‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 6 sur 58 · MORT CHRÉTIENNE DE PATRICE · texte numérisé non relu

MORT CHRÉTIENNE DE PATRICE

Quelle impression firent sur Augustin les scènes que nous venons de raconter? Nous ne le savons pas ; mais il est probable qu'elles ne lui en firent aucune; car il y a des temps où, comme dit le Prophète, on a des yeux, et on ne voit pas. Au moins est-il certain que Timpression ne fut pas assez forte pour arrêter la marche des passions.

Au moment , en effet, où sainte Monique commençait à gagner son mari, son fils achevait de lui échapper. Les passions refroidies ramenaient le vieillard; les passions naissantes emportaient le jeune homme. Augustin en était de plus en plus consumé. On s'effraie en lisant, dans leâ Confessions^ ces pages d'une vérité si éloquente où, à la manière d'un grand médecin qui suit pas à pas la marche d'une maladie,

Augustin décrit et analyse les progrès incessants du feu mauvais allumé dans son âme; et Ton se demande avec effroi ce qui va advenir, je ne dis pas seulement de sa vertu, bêlas ! il y a longtemps qu'elle avait péri y mais de son esprit ^ de son cœur, de son caractère, de son génie lui-même. Car il faut dire de ces irréparables combustions du feu mauvais ce qui est écrit au livre de Job : a Ce feu -là consume tout; il brûle la vie dans tous ses germes et jusque dans ses racines ^ j^ U détruit la santé, il dess^^be le cœur, 11 éteint le génie. Les chastes élans de l'amour pur, les poésies de l'adolescence prêtes à éclore, les enthousiasmes de la jeunesse, le sens de l'infini , les forces futures de la raison virile , les feux du génie trempés de sensibilité et de tendresse, tout est perdu d'avance. Et qui ne sait que, de toutes ces forces détruites, l'amour, l'amitié, la charité et la pitié sont anéanties les premières, et que le cœur, une plante si délicate, périt encore plus vite que le génie '? Il fallait donc un nouveau et plus puissant secours; et, puisque la voix de Dieu, l'exemple de son père, la paix du Toyer domestique, le saint parfum des vertus de sa mère, avaient été incapables de protéger Au* gustin, il fallait faire retentir aux oreilles de ce jeune emporté la seule voix qui puisse encore quelque

t Igais est usque ad internecionem devorans^ et omDÎa eradicans genimina. [Job, xxxi.)

2 Voir, dans la Connaissance de Vàme du P. Gratry , le beau chapitre sur les deux foyers ; ou bien relire Tadmirable conférence du P. Lacordaire sur la chasteté.

€hose quand toutes les autres ne peuvent pins rien. Pour cela il fallait éclairer sainte Monique; car Augustin était parvenu à lui faire illusion , et, comme tant de mères qui ne peuvent jamais se persuader que leurs fils soient coupables , elle reposait tranquille, le croyant toujours un enfant.

La lumière vint de Patrice. 11 y a des choses que l'œil d'un père voit plus vite et voit mieux que Tœil même d'une mère. Seulement, converti de la veille, léger encore, plus sensible à la joie de voir grandir son jeune fils qu'à la crainte de lui voir perdre son innocence, il vint un jour confier avec joie à sa sainte épouse qu'Augustin arrivait à la virilité. Il souriait, se voyant déjà grand -père. Mais, au premier mot qu'il laissa échapper, celle-ci fut saisie d'une émotion indéfinissable. Son repos , sa joie, à elle, avait été jusque-là de penser que son Augustin était encore un enfant. L'idée qu'il devenait homme, que les passions allaient s'éveiller , qu'elles grondaient peut-être déjà dans son cœur, que son innocence serait bientôt en péril , la jeta dans un trouble et une inquiétude mortels. « Mon père, dit saint Augustin, n'était encore que catéchumène, et cela depuis peu; y> aussi il ne faut pas s'étonner si ses pensées ne s'élevaient pas bien haut, ce Mais ma mère était avancée dans la piété. Vous aviez commencé, ô mon Dieu, à bâtir votre temple dans son cœur, et vous y demeuriez par la présence de votre esprit. Aussi elle se sentit, à l'heure même , profondément troublée, et elle fut saisie d'une émo-

tion toute chrétienne en pensant aux périls qui m'allaient menacer*. » Pieuse émotion de sainte Monique; inquiétude élevée et toute divine qui fait oublier à une mère la beauté et la force croissante de son jeune fils pour ne penser qu'à son innocence; grâces à Dieu, vous n'avez pas encore disparu de nos tristes jours, et vous remuez encore bien des cœurs de chrétiennes I

