‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 26 sur 58 · ET AVEC NOS MALHEURS · texte numérisé non relu

ET AVEC NOS MALHEURS

Pendant tout le xvi° siècle, mais surtout daossa seconde partie, au milieu de ces apostasies multipliées qui faisaient trembler toutes les mères chrétiennes, la dévotion à sainte Monique ne cessa de croître. Son nom, qui n'avait encore été inscrit dans aucun martyrologe, le fut dans celui queBaronius composa, sur l'ordre du Pape, pour Tusage de l'Église universelle , et de là il passa dans tous les martyrologes modernes. Sa fête, qui ne se célébrait qu'à Rome et dans les églises des religieux qui suivent la règle de Saint- Augustin, commença à se célébrer partout, et son oflice fut inséré au bréviaire romain. Ses reliques, jusque-là concentrées dans une seule

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église, s'éparpillent dans le monde entier. En 1576 , le pape Grégoire XIII envoie un fragment de son chef à Bologne. La confrérie de Sainte-Monique à Rome en demande aussi une parcelle, et l'obtient. Pavie, qui se glorifie de posséder le corps de saint Augustin, veut avoir au moins une relique insigne de sa mère , et elle reçoit de la munificence des papes une côte de sainte Monique. Les PP. jésuites de Munster et les Hermites de Saint- Augustin de Trêves enrichissent également leurs églises de quelques ossements de la Sainte. Et pendant ce temps tous ces grands et saints personnages que TÉglise enfantait alors avec une fécondité si merveilleuse, comme pour montrer au protestantisme qu'elle était toujours la vraie épouse de Jésus-Christ, répandaient partout dans les âmes le culte et la dévotion à sainte Monique.

Nous allongerions trop ces récits, si nous recueillions tous les témoignages de piété et de vénération que sainte Monique inspira aux grands hommes et aux grands saints du xvi* et du xvn* siècle. Nous ne demandons à nous arrêter, comme nous l'avons promis, que sur l'un d'eux, saint François de Sales; et on nous pardonnera cette préférence. Cet homme admirable, qui semble surtout avoir eu pour mission de parler au cœur des femmes chrétiennes et de Tattendrir pour Dieu, comprit tout de suite, avec sa haute intelligence des temps et sa profonde connaissance des ânoes, que peu de dévotions étaient plus capables de les consoler et de les fortifier, de leur

montrer leur sublime mission et de les rendre capables d'y répondre , que la dévotion à sainte Monique.

Aussi, dans ce beau livre de V Introduction à la vie dévote^ qui fit une si profonde révolution dans les mœurs chrétiennes, il nomme sans cesse sainte Monique. S'il veut, dès les premières pages, apprendre aux chrétiennes qu'il n'y a point d'état où l'on ne doive tendre à la perfection , et qu'elle ce est possible à toutes sortes de vocations et de professions », il montre sainte Monique « en son ménage * ». Si, parlant au cœur des mères, il veut leur faire comprendre qu'elles attendent trop tard pour former Tâme de leurs enfants, et que c'est dès le premier jour, quand ils sont encore suspendus à leur cou, qu'il faut déjà les pénétrer de foi et d'esprit chrétien : ce Regardez, leur dit-il, sainte Monique. Étant enceinte du grand saint Augustin, elle le dédia par plusieurs offres à la religion chrétienne et au service de la gloire de Dieu, ainsi que lui-même le témoigne, disant que déjà il avait goûté le sel de Dieu dès le sein de sa mère. C'est un grand enseignement aux femmes chrétiennes, ajoute-t-il, d'offrir à la divine majesté les fruits de leur sein, même avant qu'ils en soient sortis ^ »

Et lorsque ces enfants commencent à grandir, que les mauvaises passions apparaissent, et que les

