‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 24 sur 58 · LE PAPE MARTIN Y EN RECONNAIT L'AUTHENTICITÉ · texte numérisé non relu

LE PAPE MARTIN Y EN RECONNAIT L'AUTHENTICITÉ

Pendant qu' Alype , Possidius et les autres évoques d'Afrique ensevelissaient le corps de saint Augustin dans l'église Saint-Étienne d'Hippone, où il devait resler cinquante-six ans, pour être porté ensuite en Sardaigne et plus tard à Pavie, où il repose encore, Monique continuait à dormir dans la tombe que lui avait creusée son fils sur le bord de la mer, à Ostie, L'étranger qui visitait cette toi»be vénérée y voyait, aux temps les plus reculés, un petit monument de marbre dont l'origine était inconnue, et que plusieurs faisaient remonter à saint Augustin lui-même. Qui doute , en effet , que, pendant cette première année d'un si grand deuil qu'il passa à Rome, Augustin ne soit venu souvent en pèlerinage au tom-

beau de sa mère? Qui doute même que, si la parole de sainte Monique n'eût été aussi formelle, il n'eût pris ses mesures pour transporter à Thagaste ces rentes précieux et les réunir à ceux de Patrice , son père, dans leur tombeau de famille? Du moins, puisque Monique avait dit : a Vous enterrerez votre mère ici, » il ne quitta pas Tltalie, et ne dit pas un dernier adieu à ces restes vénérés, sans prendre soin de la tombe qui les renfermait , et sans l'entourer de quelque honneur.

Quoi qu'il en soit de ce monument de marbre, Monique demeura de longs siècles dans le sarcophage en pierre qu'elle devait à la piété de son fils. Son nom était vénéré à Ostie, et, après la publication des Confessions, il le fut dans le monde entier. Mais on ne voit pas qu'on lui rendît de culte. Sa fête n'est marquée ni dans les Martyrologes universels d'Usuard,.d'Adon, du vénérable Bède, ni dans les calendriers spéciaux de l'Église d'Afrique. Il avait été arrêté dans les desseins de Dieu que sainte Monique n'arriverait qu'après plus de mille ans à la gloire d'un culte public. Pourquoi cela? Pourquoi sainte Philomène, martyrisée dès les premiers temps, n'a-t-elle obtenu qu'au xix" siècle, et y a-t-elle obtenu si vite sa splendide auréole ? Pourquoi n'a t-on vu briller que de nos jours le glorieux mystère de l'Immaculée Conception? Pourquoi y a-t-il dans le ciel des astres dont la lumière, au témoignage des savants, ne nous est pas encore parvenue? Ce sont les secrets de Dieu.

Ici pourtant, dans cette belle vie de notre Sainte, le mystère est transparent; et, en regardant d'un peu près, il est facile de voir pourquoi sainte Monique dut dormir, admirée, mais non encore honorée, dans rimmble tombe que lui avait creusée son fils. Monique devait être la patronne des mères qui ont des Augustins. Sa douce image avait été créée par Dieu pour encourager un jour, pour soutenir et consoler ces mères malheureuses dont les enfants s'égarent loin de la foi de leur berceau. Voilà pourquoi les siècles chrétiens du moyen âge virent sainte Monique, et ne la comprirent pas. Ils l'admirèrent, ils ne tendirent pas vers elle des bras émus. Pour comprendre cette douce et consolante physionomie , il faut la voir à travers ses larmes. En ce temps -là, ii n'y en avait pas encore assez dans les yeux des mères.

Aussi mille ans s'écoulent, pendant lesquels Dieu veille seulement à ce que les restes précieux ne périssent pas. « C'est pour cela , dit un grand pape , que sainte Monique mourut en Itahe, et qu'Augustin l'y laissa; car si ses ossements sacrés eussent été transportés en Afrique, ils auraient infailliblement disparu au milieu de ces invasions successives qui , après avoir détruit les églises, les autels, les corps des saints, ont détruit les villes elles-mêmes, et fait de cette immense et fertile contrée un désert*. » Et c'est pour la môme raison que plus tard, à une

1 Voir, aux pièces justificatives, le Sermon du pape Martin V.

époque qu'on ne connaît pas bien, mais qiii doit coïncider avec les invasions des Lombards, vers le vi** ou le vu* siècle, le corps de sainte Monique fut transporté sans bruit, sans cérémonie, dans Téglise de Saint -Aurée, à Ostie, et enfoui sous l'autel, au fond d'un caveau dont les prêtres de cette église avaient seuls le secret. Dieu réservait ce saint corps pour d'autres temps; il le gardait^ dans les trésors de sa miséricorde, pour des siècles qui en auraient grand besoin.

