‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 23 sur 58 · S2 HISTOIRE · texte numérisé non relu

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Tagenl mystérieux qui soutient son cœur à la hauteur de sa vocation divine ? C'est la Grftce. Et à ce mot , on voit apparaître toute une nouvelle série de travaux ; ces immortels ouvrages sur la Grâce, qui jetaient Bossuet dans une telle admiration , qu'il ne savait comment louer Augustin , « ce maître si intelligent et, pour ainsi dire, si maître S y> m cet aigle des Pères *, » « ce docteur des docteurs*, » « Augustin l'incomparable, ib <l \e plus grand de tous les esprits; celui où Ton trouve le dernier degré de rintelligence dont l'humanité est capable ; Tapôtre de la Grâce ; le prédicateur de la prédestination \ » C'est là, en effet, le titre suprême d'Augustin à la reconnaissance et à Tadmiration des siècles. Sa grande gloire est d'avoir par dix années de luttes immortelles, et par vingt-deux chefs-d'œuvre ^ établi la nécessité, défini la nature, et expliqué les

1 Œuvres complétée, tome III, p. 424; Défense de la Tradition, etc., liv. IV, ch. xvi.

2 ld.,ibid., liv. IX, ch. xiv.

3 Sermon pour la vêture d'une postulante Bernardine , à Metz.

4 Défense de la Tradition, liv. IV, ch. rx.

^ Lihri III de peecatorum meritis et remissûme. ^ Liber de spiritu et littera. — Liber de natura et gratia. — Liber de perfectione justitiœ hominis, — Liber de gestis Pelagii. — Libri II de gratta Christi et de peccato originali. — Liber de gratia et libero arbitrio. — Liber de correptione et gratia, — Liber de prœdestinatione, — Liber de dono perseverantiœ. — Voir aussi tous les autres ouvrages sur le péché, cités plus haut. — Voir encore Serm, 2 et 169. — Epist. 140, et le 26e Traité sur l'Évangile de saint Jean, et VEnchiridion, etc. etc.

mystérieuses opérations de la Grâce. Il arrivait à la maturité de son génie et de sa sainteté, lorsque Pelage parut y enseignant que Tbomme n'a pas besoin de la grâce, que sa volonté suffit; qu'elle est bonne, lumineuse par elle-même, et toute-puissante pour le bien. Hélas ! qui mieux qu'Augustin savait le contraire? Combien d'années son grand esprit avait cherché le bien sans le trouver? Où s'était égaré, loin de Dieu , son noble cœur ? A quelles indignité$ était descendue sa vie, faite pour de si hautes vertus ? Ému d'une telle ingratitude vis-à-vis de Jésus- Christ, libérateur de son âme et de toutes les âmes, Augustin prit la plume et engagea la lutte. Toute l'Église, du reste, le lui demandait, a Les particuliers, les évèques, les conciles, les papes, et tout le monde, en un mot, ditBossuet, tant en Orient qu'en Occident, tournèrent les yeux vers ce Père, comme vers celui qu'on jugeait seul assez pénétrant pour démasquer l'hérésie pélagienne, arrivée au dernier degré de subtilité et de malice où put aller une raison dépravée ^ » Ajoutez la hauteur des questions, l'accord de la liberté et de la grâce, celui du mérite ^t de la prédestination, le péché originel et la persévérance finale : immenses et redoutables problèmes, qui faisaient pousser à saint Paul ce cri de stupeur : 0 altitudo diviiiarum sapientiœ et scientiœ Dei^ l Augustin s'y jeta donc avec. une

1 Défense de la Tradition,

2 Rom , cap. ii.

ardeur que rien ne put lasser, et avec une perspicacité que nulle subtilité ne put égarer. Il y consuma ce que Dieu lui avait donné de vie ; il y employa ses dernières et plus grandes forces ; sur son lit de mort, il écrivait encore. Mais aussi quelle parfaite et étonnante intelligence des mystères de la grâce ! Ses livres n'ont pas plutôt paru, qu'on y reconnaît une doctrine céleste. Tout fléchit; tout se tait. Le vieux Jérôme lui-même, courbé sous le faix de ses travaux, brise sa plume, fatale à tant d'hérésies, et ne veut dire autre chose, sinon qu'il n*y a plus rien à dire après Augustin. L'Église enfin le proclame le Docteur de la grâce, et lui décerne, dans le langage de Tadmiration, le surnom de divin : Divus Auguslinus.