1 Introduction à la vie dévote, l^ partie, ch. m.

2 Ibid., ch. XXXVIII.

mères ont besoin d'une vigilance et d'une fermeté toutes divines pour conjurer le péril, s'il veut leur apprendre à défendre, à protéger, à sauver, à ressusciter l'âme de leurs enfants , c'est encore à sainte Monique qu'il en appelle. « Sainte Monique, leur dit-il, combattit avec tant de ferveur et de constance les mauvaises inclinations de son Augustin , que , l'ayant suivi par terre et par mer, elle le rendit plus heureusement enfant de ses larmes par la conversion de son âme , qu'il n'avait été enfant de son sang par la génération de son corps ^ »

Ce que saint François de Sales disait ainsi dans un livre destiné au public, il le répète sous mille formes dans ses lettres. Rencontrait-il, par exemple, une de ces femmes mariées qui sont comme des exilées dans le monde j qui, ayant donné toute leur afiféction, et n'ayant point eu de retour, ont senti dans le cœur ce vide immense qui appelle Dieu, et, brûlées maintenant de son seul amoiir, regardent avec jalousie les religieuses derrière leurs grilles : « Je voudrais, leur disait-il, qu'au lieu de cela vous considérassiez combien de saints et de saintes ont été en votre état, et qui s'y sont accommodés avec une grande douceur et résignation, sainte Monique, par exemple. Que cela vous anime, et recommandez -vous bien à ses prières *. » Rencontrait- il une mère inquiète, trou-

* Introduction à la vie dévote, Jw partie, ch. xxxviii. 2 Lettres de saint François de Sales , livre III , lettre 26^, édit. anc.

blée, tremblante de Tavenir (elles le sont toutes); en rencontrait -il surtout de cruellement accablées, comme il y en a tant, il avait un mot qu'il disait de cet accent doux et pénétrant qui était déjà une consolation et une espérance : ce Priez, priez ; » et puis : « Lisez la Vie de sainte Monique ; voua y verrez ie soin qu'elle eut de son Augustin , et bien des choses qui vous consoleront *. »

Mais c'est surtout dans la longue et belle et si instructive direction de sainte Chantai, ainsi que je l'ai annoncé, qu'il faut voir quelle place il voulait que sainte Monique eût dans le cœur d'une femme et d'une mère chrétienne.

M"* de Chantai avait trente ans, quatre petits enfants, une grande fortune. Elle était très- attirée à la perfection, mais sans nulle idée de la vie religieuse, à laquelle elle n'avait jamais pensé ; tout occupée, au contraire, de bien élever sa petite famille, et déjà inquiète de son 61s, qui avec de belles qualités avait des germes de grands défauts, etqui, bientôt emporté par la fougue de ses passions, l'originalité de son caractère , les flatteries périlleuses de ses amis , le tourbillon de la cour, allait précisément lui causer ces mêmes inquiétudes qui remplissent aujourd'hui le cœur des mères chrétiennes.

Saint François de Sales, qui, lui non plus, ne pensait pas que M"® de Chantai dût jamais être religieuse, et qui, n'en ayant pas le moindre soupçon, ne tra-

1 Lettres de saint François de Sales, livre 11, lettre d^©,

vaillait qu'à en faire une vraie veuve et une vraie mère, commence, au début de sa direction, à lui recommander la solitude, le recueillement et la fuite du monde, vers lesquels l'inclinaient, du reste, les tristesses et les deuils de sa vie. 11 veut qu'elle s'enferme dans sa maison avec ses quatre enfants, et que, tout occupée d'eux, elle fasse de son château un petit monastère plein de paix, de silence, d'oubli de la terre, et d'élan vers le ciel. Dans ce petit monastère il y aura une abbesse, ce sera la sainte Vierge : elle présidera. M°* de Chantai travaillera à ses pieds, en sa compagnie , lui obéira comme à une mère , prendra chaque matin sa bénédiction et ses ordres, et, en baisant le pied de sa statue, par exemple, ou en regardant son image, sera censée lui demander ses permissions.

