ANNÉES
Mais l'ordre public attendait une bien plus grande confirmation et un plus solennel développement. Ce n était pas assez d'avoir promulgué les décrets qni consacraient le respect et les droits du mariage et du sacerdoce, des voyageurs, des cultivateurs de la terre et des utiles intermédiaires do l'échange commercial. — Il fallait créer une grande armée de Tordre chrétien, en éteignant le foyer des violences et des rapines, en déclarant à la piraterie une guerre civilisatrice soutenue par toute la chrétienté.
Les ennemis que combattait la trêve de Dieu c'étaient les guerriers impatients du repos, avides de gloire ou de richesse.
Une rivalité constante, une opposition permanente dépassions et d'influence, de droits et de devoirs éclataient, à chaque pas, entre l'évêque lançant son anathème et le baron brandissant son épée. Mais il y avait un terrain commun, où le dignitaire élu par les chrétiens et où le seigneur investi de la puissance par droit d'hérédité» où la croix et Fépée se prêtaient un mutuel appui en défendant un bien commun, la
patrie spirituelle et la patrie terrestre : c'était la lutte contre les enfants de Mahomel qui formait cet intérêt général. Le baron n avait-il pas besoin du dévouement de ses vassaux pour soutenir le combat contre les Musulmans? Comment enflammer le cœur des vassaux, soutenir leur coiirage jusqu'au sacrifice de la vie, sans les religieuses perspectives du bonheur céleste? La religion et l'intérêt féodal étaient ici d'accord. Voilà pourquoi le concours du clergé et des seigneurs fiit si vite compris, si complet, si spontané, dans les conciles du Roussillon de la fin du neuvième siècle. On était sur le théâtre des luttes avec l'infidèle, maître de l'Espagne. Il fallait bien que le baron fût défenseur de la croix, pour éviter la servitude du croissant. Voilà pourquoi ce fut, en 1033, à Arles, exposé aux pirates envahisseurs des bouches du Rhêne, en 1041, à Tuluges, dans le Roussillon, au pied des Pyrénées, que furent complètement promulgués, par un concile, les premiers canons complets de la trêve de Dieu, canons confirmés par l'adhésion et le serment des seigneurs voisins, et six ans après, jurés de nouveau par les seigneurs DE Villeneuve, dans le synode d'Elne, en 1047.
Dès Tannée 1050, l'idée de la trêve de Dieu était associée à celle de la croisade. La peine infligée au violateur de la trêve de Dieu était le pèlerinage de Jércsalem. La croisade n'était donc que le pèlerinage de Jérusalem agrandi et se rattachant à une trêve de Dieu générale.
Déjà, à trois reprises, dans la période de 1030 à 1064, des seigneurs pèlerins, invoquant pour eux-mêmes les privilèges de la trêve de Dieu, avaient été chercher, dans les lieux saints, le pardon de leurs forfaits. Et, dans la dernière période de 1064, le nombre de ceux qui formaient la pieuse caravane s'élevait à 7,000.
Maintenant, les prédications et les récits de Pierre l'IIermite venaient d'échauffer tous les cœurs, l'occasion était belle pour une grande manifestation de la civilisation chrétienne et pour faire éclater l'adhésion des barons aux aspirations de la foi, par la guerre déclarée aux ennemis de la chrétienté. Les glorieux coups d'épëe contre les infidèles.
les aventures lointaines, les dépouilles et les opulentes villes à conquérir, l'acquisition de reliques qui, comme des talismans précieux, écartassent tous les maux et tous les périls, voilà ce qui séduisait les imaginations et les âmes des chevaliers, espérant, dans la même entreprise, gagner et les biens de la terre, et les droits aux félicités du ciel ; tandis que le peuple souffrant était surtout touché par le récit des douleurs et des avanies infligées aux malheureux chrétiens qui étaient allés chercher des consolations sur le théâtre des souffrances de la Passion.
Dans cette émotion universelle, élevant la voix au-dessus de rassemblée générale réunie sur la grande place de Clermont, au-dessus de cette réunion compacte de prélats ornés de croix, de barons armés d'épées, et de pauvres chrétiens à genoux, le pontife de Rome s'écrie :
a Vous qui êtes ceints de ce magnifique appareil- des « armes, vous déchirez vos frères et vous vous égorgez les « uns les autres. Non, elle n'est pas la milice du Christ, « cette milice qui détruit le bercail du Rédempteur... Non, « non, vous ne suivez pas le chemin qui vous conduira au « salut et à la vie, vous, oppresseurs des orphelins, vous, a ravisseurs de la veuve, vous, homicides, sacrilèges, vous c( qui pillez le bien d'autmi, vous qui, pour répandre le sang « chrétien, attendez le salaire ordinairement réservé aux « brigands ; semblables aux vautours flairant les cadavres, c( vous cherchez en tout lieu des guerres et des batailles; « certes, cette vie est détestable, et complètement réprouvée « de Dieu.
a Si vous voulez prendre soin de vos âmes, cessez ces luttes a impies, élancez-vous pour la défense de TÉglise d'Orient; a car c'est d'elle qu'est émanée toute la joie de notre salut.
« La terre actuelle ne vous suflit plus, allez conquérir « d'autres campagnes. Il serait beau d'aller mourir dans a cette ville, où le Christ est mort pour vous. Si la mort vous a atteint auparavant, si vous succombez dans ce pèlerinage, « le Christ vous trouvera dans sa milice ; — Dieu récom- « pense la première et la dernière heure.
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« Il est horrible, frères, il est horrible de vous voir a étendre une main avide sur les chrétiens; il est très- « louable, au contraire, de lever le glaive sur les Saric rasins. »
DiED LE vEirr... fut le cri unanime qui répondit à la harangue de l'orateur pontife, et Técarlate de la croix brilla sur toutes les poitrines.
Dieu le veut, reprit le pontife, voilà une noble devise, bien digne de gueniers chrétiens exécutant une sainte expédition ; désormais donc vous serez les soldats de Dieu dans la terre sainte ; votre cri de guerre sera : Dieu le veut.
Puis tous les pèlerins, tous les guerriers de la croix tombèrent à genoux, frappant leur poitrine, pendant que le prêtre du Dieu sans péché faisait la lente énumération des infractions à la loi divine... après le général examen de conscience, après rintime aveu des faiblesses et des forfaits, une solennelle absolution fut prononcée par les lèvres pontificales. Les douces joies de Tinnocence recouvrée furent répandues sur tous les visages' avec la rosée des bénédictions du grand pasteur des âmes. Sublimes émotions, préludes du paradis pour ceux qui promettaient d'affronter le martyre ! Avant la lutte des armes commençaient la paix et la justice dans la famille chrétienne I
Après cette grande inauguration de la paix dans la patrie, et de la guerre au loin, bien loin, le grand prêtre de Dieu marcha de monastère en monastère, d'église en église, de chftteau en chAteau, malgré le froid, malgré les chaleurs, parcourant la France pendant huit mois, bénissant des croix et des épées, et prêchant cette parole civilisatrice du chevalier chrétien : Paix aux chrétiens, guerre aux infidèles.
Le pape exécutait une mission et donnait Tordre à chacun des évêques de la reproduire dans son diocèse. Le cri de la paix chrétienne et de la guerre aux infidèles fut répété dans toutes les chaires des deux cent trente-neuf évêchés.
Le pontife, dévoué à la paix publique, était aussi le ferme protecteur des lois du mariage, lorsqu'au mois de mars il vint ù Tours; il harangua, en plein champ, sur les bords
riants de la Loire la foule que les églises ne pouvaient plus contenir : et lorsque le peuple et des évèques lui demandèrent d'ajouter à sa bénédiction l'absolution du roi de France, maître du terrain qu'il foulait, et dont la résidence était si voisine; le pontife répondit qu'il n'absolvait que les pénitents.
En sanctionnant les canons du concile de Plaisance, le concile de Clermont avait promulgué, pour toute la chrétienté, l'hommage rendu à la virginité de Marie par la belle préface, fruit de la pieuse éloquence de Bruno, et insérée dans toutes les messes pour la Mère de Dieu.
Mais il fallait encore un autre hommage à la protectrice de la continence, lorsque les licencieux enfants de Mahomet allaient être frappés. Il fallait que l'étendard de la vyrginité fût déployé par les guerriers qui allaient conquérir le sol témoin des gloires de l'incarnation divine.
Marie, la Vierge sans tache, fut proclamée par le pape comme la Dame de la croisade : à elle l'honneur du succès des armes des chevaliers de la croix. Ainsi la pensée du fondateur carthusien, de Porganisateur secret de la paix publique, par deux fois se révélait, à Plaisance et à Clermont, par les honneurs rendus à la céleste et gracieuse protectrice.
Désormais, la pensée de Bruno, de la continence, se reflétait et dans la messe et dans les vêpres de la Vierge.
Après le décret de la préface de la Vierge, promulgué à Plaisance par les conseils du silencieux cénobite, un nouvel hommage à Marie, à la mère du Roi pacifique, devait être proposé au concile de Clermont.
L'office de la sainte Vierge, composé par Damien, adopté par Bruno, fut indiqué à la piété des chrétiens, par le pape Urbain 11. C'était avec des prières adressées à Marie que désormais les armes des guerriers auraient à exercer leur protection civilisatrice.
Cette institution, aujourd'hui universelle, de l'office de la sainte Vierge, n'avait été jusque-là qu'une pratique particulière aux chartreux. Cette gracieuse institution en faveur de
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celle qui fait l'honneur et la force du sexe faible, est restée un trait d'union de plus entre Fesprit chrétien de la croisade et Fesprit de sacrifice de Tordre carthusien. — L'humble Bruno se cache sous toutes ces efflorescences de la piété chrétienne, qui couvrent un grand progrès de nos mœurs civilisées par la foi. — A huit mois d'intervalle, à Plaisance d'abord, à Clermont ensuite, c'étaient deux triomphes à la pureté et à la paix que saint Bruno faisait décerner :
« Dès que l'armée des croisés se fut mise en marche, le t matin, à l'aubë du jour, le soir à son déclin on sonna c trois coups de cloche dans toutes les villes, dans les « moindres hameaux, afin d'engager le peuple à prier ff pour les pieux guerriers. A peine la note connue avait-elle t retenti au beffroi de l'église, au clocher du moustier, « qu*aussitàt villageois et citadins, les yeux tournés vers « l'Orient, laissaient voler leur pensée auprès de leurs frères c qui s'acheminaient à travers les pays lointains vers la ville < sainte.
c A la pensée des fatigues encore à affronter, l'âme s'élec ¥ait vers le ciel et priait le Dieu des armées de ne pas ouc blier les croisés. Que d'aspirations brûlantes s'échappaient « alors du cœur d'une mère, d'une sœur, d'une épouse, en c songeant à ceux qu'elle craignait de ne plus revoir!
< Ce fut l'origine de la prière de V Angélus. Louis XI, par ff une ordonnance du l''^ mai 1472, prescrivit le maintien « de l'usage de sonner V Angélus dans tout le royaume. On a « reproché aux croisades la petitesse des résultats comparés a à kl grandeur des sacrifices. Grossière erreur, les résul- « tais ont été immenses pour la civilisation chrétienne ^ »
Pendant que les croisés adoptaient les prières des chartreux, les chartreux priaient pour les Croisés. La supplique pour la croisade interrompait le silence des déserts carthusiens dans les Alpes et en Calabre.
La prodigieuse conflagration partie des cratères de l'Auvergne, couvrit de ses ardeurs tout le pays de France... Jamais
I De Brimont, Hùtoire d'Urbain IL
la pensée n'avait mieux dominé la matière!... Désormais, ce n'était plus le fier musulman qui allait attaquer et torturer le chrétien ; c'était l'humble fils de la croix qui avait armé^ pour en faire le ministre de ses justes vengeances, le terrible aventurier Normand converti... et, dès ce jour, Taffranchissement de la chrétienté était proclamé. Depuis cette heure solennelle, la croix est devenue le signe de l'honneur et de la gloire... Sous Constantin, la croix était devenue le signe de la puissance ; maintenant elle devenait, en outre, le symbole de la paix intérieure. Il fallait qu'aucune illustration ne manquât au signe de l'immolation de THomme- Dieu... Par un prodige plus éclatant que tous les miracles antérieurs, les hommes de violence, respectueusement inclinés à la voix du vicaire de Jésus-Christ, formèrent l'armée destinée à assurer le règne de V ordre et de la paix dans rOcddent. — Les hommes de rapine transfigurés, se firent les soldats de Dieu I . • . Cette première armée de chevaliers chrétiens se groupa sous la bannière sacrée arborée par le souverain pontife et tenue par la main de deux chefs : l'un, pour commander les combats ; l'autre, pour unir et bénir. — Le comte de Toulouse fut le chef militaire, et le vertueux Adhémar, évèque du Puy, fut le chef religieux de la grande entreprise. 11 y avait dans la croisade une âme et un bras.
Les mains robustes détournées des pillages intérieurs se levèrent contre les grands pirates du monde, contre les voluptueux disciples du Coran, et Tépée se fit civilisatrice comme la croix du missionnaire.
Les guerriers croisés et leur immense cortège populaire furent, dès lors, environnés de tous les prestiges et de tous les privilèges sacrés attachés aux voyages des clercs et des pèlerins. -^ La libre circulation, la protection universelle de la trêve de Dieu fut ainsi revendiquée par ceux-là même qui l'avaient auparavant combattue... Il n'y avait plus de droits^ de rançon à payer pour les marchandises et les personnes croisées.
Non-'seulemont les biens ecclésiastiques étaient désormais couverts de l'inviolable manteau de la religion, mais encore
les familles, les serviteurs, les vassaux, les serfs, les maisons, les métairies, les troupeaux, toutes les possessions des guerriers croisés. — Le signe de la croisade, comme une imposante enseigne d'assurance paciGque, couvrit de ses garanties toute la patrie des croisés ; la protection de l'éptscopat lear élait assurée par une disposition énergique du concile. La peine de suspension était décrétée contre le prélat qui manquerait d'excommunier les violateurs des privilèges et de la protection due aux personnes et aux biens des croisés. Les \oyagesdes croisés, comme leur maison, ne devraient jamais, à aucun prix, être troublés, la croix rouge de la croisade équivalait à une onction sacrée. Ce furent les hommes des Gaules qui, sous le nom de Francs^ devinrent, aux yeux des infidèles, les véritables représentants de la chrétienté calholique. — La civilisation chrétienne eut désormais au dehors un nom et une tête de colonne composée par les guerriers français, et au dedans un signe de fraternité et d'alliance pacifique.
La trêve de Dieu s'était d'abord montrée comme une série d'associations partielles entre le clergé, les peuples et les barons religieux ; mais la croisade devint une colossale trêve de Dieu, une association universelle pour la défense de Tordre, formant une armée obéissante à l'ordre du chef religieux de la chrétienté.
Les barons, qui avaient été antérieurement les reniparts inexpugnables de l'indépendance nationale, devinrent aussitôt les défenseurs de la religion et les ouvriers de la civilisation. Sans doute les vieux instincts de la force brutale durent apparaître encore plus d'une fois; mais la civilisation chrétienne a de telles douceurs, que les lèvres qui s'y sont trem* pées reviennent invinciblement à ce breuvage enchanteur; et) à travers d'incessantes oscillations, il y eut toujours des pas définitivement faits. Immenses furent dès lors les progrès de la paix intérieure ! Les chevaliers croisés en voyage allèrent demander l'hospitalité aux monastères quils voulaient auparavant piller; ils établirent eux-mêmes la sécurité de la circulation. Pour obtenir des soldats plus nombreux, pour avoir de leurs vassaux plus de chevaux^ plus de provisions de cam-
pagne; ils multiplièrent les aliénations de droits et les franchises. La liberté des personnes suivit racheminement vers les améliorations générales.