Enfin , vers le milieu du xv*' siècle , à la veille du protestantisme, qui allait briser Tunité de foi et préparer ces tristes temps où sainte Monique devait apparaître comme une consolation et une lumière, son tombeau s'ouvre providentiellement , ainsi que nous Talions voir, et elle monte sur les autels.

Déjà pourtant, dès le xn* et le xni* siècle , elle commençait à sortir de Tombre. On voyait sa fête s'établir sur plusieurs points à la fois, et partout on la plaçait le A mai , veille du jour où l'on célèbre le souvenir immortel de la conversion de son fils : comme pour dire aux fidèles que si, après tant d'erreurs et d't)rages, Augustin avait retrouvé sa foi, sa conscience, son cœur, son génie même, et, secouant toutes ses ténèbres, avait pu irradier le monde et l'Église, c'est à sainte Monique qu'on le devait. Des autels se dressaient en son honneur dans les vieilles cathédrales du moyen âge; des hymnes étaient composées à sa louange; et sur les fresques et les vitraux

des églises on commençait à voir rayonner sa belle 6gure. Déjà un disciple du bienheureux Angélique deFiésole, Benozzo Gozzoli, avait peint quelquesunes des plus belles scènes de sa vie , et en particulier sa mort, dans le chœur de l'église de San- GimignanOy en attendant qu'une main inconnue , mais dirigée par une grande âme, fît resplendir sa douce image au-dessus de l'autel de l'église dévastée d'Ostie.

Ce n'était là toutefois que l'aurore d'un culte impatient de naître. Il fallait maintenant que le Chef suprême de l'Église intervînt, et qu'il plaçât luimême sainte Monique sur les autels.

Pour cette grande œuvre , Dieu choisit Martin V. Peu de papes ont autant souffert que ce pontife. Car si son exaltation sur le saint siège mit fin au grand schisme d'Occident, et s'il eut ainsi cette ineffable joie de voir les membres déchirés de l'Église se rejoindre, et le mystère de l'unité, un instant voilé , resplendir d'un plus brillant éclat, il eut aussi sous les yeux les scènes douloureuses du concile de Constance, qui préparaient les scandales de celui deBâle. 11 vit paraître Wiclef, Jean Huss, Jérôme de Prague, Il assista aux horreurs de la guerre des hpssites, et, du haut de ce trône de saint Pierre, où les illuminations du génie et de l'expérience humaine ne sont que des lueurs incertaines à côté des lumineuses assistances de l'Esprit de Dieu, il eut le pressentiment amer des tristes et misérables voies dans lesquelles , malgré Dieu et son Église, le monde allait s'engager.

Or c'est à ce momeot^ quand il sentait dans les entrailles de la chrétienté ces déchirements douloureux , présage de plus grands malheurs , que., par une de ces inspirations divines auxquelles les papes obéissent sans en saisir toujours toute la portée , Martin V donna Tautorisation de chercher les reliques de sainte Monique, et de les apporter à Rome.

Il chargea de cette fonction un des hommes les plus vénérables de ce temps, frère Pierre Assalbizi, religieux de Tordre des Hermites de Saint-Augustin^ évêque d'Aleth, son confesseur, et universellement tenu pour un saint. Celui-ci, heureux d'une telle mission , s^adjoignit un des religieux du même ordre, le bienheureux Augustin Favaroni, prieur général , mort depuis en odeur de sainteté, et tous deux, accompagnés d'un certain nombre de prêtres et de religieux, se rendirent en toute hâte à Ostie. Car le jour des Rameaux approchait, et on désirait que ce jour fût celui de la translation de ces restes précieux à Rome.

• Le corps de la Sainte avait été transporté et enseveli à une époque reculée, et dont on ne déterminait pas bien la date, dans le sanctuaire de Sainte-Aurée à Ostie. Les commissaires apostoliques s'y rendirent, accompagnés des prêtres de la ville; et, après s'être agenouillés et avoir prié avec ferveur, ils firent creuser d'abord à droite de l'autel. Là, à huit pieds à peu près de profondeur, on trouva un dallage de longues et larges pierres, sur lesquelles étaient épars quel-

