D'AUGUSTIN POUR RETROUVER LA VÉRITÉ
La première œuvre confiée par Dieu à sainte Monique était achevée. EUeavait mis dix-sept ans à l'accomplir; car, bien qu'une certaine obscurité enveloppe toute la partie chronologique de cette histoire, on s'accorde à placer la mort de Patrice en 371 ; Monique avait à peu près trente-neuf ans.
C'est une remarque qui s'est souvent présentée à nous dans le cours de nos études hagiographiques , et dont la place est naturellement ici , que presque toutes les grandes saintes ont survécu à leurs maris : sainte Monique, sainte Paule, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Hedwige, sainte Chantai, la bienheureuse Marie de Tlncarnalion, et une foule d'au-
très. Elles entrent dans l'état du mariage, mais elles ne font que le traverser. Elles en goûtent un instant les joies, pour apprendre au monde à les goiiter saintement; puis bientôt Dieu brise et déracine tout autour d'elles , comme s'il était jaloux d'avoir pour lui seul de tels cœurs; et peut-être aussi pour donner à ces grandes âmes , avec les douleurs qu'elles sont dignes de porter, la facilité de monter à ces sublimes vertus dont on a si rarement la liberté dans l'état du mariage. Il semblerait même que plus elles sont heureuses , plus elles sont prédestinées à être veuves de bonne heure. Sainte Elisabeth, par exemple , n'avait que vingt ans , sainte Hedwige vingttrois, sainte Chantai vingt -neuf, lorsque Dieu les arracha à la félicité si pure de leur vie conjugale. Sainte Monique, il est vrai, ne fut veuve qu'à près de quarante ans. Mais c'est que Dieu n'avait pas attendu ce moment pour la couronner d'épines. Du mariage, elle n'avait eu que les douleurs; ce n'était pas la peine de le briser sitôt.
Et néanmoins, à peine Patrice fut mort, que sainte Monique prit elle-même un plus grand eSsor. Les belles aspirations de son âme, gênées et comprimées pendant son mariage, ne trouvant plus d'obstacles, on la vit rapidement s'élever à ce que la vertu a de plus héroïque.
On ignore cependant si elle reçut, des mains de l'évêque de Thagaste, le voile bénit et l'habit vidual dont l'Église revêtait les veuves qui s'engageaient à persévérer jusqu'à la mort dans la viduité, et qui
alors y consacrées à Dieu, étaient chargées dans l'Église de plusieurs ministères importants ^ Peut-être le désir de garder toute sa liberté pour aller au secours de son fils, qui en avait tant besoin » Tempecha-t-il de faire cette consécration. Au moins est -il certain que, par un sentiment de touchante fidélité à la mémoire de son mari , elle jura dans son cœur qu'elle n'aurait pas d'autre époux mortel, et que le
1 Dès les premiers jours , l'Église primitive songea , pour honorer et préserver les veuves , à transformer la viduité en une sorte de consécration à Dieu. Saint Jérôme appeUe cet état le second degré de chasteté {Epist, xxvi), et longtemps avant lui on avait réglé les formes de cette consécration. Elle avait lieu , non pas dans Téglise, mais dans le secretarium ou sacristie. Dès lors la veuve appartenait à l'église, qui devait prendre soin de sa subsistance ; ce qui fait que dans les titres de certaines veuves chrétiennes on marque expressément qu'elles n'ont pas été à charge à l'Église : Ecclesiàm nunquam, ou nihil gravavit. (Marchi, Monum. délie art. crist,, p. 98.) Dès lors aussi on les employait à certains ministères apostoliques , à visiter les malades , et même à instruire les catéchumènes , etc. Aussi trouvonsnous sur leurs épitaphes cette formule surprenante pour les personnes peu familiarisées avec la discipline de l'Église primitive : ViDUA SEDiT^ elle a siégé en qualité de veuve vingt ans, trente ans , etc. VenERIGIN^ MATRI VIDUiE QUiE sedit vidua annos lx. (Marin! , Iscriz. Alban,, p. 195.) Nous lisons aussi sur un fragment de pierre, dans Boldetti (page 452) : Vidua sedit. Cette expression fait allusion au siège, cathedra, sur lequel les veuves s'asseyaient pour enseigner^ et nul doute que plusieurs de ceux qui se voient dans les catacombes ne leur fussent destinés. (Voir Martini , Dictionnaire des antiquités chrétiennes,) Mais au temps de sainte Monique cette action des veuves dans l'Église avait presque dispiaru ; eUe était remplacée par la pratique des bonnes œuvres au dehors , que l'évéque recommandait à la veuve en bénissant l'habit vidual.