Et pendant qu'il étudie ainsi, en théologien consommé et en philosophe, la nature de la grâce, marquant ses vrais rapports avec la liberté, comme autrefois il avait marqué les vrais rapports de la raison et de la foi, car la question est la même, il étudie, il suit de l'œil les différents canaux par lesquels la grâce épanche ses eaux vives dans les entrailles de l'humanité. Cescanaux senties Sacrements. Saint Augustin les a presque tous étudiés , ou vengés , ou chantés! Le Baptême, qui, étroitement lié avec la doctrine du péché originel, a été aussi de sa part l'objet des plus sérieuses, des pluls écrasantes discussions^; la Confirmation, qu'on ne séparait pas

1 Libri VII de Baptimio, — Liber de unico Baptiamo, — Voir aussi la plupart des ouvrages de saint Augustin contre les pélagiens.

alors du Baptême, et qu'il n'en sépare pas non pi us ^ ; la Pénitence, qu'il a étudiée comme sacrement* avec une vigueur et une logique singulières, et comme» vertu ^ avec une tendresse toute divine, laissant aux pénitents, jusqu'à la fin du monde, les plus belles eSTusions de repentir, que David seul a surpassées ; la sainte Eucharistie, pour laquelle il éprouvait un si grand amour, et à laquelle il se préparait avec ces prières d une théologie si touchante que l'Église emploie encore aujourd'hui*; le Mariage, dont il a maintenu contre les manichéens l'indissolubilité, l'unité, la sainteté, et dont il a célébré, dans plusieurs lettres d'une beauté exquise, la tendresse, la pureté et la paix, sous le joug de Jésus-Christ^j

1 Expositio in Psalm, 132, n» 2. — Libri II contra Petilia-' num, no 239. — Contra Epistolam Petiliani, lib . II , n» 28.

2 Serm. 275, n« 2. — Serm. 278, n^ 12. — Serm. 149, n^ 7.— Serm. 99, n» 9. — Serm. 351, n^ 9. — Serm. 98, n^ 6, T. — Liber de natura boni et mali, no 48. — Contra adv'ersarium Legis et Prophetarum, lib. I, n^» 3-6. — De Civitate Dei, lib. XX, c. ix. — Epist. 185, etc.

3 Voir en particulier les Confessions.

4 De Trinitate, lib. III, n^ 10; lib. X, n» 20. - Contra Faustum, lib. XX, n« 18. — De Civitate Dei, lib. XX. — Epist.

,2, 13. — Serm. 59 et 95. — Opus imperfectum contra Julia" num, lib. II, n^ 30. — Contra Faustum, lib. XII, n© 10. — Explanatio Psalmi 33. — Serm. 1, n» 10; Serm. 2, n» 2; Serm. 3 et 6, publiés par Denis ; Serm. 35, publié par Caillau ; Serm. 143 et 193, publiés par Maï. — Epist. 140, n^ 48. — De Trinitate, no21, etc. etc.

» De Bono Matrimonii , lib. I. — De âiatrimoniis adulterinis, lib. II. — De Matrimonio et Concupiscentia , lib. II. — Epwt.'iOO, 262, 137,150.

rfixtrème-ODCtiou ^ et la préparation à la mort ^, sur lesquelles il est revenu plusieurs fois, et qu il a «expliquées dans des pages d'une mélancolie, d'une grandeur et d'une sérénité ineffables. On soufire, en parcourant tous ces chefs-d'œuvre, de ne pouvoir en rien citer. Mais le temps nous emporte, et nous ne sommes pas encore au terme du gigantesque monument que nous essayons de décrire.

