrés *. »

Augustin l'entonne alors, et indique successivement les sept degrés que Tâme doit franchir. Après les trois premiers , qui sont de moindre importance, il arrive au quatrième, « qui fait que Tâme se préfère non-seulement à son propre corps, mais à tous les corps ; qu'elle met les biens de l'âme dans un ordre supérieur à ceux de la terre ; qu'elle n'a pour ceux-ci que du mépris, quand elle les compare à sa propre beauté et à sa puissance ; et que plus elle se dégage du limon où elle est jetée,, plus elle s'épure, s'affranchit et se perfectionne. C'est alors, s'écrie saint Augustin , que par un essor sublime Tâme s'élance vers son Dieu , et c'est là le cinquième degré ; elle commence à le contempler, et elle aspire au bonheur de le voir. Le sixième consiste dans l'action. Ce n'est rien de contempler, il faut agit; ce n'est rien de voir la Vérité, il faut mériter de s'unir avec elle. Alors, et c'est là le septième et dernier degré, la

1 De Ordine, lib. II, cap. xix.

2 Confeas., lib. XIII, cap. ix.

contemplation , unie à la vertu , commence pour ne plus finir. C'est le calme, c'est la béatitude anticipée de Téternité. « Dois -je entreprendre de décrire cet heureux état? s'écrie-l-il. Non. Il s'est rencontré des âmes supérieures , incomparables , qui en ont révélé tout ce qu'elles ont cru nécessaire de nous apprendre d'après Texpérience qu'elles en ont faite. Mais ce que je puis affirmer sans crainte, c'est que nous aussi , nous y parviendrons par la grâce de Dieu. Alors nous verrons combien tout ce qui est sous le soleil est vanité et néant. Alors ces grands et merveilleux changements qui attendent notre nature corporelle^ nous les apercevrons d'une manière si distincte, que la résurrection même de la chair, dont la croyance est si difficile, nous apparaîtra plus certaine que le lever du soleil pour le lendemain du jour où nous l'avons vu disparaître à son coucher. Alors enfin nous concevrons pour ces hommes vains qui se rient des mystères de l'éternité la même idée que l'on se fait d'un enfant qui , en voyant un peintre dessiner sur une toile les premiers traits de son ébauche, ne pourrait pas s'imaginer qu'une figure va sortir de son pinceau. O charme tout -puissant attaché à la contemplation de la vérité ! dans les saintes ardeurs oii est l'âme d'atteindre à l'objet qu'elle contemple, la mort ellemême, qu'autrefois elle n'envisageait qu'avec effroi, devient douce et désirable comme le plus grand de tous les biens ^ »

1 De Quantitàie animœ, cap. xxx-xxxiii.

Mais si Dieu et rame sont harmoniques, si un lien les relie nécessairement {religio)^ ce lien, où est-il? cette religion, qui a du exister de tout temps, et de tout temps aussi se présenter aux regards des hommes de bonne volonté avec de tels caractères qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour la voir, où la trouver? C'est la question qui se présente immédiatement à l'esprit. Augustin y rêvait déjà en sortant de Cassiacum et en traversant les Apennins, et c'est pour la résoudre qu'il écrivît, en arrivante Rome, son Traité de la vraie religion. On y sent comme un dernier soufQe de cette philosophie platonicienne qu'il allait de plus en plus abandonner pour revêtir une forme plus théologiqoe. C'est le dernier chef-d'œuvre de sa première manière.

L'exorde est d'une beauté et d'une ampleur admirables, a Si Platon vivait encore et qu'il me permît de Tinterroger; ou bien si de son vivant quelqu'un de ses disciples lui eût demandé ce qu'il dirait d'un homme tel que Jésus- Christ, qui viendrait à bout d'accréditer une doctrine aussi relevée que celle de son Évangile et de la répandre par tout le mond^, au point que ceux mêmes qui seraient incapables de la comprendre ne laisseraient pas de la croire, et que ceux qui auraient assez de force d'esprit pour secouer le joug des erreurs et des préjugés vulgaires iraient jusqu'à la mettre en pratique : quelle serait, dis -je, sa réponse? Un tel homme assurément lui semblerait au-dessus de l'humanité. Car, dirait le sage Platon, il n'est pas donné à un homme d'opérer