reste de sa vie appartiendrait à Dieu seuL C'est saint Augustin qui nous l'apprend, et, esquissant en quelques traits le portrait de sa mère à cette époque, il ajoute : a Vous savez, ô mon Dieu, ce qu'était alors ma mère. C'était une veuve chaste, sobre, pleine de charité pour les pauvres, rendant toute sorte d'hommages et de Services à vos saints; ne laissant jamais passer un jour sans participer à Toblation divine de Tau tel; et si assidue à l'église que soir et matin elle y demeurait de longues heures , recueillie , silencieuse, occupée, non des nouvelles du jour, ni à causer avec ses voisines, mais à s'entretenir avec vous, ô mon Dieu, et à vous écouter* ; » c'est-à-dire une de ces veuves dont parle Bossuet, qui, vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent, pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leur mari, y enterrent tout amour humain avec ses cendres chéries , et , délaissées sur la terre , font écouler tout leur amour vers Jésus -Christ comme vers leur nouvel époux ^
A ce deuil, d'ailleurs, qu'elle porta toute sa vie, ce qui est singulièrement touchant quand on se rappelle combien Patrice l'avait fait souffrir, se joignait
1 Viduas castse ac sobriae, frequentantis eleemosynas , obsequentisatque servientis tuis, nullum diem prœtermittentis oblationem ad altare tuum ; bis in die , mane et \espere , ad ecclesiam tuam sine ulla intermissione venientes, non ad vanas fabulas et aniles loquacitates, sed ut te audiret in tuis sermonibus, et tu illam in suis orationibus. {Confess., lib. V, cap. ix.)
2 Bossuet, Oraison funèbre de la princesse palatine; et Let^ très de piété et de direction, lettre lxxxiii».
alors ua autre deuil qui heureusement ne devait pas durer toujours, mais qui était plus accablant que jamais : le deuil de la mère qui voit périr Tâme de son fils, et qui^ pour le sauver, ne peut que prier et s'immoler pour lui. Aussi, pour que ses larmes devinssent plus puissantes et ses prières égales au besoin qu'Augustin en avait, elle s'enferma dans la solitude et se voua plus entièrement que jamais au silence, à la vie cachée, au soulagement de toutes les misères, et avant tout au pur et généreux amour de Dieu.
Jamais elle n'avait aimé les biens du monde, et, au temps même de sa jeunesse, elle en avait méprisé les vanités et les parures. A partir de ce jour, elle y renonça complètement, et commença à se vêtir avec cette simplicité sévère qui distingue celles dont saint Paul a dit admirablement qu'elles sont vraiment veuves. Elle y joignit la plus austère mortification. Elle mangeait à peine. Ses jeûnes étaient si fréquents et si rigoureux, que squs ce rapport elle n'eut pas d'égale à une époque où la mortification corporelle était si courageusement pratiquée. Quand par hasard elle ne jeûnait pas, ce qui arrivait les jours de fête, elle ne s'asseyait à table qu'en soupirant; elle ne touchait "auK aliments que comme on touche à un breuvage amer ^ La vue habituelle qu'elle avait des
i Tanta autem gratia ancilla Gfaristi jejunando alios prascellebat, quod diebus quibus ad cœnam vocabatur, tauquam ad amaram medicinam accedebat. {BolL, 4 maii,)
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égarements de son fils et des douleurs' de Jésus-Christ ne lui permettait à table aucune joie. - '"
Sa conversation était douce, innocente, humble , franche, toute pleine de Jésus -Christ. Longteaips après sa mort, on ne se souvenait pas de lui avoir entendu dire une parole on ne retentit l'accent de la foi^
Elle avait toujours beaucoup aimé les pauvres, Oa peut dire que c'avait été la première passion de sa vie. Dès sa plus tendre jeunesse, son grand bonheur était de guetter les voyageurs pour leur laver les pieds, ou de se glisser dans leurs maisons pour servir les malades. Le triste mariage qu'elle avait contracté avait gêné cet amour, mais sans le détruire; ou plutôt il l'avait augmenté, à la manière d'un torrent dont on ne détruit pas la source , dont on se contente de barrer le cours. Aussi, dès qu'elle fut veuve et libre , le torrent déborda. Grossi par dixsept années de gène, il eut tout à coup un épanchement sublime. Ce ne fut plus assez pour elle de nourrir les pauvres, elle les pansait de ses mains; elle oignait d'huile leurs plaies les plus affreuses ; elle les baisait avec respect et les couvrait de ses caresses et de ses larmes. Et les pauvres, ravis, ne se contentaient plus, comme autrefois, de l'appeler leur mère, ils l'appelaient leur servante. Le premier nom ne disait que sa tendresse et sa charité, le second révélait •