Le roi de France, lui-même, l'indolent et voluptueux Philippe I", sorti de sa torpeur, promit de se ranger sous les lois de la continence matrimoniale, et renonça aux investitures épiscopales qu'il avait usurpées, surtout pour éviter d'avoir dans les prélats des censeurs de ses mœurs. — Tout ceci fut réalisé au concile de Nimes, avant même que le pape eût quitté le sol de la Provence, pour aller reprendre l'administration de Rome, et pour rendre à saint Bruno la liberté de goûter encore, loin des honneurs et des soucis de l'administration, la paix de la solitude.
Urbain II avait mené à fin la plus grande œuvre de la civilisation chrétienne; depuis la conversion du paganisme ; rien d'aussi considérable n'avait été entrepris. Le premier fruit de la pensée de la croisade était trois ans de paix et de libre circulation. L'ordre public intérieur de la chrétienté avait été décrété ; plus de péages, plus d'avanies, plus de rapines contre le croisé. Le libre échange des marchandises ; la libre drculation des personnes, le respect de toutes les faiblesses couvertes du simple signe d'une croix écarlate, avaient été acceptés avec un enthousiasme unanime par le peuple, par les guerriers et par les clercs. Ce qui, en 1050, à soixante-six ans seulement d'intervalle, n'apparaissait que comme une utopie désirable, une aspiration rêveuse, était devenu une prodigieuse réalité. La civilisation chrétienne remportait sur la barbarie une éclatante victoire dans deux tiers de siècle de lutte.
Les effets de cette liberté des communications, de cette confiance dans les moyens d'existence pour l'avenir furent tels, que Vabondance succéda immédiatement à la disette.
Le droit public nouveau, inauguré par les croisades, avait tout transformé ; le miracle de la multiplication des pains semblait s'être reproduit ! ! I
C'est que les famines, comme les autres misères humaines, sont bien plus encore des plaies morales que des désas-
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très physiques. Avant la croisade, la circula (ion impossible rendait chaque chef de famille timide;.,, dans la vente de ses grains, chacun voulait garder plus que son approvisionnement, parce qu'il regardait le moindre déficit comme impossible à recombler par un rachat... La confiance réciproque et la facilité des circulations de denrées faisaient, depuis le concile de Clermont, disparaître ces craintes et rendaient les précautions inutiles.
Quelques seigneurs vendirent à vil prix leurs bestiaux et leurs excédants de grains, pour acheter des armes et se faire un pécule de voyage. D'ailleurs, on vendit facilement dés que Ton vit que l'on pourrait racheter sanspeine.^La sécurité des labours et celle des moisson^, mises désormais à l'abri des incendies et des dévastations, ne faisait-elle pas espérer une nouvelle récolte dans quelques mois? les labours des champs, exécutés sans; entraves et protégés par la paix, n*allaient-ils pas donner des ressources inconnues? Enfin, de nombreux départs pour les Lieux saints laissèrent bien des rations de pain sans consommateurs. Les bestiaux n'étaientils pas d'ailleurs une grande ressource dont on pouvait user comme d'une provision alimentaire ultérieurement renouvelable?
Le mouvement de la croisade était un entraînement aussi populaire qu'aristocratique. N'était-ce pas un heureux et universel affranchissement du peuple que celui qui mettait le plus humble vassal, lui et sa famille, à Tabri de toute avanie, de tout abus de la force, dès qu'il avait placé sur sa chaumière le signe du croisé? — Aussi le nombre des croisés fut prodigieux parmi les serfs. L'armée des roturiers croisés, commandée par Gautier sans Avoir, et par Pierre THermite, fut bien plus nombreuse que celle des barons;... elle s'éleva à plus de deux cent mille personnes;... il y eut même beaucoup de femmes... et pouvait-on les exclure de la conquête du paradis tentée sous les auspices de la Vierge?
L'enivrement était tel, qu'on se mit en marche sans provisions assurées, à travers l'immense circuit de la vallée du Danube et de l'Asie Mineure. — Bientôt, ces masses
affamées eurent de terribles luttes à soutenir pour obtenir du pain, et elles jonchèrent de leurs cadavres la route parcou* rue. Mais au-dessus de ces misères elles-mêmes, s'élevait un IMMENSE PROGRÈS ACQUIS; par la croisade, un empire plus vaste que celui de Charlemagne s'était reconstitué par la foi.
La sainte alliance des peuples catholiques, la grande fédération chrétienne qui venait d'être spontanément jurée sur la montagne de TAuvergne, ne mettait-elle pas en commun les biens et la richesse? La fraternité et la charité chrétiennes avaient fait disparaître les sensualités égoïstes, les consommations excessives de Topulence, qui sont des privations imposées à la pauvreté !
La croisade fut Fimmense amélioration du présent, la préparation d'une transformation définitive et durable dans Tavenir.
L'armée formée, une première fois, pour faire r^er l'ordre, au nom de la souveraineté spirituelle et morale^ représentait un grand principe. Les gendarmes actuels, nos agents de Tordre public, ne sont pas autre chose que les continuateurs de l'œuvre des chevaliers croisés:... h travers les variations delà forme, Tidentité de l'idée se trahit.
Voyez la logique filiation des institutions chrétiennes ; — Charlemagne fait de l'empereur d'Occident le fidèle soldat du vicaire de Jésus-Christ, le défenseur du souverain pontife. L'empereur est le premier chevalier de la première Église. Chaque centre de défense s'organise d'après le même modèle ; chaque unité féodale se compose d'une église et d'une forteresse, d'un foyer de religion protégé par un chevalier.
Le type religieux militaire de Rome et de Yempire se répète dans chaque château. — Chaque diocèse, chaque église, chaque monastère, reproduisent le même modèle : un centre de vie religieuse et un défenseur armé.
La grande famille monastique de Cluny conçoit la grande pensée de réunir ces unités féodales incohérentes, en faisant naître la sécurité de la circulation par les associations de la paix. A chacuiie de ces associations civilisatrices sont attachés des guerriers en armes» -^ C'est encore la donnée pri-^
mitive appliquée à un besoin social, et il était naturel que ce besoin fût surtout exprimé, et que cette institution fût propagée par les moines de Cluny. Pour leurs maisons, dispersées en immense réseau sur toute la catholicité, le besoin des communications faciles et sûres était plus largement et plus impérieusement senti. — Vers 1040 à 1047, ainsi natt la chevalerie gardienne de la foi, protectrice de la justice, de la faiblesse, sentinelle vigilante placée sur les routes et les rivières pour assurer la circulation.
Elle est encore un développement du même germe primitif, rÊglise et son défenseur. Le seigneur n'avait été que le protecteur des biens du château ; il devient, à cette heure, le patron de la libre circulation.
Les frères pontifices, se chargeant de protéger les ^yageursi complètent Tinstitution de la trêve de Dieu. Vœu de continence et consécration du chevalier. — La chevalerie iostiCiiée par les croisades. — Prières perpétuelles des chartreux pour le succès des croisades. — L'ordre public général s'établit par les croisades. — Rapports entre le chartreux et le chevalier. — Remarquable association entre Urbain II, saint Bruno et Roger, roi de Naples. — La royauté française développe l'influence de la trêve de Dieu et des croisades. — Le concile de Soissons, en 1155, prépare la destruction définitive du droit féodal des guerres privées par l'institution de la cour des pairs.— I^veloppement général des institutions chrétiennes du ontième siècle. — Rôle des divenes parties de la chrétienté d'Occident.
A la fln du dixième siècle S à l'instant où naissait la belle institution de la trêve de Dieu, vers la fin de la deuxième race royale, Tinstitution complémentaire de la libre et de la facile circulation des voyageurs se constituait pour offrir des asiles aux infirmes et des protecteurs armés aux personnes avecles moyens de franchir les obstacles des rivières et des défilés des montagnes. Ces religieux protecleurs des voyages établirent des ponts et des bacs sur les diverses rivières. On les appela les frères constructeurs de ponts, ou frères pon-^
* Boonge, doêêoire de la haute et boue lalinUé.
tifices. En 1084, Sibert^ remarquable supérieur de cet ordre, dirigeait l'établissement de Bon-Pas, auprès d'Avignon, au moment même où saint Bruno fondait la Grande Chartreuse. — Le dévouement se manifestait simultanément sous deux formes, le service de la prière et le service des bras... le type de Taustëre immolation et le type du concours matériel. Sibert eut la hardiesse de jeter un pont sur la terrible Durance. Après rétablissement de Bon-Pas, le frère André vint fonder à Sylvacanne, sur la rive gauche de la Durance, près de Lambesc, une colonie de la même famille religieuse et, après avoir chassé les brigands, il éleva un hospice.
Cette belle institution se répandit bientôt dans toute la France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Pologne ; le pape Clément III, en 1190, sanctionna cette utile corporation, premier germe de nos ingénieurs des ponts et chaussées... L'approbation pontificale fut adressée à Raymond, prieur de Bon-Pas, et accompagnée de nombreux privilèges.
En 1177, saint Benezet complétait l'illustration de ce corps, par Tétonnante construction du pont d'Avignon.
Des legs, des dons de toute espèce, des prestations en nature, des exemptions de péages, des privilèges de toute nature furent attachés à l'entretien de ces ponts. De pieuses indulgences étaient le prix de tous les bienfaits versés sur les ponts.
Dans le treizième siècle, le pont de Saragosse, fait par les frères pontifices, reçut le legs ou le don d'une seigneurie. Ce n'était plus une tour guerrière qui était le signe féodal, c'était un pont !!! Le monument de la guerre était remplacé par l'appareil de la circulation pacifique, et les tributs auparavant destinés à soutenir des combattants étaient maintenant apportés à des constructeurs ^ à des infirmiers et à des saweteurs. — La transformation féodale et l'amélioration sociale obtenues par l'esprit civilisateur chrétien étaient complètes!
Vers 1284, deux cents ans après le prierai de Sibert, et pendant que toutes les ressources des pontifices étaient appliquées à la construction du pont Saint-Esprit, le priorat de Bon-Pas fut cédé à d'autres gardiens des voyageurs, aux
chevaliers hospitaliers, remplaçants naturels des frères veillant sur la sécurité des routes, la gendarmerie de la croisade héritait de la gendarmerie de la première trêve de Dieu.
Sur chaque grand pont s'élevait une église, non loin d'un hôpital, d'un corps de garde et d'une école d'ingénieurs ; toutes les ressources et les instruments de la civilisation catholique se réunissaient et s'appuyaient sur la croix, signe du dévouement... Ce dévouement s'est, plus tard, transformé en se généralisant, mais le principe intrinsèque est toujours le même.
Lorsque les frères pontiiices cédèrent Bon-Pas en 1284, pour le remettre aux chevaliers hospitaliers devenus les protecteurs de la sécurité des routes, les enfants de saint Bene zet allèrent porter sur d'autres points leur dévouement et leur habileté dans l'art des constructions fluviales. En 1255, ils établirent Thospice du Saint-Esprit sur les bords du Rhône et commencèrent le pont qui a retenu le nom du céleste patron de l'hôpital et qui ne fut achevé qu'en 1309.
Un autre pont, toujours accompagné de Thospice destiné a être l'asile et la maison de santé des voyageurs, fut établi à Tienne, au-dessous de Lyon.
Les guerres anarchiques, le vandalisme des quatorze et quinzième siècles firent disparaître une partie des œuvres utiles des pontifices... Le pont d'Avignon, quasi-merveille de grande difficulté vaincue, célèbre dans les traditions, les chants et les légendes populaires... fut coupé... en 1395, par des Aragonais. En 1517, les pontifices, réduits à des ressources bien au-dessous des besoins, furent incorporés aux hospitaliers, qui continuèrent le ministère d'assistance des voyageurs contre les dangers et les fatigues des voyages.
Ainsi se ti*ansforma l'œuvre inspirée en Provence dans le dixième siècle, comme le complément de la protection établie contre les pillages et les obstacles des voyages.
Dans les épanouissements successifs de la chevalerie depuis Charlemagne jusqu'aux chevaliers croisés, c'est toujours une immolation queTÈglise l'Occident a substituée à un appétit égoïste, et toujours la transformation surnaturelle a Gni
par se réaliser, et la pieuse utopie a fini par devenir le fait accompli. Le chevalier, d'abord protecteur armé de la chapelle féodale, puis sentinelle veillant sur le salut des voyageurs, ensuite voué à la construction des moyens de circulation, est devenu le vengeur désintéressé de la violence exercée sur la faiblesse des femmes. Le suprême rédacteur du code de la chevalerie fut le plus ardent des moines du douzième siècle, saint Bernard, et il osa imposer au chevalier les règles et les austérités monacales. Les vœux de pauvreté et de continence perpétuelle ont été demandés à Télitc de la chevalerie de la croisade perpétuelle, aux chevaliers hospitaliers et templiers. Cette dernière promesse, si difficile à tenir pour l'homme vivant dans les ivresses des batailles, dans les exaltations de la force et du courage ; cette promesse incroyable a pu être souvent accomplie-.demander qu'elle Teût été toujours, c'est méconnaître la fragilité humaine. On a vu le prodige de chevaliers anachorètes pudiques comme les Gérard Tetiquej les Raymond Dupuy, les saint Elzéar, les Hélion de Villeneuve, dont le type honoré s'est reflété plus tard dans les du Guesclin, les Bayard, les Turenne, magnifiques incarnations de l'idée chrétienne, qui s*est enfin stéréotypée dans la sévère discipline de la gendarmerie moderne.
L'idée du chevalier est exclusivement attachée à la perfection de la morale chrétienne. Saint Louis dans les fers, sommé par un chef musulman de le recevoir chevalier... lui répondit : «Fais-toi chrétien/je te ferai chevalier. » Noble et sage parole : la chevalerie n'est possible qu'avec le dévouement chrétien.
Comme une merveilleuse exception, l'antiquité avait vanté la chaste réserve d'un Scipion ; la chevalerie chrétienne a produit des milliers des guerriers qui n'ont pas eu seulement pour mission de respecter le sexe, mais de le faire respecter et de s'abstenir toujours des richesses et des sensualités. Pour résumer toutes les transformations merveilleuses opérées par la chevalerie chrétienne sur la féodalité, il suffit de comparer le Guillaume de Sabran de 1115, pillant les métairies
des Clunicicns à Pertuis, au chaste chevalier saint Elzéar de Sabran faisant, vers 1315, de son chftteau d'Ansouis, auprès de Pertuis, Fasile de tous les pauvres, leur distribuant les richesses de son patrimoine et les soins de sa main . Quelle métamorphose accomplie dans les deux siècles de croisades I
Le sacre du chevalier était mis, comme le sacre des rois, au nombre des fonctions exclusivement réservées aux évèques, les prélats avaient seuls le droit de donner l'onction sainte aux prêtres, aux chevaliers et aux rois. Cette haute estime attachée à la réception du chevalier par le ministère de l'Église est constatée par le décret du concile de Londres de 1102. Seize ans avant l'institution écrite des Templiers et des Hospitaliers, la grande importance que l'Église donnait au sacre du chevalier ne pouvait, en 1102, être que la conséquence des devoirs du chevalier considéré comme défenseur des associations de la paix ou de la trêve de Dieu.
L'idée de la chevalerie a eu sa grande part dans le mouvement progressif de la civilisation.
On s'est fort appesanti sur les méfaits des chevaliers, mais leurs déviations elles-mêmes prouvent le beau type auquel la religion nous a conduits. Quelle noble idée n'a-t-elle pas donnée des devoirs du protecteur armé de la vertu publique et des droits imposés au respect du soldat victorieux I C'est la croisade qui a inventé ce magnifique modèle du guerrier civilisé; depuis ce grand mouvement religieux, le rôle che< valeresque est devenu assez populaire pour former le symbole vulgaire de Thonneur.