UD aussi merveilleux cbangemeut dans le monde, à moins que Dieu lui-même, par un miracle de sa sagesse et de sa puissance, ne Tait tiré de la condition ordinaire des hommes pour se l'unir intimement; qu'il ne l'ait éclairé dès le berceau , non par des instructions telles que les hommes sont capables d'en donner, mais par une effusion intime des plus vives lumières de la vérité; et qu'enfin il ne Tait enrichi de tant de grâces, muni de tant de force, et porté à un si haut point d'excellence et de majesté , que, méprisant tout ce que la dépravation des hommes leur fait tant rechercher, s'exposant à tout ce qui leur fait le plus d'horreur, et opérant sous leurs yeux: les œuvres les plus capables d'exciter leur admiration, il les fît entrer dans cette foi salutaire, autant par l'attrait de l'amour que par le poids de l'autorité, ce Si donc toutes ces merveilles se sont déjà accomplies; si les écrits et les monuments qui en ont conservé la mémoire les ont rendues célèbres par toute la terre; si des hommes choisis et envoyés partout du seul endroit du monde où le Dieu véritable fût adoré et où il convenait qu'un tel homme prit naissance, ont allumé dans toutes les parties de la terre le feu de l'amour divin par la force de leurs paroles et par l'éclat de leurs miracles; si en quittant la terre, après avoir ainsi établi la doctrine du salut, ils ont laissé comme en héritage à toute leur postérité la lumière de ces divines connaissances ; et pour omettre toutes ces choses passées que quelquesuns pourraient ne pas croire, si on prêche aujour-

d'hui rÉvangile par toute la terre; si les peuples le reçoivent avec respect et amour; si, malgré l'efiTort des puissances qui ont répandu le sang de tant de martyrs, malgré les feux et les tortures, TÉglise va toujours croissant; si des milliers déjeunes gens de Tun et de Tautre sexe renoncent au mariage et professent une continence perpétuelle sans que personne en soit étonné ; si l'univers est devenu un vaste temple où Ton crie de toutes parts : Sursum corda : encore une fois, que dirait Platon? Et dans quelle admiration il s'écrierait : Ce que nous avons rêvé, le voilà ; ce que nous n'avons pas osé proposer aux peuples, ce que nous n'aurions jamais su leur inspirer, est cru, pratiqué, aimé sur toute la surface du monde ^ ! »

Après ce magnifique exorde , ayant montré d'un côté l'inanité de Platon, c'est-à-dire de la sagesse antique, pour amener l'homme à la vérité et à la vertu, et de l'autre la toute-puissance de Jésus-Christ, saint Augustin scrute successivement tous les fondements de la religion : l'histoire , par où elle remonte au berceau même du monde ; la prophétie , par où elle touche à son déclin ; le miracle, signe manifeste de la présence de Dieu ; la puissance transformatrice de la religion, car, si l'on n'approche pas d'un homme de génie ou d'un homme de vertu sans grandir sous son influence, comment la religion pourrait-elle rapprocher les hommes de Dieu sans les rendre meilleurs? et ici se trouve ce célèbre portrait d'un homme

i De Vera religione, cap. ni et iv.

de bien, devant lequel pâlit le portrait du juste de Platon; enfin la beauté incomparable de la vie de Jé8US*Christ, type idéal de Thomme régénéré, a Les hommes couraient avec une ardeur insatiable , dit saint Augustin , après les richesses de la terre : Jésus- Christ a voulu naître dans la pauvreté. Notre orgueil nous donnait de l'horreur pour les moindres outrages ; il a enduré les plus horribles. Nous nous révoltons contre l'injure : il a souflTert l'injustice jusqu'à la mort. La douleur nous est insupportable : il a été déchiré de verges, percé de clous et d'épines. Les hommes fuient la mort : il l'a embrassée volontairement. Rien n'était plus infâme que le supplice de la croix : c'est celui-là qu'il a choisi. Enfin, en se privant de tous les biens dont l'amour nous perd, et en s'exposant à tous les maux dont la peur nous éloigne de la vertu, il a mis les uns et les autres sous nos pieds. Ainsi il n'y a rien dans la viederHommeDieu qui ne nous soit une leçon , et nous y trouvons un traité de morale complet. »

Comment M. de Villemain a-t-il pu dire que « ce Traité, monument du cœur d'Augustin, était destiné à marquer une date dans le progrès religieux de son esprit, plutôt qu'à servir de preuve à la vérité qu'il avait embrassée * ? » Disons , au contraire, avec Arnauld % avec TiUemont % avec Bossuet *, avec tout