Elle vint donc trouver Augustin , et, soit qu'elle ait obtenu un aveu , soit qu'elle ait deviné son âme avec cette intuition qui est dans le cœur de toutes les mères, elle commença à lui montrer, par son émotion et ses larmes, ce qu'elle pensait du triste état de son âme. Souvent elle le prenait à part, et , en se promenant avec lui , elle lui disait quelque chose de Dieu, de la foi de son enfance, de la paix et de l'honneur des cœurs purs, de la laideur du mal et de l'horreur qu'il doit nous inspirer; mais, bien qu'elle dît ces choses avec cet accent pénétrant et ému que les mères trouvent naturellement dans leur cœur, surtout quand elles sont pleines de foi et que leur fils est en péril, c'était un langage qu'Augustin ne comprenait déjà plus. Ces paroles glissaient sur son âme; elles n'y entraient pas. Et, comme il ne voulait pas répliquer à sa mère, il commençait à l'éviter. Le regard inquiet et profond de Monique le gênait.

1 Sed matris in pectore jam inchoaveras templum tuum , et exordium sanctae habitationis tuae... Itaque illa exilivit pia trepidatione et tremore. [Confess., lib. II, cap. m.)

Il restait des jours entiers à la chasse^ errant seul, livré aux mille mouvements qui agitent une âme de seize ans , passant tour à tour des sentiments les plus beaux, des rêves les plus enthousiastes, aux pensées les plus terrestres et les plus honteuses, sem* blable à un navire en perdition qui monte et s'abaisse selon les vents et les flots, et qui ne peut plus se diriger*.

Quand il n'allait pas à la chasse , sa journée s'écoulait avec ses amis dans des conversations et des jeux indignes de lui. (c Qu'y a-t-il de plus laid que le vol? A qui le pardonne-t-on? Pas même à l'indigent poussé par la détresse. Eh bien, moi, dit saint Augustin, j'ai voulu Voler et j'ai volé sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude d'iniquité. Il y avait dans le voisinage des vignes de mon père un poirier chargé de fruits. Nous nous en allâmes, une troupe de petits vauriens, secouer et dépouiller cet arbre vers le milieu de la .nuit, ayant prolongé nos jeux jusqu'à cette heure , selon notre détestable habitude, et nous en rapportâmes de grandes charges de poires, non pour en faire régal, car à peine y goûtâmes -nous, mais pour les jeter aux pourceaux : simple plaisir de faire le mal ^ a>

A ces espiègleries d'enfants mal élevés, dont nous ne parlerions même pas, si celle-ci n'avait donné

1 De Quantiiate antmœ, cap. xxi.

î Confess., lib. II, cap. iv.

liea à saint Augustin de s'élever aux plus hautes vues philosophiques sur la dépravation de l'homme qui aime le mal pour le mal , et aux plus profondes réflexions morales sur le danger des amitiés mauvaises, dans la compagnie desquelles on commet des fautes qu'on n'eût jamais faites seul j se joignaient malheureusement alors des jeux et des conversations bien autrement coupables, a Au milieu de mes amis, dit-il, lorsqu'ils se vantaient publiquement de leurs désordres et qu'ils s'en glorifiaient d'autant plus qu'ils étaient plus infâmes, j'avais honte de n'être pas aussi corrompu qu'eux , et je me précipitais dans le mal, non-seulement pour trouver quelque plaisir en le commettant , mais encore pour être loué de l'avoir commis. Y a-t-il rien de plus honteux que le vice? Et cependant, par un renversement étrange, c'était par peur de la honte que je le commettais. Et lorsque je n'avais rien fait qui pût égaler les débauches des* plus perdus, je faisais semblant de l'avoir fait, pour ne pas paraître d'autant plus méprisable que je serais plus innocent, et d'autant plus vil que je serais plus chaste. Voilà avec quels compagnons je courais les places de Babylone et commençais à me rouler dans la fange*. 5)

1 Praeceps ibam tanta csecitate , ut inter coaetaneos meos puderetme minoris dedecoris... Quid dignum est vituperatione, nisi vitium ? Ego, ne vituperarer, vitiosior fiebam ; et ubî non suberat quo admisse aeqoarer perditis, fingebam me fecisse qaod non feceram, ne viderer abjectior quo eram innocentior, et ne vilior haberer quo eram castior. [Confess., lib. II , cap. m.)