ques ossements. Peut-être étaient-ce des reliques de saiots; mais rien ne l'indiquait. On s'arrêta alors, dans la persuasion qu'on avait touché le fond d'une chambre sépulcrale, profanée peut -être, et aujourd'hui vide, et l'attention se tourna du côté des autres parties du sanctuaire. On les sonda les unes après les autres; mais l'épreuve, faite en différents endroits avec de forts instruments de fer, ne révéla nulle part de cavité. On revint alors à ce dallage de pierres, que Ton eut peine à entamer, et sous une dalle on aperçut tout à coup une petite ouverture, adroitement cachée, qui conduisait à un caveau plus profond et tout à fait secret. Pleins d'une vive espérance, les commissaires apostoliques s'y font descendre, et là , dans une crypte assez vaste , ils aperçoivent plusieurs sarcophages de grandeur différente. Trois étaient à droite, et contenaient le corps de saint Lin , pape et martyr, celui de saint Félix , pape aussi et martyr, et celui de saint Astère, également martyr. On interrogea avidement ceux qui étaient à gauche. Le premier était le vaste tombeau où sainte Constance avait été ensevelie avec sainte Aurée; le second était moins un tombeau qu'une châsse : il contenait les ossements de sainte Aurée , vierge et martyre; on les avait retirés, à une époque que l'on ne sait pas bien, du tombeau de sainte Constance, et mis à part dans cette châsse. Au-dessous était un large sarcophage en pierre semblable à ceux dont les Romains se servaient pour ensevelir les morts. Les commissaires apostoliques approchèrent la lampe,

et sur une lame de plomb ils lurent, avec des yeux brillants de larmes, le nom de sainte Monique.

- Le moment fut solennel. La mère de saint Augustin , après douze siècles d'obscurité et de silence , apparaissait enfin à la lumière, et avec elle toutes les reliques de la ville d'Ostie. Dans un jour d'effroi, à la veille d'une de ces invasions lombardes qui brûlaient tout, et en particulier lescorps des saints, on les avait cachés en tremblant à plus de huit pieds sous terre, dans une crypte habilement dissimulée , et ils revenaient enfin réjouir la chrétienté , qui les croyait perdus, et encourager parleurs immortels exemples les nouveaux martyrs que Dieu allait bientôt demander à son Église.

Après que tous les religieux et les prêtres se furent prosternés et eurent adoré, à la lueur des flambeaux, le Dieu qui triomphe dans ses saints, on ouvrit d'une main tremblante d'émotion le sarcophage en pierre où le plus grand des docteurs et le plus aimant des fils avait enfermé le corps de sa mère. Ce n'étaient plus que des ossements desséchés, mais pleins de ces parfums de vie et d'immortalité qui s'échappent presque toujours du corps des saints, (c II sortait, dit un témoin, de ces reliques précieuses je ne sais quel arôme, qui s'attachait aux mains, aux vêtements, et dont on ne pouvait plus se défaire. Cet arôme n'avait aucun rapport avec les parfums, même les plus exquis, que l'on avait pu respirer autrefois : il élevait l'âme à Dieu ^ »

t Voir, à la fin du \olume , la note n© 4.

A près que les heureux témoins de cette scène eurent longtemps contemplé, prié, baisé ces restes vénérables , on les renferma dans une châsse en bois que l'on avait apportée , et on se hâta de reprendre le chemin de Rome.

Rien n'avait été préparé pour une translation solennelle des reliques de la Sainte. Il avait même été convenu qu'on pénétrerait à Rome sans bruit, et qu'on laisserait au Souverain Pontife le soin de choisir le jour de la fête publique. Mais quand un saint s'est immolé pour Dieu, il sort de ses os purifiés, comme autrefois du corps sacré de Notre -Seigneur, une vertu qui guérit, je ne sais quel charme céleste qui attire les âmes pour les consoler, les détacher de la terre et les élever à Dieu. Bientôt un peuple considérable, et qui croissait sans cesse, fit cortège à l'humble char qui portait les restes de sainte Monique. En entrant dans la ville, ce fut bien autre chose. Ce jour des Rameaux est un des grands marchés de Rome. La ville était encombrée d'une foule de paysans , de fermiers , de marchands venus de toute la campagne romaine. « A. la vue de ce cortège, on s'interroge. Quand on répondait : C'est le corps de sainte Monique que Ton rapporte, il y en a qui ne comprenaient pas; mais quand on ajoutait : C'est la mère de saint Augustin, c'étaient de joyeuses acclamations ^ » Tout le monde voulait voir la châsse, la toucher, la baiser, et les commissaires apostoliques,

1 Sermon de Martin V.

les religieux et les prêtres d'Ostie, qui entouraient le cbar et lui faisaient une escorte d'honneur, ne pouvaient plus avancer.