1 Les Pères du iv® siècle; saint Augustin.

2 Préface du Traité de la vraie religion, traduit par lui.

3 Mémoires, etc., tome XIII, p. 139.

4 A. Fioquet, Études, tome II, p. 517.

le XVII* siècle, qui Ta répété sur tous les tons, que <i ce livre donne sujet , autant ou plus que pas un autre, d^admirer la grandeur prodigieuse de Tesprit et les lumières extraordinaires de cet homme incomparable. Car qui n'admirera qu'étant entré depuis si peu dans la connaissance des mystères de la religion chrétienne, et n'ayant point encore d'autre qualité dans l'Église que celle de simple fidèle , il ait pu parler d'une manière si noble et si relevée de cette' religion divine, et se former une si excellente idée de son éminence et de sa grandeur, que ce n'est pas peu de suivre des yeux le vol de cet aigle, de pénétrer la solidité de ses raisonnements admirables, et de contempler les hautes vérités qu'il propose, sans être ébloui d'une si éclatante lumière ? j>

Le complément de ce beau livre, après la lecture duquel Romanien, à qui il était adressé, se convertit, est d'abord dans les quatre livres de la Doctrine chrétienne y où saint Augustin montre que toute la religion se réduit à Tamour, et où, dit Bossuet, a il nous a donné plus de principes pour entendre l'Écriture sainte, je l'oserai dire, que tous les autres docteurs ensemble; j> ensuite et surtout dans la magniBque lettre à Volusien, qui excita dans l'Église une sorte d'étonnement, suivi bientôt d'un véritable enthousiasme. Là , Augustin prenant son vol, non plus sur les ailes de Platon , mais sur celles des prophètes , s'élève jusqu'à cette lumière inaccessible où réside le Verbe. Ce Verbe, cette parole ineffable de Dieu, gardez-vous de la concevoir comme une parole qui

passe. L'éternité de ce Verbe, sa génération avant les temps, son apparition sur la terre, son incarnation dans la souffrance, ses œuvres de lumière , de sainteté et d'amour, l'impossibilité à aucun homme de soutenir aucune comparaison avec l'Horame-Dieu; le peuple hébreu créé pour l'attendre, pour l'annoncer, pour le désirer, pour entretenir sur la terre la pensée qu'il va venir; et quand il est venu, l'Église naissant de son sang et répandue partout pour le faire connaître et aimer, et pour refaire l'homme par cette connaissance et par cet amour : tout cela est traité avec un éclat, une profondeur, un entrain et un feu qui arrachaient des cris d'admiration à Bossuet. C'est de là qu'est venue , le grand évêque de Meaux ne le nie pas , et il suffit d'un coup d'œil pour le reconnaître, la seconde partie du Discours sur V histoire universelle : lumière née d'une lumière, génie éveillant un autre génie et le mettant en verve, moins par imitation que par émulation.

Mais cette religion qui est née au commencement du monde et qui ne peut plus finir, cette Église de Jésus Christ, qui est chargée de porter sa vérité, sa sainteté, son amour, jusqu'aux extrémités des temps et des lieux, à quels signes la reconnaître? C'était précisément la question qui agitait et qui passionnait l'Afrique au moment où Augustin y arriva. Amené par le cours de ses études, et plus encore par la discussion avec les donatistes, à contempler de près ce grand édifice qu'on appelle l'Église catholique, Augustin se jette dans cette étude avec une

sorte de passion joyeuse. Son noble et vaste génie se sent à Taise dans l'immensité de ce monument et comme à la hauteur de ce temple sublime. Tour à tour contemplatif et militant, ému de la lumière qu'il découvre, plus ému encore du malheur de ceux qui ne la voient pas , il multiplie les discours ^ , les conférences % les lettres S les traités *, pour faire resplendir à tous les yeux la vérité et la beauté toute divine de la sainte Église. 11 touche successivement, et sous toutes les formes, l'origine de l'Église, son établissement miraculeux, sa vie où à toute heure la main de Dieu apparaît, le miracle de son unité, de sa certitude historique, de sa catholicité, sous laquelle il écrase les donatistes resserrés sur un petit point du globe; de sa sainteté, qui ne transforme pas seulement les individus, mais les lois, les mœurs, les peuples, malgré les effroyables résistances des passions.

1 Serm, 37, 45, 62, 75, 78, 79, 91, 446, 429, 438, 444, 267.

2 Conférences de saint Augustin avec Félix, manichéen; avec les donatistes , à Garthage ) avec Émérite , en présence de plusieurs évoques, etc. etc.

^EpisU 23, 33,34,35, 43,44,49, 54, 70,76, 87, 93, 485, etc.