On suit aisément les douleurs croissantes de sainte Monique. Aussi, non contente de confier ses inquiétudes à Dieu dans de ferventes prières, elle ne cessait de faire retentir aux oreilles de son fils les conseils les plus pressants et, selon l'expression de saint Augustin, les paroles les plus pénétrantes et les plus fortes. Une fois en particulier, elle prit Augustin à part, et ce avec quelle sollicitude, je m'en souviens encore, dit celui-ci, elle me conjura d'être chaste, et, si je n'avais pas le courage de garder cette belle vertu dans mon cœur, de la respecter du moins dans le cœur des autres; et surtout, ajoutait-elle, de ne jamais troubler par mes désordres la paix, l'honneur et l'union des familles ^ » *

Mais avec quelle rapidit^les passions se développent dans une âme ! et qu'en peu d'instants elles deviennent puissantes ! Ce jeune homme aimable, d'une si grande élévation d'esprit, d'un cœur si excellent, qui avait iine telle mère et qui l'aimait d'un si tendre et si véritable amour, à peine touché des passions , déjà il n'écoutait plus sa mère, et, le dirai-je?il commençait presque à la mépriser, oc Les paroles de ma pieuse mère n'étaient à mes yeux, dit-il, que des paroles de femme; et j'aurais rougi, moi jeune homme, de me laisser conduire par une femme. Voilà comment je la méprisais , ma mère! ou plutôt, ô mon

1 Volebat eniru illa ( mater ) , et secreto memini ut monuerit , cum soUicitudine ingenti , ne fomicarer, maximeque ne adulterarem cujusquam uxorem. [Confess., lib. II, cap. m.)

Dieu , c'est vous que je méprisais en elle *. » Ce jourlà , le voile 9 s'il en restait encore un sur les yeux de Monique 9 acheva de tomber, et elle connut la première grande douleur d'une mère. Quelles larmes elle versa ! quels conseils plus énergiques encore ^elle dut adresser à son enfant coupable ! et quelles prières plus ardentes pour obtenir que Dieu sauvât lui-même et protégeât son Augustin , qu'elle ne savait plus comment protéger!

Et cependant, vingt-cinq années après, Augustin, examinant la conduite de sa mère dans cette circonstance critique, après avoir noté ses conseils, ses prières, ses larmes, sa vigilance, tout ce que nous venons de dire enfin, trouve qu'elle n'a pas encore assez fait pour sauver la conscience de son fils. Il fallait couper, trancher, tout sacrifier, même ses études, même son avenir^ plutôt que de le laisser s'engager dans une voie oii allait périr son âme. « Ma mère , dit- il, eut bien le soin de m'avertir d'être chaste; mais elle n'en eut pas assez, aprè^ ce que mon père lui avait dit de moi , de couper au vif ces instincts mauvais dont elle prévoyait la violence. 11 eût fallu remédier à tout prix à ces passions naissantes , dûton pour cela me marier tout de suite à Thagaste. Elle recula devant le remède dans la crainte que mon avenir ne fût détruit par celte chaîne; non pas mon avenir éternel , dont ma pieuse mère plaçait l'espé-

1 Qui mihi monitus muliebres videbantur quibus obtemperare erubescerem. In illa (matre] contemnebaris in me filio ejus , filio ancillse tuae^ servo tuo. [Confèss., lib. II, cap. m.)

rance ea Dieu , mais cet avenir littéraire dont Patrice et Monique étaient trop jaloux pour moi; lui, parce que, oublieux de vous, ô mon Dieu, il rêvait des vanités pour son fils; elle, parce que, loin de . croire que ces études me fussent nuisibles , elle les regardait comrae.des échelons qui devaient m'élever jusqu'à vous. En attendant, au lieu de me conduire avec une sage sévérité, les rênes flottaient librement, et je me laissais emporter sans frein au dérèglement de mes passions*. »

Voilà ce qu'Augustin dit de sa mère; et, parce qu'elle se contenta de pleurer et de gémir dans cette première apparition des passions de son fils; il dit (( qu'elle marchait lentement encore au chemin de la vertu ^ y> Et que dirons-nous donc, grand Dieu ! de tant de chrétiennes qui sont si faibles pour leurs enfants, qui ferment les yeux sur leurs désordres, qui excusent si facilement leurs vices, et qui ne comprennent pas que le premier devoir des mères , après avoir créé la conscience de leurs enfants, c'est de la protéger, de la défendre, et, à tout prix, de la sauver!