Ces idées remplissent toutes les lettres de saint François de Sales à M"* de Chantai pendant qu'elle est dans le monde; par exemple : ce Courage, ma fille, lui écrivit-il un jour, tenez-vous bien serrée auprès de votre sainte Abbesse, et la suppliez saos fin que vous puissiez vivre, mourir et revivre en l'amour de son cher Enfant *. » Et encore : ce Gardez bien la clôture de votre monastère, et ne laissez point sortir vos pensées çà et là ; car ce n'est qu'une distraction de cœur. Observez bien la règle , et croyez , mais croyez bien, que le Fils de madame votre Abbesse sera tout vôtre *. » Et ailleurs , un jour de Noël :

1 Lettre du 3 octobre 1605.

'i Lettre du iOjiuïlei.

ce Mon DieU; ma fille, que je vous souhaite eu Bethléhemmaintenanty auprès de votre sainte Abbesse ! Eh ! qu'il lui sied bien de tenir ce petit enfant! Demandez-le-lui, elle vous le donnera, et, l'ayant, dérobez- lui secrètement une de ces petites gouttelettes qui sont sur ses yeux. C'est merveille combien cette liqueur est admirable pour toute sorte de mal de cœur ^ »

Mais quand on entre dans un monastère, qu'on est jeune et novice, et qu'on a besoin d'être formée à la vie parfaite , on n'a pas seulement une abbesse à laquelle on obéit comme à Dieu, on a une maîtresse, la maîtresse des novices, qui nous suit de plus près, surveille nos nioindres pas, nous avertit, nous corrige, nous élève et nous forme à la vertu. Eh bien I quelle sera la maîtresse de M""* de Chantai, celle qui lui apprendra à être une vraie veuve, une vraie mère, une vraie dame du monde, y paraissant sans l'aimer, et le quittant sans regret, à la manière des anciennes chrétiennes? Ce sera sainte Monique.

Et savez- vous dans quelle circonstance saint François de Sales la lui donne pour maîtresse? C'est au moment où il voit naître en elle la pensée, irréalisable à son avis , de quitter le monde, et de se faire religieuse. 11 lui montre sainte Monique, comme pour lui dire : ce Vous cherchez la perfection? Regardez* à-t-elle quitté son fils? et, en se dévouant à lui, n'a-

1 Lettre du 28 octobre 1605.

t.-elle pas atteint le plus haut degré de la vertu ? Je vous la donne pour votre maîtresse. »

Mais il faut l'entendre lui-même. Rien ne vaut ce style aimable dont le charme ne lasse jamais : a Ces désirs de vous voir éloignée de toutes récréations mondaines, comme vous dites, ne peuvent être que bons, lui écrit-il un jour, puisqu'ils ne vous inquiètent point. Mais ayez patience, nous en parlerons Tannée suivante, si Dieu nous conserve ici-bas. Gela suffira bien. Aussi n'ai-je point voulu répondre à ces désirs de s'éloigner de sa patrie ou de servir au noviciat des filles qui aspirent à la religion. Tout cela, ma chère fille , est trop important pour être traité sur le papier; il y a du temps assez. En attendant, vous filerez votre quenouille, non pas avec ces grands et gros fuseaux , car vos doigts ne les 3auraient manier; mais seulement selon votre petite portée : l'humilité, la patience, l'objection, la douceur de cœur, la résignation, la simplicité, la charité des pauvres malades, le support des fâcheux, et semblables imitations pourront bien entrer en votre petit fuseau ; et vos doigts les manieront bien en la compagnie de sainte Monique, qui est aux pieds de votre Abbesse*. »

Depuis lors, saint François de Sales ne les sépare plus ; « Vivez joyeuse en Dieu, lui écrit-t-il; et sa- Uez très - humblement en mon nom madame votre Abbesse et votre maîtresse. » Et encore : « Vivez, ma

1 Xô«rcdu8juinl605.

chère fille , avec le doux Jésus et votre Abbesse , parmi les ténèbres, les clous, les épines, les dérélictions, et avec votre maîtresse *. » Et ailleurs : a Je souhaite mille grâces à vos petits et petites, lesquels je tiens pour miens en Noire-Seigneur. Ce sont les paroles du fils de votre maîtresse à Italica , sa fille spirituelle *. »