D'une telle irrigation divine de l'humanité, que va-t-il sortir ? Nécessairement une floraison divine ; des vertus iuconnues à l'antiquité, et qui, s' épanouissant sur le sol sacré de l'Eglise et ne s'épanouissant que là, en célébreront à jamais la fécondité céleste. Saint Augustin a touché successivement à toutes ces belles fleurs : la foi, l'espérance, l'amour, l'amour surtout, à quoi il réduisait tout l'Évangile, et qu'il a si souvent et si sublimement chanté, que le moyen âge n'a pas su représenter Augustin , si ce n'est un cœur à la main ; puis les vertus plus hautes encore : la chasteté, la pauvreté, Tobéissance, le mystère des âmes éprises delà mâle beauté du Sauveur, et aspirant au lit sublime de la croix, où elles puisent une vertu rédemptrice et transfiguratrice du genre humain. Augustin montre cette

* Unctionis Sacramentum , unctio invisihilis, tome XXXV, Patrologie Migne , p. 204. — De S<icramenti$ ab infirma suscipiendis ; Id., XL, 1154.

2 Liber de curagerendd pro mortuis, n^ i-S.— Enckiridion, no 29. - Serm. 31 , 82, 3g, 96, 124, 345. — Epist. 22, 92, 263. — Epistola consolatoria ad Probum, de obitu filiœ.

transfiguration qui commence : Tindividu rétabli dans sa dignité primitive; la famitle qui se reconstitue; la société qui devient plus fidèle aux éter* nelles lois de la vérité ; les horreurs païennes qui se cachent^ ne pouvant pas se décider à mourir ; les saintes égalités de la justice qui se multiplient, et quoique le monde, en ces années néfastes qui commenceot par Alaric pour finir parGenseric, craquât de toutes parts ^ que la société ressemblât à un navire en perdition, et que Inhumanité épouvantée attendit sa dernière heure, il refuse énergique* meot de croire à la fin du monde ; et, certain que le christianisme a en lui djes énergies égales à toutes les plaies, il salue, à travers les ruines, un avenir meilleur, et les siècles venant un à un se coucher, paisibles et transformés, sous la houlette du Christs Voilà une idée et comme un rapide crayon du monument élevé à la gloire de Dieu par le génie de saint Augustin. Tout y est merveilleux : la majestueuse immensité du plan, la beauté des grandes lignes, la quantité des matériaux, la perfection de certaines parties, touchées par un maitre, a si

1 Liber de fide et operihus. — Idher de agone christiano, — De Doctrina christiana, lib. III. — Liber de moribus Ecclesiœ catholicœ» — Libri II de Sermone Domini in monte. — Spéculum eeu eollectio prœceptorum moralium, — Liber de Patientia, — Liber de Continentia. — Liber de bono coiyugali, — Liber de sancta Virginitate, — Liber de bono ViduitcUis. — Liber de opère monachorum, — Liber de catechizandis rudibu8, — Et la plupart de ses Sermons et un grand nombre de Lettres.

mattre , b dit Bossuet ; il n'y manque rien , si ce n'est peut-être un style qui sente moins Tépoque où le monument a été conçu. Mais il ne faut pas trop insister sur une chose, secondaire après tout, en présence de tant de génie, d'éloquence, de raison et d'érudition, de peur d'entendre Bossuet nous crier : A Après cela, qu'Augustin ait ses défauts, comme le soleil a ses taches, je ne daignerais ni les avouer, ni les nier, ni les excuser, ni les défendre. Tout ce que je sais certainement, c*est que quiconque saura pénétrer sa théologie aussi solide que sublime, gagné par le fond des choses et par Timpression de la vérité , n'aura que du mépris et de la pitié pour ceux qui, sans goût et sans sentiment pour les grandes choses, semblent vouloir s'autoriser de quelques vétilles pour mépriser saint Augustin, qu'ils n'entendent pas ^ »