1 Nuiu|uam verbam ^culare... sed in omnibus verbis sais et factis semper Christum nominabat. {Boll,, 4 maii.)
son héroïsme et les humbles et bas offices auxquels rabaissait le profond amour qu'elle avait pour eux*.
Dans cette foule de pauvres, d'affligés, de malheu* reux et de malades auxquels elle partageait son cœur, elle avait eu , tout enfant , ses catégories et ses privilégiés; elle les reprit étant veuve ^
Son premier bonheur était de servir les malades à domicile et déjà même dans les hôpitaux. Car les hôpitaux commençaient à naître au milieu de Telnpire romain étonné % et, en attendant que l'Église
1 Ut non solum mater pauperum vocaretur, sed anciUa, Et quia, dum vir ejus vivebat, potestatem proprii corporis non habebat , ideo eleemosynas non ita largiter tribuebat. Sed postea ita vixit, ut non solum eleemosynas largiter tribueret, sed etiam cicatrices pauperum liniret. (J?oiî., 4 maiù)
Haec egenis ministravit Et in eis Ghristum pavit,
Mater dicta pauperum ; Curam gerens infirmorum Lavit, stravit et eorum
Tersit sordes vulnerum.
(Abam de Saint-Victor, Hymne de sainte Monique.)
2 Confess., lib. V, cap. ix; lib. IX, cap. ix; lib. IX, cap. xiii.
3 Ces hôpitaux, nosocofnta^ qui commencent à s'élever sous Constantin , car jusque-là TËglise, gênée dans ses mouvements, soignait par le moyen des diacres régionnaires et des veuves consacrées à Dieu ses pauvres à domicile^ n'étaient pas, comme les hôpitaux de nos jours, de vastes maisons présentant un caractère d'unité^ mais un assemblage de petites cases indépendantes , domunculœ, de telle sorte que chaque malade avait sa cellule séparée. (Procope, De Mdif,; Justinian., 1. 1 , c. ii ; Hist, Byzant^ t. III ; Grégoire de Nazianze, Oraty III.) Voir le nouveau et excellent Dictionnaire des antiquités chrétiennes, de M. Tabbé Martini.
les peuplât de /ces innombrables phalanges de sœurs de Charité, qui sont une création bien plus merveilleuse encore que les hôpitaux eux-mêmes^ Dieu mettait au cœur de toutes les femmes chrétiennes la pensée, et rÉglise confiait particulièrement aux veuves le soin de servir les malades. Elles se relayaient; elles avaient leurs heures de jour et de nuit, en sorte que les malades ne restaient jamais seuls. Sainte Monique était des plus ferventes et des plus assidues à cet emploi , et elle passait de longues heures au chevet du lit des infirmes , heureuse de servir Notre- Seigneur Jésus- Christ dans la personne des pauvres*.
A cette première œuvre, si belle et si méritoire, elle en joignait une seconde ; qui en ce temps était plus nécessaire encore , et qu'aussi les évèques recommandaient vivement aux chrétiens et particulièrement aux veuves : c'était l'ensevelissement des' morts. Ce respect délicat et tendre pour la dépouille de l'homme, l'Église était occupée à le créer, et rien n'y contribuait plus que de voir des dames du monde, de nobles et élégantes patriciennes, lavant elles - mêmes les corps des pauvres et des esclaves , les enveloppant d'aromates avec des bandelettes de lin, et donnant quelquefois leurs plus beaux vêtements pour les ensevelir *• Sainte Monique suivait
1 Die noctuque infirmes visitabat. .. Satagebat mirabililer opéra pietatis pro posse cordialiter implere, super omnia infirmis servire, (/d., ibid.)
2 August., De Civit, Dei, lib. XII, cap. xiii; Lactant., Jf«s*.
ces grands exemples. Quand elle avait soigné, servi, aimé un pauvre , elle ne laissait à personne Thonneur de prendre soin de sa sépulture. Elle le lavait, de ses mains, lenveloppait d'un linceul, et, n*ayant pu rendre ce devoir à Notre -Seigneur Jésus -Christ, elle se trouvait à la fois joyeuse et fière de le rendre à un de ses membres souffrants. Après quoi, elle l'accompagnait au cimetière , et faisait prier Dieu pour son âme*.