Et plus tard, quand son fils s'égare, que le cœur de la mère commence à être percé de ces vives et profondes douleurs dont elle a si cruellement souffert : « Regardez votre maîtresse, lui écrit- il, et lisez sa Vie, elle vous consolera ^ »

Et lorsque, après la mort de saint François de Sales , M"'' de Chantai voit son fils s'égarer de plus en plus; un jour qu'accablée, non de la pensée qu'il allait peut-être mourir en duel, mais de cette pensée plus intolérable encore qu'il allait périr dans la colère de Dieu; un jour, dis-je, qu'à genoux au pied des autels elle versait son âme ardente devant Dieu et lui confiait toutes ses douleurs, elle entendit une voix qui la fit tressaillir : c'était la voix de saint François de Sales, qui, sortant de la tombe, ou plutôt descendant du ciel, lui criait : ce Lisez le VHP livre des Confessions de saint Augustin. ^ Elle le lut, et en arrosant de ses larmes les pages sublimes où Ton voit Augustin sauvé par les larmes de sa mère, elle eut le pressentiment consolateur qu'elle aussi sauverait son

1 ic«redu30août4605.

2 Lettre du 29 juin 4606.

3 Lettre de juillet 1615.

Celse-Bénigne, à force de prier, de pleurer et de s' immoler pour lui ^

Depuis lors, elle eut le plus tendre amour pour sainte Monique. Elle conseillait cette dévotion à tout le monde, elle la répandait partout. Et on sait assez que, voulant lui ressembler dans la mort comme elle lui avait ressemblé dans la vie, quand elle fut à son heure dernière, elle se fit lire le récit de la mort de sainte Monique. Et, arrivée à cet endroit où il est dit que peu importait à cette grande sainte de mourir loin de son pays, elle serra la main de M""* de Montmorency, et la regardant gracieusement ; ce Voilà qui est pour moi, y> lui dit-elle. Et, mourant loin de son cher Annecy, elle unit son âme à ce dernier sentiment de sa chère maîtresse ^

Ce que saint François de Sales et sainte Chantai firent pour répandre et propager le culte de sainte Monique , tous les grands saints de cette époque le firent plus ou moins. Et leurs paroles, nées des mêmes pressentiments, éveillent partout les mêmes échos. Aussi, à mesure que les temps deviennent plus tristes, et qu'on entend grandir ce bruit sourd d'impiété qui effrayait Bossuet, et qui faisait tressaillir Fénelon , on voit les mères effrayées lever les yeux sur sainte Monique, et se presser à ses autels : et il faut bien avouer que rien n'était plus capable de les consoler, de les fortifier, de les remplir d'espérance,

1 Mémoires de la mère de Ghaugy, p. 470.

2 Id., ihid,, p. 286.

que la vue de cette mère heureuse , qui presse sur soQ cœur ce fils qu'elle a sauvé par ses larmes.

Mais c'est surtout au xix"" siècle que devait s'épanouir le culte de sainte Monique. Entre toutes ses tristesses, ce siècle en a une qui ne se compare à rien. Il a vu réapparaître tout à coup un phénomène horrible que le monde n'avait encore aperçu qu'une fois, et un instant seulement, et x]ont l'antiquité païenne aurait été épouvantée. Des hommes sans Dieu, sans autels, sans prières, sans adoration, sans culte; des jeunes gens abdiquant à seize ans la foi de leur berceau , et arrivant quelquefois à la tombe sans s'être demandé s'ils ont une âme et s'ils ne doivent rien au Dieu qui les a créés ; des intelligences , riches du côté de la terre, dévastées du côté du ciel, où n'habitent plus ni la foi, ni l'espérance, ni les douces joies, ni les nobles élans, et qui s'en vont, tristes, devant elles, sans savoir ce qu'il y a au bout de la route. Et à côté de ces hommes, à leurs bras, il y a presque toujours une femme, une épouse, une mère, une fille, une sœur qui le sait et qui le voit, ce terme inévitable et affreux, et qui s'abime de douleur en le voyant !