On se ûgure aisément Tivresse des catholiques, troublés par tant d'hérésies, et épouvantés par le bruit sourd d'un monde en décomposition, quand ils voyaient successivement sortir de terre toutes les parties de ce monument : aujourd'hui une pierre, demain une autre, chaque jour un chef-d'œuvre. Onze cent trente ouvrages en quarante ans ! On allait de surprise en surprise , et cet étonnement croissant ge trahissait par des cris qui sont venus jusqu'à nous. Et, en même temps qu'une sorte de fierté chrétienne faisait battre tous les cœurs, on était ému jusqu'aux

1 Défense de la Tradition, liv. IV, ch. xviii.

larmes en apprenant que ce grand homme, ce génie extraordinaire 9 était le plusdoux^ le plus humble/ le plus pauvre 9 le plus pur et le plus saint de tous les chrétiens. Les élincelles qui jaillissaient de son grand esprit n'étaient que de pâles lueurs à côté des flammes ardentes qui sortaient de son cœur. L'amour de Dieu le consumait, et avec cet amour un mépris delà terre, un détachement des créatures, un désir de la mort, et par suite un esprit de pauvreté qui se révélait dans ses moindres démarches. Sa demeure était humble, sa couche dure, sa table frugale, et il ne supportait pas d'autres vêtements que ceux qui étaient portés par Je dernier de ses clercs, a Cela pourrait être bon pour un évêque, disait-il en remerciant gracieusement ceux qui lui apportaient quelques riches habits ; mais cela est trop beau pour Augustin, qui est pauvre et fils de pauvres ^ » Et une autre fois : a Un habit précieux me ferait rougir, disait-il; il ne convient pas à mon état, à mon obligation de prêcher ; il ne convient pas à un corps cassé de vieillesse et à ces cheveux blancs que vous me voyez. » A cette loi inflexible, il ne fit qu'une exception , mais c est que son cœur l'emporta. Une jeune fille avait brodé une tunique pour son frère, qui était prêtre, et elle la lui apportait, joyeuse, quand, arrivant à Hippone, elle le vit tomber malade et mourir, sans avoir essayé sa tunique neuve. Accablée de douleur, elle en fit don à saint Augus-

1 Hominem pauperem, de pauperibus natum. ( iSf^rm. 356.)

tin, et ce doux et tendre vieillard, pour la Gonsoler, * mit aussitôt 1 habit brodé , et consentit à l'user jusqu'au bout.

De ce cœur y ainsi refait et détaché de tout par Tamour de Dieu, naissait une pureté angélique, qui lui inspirait des réserves, une pudeur et des précautions touchantes. En souvenir de ses fautes passées, se croyant et se disant à chaque instant le plus faible des hommes, il ne recevait jamais une femme chez lui. Il n'y voulut pas même supporter sa sœur ni ses nièces, non à cause d'elles qu'il aimait tendrement, mais à cause de leurs amies qui viendraient les voir, ce qui ne convenait pas , disait-il , dans le logis d'Augustin. Et il avait une manière de prononcer ce mot qui arrachait les larmes des yeux.

Son humilité était toute divine. Nul homme peutêtre n'a été sur la terre l'objet d'une pareille admiration ; mais plus on l'exaltait, plus il s'enfonçait dans son néant. « Vous ne connaissez pas Augustin, y> répétait-il sans cesse. Et ce fut pour le faire connaître, et pour faire taire par ce moyen ce concert d'admiration, qu'il jeta tout à coup, au milieu d'un monde étonné d'abord et bientôt enthousiasmé, le livre des Confessions. Ah ! il y a une manière de se confesser en public qui ne coûte pas beaucoup. Mais quand je vois l'accent avec lequel Augustin parle de ses fautes ; quand, au lieu de s'en tenir aux désordres de son adolescence, à la liaison coupable de sa jeunesse, à la naissance d'Adéodat, toutes choses à peu près connues et dont il aurait pu faire un roman,