^ Liber de Utilitate credendi, — De moribtis Ecclesiœ catholicœ et de moribu^ Manichœorum , lih, IL — Libri XXXIII contra Faustum manichœum, — Psalmus contra partem Donati. — Contra Epistolam Parmeniani, libri III. — Contra litteras Petiliani, libri IIL — Libri IV contra Cresconium, — Epistola ad catholicos contra Donatistas. — Breviculus collationis cum Donatistis. — Liber ad Donatistas post collationem, — Sermo ad Cœsareensis Ecclesiœ plebem, — Libri II contra Gaudentium,

Et quand il a terrassé, mis aux abois ces adversaires, et qu'il les a obligés, dans des conférences publiques, à s'avouer vaincus ; ou quand, dans ses livres, il a pulvérisé leurs vaines objections, alors il laisse sortir de son cœur des cris d'amour. Le géant pose sa massue. C'est un père; c'est une mère. Jamais nul homme n'a uni dans une même âme une si inflexible rigueur de logique avec une telle tendresse de cœur. Enfin, après vingt ans de luttes, pour achever de confondre l'hérésie et frapper un coup décisif, il provoque la réunion de tous les évêques catholiques et schismatiques de l'Afrique, obtient de tous les évêques catholiques la promesse de donner leur démission si cela est utile au bien de l'unité, ouvre cette immortelle assemblée, où siégeaient plus de quatre cents évoques , par un discours sur la Pai(v tout empreint des tendresses de son âme; puis ildegcend dans la lice, soutient, pendant plusieurs jours, toute la discussion, oblige ses adversaires à s'avouer vaincus, et termine, aux applaudissements deTÉglise tout entière, cette grande lutte en rendant la paix et l'unité à l'Afrique ^

Voilà le début des travaux d'Augustin , et nos lecteurs en entrevoient la suite et la grandeur. Dieu et l'âme, et pour les unir, la religion ; et au centre delà religion, Jésus- Christ, et pour continuer Jésus -Christ, l'Église, quel ensemble! Et ce ne sont encore que les premières assises de l'édifice.

1 Gfr Lib, de Gestis cum Emerito,

Arrivé là, en effet, après s'être solidement établi sur ce roc inébranlable , Augustin entre danjs le temple , et , s'enhardissant à mesure qu'il avance, il en visite successivement toutes les profondeurs et tous les sommets.

Dieu d'abord ! non plus Dieu , comme il Tétudiait à Cassiacum , avec les lumières d'une raison chrétienne, mais Dieu éclairé par le soleil de la révélation, Dieu un et triple, un dans sa nature, triple dans ses personnes : le Père, qui est le principe du Fils; le Fils , qui est éternellement engendré du Père ; le Saint-Esprit, qui procède du Père et du F/Is; tous ces mystères redoutables sont successivement abordés dans les quinze livres de ce beau traité de la Trinité, « qu'il commença jeune, et qu'il termina vieux, » selon ses expressions*. Nul Père n'avait jusque-là mieux sondé ces difficiles questions que TertuUien ; mais ici la pensée est plus haute, plus philosophique, plus immatérielle, si j'ose ainsi dire, sans être moins grandiose. C'est peut - être , avec les Èlévatims de Bossuet sur les mystères, ce qui a été murmuré de plus sublime de cette lumière inaccessible où réside Celui que personne n'a vu.

Mais Dieu sort de son silence. 11 crée. Comment ? Pourquoi? Augustin aborde ce second mystère, redoutable même après celui de la Trinité, et qui a tenu en échec les plus grands philosophes de l'an-

1 Gfr Lib, contra sermonem Arianorum. — Collatio cum Maximino Arianorum episcopo. — Lihri II contra Maximinum.

liquité. Il Taborde de deux manières ; en métaphysicien, il le creuse ; en poëte^ il le chante. Il a consacré douze livres à expliquer les trois premiers chapitres delà Genèse , touchant à tout, aux principes généraux comme aux moindres détails d'histoire naturelle, avec une érudition, une ampleur, une éloquence, une perspicacité singulières ; refusant de se laisser enfermer dans des jours proprementdits , entrevoyant ces époques que la science moderne demande, jetant sur la création de la lumière, de Teau, de Tair, surtout de l'homme, des étincelles de génie, (Jt dévehoppant là, sous mille formes, cette théorie de la création que nous trouvons encore à la fin de son traité De Musica; « surprenante intuition du fond des choses , dit le P. Gratry, qui est du reste en pleine harmonie avec la réponse que prépare aujourd'hui la scienceà cette grande question : a Qu'estce que la matière* ?» Et à côté du métaphysicien, quel poëte ! poëte et métaphysicien tour à tour, et dans la même page. Lisez les trois derniers livres des Confessions, Il y a là tout un poëme de la création en trois chants, une épopée d'une singulière grandeur, où tous les mondes viennent les uns après les autres chanter la magnificence du Dieu qui les a faits *.