Cependant l'argent nécessaire à la continuation des études d'Augustin était réuni. Patrice pressait le départ; Monique était remplie d'inquiétudes. D'une part, elle sentait le besoin d'arracher Augustin à la vie monotone, oisive et dangereuse de Thagaste ; de

1 Confesa,, lib. Il, cap. m.

2 Ibat tardior mater carnis meae. {Confess.^ lib. II, cap. m.)

l'autre, elle s'effrayait de l'envoyer seul, si loin, dans une ville aussi profondément corrompue que Carthage. Il fallut cependant se résigner à ce dernier parti, Patrice l'exigeant; et dévorée d'inquiétudes, essayant quelquefois de se dire pour se rassurer que les grandes études distrairaient peut-être Augustin des grandes passions, elle le conduisit à Garthage, ^ers la fin de Tannée 370, c'est-à-dire à la rentrée des écoles. L'histoire ne dit pas quelles larmes coulèrent alors de ses yeux, quels conseils plus pressants et plus tendres elle donna à Augustin de rester pur, de conserver sa foi ; quelle émotion enfin en se séparant d'un tel fils et dans de telles circonstances; mais il est facile de le soupçonner.

Garthage, reconstruite au moment le plus brillant de la civilisation romaine, était, par son luxe et ses richesses, une des premières villes de l'empire. Elle ne le cédait ni à Antioche ni à Alexandrie. Plus jeune que ces deux cités, elle avait cet aspect d'une ville neuve qui plaît moins aux esprits d'élite , mais davantage à la foule. Un beau port, récemment creusé par Auguste, de larges quais, des rues longues, droites, aérées, arrosées de fontaines, pleines de peuple. L'une de ces rues, la rue Géleste, était remplie de temples. Une autre , celle des Banquiers , étincelait de marbre et d'or. Plus loin, c'étaient de grandes fabriques d'étoffes précieuses, des marchés de blé, de fruits, de bestiaux; des changes de monnaies; tout le bruit d'une ville industrielle et commerçante, oh vivait le vieil esprit carthaginois. Avec

cela, elle ne négligeait pas les lettres. Peu grecque d'instinct et de goût, toute latine, tournée vers l'Occident plutôt que vers TOrient, elle était pour le mouvement intellectuel sorti de Rome ce qu'Antioche et surtout Alexandrie avaient été pour celui qui était venu de la Grèce, un entrepôt et un foyer. Ses écoles, qu'on reconnaissait à de longs voiles blancs qui flottaient à la porte, étaient nombreuses et célèbres; on y enseignait la grammaire, l'éloquence et la philosophie ; toute la jeunesse de l'Afrique y affluait, une jeunesse intelligente, mais légère, dissolue, sans frein, acclamant aujourd'hui un professeur, et le lendemain entrant en tumulte dans sa classe, et brisant tout avec fureur ou moquerie. Les jeunes gens qui donnaient le ton à tous les autres, les plus licencieux et les plus élégants, avaient pris ou reçu un sobriquet dont ils se faisaient gloire; ils se nommaient Eversores, les renverseurs, ou les tapageurs.

A ce goût des lettres, Carthage unissait celui des arts. On représentait sur ses théâtres les chefsd*œuvre de l'art grec et les plus belles œuvres de l'art dramatique romain. Mais elle ne s'en tenait pas à ces représentations de Sophocle et d'Euripide, de Térence et de Plaute. Elle y joignait les jeux du cirque, les combats a'animaux et de gladiateurs; et telle était l'avidité du peuple pour ce genre de spectacle,, les paris que faisaient les jeunes gens pendant les luttes étaient si ardents, que presque toujours ces jeux se terminaient par des injures, des coups et sou-

vent des émeutes. On entrevoit ^ par ce peu de mots, ce que pouvaient et devaient être les mœurs d'une ville pareille. Sous ce rapport, Garthage rivalisait avec Rome elle-même, et c'est tout dire.