Un miracle vint augmenter l'enthousiasme , et révéler au monde ce qu'était cette femme incomparable qui faisait son entrée à Rome. Pendant que les conducteurs du char essayaient inutilement d'écarter la foule, tout à coup elle se fendit respectueusement : c'était une femme qui accourait , apportant dans ses bras un enfant malade. On fait place avec je ne sais quel pressentiment de foi. Elle approche; elle applique son enfant contre la châsse, avec un regard où se peint toute sa foi. Et tout à coup un immense frémissement court dans cette foule : l'enfant était guéri. A partir de ce moment, Tenlhousiasme ne connut plus de bornes.

On arriva ainsi à l'église, et quand on y fut entré et qu'on eut déposé sur l'autel la châsse en bois où l'on avait renfermé les reliques de sainte Monique, on éprouva un vif regret : ce fut d'avoir laissé dans la crypte de Sainte -Aurée le grand sarcophage en pierre, où saint Augustin avait enfermé le corps de sa mère ; c'était une seconde relique. On retourna donc à Ostie , et le lendemain on rapporta en triomphe ce sarcophage vide, au milieu d'une foule qui s'était accrue, et que rien ne pouvait contenir.

Un nouveau miracle, de même nature, mais plus éclatant encore, acheva de révéler sainte Monique, et d'apprendre aux âmes quelles grâces surtout on pourrait lui demander.

Uoe mère veillait au pied du lit de son fils , malade depuis huit mois environ d'une maladie qui ne laissait aucun espoir. Elle apprend ce qui se passe, et avec un de ces élans de foi et d'indomptable espérance comme il y en a dans le cœur d'une mère , elle prend son enfant, Tenveloppe d'un drap, et vient le coucher dans le cercueil de la Sainte, debout, Tœil plein de foi, et attendant que sainte Monique se montrât vraie mère. Elle n'attendit pas en vain ; car l'enfant se souleva bientôt , et se jeta dans ses bras , joyeux et guéri.

(( Ces faits, s'écriait le pape Martin V dans une cérémonie que nous allons raconter, se sont passés sous les yeux de tous. lisse renouvellent chaque jour, et avec tant d'éclat, qu'ils doivent nous inspirer une confiance inébranlable dans cette grande servante de Dieu. »

Beaucoup d'autres miracles accompagnèrent, en effet, cette translation. Nous entendrons tout à l'heure le pape Martin V les énum^rer. Notons seulement un fait d'une lumière profonde et d'une délicatesse exquise. Outre les enfants guéris dans les bras de leurs mères, on remarqua que les miracles les plus fréquents étaient les guérisons d'aveugles : « Soit que Dieu , dit le pape Martin V, voulût par là glorifier la mère de ce grand docteur qui illumine l'Église, soit qu'il voulût honorer de cette sorte les larmes que cette femme admirable avait versées pendant vingt ans pour obtenir que Dieu ouvrît les yeux d'Augustin. T)

Ainsi, dès sa première apparition dans le monde , sainte Monique tenait à lui apprendre deux choses : la première, c'est qu'elle ne résisterait jamais au cri d'une mère qui pleure pour son enfant; la seconde, c'est que de tous les infirmes, ceux qui triompheraient le plus de son cœur, ce seraient les aveugles, moins encore ceux qui ne peuvent plus voir la lumière du soleil , que ces autres aveugles , les plus malheureux de tous, dont l'intelligence, obscurcie par les passions, ne contemple pas le beau soleil de la foi.

Martin Y fut ému jusqu'au fond de Tâme quand il apprit la manière dont s'était accomplie l'entrée du corps de sainte Monique à Rome; et comme cette pompe n'avait pas été ordonnée par lui, mais qu'elle avait été créée par le seul enthousiasme du peuple , jugeant qu'il n'avait pas payé sa dette, il voulut qu'une solennité extraordinaire eût lieu dans l'église où le saint corps avait été déposé, et il annonça le désir de la présider lui- même.

11 y vint, en effet, au milieu des flots d'un peuple immense, qu'avait attiré le bruit des miracles qui se multipliaient autour du saint tombeau. 11 offrit le divin sacrifice , et après la messe , transporté d'une sainte joie, il adressa aux religieux auxquels il confiait le dé^pôt inestimable du corps de sainte Monique, et au peuple qui se pressait dans l'église, un discours éloquent et ému, dont nous nous reprocherions de ne pas donner une idée à nos lecteurs.