Reconnaissons donc, dans l'institution de la chevalerie, une création chrétienne d'une grande valeur et une amélioration sociale tellement éminente, qu'il n'a existé nulle part, en aucun lieu, en aucun temps, un si bel idéal des devoirs imposés à l'homme sous les armes.
Dans l'élan civilisateur de la croisade, la religion chrétienne de rOccident a seule inventé le type de la chevalerie ; elle seule l'a gravé dans les cœurs et l'a imprimé, en caractères indélébiles, jusqu'au fond de nos langues modernes. Les modifications de la chevalerie se sont faites successive-
ment autour de la même pensée religieuse, représentée par le grand signe du dévouement, par la croix. Depuis le grand empereur chevalier Charleroagne, jusqu'à la chevalière hospitalière de Saint-Jean, depuis Bayard et Turenne jusqu'à Jeanne d*Arc et à Thumble sœur de charité devenue chevalière aussi, c'est toujours l'idée de Timmolation au devoir, pour tous les sexes, qui fait le fond de la chevalerie. Le onzième siècle a développé ce type, en y ajoutant les deux nouveaux traits, la protection et le soulagement spécial des pauvreSj et enfin la chasteté, surtout difScile pour Thomme des camps... la charité, la pauvreté et la continence : voilà le prêtre et le chevalier I Ceux qui ont censuré les croisades n'ont aperçu ni le vrai mobile de cette grande impulsion chrétienne, ni les grands résultats obtenus à l'intérieur et à Textérieur, dans les esprits et dans les choses ; ni les trésors que les arts et les sciences ont récoltés. Sous des défaites apparentes, se sont cachés de véritables succès, et des malheurs superficiels ont été des prospérités intérieures. A cette heure, qui oserait dire que la civilisation chrétienne ne triomphe pas sur tous les points ?
Honneur donc à saint Bruno d'avoir poussé constamment son élève Urbain II*à cette grande entreprise ! Lorsqu'il fut appelé à Rome en 1090, Bruno devint le préparateur secret et modeste de Tœuvre de son auguste élève, et en ce moment encore, l'aspiration de saint Bruno vers la croisade se révèle chaque jour, dans les vœux de ses enfants, en faveur de la lutte permanente de la clirélienté contre les ennemis de la foi... Chaque messe solennelle carthusienne répète la supplique qui, en 1096, fut prononcée sur tous les autels catholiques; chaque jour, le vœu de la glorification de la société chrétienne, s'élève des gorges de la Grande-Chartreuse, comme la légère et douce ondulation des fumées de l'encens... le chartreux, à l'autel du sacrifice, levant les mains vers le ciel, s*écrie en demandant la gloire non pour lui, mais pour son Dieu :
« Délivrez, 6 mon Dieu^ de V étreinte païenne celte lettre « promise j illustre théâtre des mystères de notre Rédemption^
CROISADES ET ORDRE PUBLIC. i53
i re}ide%'la au culte ehrétietij et que votre peuple fidèle jouisse ÊÙ la fois du spectacle des merveilles de votre puissance et « de celm de la confusion des incrédules. » (Traduction de YOremus du rituel carthusien.)
El ce vœu, comme toutes les justes . prières, est bien exaucél...Nevoyons-nouspasl'islamisme sans force, ne vivant que des grâces obtenues des diverses nations chrétiennes?
C'est le christianisme dont le drapeau victorieux flotte sur la terre d'Afrique, où la piraterie a subi ses dernières défaites... C'est le génie chrétien qui enfante ces merveilles el produit ces transformations sur le royaume des Pharaons. Désormais, la civilisation chrétienne viendra étaler ses plus grands trophées sur les plages de la mer Rouge, et plantera son glorieux drapeau sur les hauteurs vénérées du Sina!; tandis que les enfants el les filles de saint Vincent de Paul continueront de cultiver la vigne de la terre promise, pour lui restituer la fécondité de la sève divine.
La croisade est perpétuelle, et chaque jour apporte un nouveau progrès latent de la foi, constaté par quelque nou* veau ci*i de la rage cruelle, mais bientôt impuissante, des peuples ennemis de la religion du Christ.
C'est la prière solitaire du cénobite qui remue les peuples comme l'attraction dirige la terre dans l'espace, sans que l'impulsion se laisse voir. L'influence secrète de l'esprit de sacrifice est irrésistible; c'est une éloquence persuasive qui domine sur toutes les âmes ; les aspirations, les célestes visions des enfants des saintes solitudes, deviennent peu à peu les réalités de la société. Est-ce que la paix intérieure, la circulation facile et libre des voyageurs, des marchandises, ne se sont pas singulièrement accrues depuis la première croisade? est-ce que l'abondance actuelle n'a pas bien remplacé les anciennes disettes? Seulement, dans notre calme jouissance des bienfaits acquis, nous oublions de songer ù Tinstant où ils ont apparu, à la source d'où ils découlent.
Le premier fruit de la croisade, la paix intérieure, la liberté de la circulation, étaient-ils des résultats inattendus dépassant la pensée d'Urbain II? pouvait-elle être en dehors
des prévisions du profond, du perspicace et du sage saint Bruno? Nullement. Voyez le souverain pontife eommençanl la grande œuvre du concile de Oermont par la punition de l'infraction de la trêve de Dieu, sur la personne du seigneur de Provins ; voyez-le généralisant à toute la chrétienté le règlement civilisateur de la trêve de Dieu ; voyez-le décrétant la paix universelle et la Ubre circulation pour traU ans... Ce n'est qu^ après avoir assuré pleinement ces améliorations essentielles, après avoir atteint ce but principal j qu'il promulgue sa croisade.
La proclamation de la croisade n'est que le dernier complément de la grande œuvre entreprise,... elle n*en est pas \e principe essentiel. C'est lorsque la croisade est devenue, à la voix de Pierre l'Hermitc, un grand et universel désir, que l'habile et saint pontife sanctionne cette aspiration générale, à condition qu'elle sera le moyen d obtenir une grande amélioration dans toute la société chrétienne : la croisade, loin d'être le but, n'est que le moy^... C^est la paix intérieure, c'est le progrès de la foi et de la civilisation catholique qui est le véritable mobile d'Drbain II. Ce but ne pouvait pas être atteint avec plus de sagesse et de prudence,
la belle harangue du pontife est une invective perpétuelle, et un anathème énergique lancé à la piraterie et aux guerres intérieures; la croisade n'est indiquée que comme un dérivatif destiné à donner satisfaction aux besoins d'aventures qui tourmentaient la milice féodale.
La destruction des guerres et des rapines intérieures est donc la pensée dominante d'Urbain IL
Comme on reconnaît bien, dans cette habile et pieuse conduite du pape, les sages conseils de saint Bruno ! comme on y retrouve la douceur pratique des procédés du cénobite qui a pour devise BONITAS, la Bonté !
Bien insensés, bien irréfléchis sont ceux qui ont vu dans la proclamation de la croisade un acte non calculé!.,, un aveugle fanatisme I... Les bras qui exécutèrent étaient certes bien peu éclairés par la méditation silencieuse ; mais la tête qui conçut avait reçu toutes les lumières de l'esprit qui éclairent
le pieux solitaire priant dans le désert. L'auteur de la croisade était un éminent pontife, ^'inspirant du plus éminent des chartreux !
Oublierait-on que saint Bruno, toujours occupé des grands intérêts de la chrétienté fit décréter la trêve de Dieu par tous les conciles auxquels il assista? que la grande institution de Tordre public chrétien fut sanctionnée par les conciles si« ciliens? qu'ainsi se firent sentir dans ces conciles les deux influences unies de Urbain II et de saint Bruno ; ce dernier restant le silencieux directeur de la politique pontificale ?
Plus tard encore, à Plaisance, au milieu du solennel concours de trente mille assistants, la trêve de Dieu fut proclamëe. Pour assurer mieux que jamais le succès de cette institution, le secours de la sainte Vierge, de la patronne de toutes les faiblesses, fut invoqué; le culte et l'office de la Bienheureuse Vierge, déjà mis en pratique dans Tordre naissant de saint Bruno, furent promulgués en même temps que la belle Préface exaltant sa gloire virginale. Cette Préface est attribuée à saint Bruno par les auteurs les plus dignes de foi; d'autres en reportent Torigine au synode deGuastalla, tenu peu de temps avant celui de Plaisance. On veut en réserver le mérite au pape lui-même qui la promulgua. L'humilité extrême de saint Bruno, son ardente dévotion à la sainte Vierge, son assistance auprès du pape dans toutes les réunions solennelles du clergé d'Italie pendant Tannée 1094; portent à croire que le fondateur carthusien fut l'auteur secret, ou du moins le coopérateur principal de cette remarquable Préface. Urbain II et saint Bruno son fidèle conseiller voulaient que les grâces de la virginité fissent descendre sur la terre chrétienne les douces rosées de la paix intérieure.
Tous les conciles d'Italie et de Sicile auxquels assista saint Bruno offrent les traits caractéristiques du fondateur carthusien : on y retrouve son ardent prosélytisme pour le culte de Marie j sa prédilection pour la vertu virginale^ et enfin son aspiration constante vers la paix intérieure. Les préliminaires de la croisade publiée à Clermont offraient Tempreinte de Bruno, reproduite fidèlement par les dignitaires ses élèves,
membres influents de l'assemblée. Ces hommes éclairés, gui* danl nos pères vers la terre promise de l'ordre public chré* tien, n'en purent voir que les lointaines perspectives. Mais on resta fidèle au programme de Tordre public à établir par la croisade, quand les chevaliers templiers et hospitaliers furent postés sur les points difficiles des routes pour protéger les voyageurs ; quand on fonda, en 1517, les poniifiees préposés à la libre circulation avec les hospitaliers, guerriers de la croix.
Urbain II, après avoir poursuivi sans relâche toutes les œuvres civilisatrices chrétiennes de Grégoire VU : célibat clérical, investitures cléricales, pacification et libre circu* lation intérieures, après avoir créé la croisade qui était le complément de ses œuvres, tomba épuisé par son laborieux apostolat. Couché sur son dernier lit de repos, pour finir ses jours avec la dernière année de son siècle, il entendit, à tra* vers ses organes affaiblis, un dernier frémissement joyeux . . . , c'était l'écho du lointain chant de victoire des croisés devenus maîtres de la cité sainte. Jérusalem avait été prise le 15 juillet 1099... il mourrait le 29, exhalant son dernier souffle avec les accents de Thymne de reconnaissance du vieillai^ Siméon, lorsqu'il saluait le Messie, faible enfant au front rayonnant d'espérance, et reposant sur ses bras débilités parles années. En 1101, deux ans plus tard, mouraient, à peu de mois d^intervaile Tun de l'autre, le souverain de Naples, Roger, et le saint cénobite Bruno. Grande triade qui représentait les étonnantes transformations du onzième siècle, le saint anachorète, le grand pontife et le glorieux guerriei' normand allaient s^embrasser dans le ciel, après avoir uni leurs efforts sur la terre, et y avoir laissé d'impérissables monuments de leurs utiles sacrifices au devoir et à la charilé !
Parmi ces monuments, le plus durable a été l'édifice de saint Bruno. L'œuvre utile de Roger s'est transformée dans Tordre public actuel. Urbain II fut Texécuteur des pensées de Bruno : c'est donc sur Bruno que les regards doivent se fixer.
Les actes des conciles postérieurs à celui de Clermont dé-
montrent que l'on voulait bien plus une ligue contre les rapin^ inlérieures qu'une guerre contre les» infidèles étrangers. L'établissement de la paix intérieure, de Tordre public et de Fanéantissement du pillage, était si bien la grande pensée do PEglise catholique la préoccupation générale du souverain pontife et des prélats, que ce fut la trêve de Dieu dont on reproduisit la formule dans tous les synodes, dans tous les mandements pastoraux postérieurs au concile de Clermont. A peine revenu de Clermont, l'évéque de Rouen, en 1096, réunit un synode; et non-seulement ce synode publia l'institution civilisatrice de Clermont, mais il lui donna encore une nouvelle extension en ordonnant de la faire jurer par toutes les personnes adultes. En 1102, à Saint-Omer, autre synode et autre publication de la trêve de Dieu et de la paix décrétée à Clermont. En 1102, à Rome, à peine monté sur le trône pontiGcal, Pascal II continua l'œuvre de son prédécesseur Urbain, en faisant promulguer par son légat Guillaume, la trêve de Dieu décrétée aux conciles de 1094 à 1095. Ce n*était plus la croisade que l'on prêchait lorsque Jérusalem était conquise, mais toujours c'était Tordre public qu'on réclamait.
L'œuvre de la civilisation religieuse était chaleureusement poursuivie. L'évéque de Chartres, saint Yves, prélat éminent par ses lumières et par son dévouement à l'amélioration sociale, ne cessa de demander l'exécution de la trêve de Dieu à l'indolent Philippe T'... La lettre épiscopale de 1105 montre toute Tardeur du pasteur veillant sur la paix du bercail. Enfin, en 1108, Louis le Gros, succédant à Philippe, comprit la portée politique des vœux de saint Yves et la gravité du de. voir imposé par le sacre : il se déclara le chevalier de la trêve de Dieu et devint ainsi le protecteur et le promoteur des associations diocésaines et communales pour la paix. Pendant toute la durée du règne du sage et du civilisateur Louis le Gros, la trêve de Dieu est répétée dans toutes les solennités. En 1119, elle est décrétée par Calixtc II, venu de Rome, présider au concile à Reims. Ce pape répète ensuite pour les mêmes formules dans le concile deLatran de 1123.
£n 1136, le pape Innocent II vient encore renouveler les mêmes décrets au concile de Reims, d'abord; puis, dans la même année, au concile de Rome; car toujours de la France partait le premier cri de la civilisation chrétienne. A Rome, en Italie en général, la trêve de Dieu, l'abolition des violences et des pillages encouragés par les empereurs allemands, étaient si difficiles à obtenir, que le môme pontife dut fulminer encore une fois dans le concile de Latran, de 1139, les peines déjà édictées, trois ans auparavant, contre les violateurs de la paix intérieure.
Mais, en France, les associations de la trêve de Dieu se ramifièrent sans cesse, en produisant des fruits merveilleux ; l'association pacifique, diocésaine d'abord, se subdivisa comme les seigneuries, comme les paroisses, comme les corporations. Chaque unité sociale avait un patron céleste pour obtenir la paix du ciel, et un patron terrestre pour obtenir la paix de ce monde... les paroisses formèrent les sociétés de paix où l'ordre public, défendu en commun, donna leur nom aux commuties. Une grande et libre organisation communale sortit de la proclamation du grand principe de l'association de la trêve de Dieu au concile de Clermont.
Le noble rôle de prince civilisateur, si dignement rempli par le prince normand régnant dans les États de Naples, fut donc ensuite revendiqué par les rois de France. De Tavénement de Louis le Gros, en 1108, jusqu'à la mort de saint Louis, les souverains français ne cessèrent jamais de se montrer les chevaliei^s les plus dévoués à l'observation de la trêve de Dieu. — L'association établie, en 1155, dans le concile de Soissons, sous les auspices du roi de France, forma ce grand pouvoir judiciaire de la paix ou de l'ordre public, ce tribunal si élevé, si utile à l'extension de la prérogative royale, qui s'est, plus tard, appelé la Coua des pairs.
Dans cette solennelle réunion de Soissons, l'esprit de la civilisation chrétienne présida à un immense progrès. Le prestige attaché à l'idée du sacrifice alla si loin, que les grands vassaux de la couronne, avec les seigneurs de tons les rangs, renoncèrent solennellement au droit de guerre
privée, s'obligèrent à soumettre leurs litiges ù des arbitres, à leurs pairs.