il fouille dans les profondeurs de sa conscience pour en extraire les secrets les plus honteux et les plus cachés ; quand je pense à certaine page des Confes" siohSf à certaine rechute, où non -seulement la foi» la conscience, mais l'honneur , la délicatesse, sont trahis et foulés aux pieds, et où malgré soi on rougit pour Augustin , et que je me dis que cette page a été écrite par un évèque, un vieillard arrivé au sommet de la gloire, et jetée par lui à ses prêtres, à ses fidèles, à toute TÉglise, pour faire taire des applaudissements dont il souffrait : ah ! voilà bien le sublime de l'humilité, et il n'y a rien de plus beau dans l'histoire de cette héroïque vertu 1

Mais ni cette humilité ni cette pureté ne nuisaient à l'autorité et à la tendresse de son zèle. 11 faut remonter à saint Paul, il faut descendre à saint François de Sales, pour trouver un amour des âmes aussi fort et en même temps aussi tendre. Comme le premier, il ne voulait pas du ciel même, si on le séparait de ces chères âmes, pour lesquelles il désirait être anathème. ce Je ne veux pas être sauvé sans vous, s'écriait- il ; non , mon Dieu , je ne veux pas être sauvé sans mon peuple! Puissé-je, occupant une des dernières places dans le ciel, m'y voir environné de tous mes enfants ! Eh ! que désiré-je ? pourquoi parlé-je? pourquoi suis-je évêque? pourqui suis je au monde, sinon pour vivre en Jésus-Christ, mais pour y vivre avec vous ? C'est là ma passion , mon honneur, ma gloire, mon trésor. » Et pendant que sa charité et son dévouement éclataient ainsi dans

des cris d'amour qui rappellent ceux de saint Paul^ il avait en même temps pour les âmes des ten* dresses 7 des attentions délicates, des patiences qui ne se sontjamais rencontrées au même degré qu'en saint François de Sales. Gomme le saint évêque de Genève, il reprenait quelquefois, mais doucement, suavement, ayant toujours peur d'éteindre la mèche qui fume encore, et, quoi qu'il advînt, voulant toujours rester mère, a Quelquefois, disait-il dans^ un langage qui ressemble à celui de saint François de Sales, la poule, traversant des sentiers étroits, foule, mais non pas de tout le poids de son pied, ses petits qu'elle réchauffe, et ne cesse pas pour cela d'être mère. » Il avaitla même tendresse pour les pécheurs, pour les hérétiques. Vingt fois il alla se jeter aux pieds des gouverneurs pour demander leur grâce. Il offrait sa vie, son sang; il voulait descendre de son siège. Il amena tous les évêques d'Afrique à partager cette sublime résolution pour aider au salut des âmes, ce Accordons-nous, mes frères, accordonsnous, mes bien-aimés, répétait-il sans cesse aux hérétiques. Nous vous aimons, nous vous souhaitons, nous voulons vous donner ce que nous nous souhaitons à nous-mêmes. y> ce II n'est pas nécessaire que nous soyons évêques, criait-il aux trois cents évêques de l'Afrique ; mais il est nécessaire que nous sauvions notre peuple, dussions-nous souffrir et mourir pour lui. »

Et tout cela, ce détachement, cette pureté, cette humilité, ce dévouement aux âmes, n'étaient que