d Nous célébrons aujourd'hui , disait en comoien* çant le saint pontife, la mère de ce grand docteur dont la vertu, les grâces et les victoires sont la gloire de tous les chrétiens, et dont le nom est célèbre entre tous dans l'Église catholique, partout où règne la foi. Or, comment ne pas faire partagera la mère les louanges que nous prodiguons au fils, quand aucun de nous n'ignore que la bienheureuse Monique n'a pas été seulement sa mère selon la nature; mais mais qu'elle a été bien plus encore la mère de son esprit et de son cœur? L'unique but, en effet, des prières qu'à chaque instant elle faisait monter vers Dieu, Tunique objet de sa sollicitude, était le salut d'Augustin ; et lui - même nous rapporte dans ses écrits avoir entendu sa mère lui dire sans cesse qu'elle ne désirait d'autres jouissances sur cette terre que de voir son fils, enflammé du désir des choses célestes, mépriser les jouissances d'ici -bas. N'ai-je donc pas raison de me réjouir, moi à qui il est donné de toucher aujourd'hui les reliques de la bienheureuse Monique, et de rendre ce saint corps aux fils mêmes qu'Augustin engendra à sa mère? Oh ! qu'elle est grande , de quelle dignité sublime elle est revêtue, la mère d'un tel enfant! Heureuses les entrailles, bienheureuses les mamelles, vénérables mille fois les bras, digne enfin de tout hommage le corps de celle qui a donné au monde un si illustre fils!

« Recevez -le donc, ô religieux, avec un grand amour; touchez-le avec un profond respect. Portez

5i2 HISTOIRE

sur des épaules qui soient saintes cette mère dont vous vous réjouissez d'être les fils. N'ayez désormais pour Augustin et pour Monique qu'un même cœur et une même louange. Et vous aussi, citoyens, magistrats, Romains, livrez- vous à l'allégresse, et, recevant un si grand bienfait, ne mettez pas de bornes à vos transports de joie. y>

Après cette première effusion de son cœur, le saint pontife commence à retracer les vertus de sainte Monique, sa douceur, sa patience, sa sollicitude maternelle, récompensée par la création d'un tel fils. « Car, possédant saint Augustin, s'écrie-t-il, que nous importent la sagacité d'Aristote, l'éloquence de Platon , la prudence de Varron , la gravité de Socrate, l'autorité de Pythagore, l'habileté d'Empédocle? Nous n'avons pas besoin de ces hommes. Augustin nous suffit. En lui sont rapportés et expliqués les oracles des prophètes, les enseignements des apôtres, les saintes obscurités des Écritures. En lui sont réunis le génie et les enseignements de tous les Pères et de tous les sages. Si vous cherchez la vérité, la doctrine, la piété, qui trouverez- vous de plus instruit, de plus sage, et, pour ainsi parler, de plus saint qu'Augustin ?

d Eh bien, c'est la pieuse Monique qui a enfanté un tel homme ; c'est cette bienheureuse mère qui nous a donné, qui a donné à l'Église la gloire d'un si illustre docteur ! Car ce ne serait pas la louer assez que de dire qu'elle l'a enfanté, qu'elle l'a allaité, qu'elle Ta élevé, comme font les mères pour leurs

jyr-f •

enfants. Oh ! non , elle a fait mille fois plus. Qui ne se réjouira d'apprendre d'Augustin lui-même la pieuse coutume qu'avait sa mère de lui faire prononcer dès son berceau le nom de Jésus-Christ, nom qu'il aimait lui-même, dans un âge plus avancé, à imprimer sur les lèvres des petits enfants ! Et ce qu'elle avait si bien commencé, dans la suite, pendant tout le cours de sa vie elle ne négligea rien, elle n'omit rien pour l'achever. Qui pourra redire tous les cris et tous les soupirs, que jour et nuit elle poussa vers le ciel à cause d'Augustin , non pour lui obtenir la santé du corps, mais pour le salut, c'està-dire pour le bonheur de son âme ? Qui pourra compter les larmes qu'elle versa, les gémissements qu'elle poussa par amour pour son enfant ? Dieu mit fin à ses soupirs, en lui faisant entendre que le fils de tant de larmes ne saurait périr, et qu'il s'avancerait au même degré qu'elle dans le chemin de la foi et du salut. Aussi, à partir de ce jour, elle n'eut plus d'autre sollicitude que de répondre à l'oracle divin, pensant toujours à Augustin, à son fils promis et voué à Dieu et à la religion , et empressée de suivre les vestiges de ce fils, afin de l'arracher au mal et de le rendre à la vertu.

c Je ne rapporte pas, continue le pontife, par quelles industries auprès de son mari, par quels mérites auprès de Dieu, elle obtint le salut de ce même mari ; de telle sorte qu'elle vit s'accomplir cette parole de l'Apôtre dans sa première épître aux Corinthiens : Uhomme infidèle doit son salut à la

femme fidèle. Et cela, a&n qu'aucun membre de sa famille ne manquât dans ce lieu où les élus sont inscrits sur le livre de vie.