Pendant un demi- siècle, ce flot de tristesses s'amassa silencieusement dans les cœurs; puis vint un jour où, la mesure étant comble, il déborda au pied de l'autel. Ce fut le 1" mai 1850. Ce jour-là, quelques mères, ou plus éprouvées que les autres, ou sentant plus vivement leurs douleurs, se réunirent dans une humble chapelle de Paris, la chapelle de

Notre -Dame- de -Sion, que venait de bâtir un des meilleurs prêtres de ce temps % et, se souvenant de la parole de Jésus -Christ : a Si deux ou trois se réunissent en mon nom, je serai au milieu d'eux, » elles résolurent, pour les rendre plus puissantes, de mettre leurs larmes en commun. Dans ce but, elles composèrent une petite prière pour leurs enfants, et^ après s'être promis de la réciter tous les jours, elles se donnèrent rendez- vous, un jour de chaque mois, au pied du même autel.

On vit alors combien cette pieuse association répondait profondément aux besoins du siècle. Car, à peine née, elle eut, si j'ose dire, une subite et magnifique explosion. Quatre ans ne s'étaient pas écoulés , et déjà, au commencement de l'année 1854., elle était établie à Lille, à Amiens, à Nantes, à Versailles, à Cambrai, à Valenciennes; et, avant la fin de Tannée, elle fleurissait à Belley, à Fréjus, à Toulon, à Bordeaux, à Tours, à Coutances, à Rouen, à Bayeux. Elle passait même les frontières, et s'épanouissait en Angleterre et en Belgique ^

1855 fut plus fécond encore que 1854. La jeune association étendit ses branches à Constantinople , à Jérusalem , à Pondichéry, à Tîle Maurice, en Afrique, à la Martinique, à Sidney dans TOcéanie; et

1 Le P. R. Théodore Ratisbonne, supérieur général de la congrégation de Notre-Dame-de-Sion, et premier directeur des Mères chrétiennes.

2 Rapport de Mme Louise Josson , présidente de Tarchiconfrérie, à l'assemblée du 19 mars 1855.

pendant qu'elle jetait ainsi ses rameaux dans les pays d'outre - mer , elle s'enracinait profondément dans l'Europe , et plus particulièrement en France, Londres, Dublin, Liyerpool, Stockholm, Saint-Pétersbourg, Odessa, Vienne, Stuttgard, Friboiirg, la Haye, Bologne, Turin, Madrid, Chambéry, Florence; et, parmi nous, Lyon, Bordeaux, Orléans, Amiens, Rouen, devenaient les foyers d'où l'œuvre rayonnait ensuite dans les moindres villes et jusque dans les villages*.

Et six années enfin ne s'étaient pas écoulées , six années, il est vrai, de silence, d'humilité, de prières, de larmes , de ces larmes fécondes qui coulent sans bruit, que le souverain Pontife Pie IX, voyant cetle œuvre qui n'était que d'hier et qui déjà remplissait tout, la saluait avec tendresse, comme on salue dans l'orage le signe consolateur qui en annonce la fin.

On s'attendrit malgré soi en voyant les humbles origines de cette grande œuvre. Mais c'est ainsi qu'en ce siècle Dieu fait tout ce qu'il fait. Qui eût dit aux petites ouvrières de Lyon que le sou qu'elles quêtaient de porte en porte pour la Propagation de la foi, produirait des millions, les eût fait sourire. Qui eût annoncé aux pauvres étudiants du quartier latin qui s'associèrent un jour pour servir les pauvres, qu'ils étaient l'avant - garde d'une immense armée de la charité qui couvrirait bientôt le monde, les eût éton-

1 Rapport à rassemblée générale du 13 mars 1856.

nés. Qui eût prédit au fondateur des Petites-Sœurs des pauvres qu'avant de mourir il ne pourrait plus compter ses filles, l'eût probablement trouvé incrédule. Tout se fait ainsi maintenant : comme si , dans ce siècle où l'homme est enivré de sa puissance, où, parce qu'il a créé les chemins de fer et inventé les télégraphes électriques, il croit pouvoir se passer des forces divines , Dieu prenait plaisir à son tour à se passer, lui aussi, des forces humaines.