des ombres à côté de la grandeur , de la hardiesse, de la familiarité sainte , de la profondeur toute divine de son amour pour Dieu. Il passait des heures entières à genoux, ou assis, les yeux demi-clos, les lèvres entr'ouvértes, immobile et comme absent, pendant qu'on allait et qu'on venait autour de lui; et c'est au sortir de ces longues contemplations qu'il prenait la plume, et que s'exhalaient de son cœur ces gémissements et ces plaintes sur la longueur de la vie, ces élans vers la patrie céleste, ces ardentes effusions d'amour , qui remplissent tous ses ouvrages. « Je vous aime, ô mon Dieu, s'écriait-il ; oui, je le sais , je le sens , j'en suis sûr. Mes craintes ne sont pas serviles ; mes espérances ne sont pas intéressées. Éteignez les feux de l'enfer : je ne crains que parce que j'aime. Détruisez votre paradis f ma joie , mon espérance et ma félicité ne consistent qu'à vous aimer. » Tout son cœur est dans ce mot admirabléi qu'il répétait sans cesse : « Vivons ici-bas en apprentissage de celte vie immortelle du ciel, où toute notre occupation sera d'aimer. »

Ainsi vieillissait ce grand homme. 11 arrivait à sa soixante-seizième année, sain de corps comme il l'était d esprit, n'ayant perdu ni la vue ni l'ouïe, et toutes ses facultés dans leur plus belle puissance, quandd effroyables malheurs, tombant sur l'Afrique, vinrent briser son cœur et atteindre le ressort même de sa vie.

Le torrent des barbares, qui roulait depuis plus d'un siècle sur toute la surface de l'empire ses flots

dévastateurs, fondit tout à coup sur l'Afrique, semant partout la dévastation, le pillage, le meurtre , l'incendie et mille autres horreurs, n'épargnant ni les femmes, ni les enfants, ni les prôtres, ni les églises, mettant tout à feu et à sang, n L'homme de Dieu, dit Possidius» vit le début et les progrès de ce fléau avec des yeux et des pensées bien difiRérents des autres hoAmes. Il y découvrit des maux plus terribles : le péril et la mort des âmes; et, comme il est dit dans la sainte Écriture que celui qui acquiert la science se prépare de plus vives douleurs, et qu'une grande pénétration dessèche les os, il passa les derniers jours de sa vieillesse dans une tristesse et une amertume incomparables. Il avait toujours devant les yeux les églises brûlées et dépourvues de prêtres, les vierges consacrées à Dieu expirant sous le glaive, ou perdant la vie de l'âme, hélas! avec la pureté du corps; des évêques, des prêtres dépouillés, nus, et dans la dernière indigence; partout des autels profanés, les sacrements impossibles, et des foules de chrétiens demandant le baptême ou la pénitence et mourant sans Les recevoir. Enflammé d'amour pour Dieu et les âmes^ ce saint vieillard passait le jour et la nuit à gémir, il séchait de douleur*. »

Bientôt l'armée des barbares, après avoir ravagé et détruit toutes les villes d'Afrique, excepté trois , Carthage, Cirta et Hippone, vint mettre le siège

1 Possidius, cap. xxiii.

devant cette dernière, où s'étaient réfugiés une foule d'évêques, de prêtres, de religieux ; comme si Dieu avait voulu réunir auprès de ce grand homme toute l'Église d'Afrique, a6n qu'elle apprît de lui comment se supportent les grands malheurs, et comment doivent finir, dans la résignation et l'héroïsme, les nations chrétiennes. Il pleurait avec les évèques, et mêlait ses gémissements aux lAirs ; mais sa haute raison s'élevait plus haut. « Ce serait être bien petit, disait-il , que de regarder comme un grand mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d'hommes mortels. » Ses larmes coulaient pour de plus grands malheurs.

A la fin , consumé de tristesse, n'en pouvant plus, il dit aux évêques : « Mes frères et mes pères, prions ensemble afin que ces malheurs cessent, ou que Dieu me retire de ce monde. » Quelque temps après, il se mit au lit, pris d'une fièvre violente, causée par la douleur qui inondait son âme , et bientôt on vit avec efifroi qu'il allait mourir. Ce cœur si tendre et si fort prit alors ce je ne sais quoi de plus afi^ectueux et de plus tendre encore. 11 employa ses dernières forces à dicter, pour les évêques d'Afrique, une lettre admirable, où il les engageait à ne pas abandonner leurs peuples, à leur donner l'exemple de la résignation et de la patience , à soufi*rir et à mourir avec eux et pour eux. Ce fut son dernier écrit, et comme le chant du cygne ; et il était digne de ce grand cœur d'avoir, sur le bord de sa tombe, un tel cri d'amour.