Mais, au sein de cette création si belle, voici le mal, voici le désordre intellectuel, moral, physique.

1 De la Connaissance de l'âme, tome I, page 251 .

2 Voyez aussi les deux livres de la Genèse contre les manichéens.

D'où vient-il ? Est-ce Dieu qui a créé le mal ? S'il ne Ta pas créé, comment est-il ? Question formidable, qui, on se le rappelle, avait agité Augustin dès sa première jeunesse, qui Tavait jeté dans le manichéisme, et avait torturé son grand esprit pendant dix-neuf années ; c'est celle aussi sur laquelle il répand le plus de lumières et les plus originales. A peine converti, il s'empare de ce problème, et depuis il ne le quitte plus. Il développe dans vingt traités* sa conception sf profonde et si juste que le mal n'est pas une substance ; que ce n'est qu'une négation, une défaillance de la volonté, une absence de justice, comme la nuit n'est rien qu'une absence de lumière; que Dieu n'a pas fait la nuit, comme il n a pas fait la mort, comme il n'a pas fait le mal ; que c'est l'ange d'abord, puis l'homme, qui l'ont créé, l'ange rebelle, l'homme dépravé ; que Dieu, qui ne Ta pas fait, a pu le permettre, parce qu'il le punira, et que le mal puni sera aussi beau à voir que

1 Liber contra Epiatolam Manichœi quam vocani fundamenti. — De Actis cum Felice Manichœo, lib. II. — Liber de natura boni. — Liber de duabus animabus, — Acta seu dispuiatio contra Fortunatum Manickœum. — Libri III de libero arbitrio. — Liber contra Secundinum. — Serm. 4,2, 42, 50, 153, 182 , 237. — Enarratio in Psalm. 440, n^ 10, 42. — Libri IV de anima et ejtis origine. — De peccatorum meritis et remissione libri III. — Liber de spiritu et littera. — Liber de natura et gratia. — Liber de gestis Pelagi, — Liber II de graiia Christi et de peceato originali. — Libri II de nuptiis et de concupiscentiia. — Contra duas epistolas Pelagianorum libri IV. — Libri VI contra Julianum Pelagianum. — Opus imperfectum contra Julianum Pelagianum,

le bien gloritié. 11 est revenu sans cesse sur cette genèse du mal ; il a manié et remanié vingt fois tous les chants de ce triste poëme, où Ton voit Tange déchu faisant tomber l'homme, l'homme tombé entraînant avec lui toute sa race, et qui serait si lugubre si un rayon de lumière ne traversait toutes ces scènes et ne faisait entrevoir la Rédemption.

Parvenu à ce point, au moment où Adam coupable, mais repentant, où Eve tombée, mais relevée par une grande espérance, se mettent en marche portant le genre humain dans leurs flancs, saint Augustin s'écrie : « Deux amours ont bâti deux cités. L'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi a bâti la première, qui est la cité de Dieu ; Tamour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu a bâti la seconde , qui est la cité du démon. Ces deux villes sont maintenant mêlées et confondues l'une dans l'autre, elles ne seront séparées qu'à la fin du monde. Elles se font une guerre continuelle, Tune pour l'iniquité, l'autre pour la justice. Tolérez l'une, soupirez après l'autre. j>

En possession de cette magnifique idée, Augustin en tire le plus étonnant de ses ouvrages, la Cité de Dieu. Il commence, dans un premier livre qui sert d'introduction, à montrer les deux cités mêlées ensemble dans le mouvement des siècles, soumises aux mêmes catastrophes, aux mêmes épreuves, frappées des mêmes coups , mais la cité du mal châtiée par la souffrance, la cité de Dieu, au contraire, embellie, purifiée et transfigurée par elle ; et il jette

\kf dans quelques pages, toute la substance des belles et profondes considérations que , quinze siècles plus tard , M. de Maistre devait développer au milieu de ruines aussi grandes, et en présence des mêmes étonnements et des mêmes scandales.