Du moment que les mères chrétiennes se réunissaient pour prier pour leurs fils égarés, il était impossible que la douce et consolante figure de sainte Monique ne planât pas sur leurs réunions. On y pensa dès le principe. Seulement on avait choisi six ou sept patrons à l'association ; sainte Monique n'y était qu'en dernier lieu. Mais à mesure qu'on avance, elle sort peu à peu de l'ombre ; elle monte à l'horizon; elle s'éclaire d'une lumière si douce et si pure, qu'après la très-sainte Vierge Marie, à laquelle, dans le ciel de la sainteté, aucun astre ne s'égalera jamais, sainte Monique devient la première confidente, la patronne, le refuge, l'asile, la grande protectrice de toutes les mères chrétiennes.

On en eut , dès les premiers jours , un exemple frappant. Le souverain Pontife ayant daigné, par un bref apostolique en date du 11 mars 1856, élever à la dignité d'archiconfrérie l'association des mères chrétiennes, M'' Sibour, alors archevêque de Paris, réunit ces dames dans la chapelle de Notre-Damede-Sion, pour leur notifier cette grâce, et il leur

adressa un discours dont nous demandons à citer quelques fragments, car il se résumait tout entier dans ce mot : ce Mesdames, si vous voulez être de vraies mères chrétiwines , ayez les yeux attachés sur sainte Monique. »

a Oui, leur disait -il, prenez exemple sur cette sainte mère, qui par ses prières a ramené son fils dans les voies de la piété, et, avec la grâce de Dieu , en a fait un si grand saint. Hélas! peut-être a vezvous, aussi à pleurer sur les égarements d'un fils, Eh bien ! ne désespérez pas. Invoquez sainte Monique. Imitez- la. 11 est impossible que cette mère d'Augustin ne se rappelle pas du haut do ciel {es sollicitudes qu'elle a eues elle-même sur la terra; il est impossible qu'elle n'ait pas pitié de votre cœur, et qu'elle ne vous obtienne la conversion d'un fils bien-aimé , ou sa persévérance dans la vertu. »

Et, continuant sur ce ton, M^'Sibour dévoilait, devant les yeux des mères, toute la vie de la Sainte, ses inquiétudes, ses tristesses, ses amères douleurs, ses prières pénétrantes; et, après la conversion de son fils, ses ineffables joies, et cette mort heureuse, et ce ravissement par lequel se termine dans le ciel une vie admirable. Puis s'adressant aux mères : ce Dites-moi, Mesdames, quelle est celle qui ne comprend une pareille existence, qui ne partage de tels sentiments? Quelle est celle qui, si son fils se perd , ne supplie Dieu, comme Monique, de le convertir? Et, le voyant revenu à Dieu, à la foi, à la vertu , quelle est celle qui n'aimerait à se voir détachée,

avec son fils, de ce triste monde, pour aller tous deux dans le lieu où il n'y a plus d'erreur, plus d'égarements, plus de péchés ; où aucun ennemi ne pénètre, où Ton est affermi à jamais dans le bonheur? y>

Et il les exhortait à mériter ce bonheur, afin qu'un jour elles n'eussent plus qu'à soupirer, avec sainte Monique, vers les demeures étemelles, à dire avec elle : a Qu'ai -je à faire ici -bas? J'ai fini ma tâche. »