L'abnégation alla plus loin encore ; les barons promirent d'être les défenseurs de tous les travailleurs, de tous les voyageurs; et les protecteurs de tous les biens ecclésiastiques, et bientôt ils devinrent responsables de toutes les violations de Tordre public.
On eût dit que l'esprit de sacrifice était sorti des chartreuses pour s*emparer de tous les châteaux ; il faut voir comment se réalisa cette magnifique abdication.
En i 155, de plus en plus pénétré de ses devoirs de prince chrétien, après avoir épousé Constance de Castille, et fait le pèlerinage de Saint-Jacques, en Galice, Louis VII, déjà éclairé par les observations et l'eipérience, fruits de sa pénible croisade, voulut faire régner Tordre public, dont Tadministration de Suger avait fait briller les merveilleux résultats. Un concile à Soissons fut indiqué ; le roi de France y appela, avec les Évêques, le duc de Bourgogne^ les comtes de Flandre^ de Champagtiej de Nevers et de Soissons; et, à côté de ces grands vassaux de la couronne, tous les barons et seigtieurs sur lesquels l'autorité du roi ou le sentiment des devoirs religieux purent exercer alors quelque influence sérieuse. En présence des évêques, à Texemple du roi, et sous peine d'être frappés de F excommunication de PÊgtise et de tomber sous les coups de Tarmée du prince, tous jurèrent d^obsener une trêve de dix ans, d'assurer aux vassaux des églises leurs possessions; aux habitants des campagnes leurs moissons et leurs troupeaux ; aux marchands la liberté du commerce et des chemins ; à tous les citoyens la justice^ la paix et la tranquillité. Renonçamt au droit de guerre privée, les seigneurs prêtèrent serment de faire régler leurs litiges par des arbitres. Comme son père, Louis VU fut le grand pro^ moteur et le zélé défenseur de Tinstitution civilisatrice de la trêve de Dieu.
La paix publique. Tordre intérieur furent ainsi assurés dans toutes les parties de la France placées hors de la dé-^ pendance immédiate de l'Angleterre. Louis VU établit pour
i60 L^ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.
dix ans, ce qu'en 1257 Louis IX prescrivit pour toujours. Déjà, en 1157, le concile de Reims alla bien plus loin que l'assemblée de 1155: — les barons devinrent respousables des violations de la trêve de Dieu commises sur leurs terres.
En se reportant à ce qui a été déjà dit, on voit que la transmission du titre de roi était si bien attachée à l'accomplis* sèment préalable des devoirs delà défense chrétienne, que les six premiers héritiers du sang de Hugues Capet n'ont pu être assurés de porter la couronne qu'en se faisant sacrer pendant la vie du père royal. L'onction épiscopalc, le serment solennel du sacre étaient donc les obligations qui précédaient la mise à profit du titre héréditaire... Le service de Dieu et le sacrifice pour le bien de la chrétienté ont été les bases sur lesquelles est fondée toute la dynastie capétienne. En se faisant le gendarme de l'action civilisatrice de TÉglise, l'autorité royale s'est graduellement développée.
La grande pensée de l'ordre public par la chevalerie de la croisade, intérieure ou extérieure, s'est ensuite appliquée.
L'ordre carthusien, la chrétienté et la royauté dérivent d'un principe commun; celui du sacrifice pour le plus grand bien de la chrétienté.
Ainsi la royauté française n'a grandi qu'en appliquant l'idée chrétienne de la chevalerie gardienne de l'ordre public.
De l'avènement de Louis le Gros jusqu'à la mort de saint Louis, dans les cent soixante-quatre années écoulées de 1108 à 1272, le roi de France a été constamment le clievalier de l^Êglise som les armes^ tantôt défendant la paix des communes comme Louis le Gros; tantôt portant l'insigne du croisé, soit contre les musulmans, soit contre les excommuniés rebelles à l'Église et à Tordre public, tels que les Albigeois. C'est ainsi que la royauté française a acquis le Languedoc, préparé l'annexion de la Provence; ainsi elle a détruit le droit féodal des guerres privées, en fondant la justice du roi par la main de saint Louis, avec Tappui du haut tribunal appelé la cour des pairs^ qu'il serait plus juste et plus beau d'appeler la cour de la trêve de Dieu, — Existe-t-il un nom
plus beau que celui qui rappelle les délices de la céleste paix, récompense ineffable du devoir accompli?
Depuis la grande croisade, rintervenlion religieuse en faveur des voyageurs^ de la veuve^ de V orphelin^ du voyageur sur terre et sur mer, est demandée chaque jour par la bouche du prêtre chargé de la prière publique; cette touchante supplique, où se reflété une efflorescence de la civilisation chrétienne, fait partie du prône paroissial.
Hors de la protection religieuse, aucune circulation désarmée n'aurait été possible : la violence, ordinaire ù celte société encore imprégnée de barbarie aurait foulé aux pieds toutes les faiblesses. Mais une voix religieuse suppliante, et une croix élevée vers le ciel faisaient toujours apparaître une épée dévouée pour la défense du droit méconnu.
Les premières sonneries de V Angélus furent instituées aussi pour indiquer les asiles aux croisés égarés et pour implorer les faveurs de la chevalière de la croisade, Marie advocale.
La croisade est donc devenue le point de départ de toutes les institutions de progrès, d'affranchissement et de protection contre les abus de la force. — L'ancien esclavage, brisé jusqu'à ses derniers anneaux, a fait place à la liberté des enfants de la croix. — Le principe de Tégoïsme a fait place à la loi du sacrifice, devenue la base de toutes les institutions. — Les peuples, en prenant la croix pour leur drapeau, ont explicitement ou implicitement accepté la loi de l'abnégation, et cette loi a présidé à tout le bonheur social.
Un coup d'œil jeté sur l'ensemble des progrès de la société chrétienne dans le onzième siècle, fait immédiatement reconnaître que tout Télan de la civilisation se lit alors sous Tinfluence de TÉglise et que si ce siècle a été, plus que tous les autres, le siècle initiateur par excellence, cette glorieuse primauté sur tous les autres siècles lui a été donnée par l'esprit du sacrifice chrétien, poussé jusqu'à ses dernières limites. Le onzième siècle a eu la sublime ivresse de /'abnégation! La naissance de l'ordre carthusien n'aurait pas pu se produire dans une autre période. L ordre type de l'esprit de sacrifice ne pouvait apparaître que dans le siècle où Tabné-
gation avait son plus splendide épanouissement. En vain le saint fondateur carthusien allait-il cacher son ardeur pour le sacrifice au fond des rochers les plus inaccessibles ; l'œuvre divine exigeait la main d'un tel coopérateur ; l'heure dutravail extérieur de saint Bruno sonna quand la principale portion de la création intérieure de l'ordre monastique nouveau eut été réalisée ; et quand la mission apparente de saint Bruno ne pouvait *que servir à consolider sa création latente.
Avec des ouvriers tels que Grégoire VII, saint Bruno et Urbain II ; la marche des améliorations successives eut une promptitude merveilleuse. De 1073 à 1100 ; on vit établir : 1^'le célibat clérical; 2** les investitures cléricales; 3" Y indissolubilité du mariage chez les princes; 4® la trêve de Dieu et 5° les croisades; dans les dix-huit années qui suivirent, l'organisation des communes^ celle du célibat chevaleresque vinrent compléter les précédentes institutions.
Chaque commune rurale exigeait un défenseur armé, l'organisation des communes fut la conséquence de l'extension que prit la portion de la féodalité qui se voua à la défense de la trêve de Dieu, et la croisade fut le plus grand développement donné à la trêve de Dieu. On voit comment la multiplication des chartes des communes rurales se rattache par un lien secret, mais très-intime, à la période des entreprises des croisades. Les ressources en frais d'équipement, en pécule de campagne qu'il fallut obtenir des sujets des seigneuries, amenèrent des concessions nombreuses en faveur des vassaux : ainsi l'esprit de la croisade, et les conséquences matérielles des croisades contribuèrent au développement des libertés communales.
Après la conquête de Jérusalem, il fallut défendre les lieux saints par une croisade permanente, au lieu de l'engagement des chevaliers pour une campagne de trois ans, il y eut un service perpétuel exigé. La perpétuité de la campagne força la gendarmerie religieuse à renoncer à la famille... le célibat chevaleresque apparut donc comme une conséquence inévitable de la croisade perpétuelle avec résidence en pays lointain. — La croisade avait créé l'armée deFÉglise chré-
tieDoe d abord pour trois ans, puis une armée permanente mzni sous la dure loi du célibat militaire. Le gendarme en prenant la croix avait sacrifié à l'Église la force de son épée, par le célibat il sacrifia Tattrait le plus impérieux des sens. Le vœu de chasteté chevaleresque bien difficile à observer au milieu des vicissitudes du régime militaire, ne pouvait pas être une institution bien durable, mais il fut le plus mer- Yeilleux effort imposé à la nature. Les tentatives de réalisation d'héroïques sacrifices laissent toujours quelques résultats utiles à la civilisation générale.
Lorsque Grégoire VU soutenait une si terrible lutte pour faire accepter la chasteté complète dans tout le clergé, auraitil osé espérer que la continence absolue serait dans moins du demi-siècle imposée à des légions armées? Voilà pourtant les progrès que fit Tardeur pour le sacrifice dont le fondateur cartbusien avait voulu fonder le type le moins altérable dans sa retraite silencieuse.
Les grandes institutions de la civilisation chrélienne eurent immédiatement leurs conséquences dans la consécration du droit international proscrivant les pillages, jusque dans les épaves des naufrages; et dans lamultiplicationdesassociations pour le développement des constructions, de l'enseignement littéraire et scientifique ; enfin, dans la naissance des congrégations artistiques de toute nature.
Jamais flt>on autant de choses dans aussi peu de temps? Lorsqu'à la fin du quinzième siècle, on éprouvait l'éblouissemenl vertigineux des découvertes successivement accumulées, le mouvement intellectuel était loin d'avoir la vitesse des progrès correspondants à la période des quarante-cinq années placées entre 4075 et H18.
Sans doute, les fondations du onzième siècle n'ont pas obtenu immédiatement une solidité complète... Pour les asseoir définitivement, il a fallu encore cent cinquante ans de combats avec des succès mêlés de revers : mais les principes étaient formulés, édictés, et leur universelle mise en pratique n^était plus qu'une question d'horloge.
Les plus fécondes institutions pour le relèvement de la
classe inférieure furent celles du célibat clérical, du mariage monogame laïque et du célibat chevaleresque; au point de vue politique, le célibat clérical établissait l'ascension constante de la classe inférieure aux dignités religieuses et le balancement des déviations de Théréditè aristocratique élait établi par le contre-poids des dignitaires religieux sortis des entrailles du peuple. — Le célibat chevaleresque, outre son opportunité militaire et religieuse, était aussi une cause d'extinction et un moyen d'accession à Tégard de la classe élevée.
Le respect du mariage exigé non-seulement chez Tindolent Philippe 1", mais encore chez le glorieux conquérant Philippe Auguste, posa Tinstitution de la famille chrétienne sur des bases désormais inébranlables. Les grandes conquêtes sociales ne purent s'effectuer qu'en prohibant aux souverains les investitures épiscopales. Pour que la censure des mœurs des princes pût s*exercer librement, ne fallait-il pas que le choix des censeurs religieux fût indépendant du pouvoir politique?
L'organisation de Tordre public par Finfluence et par Tapplication de la trêve de Dieu fut une série de sacrifices successivement obtenus par l'Église chrétienne. Voyez la progression des sacrifices réalisés ou imposés par TÉglisc pacifique à la féodalité armée.
En 1053, 1047, 1066 et 1080, des barons de plus en plus nombreux acceptent l'obligation de la défense de l'ordre public. En 1096, lesacrifice va presque à la formation d'une armée recrutée dans toute la chrétienté pour attaquer les grands perturbateurs extérieurs de la paix et les plus grands ennemis delà croix.
En 1155, l'aristocratie renonce h celui de tous ses droits qui flattait le plus son orgueil, elle abdique le droit des guerres privées, elle jure de se sacrifier à la protection de toutes les faiblesses et d'obéir aux décisions du grand tribunal arbitral de la cour des pairs.
En 1157, l'aristocratie reçoit le mandat, non plus seulement d EMPÊciiEii les violences, mais encore de les réparer.
Les grandes promesses de l'aristocratie n'avaient été que
CROISADES ET ORDRE PUBLItJ. 165
des concessions failes pour des espaces de temps limités ; mais, en 1257, le principe des guerres privées féodales fut complètement extirpera perpétuité, par saint Louis établissant une juridiction royale régulière pour vider les litiges de Taristocralie.
L'ordre public recevait ainsi une organisation défînitive par les mains du souverain chrétien, le plus saint et le plus ardemment dévoué à tout ce qui lui paraissait juste et bon.
Remarquez encore TinRuence secrète des croisades dans Tabolition du droit des guerres privées. Avant la croisade de 1248, les barons firent un suprême effort pour ressaisir le droit des guerres privées. Ils tentèrent une redoutable association pour résister à Tépiscopat ^t à la justice royale : TÉglisc anéantit leur ligue.
Après les malheurs delà croisade, après les désastres causés par rindiscipline des hommes d'armes, après la réaction populaire manifestée par Témeute des pastoureaux en 1250 , — saint Louis n'éprouve plus aucun des obstacles qui l'avaient jusque-là empêché de réaliser le plus grand progrès delà civilisation chrétienne, celui de la suppression du droit de guerres privées.
A un siècle d'intervalle, Louis VII et Louis IX ont réalisé deux prodiges ! Après les malheurs d*une croisade, chacun de ces souverains posséda une puissance plus incontestée; tous deux purent imposer aux barons le plus dur sacrifice à l'or dre public au retour des désastreuses campagnes faites poui la foi; le chemin de la croix est la voie du progrès civilisateur!
Depuis leur origine jusqu'à leur terme, les croisades ont donc été une marche ininterrompue dans la série des sacrifices obtenus pour le développement de la civilisation chrétienne. On voit comment à la fin du treizième siècle, ont été complètement et solidement établies les institutions civilisatrice que le onzième siècle avait commencé de bâtir sur le sol fécondé par la loi de Tabnégation.
Dans les remarquables améliorations obtenues par TÉglise, le rôle glorieux de la France se montre toujours avec éclat.
C'est d'elle que sortent toutes les initiatives de l'esprit de
sacrifice, elle est à la ibis le foyer principal des chartreuses et des croisades. Elle s'immole silencieusement à Pintérieur, elle va affronter à l'extérieur le martyre sur le tombeau du martyr divin en faisant retentir la terre de ce cri sublime: Dieu le veut.
Le christianisme d'Occident se manifeste sous trois formes principales : il est imprégné en Allemagne de Finfluence politique des souverains.
11 est toujours mêlé des réminiscences de la civilisation païenne en Italie.
Il est en France loujours pénétré de l'idée du dévouement pour le plus grand nombre qui va jusqu'aux excessives oscillations caractéristiques defla démocratie, la population chrétienne est c^^m^nji^ en Allemagne,
Souvent infectée de paganisme en Italie, Chevaleresque et démocratique en France.
L* esprit de sacrifice même, avec des ivresses et des oscillations pénibles, semble être plus complétementia mission des chrétiens francs-gaulois.