Voilà ce qu'était cette ville , où arrivait un jeune homme de dix- sept ans, doué d'une vive imagination, consumé de passions à peine écloses, n'ayant encore entrevu qu'en rêve cette coupe enchantée dans laquelle on s'imagine à cet âge qu'on trouvera le bonheur, et décidé à la vider promptement et jusqu'au fond. Qu'élaient-ce que les périls de Madaure à côté des séductions de Garthage? Et si Augustin innocent avait si vite succombé à Madaure , qu'allait-il arriver d'Augustin entrant coupable à Garthage ?

Son apparition dans les écoles fit sensation. Il possédait déjà plusieurs langues ; il avait une aptitude singulière pour la philosophie et la métaphysique , une grande ardeur pour l'étude, le goût de la poésie, de l'art, du beau dans tous les genres, et surtout une éloquence naturelle, qui jaillissait saùs effort d'une âme élevée et aimante. Il étonna ses condisciples et même ses maîtres, et tout le monde pressentit que, dans quelques années, il serait la gloire du barreau de Garthage.

Ge qui ajoutait un charme singulier à toute sa personne, c'est qu'au milieu de ses succès il était réservé et timide. 11 n'aimait pas à se produire. Il portait sur sa physionomie, qui devenait chaque jour plus belle, cette candeur qui va si bien aux natures supérieures.

iU HISTOIRE

et qui est à la fois le signe et la compagne du vrai talent. C'est ainsi que les hommes le voyaient ; mais il nous avoue, dans son humilité, qu'intérieurement il était tout autre; qu'il rêvait la gloire, qu'il portait sur le barreau des regards pleins d'ambition, et que, sous cette apparence modeste qu'il ne dépouilla jamais et qui lui était naturelle, il cachait une âme enivrée de plus en plus d'elle-même. « Je tenais, dit-il, le premier rang dans les écoles de rhétorique, ce qui me remplissait d'une joie superbe, et me gonflait de vent. Vous savez pourtant, ô mon Dieu, ajoute-t-il, que j'étais plus retenu que les autres, et bien éloigné dés folies de mes camarades qui s'appellent ravageurs. J'éprouvais même une sorte de pudeur impudente à ne pas leur ressembler; et, quoique je vécusse avec eux et que je me plusse dans leur familiarité, j'avais en horreur leurs actions , ces moqueries sanglantes et injurieuses avec lesquelles ils insultaient à l'embarras des nouveaux venus et des étrangers , et faisaient de leur trouble l'aliment de leurs malignes joies. Voilà avec quels hommes et dans quelle compagnie j'étudiais alors l'éloquence, par cette malheureuse et damnable fin de l'ambition, qui trouve son aiguillon dans la vanité ^ »

Mais, si grandes que fussent alors cette vanité et

1 Et major jam eram in schola rhetoris ; et gaudebam superbe, et tumebam typho... Inter hos ego, imbecilla tune aetate, discebam libros eloquentiae fine damnabili et ventoso per gaudia vanitatis humanaB. (Confess., lib. III, cap. m et iv.)

cette ambition, ce n'était là^^ dans Augustin, que la moindre plaie. Son cœur était bien plus malade que son esprit. A ce premier transport des passions, qui s'était déclaré si violent et si terrible à Thagaste, avait succédé je ne sais quel vague malaise, plus terrible peut-être. Son âme, vide de Dieu, manquant d'aliments, aspirait à quelque chose qui pût la satisfaire; mais ce quelque chose d'inconnu qui lui manquait, Augustin ne savait où le trouver. Une inquiétude indéfinissable le tourmentait. Consumé de vagues désirs, sans objets et sans limites, il était arrivé à ce moment périlleux qui précède d'ordinaire les grandes chutes et qui trop souvent les annonce, ce Je n'aimais pas encore, dit- il, mais je désirais d'aimer, et, dévoré de ce désir, je cherchais un objet à ma passion. J'errais par la ville pour le trouver, et les chemins où je n'espérais pas de pièges m'étaient odieux. » Il ajoute ces mots d'une profondeur admirable : ce Mon cœur défaillait, vide de vous, ô mon Dieu; et pourtant ce n'était pas de cette faim-là que j'étais affamé. L'aliment intérieur et incorruptible qui manquait à mon âme ne m'inspirait aucun appétit. J'en étais dégoûté, non par rassasiement, mais par indigence. Et mon âme, malade, couverte d'ulcères, tombant d'inanition, se jetait misérablement hors d'elle-même , et mendiait à la créature quelque chose qui pût adoucir ses plaies. Je voulais aimer, être aimé, et d'une affection qui fût sans réserve * . Augustin était pauvre,

1 Nonduin amabam etamare amabam, et secretiore indigentia oderam me minus indigentem. Quœrebam quod amarem, amans

inconou^ perdu dans une grande ville; mais il était jeune, agréable, élégant, distingué *. Gomment donc, pour son malheur, ne serait- il pas tombé un jour ou Tautre dans des filets où il désirait tant être pris?