On ne pouvait assurément mieux inaugurer l'association des mères chrétiennes, ni mieux rendre le sentiment qui était dans tous les cœurs. ^ Depuis lors^ l'association a fait de nouveaux progrès, que je crois inutile de signaler. Je n'ajouterai aux noms que j'ai cités précédemment que Genève, Alger, Santiago, Buenos -Ayres^ Pondichéry, et les Indes *. Et partout le nom de sainte Monique, le souvenir de ses larmes plane sur ces réunions ; pas un prêtre n'y prend la parole, pas un évêque ne les préside sans que ce nom béni monte de lui - même à ses lèvres. J'ai lu un certain nombre de discours et de mandements relatifs à l'œuvre des mères chrétiennes, j'y ai entendu partout des cris de joie et d'espérance à la vue de ces belles assemblées de mères chrétiennes, et partout aussi des prières ardentes, et, si je l'ose dire, des souhaits de bien-

1 Voir la suite des rapports annuels si intéressants et si édifiants. Il y en a de longs fragments dans le Manuel de la mère chrétienne y par le P. Ratisbonne. Paris, Ôlmer, éditeur, rue Bonaparte, 1859, 1 vol. in -18.

venue à l'incomparable mère dont la figure , tour à tour désolée ou radieuse, rayonne sur ces réunions, et en est à la fois Tespérance, la consolation et la joie.

Oui, il monte à l'horizon, ce doux astre. Les âges précédents l'ont peu connu. Ils n'étaient pas assez malheureux pour cela. Dieu l'avait fait pour nous. 11 sort aujourd'hui de Tombre; et projetant sa lumière sur les mères chrétiennes, il sèche les larmes de leurs yeux ; il adoucit les tristesses de leurs cœurs ; il met des obstinations invincibles avec de joyeuses espérances dans leurs prières.

Des jours meilleurs vont se lever, n'en doutons pas. Dieu se laissera toucher. 11 ne verra pas sans s'attendrir soixante mille mères chrétiennes agenouillées et pleurant sur leurs enfants, lui qu'émut si profondément autrefois la veuve de Naïm , lorsqu'elle suivait éplorée le cercueil de son fils! Non, il ne laissera pas périr une génération de jeunes hommes toute mouillée des larmes de leurs mères.

Achevez cependant votre œuvre, ô Monique, et du sein de la gloire où vous pressez dans vos bras ce fils dont vous êtes deux fois la mère , jetez les yeux sur tant de chrétiennes qui accomplissent en ce moment la noble et dure mission que vous avez remplie vous-même. Soutenez -les dans ces épreuves suprêmes par lesquelles Dieu veut qu'elles passent pour mériter le salut de leurs fils. Ne les laissez pas défaillir. 0 mère heureuse, souriez à leurs larmes ; et qu'elles apprennent, en lisant votre

Vie , que le feu mauvais qui consume quelquefois rame des enfants a un vainqueur et un mattre : c'est le feu sacré , quand il est allumé au cœur des mères. Pour moi, qui ai recherché avec tant d'amour les traces trop effacées de votre passage en ce monde , ô Femme incomparable, dût cette tentative ne pas réussir, je ne me repentirai pas de Tavoir entreprise. J'y ai trouvé une lumière que je n'attendais pas. En me montrant votre cœur, ô Monique, pour prix de mes travaux, vous m'avez révélé ce que doit être le mien. Grâce à vos leçons, je sais mieux qu'autrefois à quel prix se rachètent les âmes, et que s'il est impossible d'être une vraie mère à moins d'avoir un cœur de prêtre, il est encore plus impossible d'être un vrai prêtre si on n'a pas un cœur de mère. Désormais, chargé par mon îninistère de rendre à Dieu tant d'Augustins, je ne me désolerai plus au pied des saints autels , ne sachant comment m'y prendre. Vous me l'avez appris, ô mère! Heureux si je mets à profit une telle leçon, et si, enflammé par vos exemples, et après trop d'hésitations me vouant enfin aux sacrifices qu'il exige, je me consacre plus entièrement que jamais à l'art sublime d'arracher les âmes au mal, et de les rendre à la vérité, à la vertu et à Dieu !

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