Améliorations intérieures dues aux croisades. — Améliorations morales, politiques. — Améliorations dans la richesse générale. — La sécurité et la richesse prouvées par le développement des ordres mendiants, par la rareté des disettes. — Progrès de la géographie. — Progrès littéraires et scientifiques. Fondations d'universités. — BfTets du contact des écoles grecques et arabes. — Littérature des troubadours et des trouvères. — Offices judiciaires. Police et tribunaux. <:es tribunaux s'appliqueat jusqu'aux querelle^ des souverains. — Grands congrès diplomatiques des conciles. — Progrés agricoles, irrigations, machinée hydrauliques, moulins, vignobles et drainage. — Endiguements, polders. — Garance. Culture triennale. Cultures industrielles, lin, chanvre. — Dauphiné, Provence, Flandre. Soies. — Industrie des verres, des étoffes. — Fers et aciers : France, Italie, Allemagne. — Accroissement da chiffre des populations. — Services agricoles, industriels des chartreux. — Impulsioii commerciale des croisades. — Application de la trêve de Dieu à la police des mers. — Transformation de toute Tarmée de terre et de mer par les croisades. — Institution des foires. La plus grande foire se place à côté du grand siège pontifical ^fAirignon. — Foire de la vallée du Danube. — Affranchissements favorisés par les
centres de commerce. — Grands voyages motivas par le prosélytisme chrétien. — Pn>grés des mathématiques, de l'astronomie et de l'horlogerie. — Résumé de l'impalsion civilisatrice due aux croisades.
Lorsque les lieux saints eurent été conquis dans le onzième siècle, on sentit bientôt les eiTets corrupteurs d une possession qui mettait la civilisation chrétienne dans un état de contact et de mélange perpétuel avec le sensualisme mahométan et avec le césarisme byzantin. De ce mélange, il résulta la corruption des pratiques chrétiennes et TaU tération des doctrines orthodoxes. Les vices de la sensualité et les erreurs des hérésies se multiplièrent. De terribles discordes entre les deux ordres de la chevalerie chrétienne, les Templiers et les Hospitaliers ; des querelles entre les princes croisés, des rivalités d'ambition et d*orgueil, des luttes envenimées, des trahisons infâmes éclatèrent autour du tombeau du Dieu d*abnégation, de sacrifice et de vérilé.
Il devint évident que la rédemption n'est pas encore comnmencçe pour la triste Judée, et que Tanathème divin pesant sur la terre du déicide, manifeste toujours sa lugubre influence. Sur cette terre aride et désolée, on cherche vainement les douceurs de la civilisation et les efflorcsccnces de la végétation. *
Dans le treizième siècle, la discipline générale était encore trop faible dans la chrétienté; la fougue indocile des chevavaliers croisés compromettait toutes les combinaisons militaires tentées aux abords de la Palestine, un découragement général fut le résultat des revers des deux expéditions conduites par le prince le plus pieux et le plus intrépide qui ait jamais illustre le trône. Ces revers eurent néanmoins de grandes conséquences pour la civilisation générale, en diminuant l'ascendant et le prestige des gendarmes violents, les désastres des hommes d'armes offrirent le moyen déjà signalé plus haut, de rehausser Tascendant du pouvoir central qui pût éteindre le droit de guerre privée. Les revers de la haute milice firent aussi accroître Tintluence militaire de Tinfanteric recrutée dans la masse des populations. Les déviations de la féodalité furent donc corrigées et en partie réformées
par les conséquences des malheurs des croisades d'Orient.
Quel contraste entre les insuccès de la croisade de Jérusalem et les triomphes merveilleux, les progrès incessants de la croisade espagnole?
Pourquoi donc n'a-t-on pas appliqué à la croisade orientale cette marche soutenue de conquêtes successives qui a si bien réussi à la croisade occidentale?
Le césarisme des empereurs germains, la lutte perpétuelle de CCS souverains d'Allemagne contre les papes, expliquent TaYorlement des croisades dirigées vers l'Asie.
Si les monarques allemands eussent porté, vers roccupation de la vallée du Danube, la centième partie des efforts qu'ils ont employés à conquérir et à dominer l'Italie, ils auraient été bientôt défmitivement maîtres de Byzance, et de là, ils auraient étendu leur domination jusqu'à Jérusalem.
Toutefois, il faut reconnaître que la croisade contre l'islamisme asiatique prit, plus tard, une nouvelle direction. Elle cessa d'être terrestre en 1309 par la prise de possession de Rhodes ; elle devint maritime. A partir de cette époque et de cette transformation, la croisade contre l'islamisme oriental n'a pas cessé d'ajouter chaque jour de nouveaux lauriers à ses anciens trophée?. Après les victoires navales de Rhodes et de Smyme, est venu l'éclatant triomphe maritime de Lépante où la marine musulmane écrasée a offert le glorieux prélude de la conquête d'Alger.
Cette inauguration de l'heureuse croisade maritime chrétienne s'ouvre avec le Priorat de sainte Roseline et bientôt se développe avec l'organisation de la chevalerie maritime par le frère de la sainte.
Pendant que le droit des guerres privées s'éteignait, que l'ordre public s'établissait de plus en plus, par l'influence de tribunaux étendant leur juridiction sur toutes les classes de l'État ; le droit internatfonal s'établissait sur terre et sur mer, par l'influence de la chevalerie chrétienne attaquant, combattant la piraterie maritime après avoir abdiqué, pour elle-même, le droit a la piraterie terrestre.
Ces observations faites, constatons les grands résultats
liSFLUËNCE SOCIALE DES CROISADES. 169
obtenus par toutes les institutions civilisatriœs de la quatrième période de la civilisation chrétienne.
Après la lamentable clôture des grandes croisades d'Orient, n'ètait-il pas prouvé que la jouissance immédiate des Lieux saints étaient le fruit défendu? Le jugement de Dieu était prononcé, la récompense du dévouement chrétien était ailleurs que dans la possession de la plus désirable des reliques ! Le sang des croisades a été le grand sacrifice, la méritoire passion de nos pères chrétiens ! Les croisades ont été une solennelle répétition de l'immolation du Calvaire, et la grande armée du saint roi a été le patient mis sur la croix. La croisade, qui voulait posséder le monument du grand sacrifice, en a imité les douleurs et en a reproduit les bienfaits.
Aussi, soit qu'on la juge au point de vue humain, soit qu'on la considère au point de vue mystique et religieux, les croisades ont été les moyens d'initiation à la civilisation et elles ont assuré le triomphe de la chrétienté ; triomphe dont nous savourons les fruits, alors môme que nous poussons l'ineptie et l'ingralitude jusqu'à censurer nos pères, auteurs de ces bienfaits. On a appelé les croisades une folie, mais la croix a été appelée aussi une folie.
Les croisades ont réussi, puisqu'elles ont fait naitre Tordre public et une prospérité universelle : s'il est vrai, a dit un érainent historien, que l'établissement des communes fut l'ouvrage des croisades, on ne peut nier que ces guerres saintes n'aient contribué au progrès de la civilisation. Or les communes et les associations, Tabolition du droit de guerres privées, ont été indubitablement le résultat des croisades, et elles en ont été un des résultats attendus.
Dès le retour de la première croisade de saint Louis, les heureuses conséquences intérieures des croisades furent trèsapparentes.
Saint Louis indemnisa les barons qui avaient vendu leurs biens pour se racheter de captivité, ses soins atteignirent les serfs victimes de la sainte expédition. Les serfs, disait saint Louis, appartiennent ù Jésus-Christ comme nous, et dans le royaume chrétien nous ne devons pas oublier qu'ils sont nos
frères. Et celte bouche qui proclamait la fraternité de tous, ce n'était pas celle seulement d'un moine, c'était la bouche du premier seigneur féodal de la terre, c'était celle du plus grand souverain de son temps I Celte parole fraternelle caractérisait un immense progrès réalisé. — L'effet du retour de saint Louis a été décrit par un ancien historien en ces termes :
« Quand le saint roi fut revenu, il se trouva èlre pbis « homme de bien. Ayant cru en zèle, modestie, prudence, a diligence, il fut plus aimé et honoré des siens, qu'il n*avait (( oncques été avant son départ. 11 parut sur la terre, en- « touré d'une universelle et singulière admiration, pour sa c( bonne vie et constance, au milieu des plus grands dan* « gers, comme un miracle entre les rois^ »
Depuis qu'il avait fait la guerre aux musulmans, il ne pouvait plus souffrir qu'on versât dans les combats le sang des chrétiens. Dans tous les domaines de la couronne, les guerres entre particuliers furent défendues. — L'ordre et la paix dans toutes les provinces se propagèrent à Tappui de cet exemple.
Il fallait que l'on apprit à posséder le Dieu incarné par Vesprit et non par les pierres qui avaient recouvert son corps. On avait à reconnaître que l'infini, le Verbe divin n'est pas contenu dans la terre effleurée par ses pieds, mais que nos aspirations doivent aller le chercher dans le ciel.
11 fallait que le progrès chrétien s'établît par de solides conquêtes morales, avant d'obtenir les triomphes matériels destinés à être seulement le surcroît des premières.
Pour le moment, il suffisait de constater que la religion de l'esprit, lorsqu'elle était un seul instant pratiquée par les peuples, les conduisait à la victoire des adorateurs de la puissance matérielle du sabre, il suffisait aussi que les revers eux-mêmes conduisissent la chrétienté à des progrès nouveaux.
Au point de vue du développement moral intellectuel et matériel, les croisades furent une école bien féconde.
* Jean de Serres, historien protestant.
Déjà, dès le douzième siècle, le travail, devenu moins trouble dans les campagnes de rOccidenf, avait prodigieusement accru le bien-èire général. Dans la période totale des ^ grandes croisades, entre 1096 et 1275, la richesse générale, fruit de la libre circulation et du travail pacifique, avait centuplé... Déjà, en Tannée 1200, les monastères cluniciens étaient devenus si riches que les ordres mendiants des franciscains et dominicains parurent comme une innovation nécessaire.
Le pieux monarque ne négligeait rien pour connaître les usages et les coutumes des contrées qu'il visitait. LesBssises du royaume de Jérusalem lui servirent de modèle, pour élaborer la législation qui fit, dans la suite, la gloire de son régne. A son retour, il réforma aussi les monnaies et frappa des parisis et de gros tournois avec des chaînes, signes de la captivité subie.
Quel prince que celui qui plaçait les chaînes de sa prison au milieu des fleurs de son îilason royal?
II voulut voir toute l'administration par lui-même, une négligence lui paraissait impardonnable dans un roi. Il répara les faules, détruisit les abus :
Finalement j le royaume de France se multiplia tellement par la bonne justice et droiture qui y régnaient ^ que les domaines eensifs, rentes et revenus, croissaient d*un an de moitié et en amenda moult le royaume de France.
Ce fut le glorieux prestige des vertus héroïques de saint Louis, brillant d'un éclat inattendu après les désastres de la bataille de la Massoure, qui firent taire désormais devant lui toutes les mutineries et les ambitions des grands vassaux. L'autorité surnaturelle qu'avait conquise le saint roi lui permit de promulguer et de faire exécuter ledit d'abolition des guerres privées. Cet édit, avant les croisades de 1248, aurait donné lieu à une révolte ; en 1257, il fut accepté comme un arrêt divin. Après les malheurs de la pieuse entreprise, la pensée du sacrifice occupa tous les cœurs, subjugua les égoîsmes.
Du onzième au quatorzième siècle, les édifices religieux
in L'ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.
furent mullipliés, et furent Texpression de tous les développements, de tous les besoins de la civilisation de cette époque.
Ces édifices étaient des instruments de salut religieux et des moyens d'amélioration politique.
La cathédrale était le pivot de l'action municipale^ : a le a chrétien y priait, la commune y délibérait, la cloche était la a voix de la cité, elle présidait aux travaux des champs, aux €c affaires civiles et quelquefois aux batailles de la liberté. »
L'église était Tasile inviolable dans les désastres de la guerre. L'art encyclopédique du moyen âge s'étala dans la cathédrale.
Il fallait la faire belle, parce qu'elle résumait les gloires et les richesses du pays; il la fallait grande pour quelle pût contenir tout le peuple, hommes et femmes, vieux et jeunes.
La Grèce poétique nous annonce que les murs de Thèbes s'élevèrent aux sons de la lyre d'Amphion; mais l'histoire chrétienne, bien plus largement et plus véritablement poétique, nous déclare que des centaines de majestueuses basiliques, ont élevé vers le ciel leurs flèches innombrables au concert des hymnes de la gloire divine.
En 1237, Louis IX, échappé au fer des assassins du vieux de la montagne, commença l'érection d'un monument religieux, expression de sa pieuse reconnaissance pour la grâce qu'il venait de recevoir. — Ce monument remarquable de l'architecture gothique la plus ornée, connu sous le nom de Sainte-Chapelle, éluit enrichi du dépôt de la sainte couronne d'épines, achetée par saint Louis du Vénitien QuirinOy la tenant comme garantie d'un emprunt de l'empereur de Constantinople , Baudouin.
Notre-Dame de Paris avait été construite entre 1180 et 1230, du pontificat d'Alexandre III à celui de Grégoire IX, de l'avènement de Philippe Auguste au commencement du règne de saint Louis. Pendant que Notre-Dame de Paris s'achevait, en 1215, commençait une cathédrale à Auxerre, en 1228 une autre à Amiens, en 1235, celle de Reims, en 1250 celle
' Michelet.
de Beauvais, en 1260 celle de Chartres. Vers la mt'ime époque, en 1232, s'élevaient les grandes cathédrales de Burgos et de Tolède ; vers 1226, Sainte-Gudule à Bruxelles, Saint* Rombaud à Matines; tandis que TAngleterre bâtissait, en 1212, la nef de Durbam, en 1220 Tëglise de Salisbury, en 1227 celle d'York, en 1247 celle de Westminster ; en 1246 la cathédrale de Cologne. L*esprit de foi chrétienne, dans le treizième siècle, lançait des vaisseaux de bois sur les mers, et élevait des vaisseaux de pierre dans les airs. Parlout écla* tait l'ardeur au travail pieusement civilisateur.
Le seul fait de l'apparilion des ordres mendiants était une preuve éclatante de l'accroissement des produits alimentaires. Pour que des corps monastiques de 10,000 personnes pussent subsister régulièrement d'aumônes, il fallait qu'il y eût déjà bien des familles pouvant faire TaumAne incessante. Il fallait aussi que l'ordre public eût fait d'immenses progrès, pour que des moines désarmés pussent aller sur tous les chemins et sillonner toutes les roules, en y recueillant leur pain de chaque jour; et sans que leurs besaces remplies de provisions leurs fussent enlevées par des pillards! On était donc déjà bien loin de cet état cultural où Urbain II déclarait que la terre ne suffisait pas à nourrir ses habitants.
La richesse publique ne se borna pas à entretenir de nombreux religieux sans métairies, sans terrains cultivés, i) y eut assez de superflu d'aliments approvisionnés, pour que de nombreuses journées de travail d'hommes et de bétes de somme pussent être consacrées à la mise en œuvre des colossales masses de matériaux exigés par Térection des magnifiques cathédrales gothiques. Tout cela fut, à la suite des croisades, et, dans le treizième siècle, l'effet de dons volontaires; c'était l'ouvrage de pieuses caravanes allant au chant des cantiques exécuter des travaux pénibles, et laisser sur ces monuments de leur dévotion la trace de leurs sueurs, avec le produit de leurs épargnes.
En faveur des monastères, comme pour les cathédrales, les dons se multiplièrent en terres, en redevances, en con-
tributions de toules sortes. De la part des grands et de la part du peuple, c^était une lutte de pieuses générosités. Le tableau chronologique de l'érection des chartreuses monastiques en offre une preuve incontestable.
L'ordre carlhusien comptait deux établissements à la fin du onzième siècle.
Soixante-huit établissements furent fondés et dotés dans le douzième et le treizième siècle, mais dans la durée du quatorzième siècle, les fondations purent s'élever à cent neuf étahlissements nouveaux^ outre Taccroissement de Tiraportance des anciens monastères, enrichis par de nouvelles concessions, et augmentés de grandes constructions.