Les spectacles, où, dès son arrivée à Cartbage , Augustin se jeta avec la passion qu'il avait toujours eue pour ce plaisir, achevèrent de le pousser à Tabîme. Avec sa vive imagination, avec cette sensibilité exquise qui le faisait pleurer à la lecture d'un beau vers, au récit d'un sacrifice inspiré par Tamour, le théâtre avait pour lui un charme irrésistible. « Les spectacles me ravissaient, dit-il, tout remplis qu'ils étaient des images de ma misère et des aliments de ma flamme ^ y> Au sortir de là, il était si plein de toutes ces beautés, si ému de tous ces sacrifices, qu'il ne cherchait plus qu'une occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et offrir les mêmes dévouements qu'il avait vus si bien dépeints.

amare, et oderam securitatem et viam sine muscipulis. Quoniam famés mihi erat intus ab interiore cibo teipso, Deus meus, et ea famé non esuriebam ; sed eram sine desiderio alimentorum incorruptibilium , non quia plenus eis eram , sed quo inanior, eo fastidiosior. Et ideo non bene valebat anima mea ; et ulcerosa proji- i ciebat se foras miserabiliter scalpi avida contactu sensibilium. Sed si non baberent anin^m , non utique amarentur. Amare et amari dulce mihi erat, etc. {Confess., lib. III, cap. i.)

1 Elegans et urbanus. [Confess., lib. III, cap. i.)

2 Rapiebant me spectaculatheatrica, plena imaginibus miseriarum mearum, et fomitibus ignis mei. {Confess,, lib. III , cap. II.)

Hélas! cette occasion, il la cherchait jusque dans l'église. Car dans ces premiers jours il allait encore à l'église. Il assistait toujours aux cérémonies saintes; mais il n'y venait plus que de corps ^ ou plutôt il y portait un cœur plein de passions et des yeux occupés à chercher un objet qui pût répondre à ses désirs. Je ne sais ce qui lui arriva un jour, quelle entreprise sacrilège le conduisit dans une église, et quelle punition Dieu lui infligea. Il n'en a dit qu'un mot très -court et très -vague, ce Mon impudence passa jusqu'à ce point qu'en Tune de vos fêtes les plus solennelles , et dans votre propre église , j'osai concevoir une pensée coupable et ménager un accord funeste qui ne pouvait produire que des fruits de mort. Vous m'en châtiâtes très- sévèrement, ô mon Dieu, mais non pas à proportion de mon crime ; tant vous êtes grand en miséricorde, vous, mon Dieu, mon refuge contre ces épouvantables pécheurs avec lesquels je m'égarais, présomptueux, la tète haute, de plus en plus loin de vous, préférant mes voies aux vôtres, et aimant, avant tout, ma liberté d'esclave fugitif*.»

Quelques auteurs ont cru que c'était là, dans cette

1 Ausus sum etiam in celebritate solemnitatum tùarum , intra parietes ecclesîae, concupiscere et agere negotium procurandi fractus mortis ; unde me verberasti gravibus pœnis, sed nihil ad . culpam meam, o tu praegrandis misericordia mea^ Deus meus, refugium jneum a terribilibus nocentibus, in c[uibus vagatus sum , prœfidente collo , ad longe recedendum a te , amans vias meas et non tuas, amans fugitivam libertatem. {Confess., lib. III, cap. m.)