Après ces réflexions préliminaires, saint Augustin se met à attaquer la cité du mal » avec les armes et la vigueur d'un athlète préparé par un travail de vingt ans à celte grande lutte. Ses dieux menteurs , ses philosophies fausses ou incomplètes et toujours orgueilleuses et absolument stériles ; ses fables ridicules ou corruptrices; ses mœurs honteuses, ses théâtres impurs, son faux honneur, ses vertus d'apparat, ses stupides objections contre la cité de Dieu; il flagelle tout avec une ironie mordante, et visitant successivement toute la cité du mal, il n'y laisse pas pierre sur pierre.

Après quoi , ayant répondu , dans les dix premiers livres, aux ennemis de la cité sainte, il commence à traiter de la naissance, du progrès, de la fin de la cité de Dieu et de son mélange avec la cité du m-al. Son commencement dans le ciel avec la diversité des anges; son apparition sur la terre avec l'homme; Abel, citoyen et image de la cité céleste; Gain, citoyen et image de la cité terrestre ; les promesses faites à Abraham , à Isaac , à Jacob ; David , roi victorieux de la cité sainte, figure de Jésus-Christ; tous les prophètes se levant les uns après les autres pour chanter la venue du Sauveur ; et pendant ce temps les grandes monarchies des Assyriens, des Perses,

des Grecs, des Romains, se succédant et se renversant les unes sur les autres ; Jésus-Christ apparaissant à l'heure prédite, et mourant pour l'homme et par Thomme ; l'Église née de Jésus-Christ et ayant le même sort, exercée par une inûnité de craintes, de douleurs, de travaux et de tentations; sans avoir d'autre joie que Tespérance ; beaucoup de réprouvés mêlés dans l'Église avec les élus ; les uns et les autres renfermés comme dans ce filet de l'Évangile oii ils nagent pêle-mêle dans la mer de ce monde, jusqu'à ce qu'on arrive au bord où les méchants seront séparés des bons ; les méchants utiles aux bons pour leur perfection ; les hérésies utiles au développement des dogmes ; les dix persécutions s'acharnant sur rÉglise, sans l'abattre et sans l'empêcher de conduire les élus au ciel ; le ciel ouvert et contenant déjà une partie de rÉglise et aspirant à posséder l'autre; dans ce ciel, Dieu se préparant à être tout en tous ; la séparation s'opérant enfin entre les deux cités, et Dieu aussi glorifié par le supplice de l'une que par le triomphe de l'autre : voilà ce qu'Augustin a chanté, avec une puissance presque surhumaine, dans les vingt- deux livres de la Cité de Dieu. Toute la théologie se développe ainsi dans une vaste épopée, c'est celle de l'humanité.

A l'apparition de ce merveilleux ouvrage, l'Afrique et rÉglise tout entière ressentirent des transports d'enthousiasme. Jusque-là, dans ses autres œuvres, sur la Trinité, sur le péché originel , Augustin avait eu des prédécesseurs, qui, sans l'égaler, lui avaient

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frayé la route ; ici tout était nouveau , et nulle plume chrétienne n*avait encore doté l'Église d'un livre aussi monumental.

Et pendant qu'Augustin disait ces choses aux beaux esprits et aux savants, soignant son style et consacrant dix ans à écrire son chef-d'œuvre, voici que snr une autre corde de sa lyre il redisait tout sou poëme d'une manière plus touchante encore aux bateliers et aux pauvres femmes d'Hipporie, qui ne se lassaient pas de l'entendre . Prenez les douze livres sur la Genèse dont je parlais plus haut, les Questions sur l'Ancien Testament, le Commentaire sur le livre des Psaumes, les cent vingt-quatre Traités sur PÉvangile de saint Jean , et les douze Traités sur la /'• Épître de saint Jean , et vous aurez là, dans une causerie du dimanche, vive, hardie, familière, tendre, spirituelle, toujours éloquente, la reproduction de ce grand poëme dont je parlais tout à l'heure, qui va d'une éternité à l'autre, ab œterno in œternum. Le grand artiste a changé d'instrument; mais Tâme est la même , et l'éloquence aussi.

Et cependant, si étonnants que soient ces travaux, il s'en faut bien que nous ayons sous les yeux, tout t'édifice construit par le génie d'Augustin en l'honneur de Dieu. A peine si nous en avons vu une moitié.

Voilà donc l'Église bâtie par Jésus-Christ , la cité

sainte venant du ciel et y retournant. Mais comment

l'homme y entre-t-il ? Où puise-t-il la force de vivre

en passager de la terre , en citoyen du ciel ? Quel est

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