La fin du treizième siècle et le commencement du quatorzième indiquent une augmentation de richesses et de piété, plus que double de Taccroissement des temps précédents.
Après cette remarquable époque, il y eut, au contraire, dans la France, bien des édifices religieux ruinés, des monastères abandonnés; le développement ne se continuait qu'en Espagne, où la lutte contre les Maures était de plus en plus triomphante.
Il suffit de comparer les dimensions et la richesse de décoration des édifices religieux du treizième et du quatorzième siècle, avec ceux du onzième siècle, pour apprécier toute l'augmentation numérique des populations et toute la richesse acquise due à l'impulsion des croisades.
Au point de vue des arts, des sciences, des lettres, de la navigation, de la géographie, du commerce, des mathématiques, de la philosophie, de l'agriculture, de la législation politique, tout fut perfectionné simultanément par l'influence Aes croisades.
La géographie était inconnue avant les grandes expéditions qui poussèrent nos guerriers jusque dans la vallée de l'Euphrate, et qui lancèrent les hardis missionnaires jusqu'au Thibel, jusqu'à la Chine ; tandis que le commerçant vénitien Marco Polo explorait lui-même les contrées les plus orientales de l'ancien monde. Si le voyage de Colomb fut une découverte de r Amérique: en 4096, la croisade fut une véri-
fable découverte de l'Asie. La croisade fit naître tous les progrès de la navigation, la boussole, les navires de grandes dimensions. Chaque année, les ordres des Templiers et des Hospitaliers faisaient voyager par des navires régulièrement partant de Marseille : — douze mille pèlerins allant et venant de la Palestine; — saint Louis envoyait des missionnaires ambassadeurs jusquà Koubi-laî, au Thibet. Ce furent les progrès de la navigation de la croisade du onzième siècle qui rendirent possible les découvertes faites par la navigation du quinzième siècle. La propagande littéraire s'épancha des couvents en fondations universitaires dont voici le tableau chronologique :
FONDATIONS D UNIVERSITRS.
1209. Salamanque.
1549. Florence.
Compostelle.
1354. Huesca.
Valence.
1354. Avila.
12*20. Salerne.
1554. Palencia.
1222. Naples.
lOoO. . • •
1222. Padoue.
1361. Pavie.
1228. Toulouse.
1364. Cracovie.
1240. Aberdeeii.
1364. Angers.
1248. Sé>iïle.
1364. Palerme.
1249. Oxford.
1565. Vienne.
1266. Sorbonne à Paris.
1365. Orange,
1280. Coïmbre.
1365. Genève.
1279. Cambridge.
1387. Sienne.
1289. Montpellier.
1388. Cologne.
1290. Lisbonne.
1388. Lincoln.
1391. Erfunh.
1303. Aviqnon,
1505. Orléans.
1405. Turin.
1509. Pérouse.
1408. Leipsig.
1516. Ferrare.
1409. Aix.
1520. Dublin.
1426. Dole.
1532. Cahors,
1426. Louvain.
1559. Grenoble.
1451. Poiliers.
1559. Pise.
1431. Saint-André (Ecosse)
1546. Heidelberg.
1450. Lérida.
1546. Valladolid.
1452. Valence F.
1548. Prague.
1452. Gaen.
1549. Perpignan.
1454. Glascow.
1454. Edimbourg.
1549. Ossone (Andalousie).
1460. Nantes.
1549. Dilingen(Souabe).
1460. Baie.
1550. Evora (Portugal).
1463. Fribourg.
1550. Lawingen.
1465. Bourges.
1551. Mexico.
1470. Valence (Espagne).
1558. léna.
1472. Trévise.
1562. Douai.
1472. Ingolstad.
1562. San Domingo.
1473. Bordeaux.
1573. Pont-à-Mousson.
1476. Upsal (Suède).
1575. Leyden.
1477. Tubingen (Wurtemberg).
1576. HelmsUdt.
1482. Mayence.
1579. Wilna.
1482. Parme.
1585. Fruneker.
1490. Roslock (Saxe).
1586. Quito.
1499. Copenhague.
1591. Dublin.
1499. Tolède.
1592. Paderborn,
1502. Witemberg.
1605. Li Flèdie.
1504. Séville.
1607. Giessen.
1506. Francfort.
1607. Wissembourg.
1517. Alcala.
1608. Pampelune.
1517. Siguença.
1609. Lunden.
1517. Ximenés.
1614. Lima.
1526. Marburgh (liesse).
1614. Groningen.
1536. Oviédo.
1622. Altorf.
1537. Saragosse.
1628. Guatimala.
1537. Grenade.
1628. Derpt (Suéde).
1557. Messine.
1656. Utredit.
1558. Strasbourg.
1640. Fondation de Ridielieu.
1542. Elbing.
1648. Abo (Suède).
1542. Coimbre.
1648. Uerdenvick.
1543. Ognate (Biscaye) .
1651. Sainte-Foi (Nouv. Grenade)
1544. Kœnisberg.
1669. Kiel.
1547. Poméranie.
1668. Siegen.
1547. Griphwald.
1604. Dalles.
1548. Reims.
Le mouvement scienlilîque et littéraire excilé par le.> croisades fut très-prononcé, dès que Tordre public eut commencé à naître, à la iin du douzième siècle. Avant l*année 1200, il n'existait, en Europe, que trois universités : celle de Rome, fondée dès le premier siècle; celle de Bologne, qui fondée en 475, fut remise en pleine activité en Tan lUOO; puis, celle de Paris, fondée vers Tan 1100. Mais, dans le
(reiziëme siècle, les fondations d'établissements universitaires s'élevèrent à 15, et dans le quatorzième siècle ces fondations atteignirent le chiffre de 28 : c'était treize fondations par demi'Siècle ; mais dans le quinzième siècle, le mouvement se ralentit pendant la période du schisme pontifical. C'est dans la fondation des universités et dans celle des chartreuses Iv même arrêt, après les mêmes progrès. Après le schisme, lu marche ascendante se rétablit.
On voit donc le plus grand élan scienlifique et lillérairo se manifester à la dernière période des croisades, au treizième siècle : les fondations universitaires, qui n'étaient d'abord que de une par siècle, montèrent à un chiffre quatorze fois plus considérable. L'exposition de la science théologique, mathématique et physique, s'éleva à son apogée dans saint Thomas d^Aquin; l'influence des sciences et des lettres des Orientaux se signala par la traduction des auteurs et des traducteurs des Arabes : leurs mots se reflétèrent dans notre langage scientifique rnouseûmes l'Al-gèbre, TAl-chimie, TAlkali, et nous apprenons d'eux l'art de distiller TAl-cool, n Taide de leur Al-ambic, et de vernir les poteries avec l'Alquifoux: les origines arabes se trahissent par Tarlicle Al.
Tous les progrès sont l'effet du double contact avec les Arabes, ennemis de nos croisades, dans la Palestine et en Espagne.
Des croisades aussi datent nos premières productions littéraires. Les mémorables faits des grandes expéditions des chevaliers chrétiens trouvent des interprètes et des biographes. Albert d'Aix, Villehardouin, Guillaume de Tyr, sire de Joinville.
Les chants des troubadours peignent les mœurs chevaleresques de l'armée transformée par l'esprit chrétien. Jusqu'à ce que puissent éclorc avec le quatorzième siècle, les grandes compositions du Dante, sévères épopées qui résument la religion et l'histoire. Plus tard, les compositions de Pétrarque et deBoccace reflètent les mœurs affaiblies parla prospérité que les croisades avaient fait naître. — La musique sacrée avait
commencé à se vulgariser et à se perfectionner dès le onzième
i78 ^ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.
siècle. L'écriture des noies musicales, découvertes par le bénédictin Guy d'Arezzo, contribua beaucoup à ce progrès, auquel Texécution des grandes cathédrales donna un nouvel élan. Toutes les pompes du culte ne devaient-elles pas se traduire en chants de gloire et en mélodies pleines de grâce ?
Dans le milieu du douzième siècle, saint Bernard regrettait vivement le temps employé par le souverain pontife à juger les procès... car à Rome était le sanctuaire de la justice réglée par des formes préservatrices de Terreur. Le système de la publique et contradictoire défense et de l'application d'une loi écrite était inauguré alors par la cour romaine pour détruire le barbare procédé des épreuves judiciaires ; et pour faire disparaître l'arbitraire qui se glissait dans les justices seigneuriales à la faveur de l'incertitude de la tradition des coutumes.
Dus qu'à l'exemple des souverains pontifes, et qu'à l'imitation des assises de Jérusalem et des établissements de saint Louis, des justices régulières eurent été établies auprès des souverains, l'Église put être progressivement délivrée du fardeau de la justice civile.
La magistrature laïque se forma ; avec tout le cortège des officiers publics, son accessoire obligé, les notaires, les avocats, les avoués, les huissiers. Vers le milieu du treizième siècle, la rédaction des testaments put être enlevée au clergé, qui avait auparavant la malheureuse obligation de régler simultanément la préparation spirituelle des mourants, avec la rédaction de la disposition de leurs intérêts matériels!
La possibilité d'instituer des avocats et des officiers publics laïques, n'existait pas avant le treizième siècle ; il n'y avait des notions suffisantes de médecine, de droit et des lettres, en général, que dans les membres du clergé. Mais les canons répétés des conciles, ordonnant l'insiruction publique gratuite, avaient, dans le douzième siècle, préparé les éléments littéraires qui furent mis en œuvre dans le treizième siècle. Le vœu de libérale diffusion de l'instruction, si énergiquement formulé par le pape Innocent 111, était exaucé; l'interdiction d'exercer les fonctions d'avocat édictée par les
conciles contre les clercs put être exécutée : chaque notion nouYelle apportée par les pèlerins et les croisés, chaque liTTC nouveau traduit, surexcitait Tardeur d'apprendre à laquelle Tordre public croissant permettrait de se livrer.
Ainsi la contradictoire défense, ainsi le jugement par les pairs consacré dans le royaume né des croisades, dans la législation des assises de Jérusalem, s'est conservé avec le nom des assises jusque dans les plus récents perfectionnements judiciaires. Aux croisades se trouve l'origine de la justice civile, du droit international el de Tordre public général.
Le fond de la législation de Justinien amélioré de plus en plus par les principes chrétiens était la base des jugements du grand et du souverain tribunal que les pontifes chrétiens «lirigeaient a Rome. La Cour romaine était une curi^ suprême 4Curia), et la cour d'appel de toute la catholicité, dans le douzième et le treizième siècle, là se décidaient pacifiquement tous les grands litiges. Là se rendaient les ambassadeurs des têtes couronnées pour faire décider leurs différends. Le concile de Latran tenu en 1215 est un type remarquable de l'application de cette magnifique institution judiciaire sortie lie Talliancc chrétienne du moyen âge. L'interdit, Texcominunication^ la pénitence, le pèlerinage, étaient les moyens correctifs et répressifs. L'armée de la croisade formait la force armée publique de cette grande magistrature. Belle pensée civilisatrice y qui pouvait en ses applications tomber dans des abus et des excès, mais la grandeur de Tœuvre ne peut pas être méconnue : non-seulement la trêve de Dieu arrêtait les guerres partielles des seigneurs, mais encore une suprême trêve de Dieu planait au-dessus des querelles des puissants T>ouverains. On a pu voir, dès Tépoque des croisades, les «types des grands congrès politiques et de la sainic alliance des nations auxquels la civilisation chrétienne doit s'efforcer d'aboutir. Cette pensée était si bien comprise, si bien acceptée par les souverains et les princes, que Philippe-Auguste s'abstint de soutenir les prétentions de son fils à la couronne d'Angleterre à cause de Tarrêt prohibitif du concile de Latran,
et que Raymond Bérengcr, comte souverain de Provence, ordonna qu'on déférât à la Cour romaine sa fille héritière et quelle fût frappée de déshérence par celle Cour, si elle n'exécutait les legs pieux de son testament.
Lorsque le pape jugeait les liliges des souverains, les évoques surveillaient Tadminislration de la justice par les serfs et les clercs.
Au moment où l'autorité impériale s'efface, les droits impériaux passent aux possesseurs de fiefs, chargés de suppléer à l'aulorilé souveraine, et héritant simultanément des devoirs et des droits de l'empereur.
Le devoir du seigneur est celui de la défense extérieure, de l'administration de la justice, du maintien de Tordre public.
Le droit est celui de la déclaration de la paix et de la guerre, — de la levée de la milice et de la perception des impôts. Les impôts appelés droits impériaux sont : 1* les frais pour armer les seigneurs chevaliers ; 2° les frais de rançon lorsqu'il est fait prisonnier de guerre; 3** les frais pour armer chevalier le fils du seigneur ; 4° pour marier sa fille à un autre seigneur.
Alors les patrimoines diocésains deviennent nécessairement des fiefsy avec les mûmes privilèges pour les seigneurs évéques^ que ceux qui étaient dévolus aux seigneurs laïques; seulement pour la défense armée, le seigneur évêque étail remplacé par le seigneur vidame ou le seigneur avoué,
La juridiction épiscopale se maintient d'ailleurs, avec toutes les attributions qu'elle avait sous les empereurs, elle est la loi supérieure aux juridictions laïques.
En 1084 lorsque saint Bruno vient fonder la grande Chartreuse, c'est l'évoque de Grenoble qui le soutient et le protège par sa suprême juridiction ; en H 1 6, lorsque se fonde la chartreuse de Durban dans le Gapençais, l'évêquc de Gap cède les droits réels et non réels qu'il possède sur le territoire de Durbon, en présence du clergé, solennellement assemblé en synode.
De même le patrimoine devenu fief deTévêché de Marseille, s'étendait au commencement du douzième siècle jusque dans
la vallée du Gapeau, sur les communes de Signes, Méounes, Belgentier.
En m 7, Raymond II, évoque de Marseille, appela les religieux cliarlreux à remplacer les cassianîtes de Monirieux, pour faire fleurir l'austère discipline carthusienne sur les lieux où la règle de saint Benoit venait de se relâcher. La w):«atio:ï failc par l'èvêque de Marseille fut confirmée par son successeur Raymond III dans le synode solennellement assemblé Tan 1136. Les formes de la juridiction diocésaine de .Gap, déployées k la^ Chartreuse de Durbon en 1116, ont été reproduites à la Chartreuse de MontrieuXj dans le diocèse de Marseille. En 1174, Tévêquc de Marseille, juge diocésain, père commun des fidèles de son épiscopat, fit un acte solennel de sa suprême juridiction en ordonnant aux habitants de Méounes de cesser de troubler les hermites de Montrieux,
« Si une femme, dit-il, entre dans le territoire de Mon- « trieux, elle sera enfermée dans le château de Méounes, soit « par TAirroniTÉ CONSULAIRE, soit par celle du seigneur; ou bien « elle payera une amende de 5 sols au profit du château^ Un « voleur de nuit sera puni de l'amende de 5 sols, »
L'évéque continue ainsi : a si un homme entre seul ou avec ses bêtes dans ce territoire (des Chartreux), malgré ce que nous avons ordonné et qu'il y fasse quelques dégâts, on évaluera le dommage, et il sera fixé par la justice consulaire j ou par celle du seigneur de méounes. L'auteur du dégât sera tenu de le réparer, et, par dessus cela, de payer une amende de 12 deniers au profit de la communauté de Méounes. »
Si on refusait de rendre justice aux solitaires, lorsque quelqu un aurait transgressé la sentence, les Chartreux devaient porter leur plainte au chapelain qui desservait Téglise de Méounes.
Que si, après cette requête, on ne leur rendait pas justice dans vingt jours, le coupable auteur du dommage devait être excoHxoNiÉ, et tout méounes soumis à l'intekdit jusqiià ce que justice eût été rendue.