église, au pied de l'autel, en un grand jour defêto , qu'Augustin avait rencontré ce qu'il désirait depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, la triste chute ne se fit pas attendre. « Je tombai, dit-il, dans ces filets où je désirais tant être pris. 0 mon Dieu, de quelle amertume votre bonté assaisonna ce miel ! J'aimai ; je fus aimé; et, m'enlaçant dans un réseau de douloureuses joies, je connus les ardentes jalousies, les soupçons , les craintes, les colères et les tempêtes de l'amour^ x>. Qui était cette malheureuse jeune fille qui, oubliant Dieu pour Augustin comme Augustin oubliait Dieu pour elle, captiva un tel cœur pendant quinze ans; qui le suivit par terre et par mer, à Thagaste , à Carthage , à Rome , à Milan ; qui n^ le quitta tout en larmes qu'au moment où il se convertissait, et, elle aussi, pour se convertir, se jeter dans un monastère, et se donner enfin toute à Dieu? nous ne le savons pas. Augustin, par une réserve pleine de. délicatesse, a caché son nom. Elle passe comme une figure voilée dans cette histoire. Il est probable que , tant que cela fut possible, Augustin cacha ce nom , avec plus de soin encore, à sa pieuse mère, ainsi que le'' liemdont il venait d'enchaîner sa vie, et que nulle prière de sainte Monique et nulles larmes n'auraient

1 Rui etiam in amorem quo cupiebam capi. Deus meus, quanto felle mibi suavitatem illam , et quam bonus aspersisti t Quia et amatus sum , et perveni occulte ad vinculum fruendi , ^ t coUigabar laetus œrumnosis nexibus , ut caederer virgis ferreis ardentibus zeli, et suspicionum, et timorum, et irarum, atque rixarum. {Confess,, lib. III, cap. i.)

pu le décider à briser. Bientôt cependant, il fallut lui avouer le douloureux secret; car, en 372, Augustin eut un fils, ce brillant Adéodat, que plus tard, aux jours de son repentir, il n'osait plus nommer que le fils de son péché : mais alors, aux jours de sa passion, dans le premier tressaillement de son triste bonheur, il l'appela Dieudormé, Adeodatus. oc Telle était alors ma vie , ô mon Dieu , s'écrie saint Augustin , si cela peut s'appeler une vie M »

Quand Monique apprit les désordres de son fils, sa douleur fut si profonde, qu'on put craindre qu'elle n'y succombât. Ses larmes coulaient jour et nuit. Elle ne savait même plus les contenir en public. II y avait des jours oii , quand elle sortait de la prière et qu'elle revenait du saint sacrifice, la place qu'elle avait occupée en était toute baignée. L'Église a institué le 4 mai , en l'honneur de sainte Monique , une fête qu'on pourrait appeler la fête des larmes d'une mère chrétienne. On n'y célèbre qu'elles; écoutez sur quel ton et de quelle manière :

Antienne 1". — Elle pleurait et elle priait assidûment, cette mère, afin d'obtenir la conversion de son Augustin.

Ànt. 2^ — 0 bienheureuse mère, qui deviez un jour être exaucée selon l'immensité de i^os désirs! En

1 Talis vita mea ; nurnc[uid vita erat, Deus meus? {Confess., lib. III, cap. II.)

attendant, elle pleurait jour et nuit, cette mère affligée, et elle priait ardemment pour son fils.

Ànt. 3*. — La voilà, la voilà, cette veuve qui sait pleurer; elle qui versa de si constantes et de siamères larmes pour son fils.

Ant. 4\ — Ils ont élevé leurs voix. Seigneur; ils ont élevé leurs voix, ces fleuves de larmes qui tombaient des yeux de cette sainte mère.

Ant. 5^ — Elle pleurait sans mesure; cette mère inconsolable... ^

Voilà ce que j'appelle la fête des larmes de sainte Monique; car tout Toffice continue sur ce ton, et nous révèle dans cette mère admirable ce que nous verrons du reste avec plus de détails par la suite, une douleur comme il n'y en a pas un second exemple dans l'histoire de l'Église.

Une chose cependant soutenait un peu notre Sainte dans sa douleur, c'est qu'elle ne pleurait plus seule. Patrice , en s'associant à sa foi , commençait à s'associer à ses larmes. H renaissait, lentement il est

11. Flebat et orabat assidue pia parens super filium , per quem Dominus impiorum capita conquassavit.

2. Beata mater, quae implevit desiderium suum, dum pro salute filii plorans jugiter rogaret Dominum. Ëxaudisti eam nec despexisti lacrymas ejus, cum profluentes rigarent terram.

3. Hœc est illa \ere fluens vidua , quae filium diu et amare deflevit.

4. Elevaveruht flumina ïacrymarum, Domine, per sanctam matrem, elevaverunt flumina vocem suam.

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