Elle mettait plus de cœur encore, plus de zèle, plus de dévouement, à une œuvre qu'elle aimait par-dessus les deux premières. Elle avait une dévotion pleine de tendresse pour les petits orphelins , qui risquent de perdre la foi, ne pouvant pas l'apprendre sur les genoux de leur mère. Elle s'efforçait de leur en tenir lieu. Elle les élevait comme ses propres enfants , et quelquefois même elle les recueillait dans sa propre maison et les nourrissait à sa table. Qui ne voit ici une des plus belles inspirations de son cœur de mère, et de mère affligée? Elle donnait des enfants à Dieu, pour que Dieu lui rendit son Augustin. Elle remettait la foi, l'amour, la conscience dans ces petites âmes, afin d'obtenir de Dieu la conservation de la foi, de la conscience, de la vertu, la renaissance de l'amour divin dans le cœur de son fils *.
divin., lib. YI; Tertull., Apolog., xui ; Euseb., Hist, eccles.y VII, XVI.
1 BolL, 4 maii.
2 Jd., ihid.
Mais la plus belle de toutes ses œuvres, la plus nécessaire, la plus délicate, celle à laquelle elle donnait tout son cœur, et pour laquelle Dieu l'avait divinement préparée, c'était de consoler les veuves et les femmes mariées \ Hélas ! on console encore les premières : qui songe à consoler les secondes? Qui le pourrait aussi? Nulle plaie n'est plus douloureuse quelquefois, nulle n'est plus secrète. On a la douleur dans l'âme; il faut avoir le sourire sur les lèvres. Que de foyers domestiques où l'amour n'a jamais paru ! que d'unions plus tristes encore, où sa flamme -a brillé un instant, et qui ne cachent plus aujourd'hui que l'indifférence , l'oubli , l'abandon , des cendres éteintes! que d'âmes dont la foule envie le sort, et qui portent au fond du cœur des plaies inconsolées! Sainte Monique le savait par expérience. Aussi elle employait à ces cures difficiles toute sa douceur, sa délicatesse exquise, son profond et lumineux esprit. Elle y réussissait à merveille.
Voilà quelques-unes des œuvres de charité qui remplissaient sa vie. Et comme on se fatigue dans l'exercice de la charité (on se fatigue bien dans le plaisir; comment ne se fatiguerait -on pas dans le dévouement?), elle venait sans cesse se rafraîchir et se retremper à la source toujours vive et intarissable de l'amour et du sacrifice, je veux dire à Notre-Seigneur Jésus-Christ présent au saint autel.
1 Viduas et maritatas consolari. (Boll., 4 maiû)
Qui fat entré le soir ou le matin dans l'égUse de Thagaste y eût aperçn sainte Monique, absorbée dans la prière, immobile , agenouillée probablement dans ce même petit coin qu'elle aimait tant dans son en-fance^ et portant sur sa belle et pâle figure, sillonnée de larmes, une vive expression de foi et d'amour de Dieu. Outre le temps des ofiîces publics, auxquels elle ne manquait jamais, elle venait régulièrement deux fois par jour à l'église , et chaque fois elle y passait de longues heures dans la prière. En ce moment, les livres saints ne sortaient pas de ses mains , surtout les Psaumes , qu'elle arrosait de ses larmes *,
Elle avait une tendre dévotion pour les saints, et en particulier pour les martyrs. Elle allait souvent en pèlerinage à leurs tombeaux ou aux lieux qu'ils avaient illustrés par quelque action héroïque. Le jour de leur fête, elle portait à leur autel, selon l'usage du temps, son petit panier, où il y avait du pain, du vin et des viandes. Elle le déposait sur leur tombeau, puis, après en avoir goûté un peu, car c'était une certaine manière , selon l'esprit de cette époque, de communier aux mérites et aux vertus du saint, elle distribuait le reste aux pauvres; prenant bien garde de ne participer en rien aux abus qui commençaient à déshonorer ce vieil et profond usage, et qui allaient en amener la fin. « Lorsqu'elle apportait au tombeau des martyrs , dit saint Au-
1 Confess.y lib. V, cap. ix, et BolL, 4 maii.