* Le prison faisait partie du bâtiment du cli&tcau.
Celte mémorable sentence relrace fidèlement toutes les institutions du temps. 1*" juridiction consulaire ou de police communale; T juridiction seigneuriale^ et par dessus tout la juridiction ecclésiastique disposant des censures religieuses pour sa suprême sanction.
Ce verdict fut prononcé le vendredi 7 juin H74, dans le cloître de la Chartreuse, en présence du prieur, des solitaires, des donnés et de plusieurs témoins ecclésiastiques et laïques.
Les religieux deMonlrieux assistant à ce jugement étaient : sept pères; neuf frères convers; trois fr^es donnés.
Les ecclésiastiques étaient Désidérius prieur delà Verne; Geoffroy, prévôt de Téglise de Toulon ; P. Bounnety, chanoino de Toulon ; quatre chanoines de l'église de Marseille; Hugues de Tretz, médecin; Coulomb et Armand de la suite de Tévêque de Marseille ; en outre Barnier, chapelain d'Evenos.
Les laïques qui entendaient sans murmures proclamer ainsi la suprématie de la juridiction diocésaine et qui la contirmaicnt par leur assetitiment public étaient : Bertrand de Marseille, Geoffroy d' Aimes, Guy de Méounes, Bertrand d'O/- Houles, Bertrand Sinoretti, Guillaume de Valbelle, Guillaume de Boset, Pierre de Tliorame, Bodolphe Catalan, Guillaume Gantelmi, Bertrand Aicardi du Castelet. — Onze personnages importants.
Enfin un légiste nommé Rostagni et Pons de saint Gilles.
Cette sentence a été le fondement des arrêts rendus postérieurement en faveur des Chartreux; elle avait d'ailleurs été confirmée par d'autres décisions rendues par le même prélat Foulques,
Ces temps que Ton nous peint sans juges et sans lois n'ayant d'autres instructions juridiques que les barbares épreuves de Teau et du feu, étaient, au contraire, parfaitement organisés, au point de vue judiciaire; il y avait la compétence communale, la compétence seigneuriale. Tune et Tautre dominées et régularisées par la juridiction ecclésiastique.
Il y avait des Universités où Ton enseignait le droit; il y avait des légistes et les jugements ecclésiastiques étaient si
nombreux qu'en M40 saint Bernard, comme on l'a indiqué, reprochait au pape Eugène de donner trop de temps à rendre la justice. La supériorité de la juridiction ecclésiastique décrétée fdLV Constantirij développée par Valentinien en 365, appliquée sous les Mérovingiens^ traverse l'époque Carlovingienne et Favénemcnt Capétien, elle est en pleine vigueur sous Philippe Auguste et les comtes de Provence. On protégea les communes par Tapplication de la trêve de Dieu; il y eut de même les chevaliers défenseurs des maisons religieuses. Ainsi ce Bertrapid de Marseille qui assiste au juge* ment du 7 juinH74, rendu à Montrieux par Tévôque de Marseille, nous parait être un des aïeux du noble Bertrand de Marseille nommé en 1308, par Charles II, Conservateur de la maison de Montrieux et son défenseur contre les violences du voisinage.
Il y avait donc, sous les violences féodales agitant la superficie de la société, les institutions de l'ordre et de la justice.
On remonte ainsi, avec une organisation sociale toujours complète en Provence, et toujours progressivement perfectionnée dans l'Europe septentrionale jusque aux curies romaines transformées par le Christianisme. A quelle époque placerait-on la naissance des communes de Marseille, d'Arles? n'ont-elles pas toujours eu leur édilité et par dessus leur édilité, leur justice diocésaine? Les communes italiennes se fondèrent plus tard. Les Chartes des communes étaient en France des transactions entre les communistes et les seigneurs. Les communautés préexistaient.
Le système de justice régulière avait en Alsace d'autres formes que dans la France méridionale, mais il répondait aux mêmes besoins de justice pour les vassaux.
A l'égard des seigneurs féodaux, le système électoral fut légalement établi par les capitulaires impériaux de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve^; ce fut par conséquent la règle authentique de Torganisation défensive de toute la chrétienté d'Occident. Le produit du fief féodal et le cens,.
1 Voir Montesquieu, Etpri! des lois*
formaient un revenu et un Iribut correspondants au salaire actuel des fonctionnaires. Cette institution générale de la féodalité par Télection était constalée en Alsace par des écritures solennellement établies comme des contrats synallagmatiques obligatoires pour les électeurs et pour les élus. M. l'abbé Kanauêr vient de rendre très-heureusement à la lumière, ces constitutions féodales consignées dans les Rothules de TAIsace et dont on retrouve les traces, soit dans les Chartes postérieures, soit dans des jugements, rendus en Provence, comme dans le reste de l'Europe.
Voici quelques formules de ces remarquables constitutions; elles sont empruntées à l'intéressant résumé des constitutions alsaciennes fait par M. de Ribbe. «( De notre avis^ notre seigneur de Falkenstins est prévôt légitime non de naissance mais d'élection. Cest parce quil distribue justice égale aux hommes de la marche^ qnils l*ont en affection. S'il ne distribuait pas justice égale ils pourraient bien en faire un autre^. Ailleurs « si N. G. S. de Hanaux avait une guerre et réclamait M le concours des gens du pays nous devrions lui obéir pour quil « pût mieux protéger sa seigneurie et nous^ et se défendre <( contre ses ennemis^. »
Le patronage était donc juridique et militaire. C'était le pouvoir exécutif complet; sous le titre d'avoué, d'avocat; on trouvait les fonctions du ministère public et de la gendarmerie... L'avocat était vraiment un chevalier, un défenseur dévoué... C'est en ce sens, que dans les Litanies, le titre d'avocat est donné à la sainte Vierge protectrice des faibles humains.
Voici des textes qui complètent les règles des droits et des devoirs réciproques des vassaux et des seigneurs alsaciens. « Si l'avoué mettait de la négligence dans sa conduite^ il aurait « à se démettre de son advocarie.
« Avec les redevances j l'avoué fera la guerre^ et si elles ne « suffisent pas il y consacrera son propre bien. »
D'après les décrets impériaux, au dessus des attributions
* Voir Michelet, Origine» du droit français. ' Jlanauër, ComtitutioM mrales de VAlMoce.
des assemblées des vassaux forment des conseils régis par des eonstds dans la France méridionale, par des maires dans TAlsace; au dessus de toutes ces institutions planait le tribunal d*appel de Tévéque. C'était cette juridiction épiscopale pratiquée avec Tadministration des biens communs, dès les premiers siècles de l'Église, qui protégeait contre les violences, par le droit évangélique et contre les étreintes de la misère, par les aumônes prises sur les revenus des biens diocésains.
La similitude était donc complète entre les élus avec les obligations féodales et entre l'élection impériale, avec robligation de défense de la société chrétienne. Le christianisme appliquait le grdnd principe du sacrifice^ dans toutes ses souverainetés grandes et petites qui s'organisaient spontanément dans le huitième siècle, et qui furent un grand progrès relativement aux institutions romaines, — plus tard, d^aulres améliorations sont survenues et ont amené les populations à Tétat actuel de bien-être et de complète protection, contre les abus de la force.
A Tépoque des croisades, les cultures se perfectionnèrent à la vue des merveilles créées par les irrigations de la vallée du Nil et par celle des Maures, en Espagne.
L'art des dérivations introduit en Europe, s'appliqua, dans le douzième siècle, en Lombardie, et se propagea sur tout le littoral de la Méditerranée, en Provence; dans les possessions des Pisans et des Génois. Dès le douzième siècle, un évêque d'Arles conçut le projet de dériver la Durance pour arroser la Crau. Les notions géométriques des nivellements avaient donc été élevées déjà à une perfection inconnue des Romains. Les rizières furent transportées du Delta du Nil à la vallée du Pô.
Les ingénieuses machines élévatoires de l'Egypte, de la vallée de l'Euphrale, connues sous le nom de Norias ou de Pouszaraques, furent usitées et multipliées auprès des grandes cités commerçantes : de la Huerta^ de Valence, elles passèrent aux jardins de Marseille.
Les moulins à vent des contrées sèches de r0rient:le8
moulins à eau mus par les belles sources de la Grèce, furent multipliés par les croisés revenus des conquêtes de Jérusalem et de Constantinople; les moulins à eau de la Provence, de la Ligurie, sont restés, jusqu'à ces derniers temps, la copie des moulins destinés à la mouture du blé et à la fabrication de rhuile dans la Grèce... c'est une importation orientale évidente.
La culture des vignobles, déjà propagée par les monastères, pour satisfaire aux doubles besoins du culte et de la table, prit, à la faveur de l'ordre public, une extension imprévue en Bourgogne, en Guyenne : la vigiiie était cultivée^ en 1178, aux environs de Paris, notamment à Poissy.
La culture des prairies artificielles, inaugurée dans le Languedoc, au contact des Maures, exigea, en même temps que la culture de la vigne, les travaux d'assainissement dont on trouvait des modèles en Orient, en Egypte, en Perse, et dont on retrouvait les restes dans les campagnes des Romains. Ces perfectionnements, appliqués par les monastères, fermes-modèles de cette époque, ont été successivement vulgarisés et améliorés.
Les embues d'Aubagne et de Cuges, en Provence, ont été appliqués par les évêques, qui ont imité les assainissements orientaux établis par des puits absorbants.
Les étoffes de soie étaient apportées de la Chine par les caravanes asiatiques, ou livrées parles manufactures de Bysance, et appliquées d'abord à l'ornement des églises. On essaya dans les monastères catholiques, la culture des mûriers et le tissage des précieuses étoffes, qui furent ornées des flem^ et des figures symbolique de Thistoire religieuse. Les mûriers passèrent aux États de Naples, puis dans Tltalie septentrionale et la Provence.
Les belles couleurs d'écarlate et de poupre, caractérisées par le nom de rouge d'Andrinople, frappèrent vivement les pèlerins et les guerriers chrétiens. — La culture de la garance, observée à Andrinople par les croisés, fut importée dans le treizième siècle jusqu'à Paris. L'abbé de saint Denys percevait unedime en garance.
-'La canne à sucre, trouvée en Asie, fut transportée dans le midi de la France, dans l'Espagne et à Madère, c'est de là qu'elle est passée en Amérique. — Les Cluniciens apportèrent de leurs monastères, propagés jusqu'en Asie, la culture des fleurs et l'extraction des parfums et les installèrent auprès du grand centre agricole industriel des Lérins.
En Pi^vence, la culture garda les traditions romaines; le métayage remplaçant la servitude, mais conservant lesystème de culture biennale, cx)ncordant avec la culture simultanée des céréales, des vignobles et des oliviers. Les chartreux des forêts de l'Arverne et de Montrieux, fondèrent les premières exploitations de résines, de poix et de liège, réclamés par les peintures naissantes et par les besoins de la marine, née des croisades.
Dans le nord de la France, il sortit des monastères agricoles un notable perfectionnement inconnu des Romains : ce fut la culture triennale, où la jachère est réduite à un tiers de la surface : ce fut un bénéfice et un surcroit de produits d'un
Les draperies, les fabrications de toile, de dentelles, pour l'ornement des autels, étaient développées par les monastères et par les bourgeois des communes de Flandre, dès le treizième siècle. Les cultures de lin se multiplièrent à cette époque, et l'application des engrais se fit avec un soin jusquelà inconnu.
Le grand principe de la culture alterne se trouve en germe dans les perfectionnements agricoles, dont les croisades et les ordres religieux sont le point de départ et les auteurs. Le plus ancien drainage par tuyaux, dont on a retrouvé la trace, avait été exécuté dans les terres d'un monastère près de Maubeuge.
La nombreuse émigration orientale de seigneurs flamands, provoquée par les grandes conquêtes de Jérusalem et de Constantinople, qui avaient eu pour principaux chefs des seigneurs de Flandre, laissa Texploitation rurale plus complètement entre les mains du clergé. Celui-ci, en développant les affranchissemenls, donna naissance à cette classe nom-
breuse de bourgeois et gens de métier de Flandre, fréquemment révoltée contre les souverains qui, par leurs alliances avec la France, interrompaient les arrivages des laines anglaises et irlandaises nécessaires aux draperies. Les guerres des Flamands, leurs insurrections, à daler de 1302, furent des guerres causées par des intérêts industriels el agricoles, que les croisades avaient fait naître.
Les besoins de la marine développés dans les ports de Gênes, de Venise et de Marseille, propagèrent la culture du chanvre dans la vallée du Pô et dans la vallée du Rhône.
Puisque les progrès de l'agriculture, dont les croisades ont été le point de départ, ont permis de nourrir une population triple, tout se passe comme si les croisades nous avaient donné un sol trois fois plus étendu que notre ancien territoire.
Les progrès pacifiques de la culture ont suppléé, après les croisades, aux conquêtes des terres et d'aliments que Ton voulait obtenir par Tépée. Après les croisades, non-seulement, les famines ont diminué, mais cette population déclarée exubérante h la fin du onzième siècle et supérieure aux ressources alimentaires de l'Europe; au treizième siècle, cette population put être nourrie, lors même qu'elle se fut nolablement accrue. Depuis cette époque, la population croissante est de plus en plus inférieure aux ressources alimentaires, et les bras, loin d'être superflus, sont au-dessous des exigences de main-d'œuvre de nos arts perfectionnés.
D'après un principe de Malthus, les subsistances ne croissent qu'en progression arithmétique^ et la population ne s'augmente qu'en progression j^om^^ri^a^; de sorte que, lorsque une population aurait doublé^ les aliments ne se seraient augmentés que de moitié. 11 en résulterait que le. monde serait destiné à passer par des famines périodiquement croissantes, jusqu'au moment où la disette serait devenue I état permanent.
Le principe paradoxal de Malthus a été adopté par de Maistre, oubliant d'observer que les produils agricoles croissent plus RAPIDEMENT ENCORE quc l'augmcntation de la maind'œuvre. — Sur le lieu où existent deux bras, on peut faire
naitrcun pain, à la seule condilion que la société soit paisible et morale. C'est de la moralité, c'est de Tintclligence que Taliment peut toujours sortir... L'expérience ne le démonlrel-elle pas avec un éclat éblouissant? C'est par la parole de Dieu, civilisant et éclairant le monde, que toujours la merveilleuse multiplication des pains se produira.
En comparant l'étendue cultivable au chiffre des habitants, on voit, d'après les résultats présentés par la population française, que la terre pourrait nourrir, 12 milliards 704,000 habitants; elle n'en a actuellement qu'un milliard... La population terrestre pourrait donc être douze fois plus grande. — Dans ce calcul, on a supposé une population de 100 habitants par kilomètre carré; — mais avec son sol de nature médiocre, fertilisé seulement par l'industrie des Flamands, la Flandre française nourrit 200 habitants par kilomètre carré... D'après cette donnée, la population humaine delà terre pourrait être vingt-cinq fois plus forte,... et la population actuelle de la France pourrait être triplée, sans que les aliments pussent faire défaut... Encore ne comptons-nous pas tout ce que peuvent offrir de ressources, à peine soupçonnées, les exploitations sous-marines des coquillages et des poissons.
Dieu offre à Tinduslrie humaine, au développement des individus, des ressources immenses, dont l'immoralité et rignorance peuvent seules rétrécir les limites. Au temps des croisades, comme dans l'avenir, avant les conquêtes physiques, il faut rechercher les améliorations morales qui suffisent pour produire les lumières et le travail capables de satisfaire à tous les besoins. Ce n'est pas la terre qui fait défaut, c'est la vertu. La population de 100 habitants par kilomètre carré, correspond, pour un degré carré, à 1,232,100 habitants; — et la surface du sol terrestre est de 10,315, à 10,320 degrés carrés. L'humanité peut donc bien se multiplier !