ce Mais qui n'admirerait la foi et la grandeur de l'amour qui rengagèrent à suivre Augustin par terre et par mer? Et ce n'est point d'accord avec son fils qu'elle entreprit ce voyage ; car Augustin lui-même nous rapporte que, voulant quitter l'Afrique, il trompa sa mère; mais, lorsqu'il fut parti pour Milan, elle entreprit de le suivre et fit voile vers son fils, poussée par un courage bien au-dessus de son sexe. 0 femme ! à qui il convient bien d'appliquer ces paroles du Sauveur : a Oh ! que votre foi est grande I y> Oui , elle était grande la foi qui la poussa à concevoir un tel dessein et à aflFronter sans hésitation la mer et ses tempêtes, la terre et ses périls, jusqu'à ce qu'elle embrassât son fils, qui n'attendait rien de tel de sa mère. Comment redire maintenant toute la sollicitude qu'eut cette femme forte et fidèle pour opérer à Milan la sanctification d'Augustin ? Par quels mérites, par quelle renommée de vertu acquit-elle la sainte familiarité d'Ambroise, deSiraplicien, de tant d'hommes excellents et de saints pères ? Dans de telles relations, elle ne cherchait rien autre chose que de confier le salut de son fils aux hommes les plus fidèles. Je pourrais rapporter ici beaucoup d'actions qu'elle fit avec un courage audessus de son sexe, pour ramener Augustin à la foi ; mais nous n'en finirions pas. Elle obtint ce qu'elle désirait, c'est-à-dire de voir Augustin renaître par

le baptême et par les sacrements qu'on administre aux fidèles; comme si la cour céleste^ vaincue par les gémissements de cette femme , n'avait pu refuser plus longtemps la vie et le salut de son fils aux soupirs de Monique ; soupirs si continuels et si ardents, que ces saints pères, Ambroise, Simplicien, en étaient comme fatigués, et semblaient pousser cette prière vers le ciel : « Éloignez -la, car elle nous importune par ses cris. j>

Après avoir raconté la conversion d'Augustin, sa retraite à Cassiacum, les conférences philosophiques, la part qu'y prit la Sainte, et s'être écrié : ce Oh ! oui, sans nul doute, il y avait dans le cœur de cette femme un esprit bien différent de celui qui a coutume de s'exprimer par la bouche de l'homme ; » le saint pontife continue ainsi :

a Ayant accompagné son fils converti jusqu'à Rome, et ayant vu toutes les choses qu'on pouvait visiter dans la ville, elle part avec Augustin pour Ostie, sur le Tibre, où elle doit quitter l'Italie afin de naviguer vers Carthage. Mais que dire ici, mes très-chers frères? Pour quelle cause Dieu n'a-t-il pas voulu qu'elle sortît d'Italie ? car c'est là qu'après avoir suivi son fils, elle vit arriver son dernier jour, alors qu'elle montrait, pour ainsi dire, à Augustin les murs de sa patrie , en lui disant : ce Pour toi , mon fils, quitte ces lieux, et retourne dans ta patrie si désirée, te souvenant qu'au ciel seulement est la vraie, l'immortelle patrie, commune à tous lés saints. Que tu tournes vers elle tous tes vœux et toutes tes

actions y voilà l'unique héritage que je te laisse ; alors je te recevrai dans mon sein. Maintenant, Dieu ne veut pas que je te suive plus loin ici-bas. C'est ici que finit mon pèlerinage, qu'il soit aussi le terme de ma mortalité (c'est-à-dire le commencement de mon immortalité dans le ciel). Fort de mon secours, marche en sûreté sous ma tutelle. Heureux temps, où tes fils et les miens, après t' avoir rappelé en Italie, nous garderont tous deux avec une religieuse piété ! » « C'est ainsi, s'écriait le pontife, qu'il me semble l'entendre prophétiser. Oui, nous voici au temps qu'elle-même prédisait il y a tant de siècles. Comment ne pas reconnaître la bonté, la miséricorde, la providence de Dieu, qui n'a pas voulu que l'Italie, que le monde entier fût privé d'un si magnifique présent ? Je doute, en eflFet, que si elle fût morte en Afrique, il se fût trouvé quelqu'un qui eût recueilli ces bienheureuses cendres, et que le trésor de si précieuses reliques eût pu échapper aux dévastations de l'Afrique. Non, ils n'auraient pas conservé la mère, ceux qui, s'il n'eût été transporté auparavant, eussent perdu le fils, déjà connu dans tout l'univers. Que dis-je ? dans la ville même d'Ostie les os des saints n'eussent pas été en sûreté, si le Seigneur n'eût veillé à leur conservation. Voilà pourquoi, pendant de nombreuses années, ce bienheureux corps demeure caché ; Dieu l'a voulu, afin que vous pussiez rendre honneur à la mère , vous qui honoriez déjà avec tant de piété le nom du fils. Et moi, je me réjouis, je me félicite de ce qu'il a été donné à notre