Cependant le peuple d'Hippone apprend qu'Au-

gustin va mourir. Aussitôt sa maison est assiégée. Les fidèles veulent voir une dernière fois leur évoque. Les malades se pressent autour de son lit. Les mères apportent leurs enfants pour qu'il les bénisse. Ému de ces témoignages d'affection, le mourant offrait à Dieu ses prières avec ses larmes. Un père lui ayant demandé d'imposer les mains sur la tète de son enfant et de le gfcérir : « Si j'avais le pouvoir de guérir, dit en souriant le doux vieillard, je commencerais par moi-même. ^ Néanmoins, le père insistant, il mit sa main sur la tète de l'enfant, qui fut guéri. Mais déjà Augustin ne tenait plus à la terre. Il échappait aux embrassements de son peuple. Ëm-^ porté par Tamour de Dieu qui le consumait, et tout à la fois retenu par le souvenir de ses péchés, que quarante années d'expiation n'avaient pu lui faire oublier, il employait ses dernières heures à achever la purification de son âme. Il avait fait écrire sur de grandes bandes d'étoffe et placer contre la muraille les Psaumes de la pénitence, et de son lit, dans les derniers jours de ses souffrances, il lisait ces versets avec d'abondantes et continuelles larmes. <ic Et afin, dit Possidius, que ûul ne l'interrompît dans cette suprême méditation, dix jours environ avant sa mort, il nous conjura de ne plus laisser entrer personne dans sa chambre, sinon à l'heure de la vi^^ite des médecins. On lui obéit religieusement, et ces dix derniers jours, ce grand homme les passa dans un silence absolu, seul avec Dieu , et dans un mélange singulier de repentir et d'amour.

En6n, l'heure dernière approchant, tous les évêques se réunirent une dernière fois autour de son lit ; et, parmi leurs embrassements et leurs soupirs , l'âme du saint vieillard s'envola dans le sein de Dieu. Il y avait soixante-seize ans que Monique l'avait mi» au monde, quarante-troisqu'elle l'avait converti par ses larmes, et quarante-deux qu'elle l'attendait daus le ciel. Alype, son vieil ami, lui ferma les yeux et ensevelit son corps; et qui doute que Monique n'ait reçu son âme et ne l'ait portée elle-même dans le sein de Dieu ? ^

11 a été donné à un grand saint des temps modernes de contempler, dans une vision, la rencontre, au sein de l'éternité, de deux âmes qui s'étaient tendrement, fortement et purement aimées sur la terre. Saint Vincent de Paul vit l'âme de saint François de Sales descendre du ciel sous la forme d'un globe de feu, pendant que l'âme de sainte Chantai s'élevait elle-même de terre comme un second globe enflammé ; puis les deux globes s'approchèrent l'un de l'autre et s'unirent, en sorte que bientôt on ne vit plus qu'une seule flamme qui se perdit dans le ciel.

Quelque chose de semblable dut se passer à la mort de saint Augustin. L'âme du fils et celle de la mère s'élevèrent jusqu'au centre divin de leur mutuel amour, s'y plongèrent ensemble, et, plus heureuses qu'àOstie, n'en redescendirent pas. Mais ce grand et touchant spectacle, Dieu ne le montra à personne. Pourquoi Dieu nous révélerait- il ce que le cœur suffit à comprendre? Celui qui ne trouve pas

dans son âme la révélation d'une pareille scène ne nriérite pas de la recevoir d'en haut.

0 Augustin, bienheureuses les entrailles qui vous ont porté 1 elles ont tressailli, ce jour là, d'une ineffable joie. 0 Monique, ouvrez vos bras à ce fils qui est tant le vôtre , et jouissez à jamais du bonheur que vos larmes lui ont assuré !

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