temps que nous soyons auprès de vous l'auteur d'un si magnifique présent. y>

Ayant ainsi achevé de célébrer les vertus de sainte Monique, le saint pontife commença à raconter l'histoire de l'invention de ses reliques ; il dit les ordres qu'il avait donnés , les fouilles qui avaient été faites, les miracles dont fut accompagné le transport de ces restes précieux à Rome, puis il acheva ainsi son discours :

oc Recevez donc la mère avec le fils. Servez -vous , autant que vous le pourrez, de Tun et de l'autre ; car ils n'ont tous deux qu'un seul esprit, une même règle, une seule et même institution. Faites de ce jour un jour solennel , et, puisque nous vous le permettons, puisque nous le voulons, puisque nous vous y engageons, qu'il passe , par vous, à la postérité la plus reculée. Que, par vous, soient partout connues la présence et la gloire de cette très -sainte mère. Amenez à elle les pauvres, les estropiés, les malades; invitez-les à venir chercher ici les secours d'en haut. Et, pour cela, publiez tout ce qui s'est passé dans ces jours, à Rome, auprès de ce bienheureux sépulcre. Une femme nommée Sylvie est en proie à une violente douleur de tète : elle fait un vœu, et est aussitôt délivrée. Une autre, nommée Mariola, sœur d'un de vos frères, avait une tumeur au sein : au seul attouchement du tombeau, elle est guérie d'une fièvre violente qui la mettait aux portes de la mort» Un enfant a avalé du poison , il va mourir : à peine ses parents l' ont-ils recommandé à la

sainte 9 qu'il est sauvé. L'attouchement du tombeau rend à la santé une noble Romaine. paralytique, et accablée d'une autre maladie appelée caduque. Que dirai-je de la femme stérile de l'ouvrier qui a fait les ferrements du sépulcre ? Elle fait un vœu auprès de ce sépulcre, et aussitôt cesse sa stérilité. Et ce même ouvrier qui , presque aveugle, fait le même vœu , et recouvre entièrement la lumière ? Et cette autre jeune fille, atteinte d'une maladie mortelle, qui promet de revêtir l'habit des femmes de votre ordre, et aussitôt tout péril cesse ? Faut-il parler de tous les autres qui ont été délivrés de diverses maladies par son secours, et en particulier des aveugles auxquels elle a rendu la lumière? Sans doute, elle a prodigué surtout ses faveurs à ce genre d'infortunés, ou parce qu'elle est la mère d'un docteur qui a éclairé le monde des rayons de sa doctrine, ou bien encore jarce qu'à cause de ce même fils, pour le conserver à la céleste lumière, pendant vingt années elle a répandu continuellement de pieuses larmes devant Dieu. Heureuse mère ! Autrefois elle s'écriait avec l'accent de la douleur : « Hélas, je pleure la mort de mon fils Augustin ! » et maintenant elle s'écrie : a Quel bonheur est le mien, moi qui, par mon fils Augustin, donne la lumière au monde ! »

Après ces admirables paroles, qui sont comme la bulle de canonisation de sainte Monique , et par lesquelles le Souverain Pontife présentait aux hommages et à la vénération de l'Église cette mère incomparable, Martin V procéda à la translation de

ses restes précieux dans le tombeau qui leur avait été préparé. Il était de marbre blanc , orné de sculptures d'un grand prix. Matteo Veggio de Lodi, secrétaire du Pape, en avait, par piété, fait la dépense, qui avait été considérable. Deux nobles dames romaines y avaient ajouté le présent de trois lampes d'argent doré, qui furent allumées devant les saintes reliques, et qui depuis lors brûlèrent jour et nuit.

Mais , en déposant dans ce sarcophage de marbre le corps de sainte Monique, Martin V crut devoir réserver le chef de la sainte. Il le fit enfermer dans un reliquaire d'or garni de c.ristal , afin que les fidèles pussent contempler facilement ce qui restait de la figure vénérable de sainte Monique : ce front sur lequel s'étaient posées les lèvres de saint Augustin; ces yeux, maintenant desséchés, d'où étaient tombées de si belles larmes ; cette langue qui avait poussé vers Dieu des cris si émus et si puissants ; tout cet être, aujourd'hui sans voix et sans vie, et qui pourtant parlait encoreaux âmes et les consolait, en les assurant que Dieu n'abandonne jamais ceux qui espèrent en lui.

Et afin qu'un éternel souvenir de cette translation demeurât dans l'Église, Martin V donna une bulle qui est venue jusqu'à nous, et qui acheva de mettre le sceau à la grande œuvre de la reconnaissance authentique du corps de sainte Monique, et de la glorification de son nom *.

1 En voir le texte à la fin du volume, note n^ 3.

La bulle est datée de Rome, le 27 avril 1430. Encore quelque temps, et Luther allait paraître, déchirer le sein de l'Église, préparer les voies à Timpiété, et donner au monde le vrai sens des événements que nous venons de raconter, et qu'on ne comprenait pas encore. Car, on a pu leremarquer , ce que Martin V salue en sainte Monique, ce qu'acclamait alors la chrétienté, c'était la mère du grand docteur; tandis que celle que salueront les temps modernes et qui aura toutes leurs tendresses et toutes leurs sympathies , c'est la mère du jeune égaré. Sainte Monique au xV siècle n'était pas encore à son vrai jour.

Cependant sainte Monique n'avait ni chapelle ni église. Elle avait été déposée par Martin V contre un des murs de la petite église de Saint-Trophonius, qui était desservie par les Hermites de Saint-Augustin , et les pèlerins qui accouraient en grand nombre implorer la Sainte ne pouvaient circuler autour du tombeau. Matteo Veggio de Lodi , touché de dévotion, et voulant achever l'œuvre qu'il avait commencée, fit construire sur les flancs de cette petite église une chapelle dédiée à sainte Monique, et il y fit transporter son saint corps. Les pèlerins affluèrent, et comme dans le nombre de ceux qui venaient chaque jour croiser leurs mains sur la grille en fer qui entourait le tombeau, on remarquait une foule de mères, et surtout de mères affligées, Eugène IV institua, pour répondre à leurs désirs, une confrérie des mères chrétiennes sous le patronage de sainte Monique : première pensée d'une œuvre admirable

dont nous parlerons pins loin, mais dont l'heure n'était pas venue; fleur trop tôt éclose, et qui aussi ne vécut qu'un jour. Par cette confrérie, cependant, la dévotion à notre Sainte acheva de pénétrer dans toutes les familles.

Aussi le siècle n'était pas fini , que de toutes parts on commença à demander la construction d'une grande basilique digne de garder le trésor dont Rome venait d'être enrichie. Et comme si la France, pour laquelle, plus que pour toute autre nation, sainte Monique sortait du tombeau, en eût déjà le pressentiment et voulût le reconnaître par avance, ce fut un évêque français, le cardinal d'Estouteville, archevêque de Rouen , qui fit bâtir cette église , et qui mit ainsi le sceau à la glorification de sainte Monique, en lui décernant le dernier honneur qui lui manquât encore en ce monde. Seulement, par un sentiment de pieuse délicatesse , au lieu de dédier ce temple à sainte Monique, on le dédia à saint Augustin , comme pour donner à ce grand saint, à ce tendre fils, la joie d'abriter dans son temple le tombeau et le corps de sa mère.

A droite et à gauche du grand autel sont deux chapelles : celle de droite dédiée à saint Augustin , celle de gauche à sainte Monique ; toutes deux de même forme, de même beauté, comme les deux âmes à qui elles sont consacrées.

C'est là, au fond de la chapelle qui porte son nom, dans une urne de verre antique, taillée en forme de tombeau et placée sous l'autel , que repose

le corps de la mère d'Augustin. Une courte inscription l'indique aux pèlerins :

HIC. JkC. GORPYS. s. MàTRIS. MONIGAE.

Dans cette même chapelle, à gauche de Tautel, adossé au mur latéral et cotiservé religieusement, on voit l'ancien tombeau de sainte Monique. C'est un sarcophage en pierre blanche, orné de cannelures en spirale et de ciselures antiques d'une grande simplicité. On l'a posé sur quatre griffes de lion, et surmonté de Timage de la Sainte, en relief, couchée et vêtue entièrement. Au bas du tombeau on lit Tinscription suivante :

IG A XG

SEPVLGRYM. VBI. B. MONICAE. CORPVS

APVD. OSTIA. TIBERINA. ANNIS. M. XLI

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