Les établissements destinés à la fabrication du fer, ont été fondés dans le département de l'Isère, vers le onzième et le douzième siècle^ et ils ont été d'abord des fabriques d'épées, appelées des épéeries. Les renseignements transmis par notre
190 LASSlMILATiON DES INSTITUTIONS SOCULES.
savant camarade, l'ingénieur en chef des mines Gueymard, ne permettent pas de douter que la fabrication des armes des croisés, n'ait été en France, comme en Allemagne, la cause première de Tintroduction des txsines à fei\
Les chartreux ont été les premiers ingénieurs des fabriques de fer du Dauphiné ; leur plus ancien établissement, situé à Fourvoirie, mis en mouvement par les eaux du Guier morl, avait des fourneaux alimentés par des minerais extraits des filons d* AUevard, mêlés à des minerais de fer des Cavernes de la chaîne du grand Som. — L*art des mélanges et le secret de leur composition, destiné à assurer le succès des fontes, étaient une des traditions de la communauté. Hors de Tordre carthusien, ceux qui possédaient les secrets des fourneaux à fer, les transmettaient à leurs enfants comme un héritage de famille.
Au surplus, Tart était encore si imparfait, que, vers 1820, on brûlait 300 kilogrammes de charbon de bois pour 100 kilos de fonte obtenue; dans les derniers temps, il ne fallait que 95 kilos de charbon pour 100 kilos de fer. La consommation, en quarante ans, s*était réduite à 32 pour 100 de son chiffre ancien.
11 était judicieux de placer les usines à fer auprès des forêts de la grande Chartreuse, lorsque la consommation du combustible représentait un poids plus fort que celui du minerai. Les établissements à fer ont pu se déplacer lorsque les éléments économiques ont varié ; mais le fer de Chartreuse était le meilleur fer connu sur le marché de Lyon. Les chartreux de Durbon exploitaient le fer des mines de Mène avec les bois de Durbon ; et, d'après la charte des concessions de droits sur la for .H d'Orves, donnée par Tévôque de Marseille, dans le treizième siècle...
Les chartreux avaient aussi le secret de fabriquer le verre. — Ce secret, possédé par les moines de Montrieux, était encore une importation industrielle des croi3adcs.
Le fer, le verre, grands produits industriels qui venaient des croisades ! et les chartreux, qui avaient fait naître les croisades, étaient aussi les moines qui appliquaient largement
et vulgarisaient les arts agricoles et industriels révélés par les expéditions civilisatrices.
Les exploitations minérales du mercure, du plomb, du fer, furent étudiées en Orient par les Vénitiens, et introduites dans leurs montueuses possessions d'Italie. La se fabriqua l'acier par la méthode orientale dite Bergamasque, tandis que les forges Catalanes furent, dans les Pyrénées, une application du procédé des Maures. L'immense consommation de fer et d'acier des croisades fut le grand stimulant de ces industries.
Les verreries furent importées de Bysance à Venise. Alimentées par le natron d'Egypte, elles furent, avec les savonneries, exclusivement florissantes dans les États vénitiens, jusqu'au moment où Pise, Gènes et Marseille revendiquèrent leur part de ces industries. Elles furent, plus tard, attirées vers la France septentrionale, par les bienfaits de Charles V et de Charles VL La distinction la plus élevée fut attachée, à la fin du quatorzième siècle, aux importateurs de Tindustrie minérale. Ils furent déclarés nobles.
Les deux préoccupations principales de l'Église ont été la distribution des fêtes mobiles dans le cours de Tannée, et la distribution exacte des heures de la journée dans les monastères; l'astronomie et l'horlogerie ont été encouragées dans leurs progrès, à cause de ce double besoin.
La fixation de la fête de Pâques, point de départ de toutes les autres fêtes mobiles, exige la solution d'un des plus difficiles problèmes de l'astronomie. La relation entre les époques de pleine lune, et la révolution annuelle du soleil, revenant à l'équinoxe du printemps. Dès 1257, on reconnut que Tannée Julienne était inexacte, et qu'il fallait réformer le calendrier : cette réforme fut réclamée, il fallait de grands travaux pour Texécuter; le clergé les poursuivit pendant trois siècles, et l'un des ouvriers de cette élaboration fut le c/ianoine Copeiikic. Le progrès coniipercial^ fruit de la liberté de la circulation des choses et des personnes, ne pouvait pas manquer de se développer sous Tinttuence de la trêve de Dieu agrandie sous le titre de croisade.
L'Église ne se contenta point de décréter, de proléger la liberlé de la circulation commercialej elle fournit de plus la matière commerciale dans le transport des approvisionnements et du personnel des armées des croisés. Tout ce qui se rattachait au mouvement des objets destinés à la guerre sainte, était placé sous la sauvegarde des anathùmes de rÉglise.
Si la chevalerie avait été instituée pour protéger les voyageurs terrestres à travers les défilés et les montagnes, il fallait bien aussi que l'institution chevaleresque étendît sa bienfaisante et féconde influence sur les mers parcourues par les forbans musulmans qui faisaient, en pillant les navires chrétiens, une action utile à leur fortune et un acte méritoire à l'égard de leur culte.
Cette fondation de la croisade maritime fut l'apanage des chevaliers Hospitaliers devenus, par la prise de Rhodes en 1309, possesseurs d*une admirable échelle et d'une excellente forteresse maritime.
Le frère de Sainte-Roseline Hélion de Villeneuve fut providentiellement destiné à développer la transformation marilime de la chevalerie terrestre.
Ainsi, ce fut le frère bien-aimé et inspiré par notre sainte carthusienne, qui fonda la sécurité du pavillon chrétien à travers la méditerranée , ce fut lui qui consolida la possession de Rhodes par la conquête du port continental de Smyme ; entre le rivage d'Europe et le rivage d'Asie, il y eut un pont méditerranéen jeté par la chevalerie de la mer.
Le développement que prit entre le quatorzième et le seizième siècle tout le mouvement commercial de la méditerranée; la libre circulation faite sous la protection de la gendarmerie navale permit à tous les ports, à tous les rivages de la chrétienté de lancer des navires sur les mers du Levant, de former un personnel maritime aguerri dans les luttes sur les flots et habitué aux manœuvres des vaisseaux.
Tout cela fut la conséquence de Tinstitution chevaleresque qui prit successivement les noms de Rhodes et de Malte .
Certes, la France ne peut pas Toublier, le plus grand de ses derniers capitaines de marine appartenait à ce glorieux ordre de la chevalerie maritime, qui se rattache aux inspirations et aux prières de la sainte chartreuse de Cellc-Roubaud.
Cest la chevalerie maritime de Rhodes et de Malte, qui a bien évidemment présidé à la construction de ces navires nombreux, à l'éducation de ces intrépides marins chrétiens, dont la croisade triomphante à Lépantc, a assuré et consacré la domination de la chrétienté sur l'islamisme.
La première croisade fît éclore la prière de VAng élus ^Y office de Marie et la poétique préface de la mère virginale de Bruno. La croisade maritime eut pour chant de triomphe la touchante prière du Rosaire : ce fut le bouquet de la virginité sous la forme des roses qui rappellent aussi le nom de Roseline.
La préparation du triomphe définitif de la croix sur le croissant, de la civilisation chrétienne sur la barbarie infidèle, remonte, comme point de départ, à l'humble vierge de Celle-Roubaud, jetant, d'après la pittoresque expression du cantique populaire, jetant son tablier sur la mer pour y faire passer son frère organisateur de la chevalerie maritime.
Ce tablier merveilleux de la religieuse chartreuse, consistait dans les lumières de sa sagesse et la protection de sa sainteté; toutes les deux mises au service de Tordre chevaleresque gouverné par son frère, pour préparer, assurer la bienfaisante domination de TÉglise civilisatrice.
Saint Bruno avait été le promoteur persévérant de Tordre public, de la chevalerie protectrice de la circulation terrestre. Il avait été Tinspirateur et le coopérateur puissant et silencieux de la croisade civilisatrice.
Sainte Roseline prit le patronage de Tordre public et de la libre circulation sur les mers et de la chevalerie navale ; elle fut l'inspiratrice du premier organisateur de la croisade maritime. Cette dernière a abouti aux plus heureux résultats, aux triomphes les plus éclatants et les plus soutenus. La pieuse chartreuse a îichevé Tœuvre du fondateur de son ordre monacal; la famille carthusienne des deux sexes a bien mérité de la chrétienté.
iU L'ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.
Les relations commerciales commencèrent à s'élablir entre Venise et Conslanlinople ; dès l'époque de la fondation de l'empire de Charlemagne : les navires italiens allèrent chercher ce que les navires byzantins n'apportaient plus. En 828, les navires vénitiens avaient apporté d'Alexandrie dans leur patrie le corps de saint Marc et leur cité naissante se plaça sous ce patronage.
La soif de l'or caractéristique de toutes les populations vivant du commerce, leur fil oublier plus d'une fois les devoirs chrétiens. Vers l'an 900, et aussi en 1307, les marchands vénitiens furent justement frappés des foudres de l'Église, pour avoir fait le trafic des femmes esclaves, portées aux harems des Sarrasins d'Espagne et d'Afrique sous la bannière de saint Marc. L'Église chrétienne stigmatisait et punissait ainsi les outrages faits à la morale et à la liberté.
Les principales villes commerçantes de la Méditerranée étaient : Venise, Gènes, Pise, Marseille. — Bari et Amalfi, dans les États de Naples n'avaient qu'un rôle très-secondaire, après la supériorité vénitienne. Parmi les quatre grandes métropoles du négoce, Venise avait une suprématie fondée d'une part sur ses traités avec les empereurs de Byzance, de l'autre sur ses débouchés faciles avec la Lombardie et avec l'Allemagne, dont les armées circulant sans cesse entre Vienne et Rome, permettaient de répandre les produits du commerce, à l'abri des caravanes armées.
Toutes ces relations commerciales prirent un essor immense à l'époque des croisades. La circulation des pèlerins déjà commencée dans le onzième siècle, devint énorme. Le transport et l'entretien des armées, celui des ordres chevaleresques des Hospitaliers et des Templiers, donnèrent lieu à une navigation très-active. Le développement maritime devint grand, surtout à Marseille, port d'arrivée et de départ des chevaliers de la Provence, du Dauphiné et du Languedoc. Ces lieux avaient produit les premiers fondateurs; puis ils fournirent les principales recrues des deux ordres religieux militaires.
Les services rendus ù la défense des Lieux saints, et les
secours venus sur les navires marseillais, furent si importants que les rois de Jérusalem multiplièrent les édits, accordant privilèges sur privilèges aux négociants marseillais. En m?, Baudoin il; en 1152, Baudoin III; en 1190, Lusignan concédèrent aux Marseillais, une curie à Saint-Jean fTAcrej des exemptions de péages, et des droits sur d'autres places de la Palestine.
En 1190, les navires marseillais furent assez nombreux pour suffire au transport de toute l'armée anglaise, conduite en Palestine par Richard Cœur-de-Lion, tandis qu'une flotte génoise transportait les croisés français commandés par Philippe Auguste.
Gènes et Marseille étaient donc les deux villes qui se partageaient les privilèges, les hènéficcs des établissements des saints Lieux et des voyages des armées chrétiennes ; mais il y avait une prédilection du roi de France pour la marine génoise. Cette préférence se montra jusque dans l'expédition de saint Louis, en 1270; et elle nous semble avoir pour cause les allures superbes des Templiers qui exerçaient une domination trop marquée dans le port de Marseille. Les chevaliers Hospitaliers avaient des points de départ maritimes spéciaux auprès de leur principal prieuré de Saint- Gilles, vers Aigues-Mortes, Maguelonnê et Cette.
Sous le règne de saint Louis, les Vénitiens occupaient toutes les échelles de la Morée et des environs de Constantifiople. En 1305, ils avaient dirigé, vers la capitale de Tempire grec, toute la croisade de Baudoin comte de Flandres, et avaient partagé avec les seigneurs flamands la conquête et les dépouilles de l'empire byzantin.
Aucun secours ne fut donné aux croisades de Jérusalem parles empereurs byzantins, de race flamande, continuellement occupés par les guerres (les princes grecs, Lascaris, qui, réfugiés à Nicée, s'efforçaient de reprendre le trône de Constantinople. Les Vénitiens ne jouèrent aucun rôle utile dans la première croisade de saint Louis. En 1261, peu d'années avant de venir transporter la deuxième croisade de (1270) saint Louis, les Génois avaient aidé le prince grec schismatique
Michel Paléologue, à reprendre Constantinople sur les seigneurs flamands. Pour enlever aux Vénitiens leurs places de commerce dans la Morée et la mer de Marmara, les Génois n'avaient pas hésité à s'allier avec les souverains schismatiques. Les Lascaris restaurés ne manquèrent pas de payer les secours donnés par les Génois, en donnant à ces derniers les échelles commerciales des Vénitiens. Ces derniers ne gardèrent que leurs places de la mer Noire, étendues jusqu'à la mer d'Azof.
On voit que Tavidité pour le lucre et les rivalités commerciales ne respectaient aucune des barrières établies par les lois de l'Église. Ni la violation des principes de Forthodoxie chrétienne, ni le trafic honteux de la liberté de l'homme et de la femme ne mettaient des bornes à Tavarice... des marchands. La rjvalité des capitales du commerce les porta à des guerres désastreuses... Pise, souvent alliée de Venise, fut l'objet d'une hostilité acharnée de la part de Gênes. En 1284, les Génois détruisent la flotte des Pisans et frappent d'un coup mortel la puissance commerciale de Pise. Un siècle après, en 1382, Gênes est, à son tour, accablée par Venise. Cette dernière garde la suprématie des mers jusqu'au moment où le Génois Cristophe Colomb, en vengeant sa patrie, transporte l'activité de la navigation sur les côtes de l'Océan, et, découvrant le nouveau monde, en 1494, permet la formation espagnole d'une nouvelle puissance maritime.
En 1271, la dernière croisade de saint Louis avait abouti à un traité passé avec la souveraineté de Tunis, qui stipulait :
La suppression de la piraterie, la délivrance des captifs chrétiens, la liberté du commerce;
Avec le libre exercice du culte chrétien,
Pour toutes les nations chrétiennes qui aborderaient le port de Tunis.
Le tils de saint Louis, en faisant jouir toutes les nationalités de l'Église des privilèges qu'il obtenait, préludait dignement à l'œuvre civilisatrice, complétée six siècles plus tard par le roi de France, héritier du sang et de la pensée de saint Louis, et destructeur de la piraterie algérienne. Une
libre circulalion maritime a été ainsi accordée, non plus seulement aux navires français, mais à tous les navires chrétiens, à tous les navires du monde.
Les villes maritimes méditerranéennes du treizième siècle, obligées de tirer leurs céréales de l'Afrique, se disputaient les froments de Barbarie vendus à Tunis.
En 1250, Tunis faisait à ce sujet un traité avec les Pisans,
En 1251, un traité analogue s'établissait avec les Génois.
En 1256, Tunis etTripoli signaient un traité du même genre avec les Vénitiens. •
Les croisés de 1271 s'étaient promis de revenir dans quatre ans et de mettre à profit les concessions obtenues de Tunis, en poursuivant Tœuvre de la croisade, peut-être même était-ce pour assurer des vivres à l'armée de la croix que l'expédition tunisienne avait été faite? — Cette espérance de retour, de la part des croisés, ne se réalisa pas. — Désormais, la lutte des croisades sembla oubliée, mais la piraterie fut toujours combattue.
Une grande ligue contre la piraterie des mers fut pour les voyages maritimes la répétition des bienfaits de la trêve de Dieu à Tégard de la circulalion terrestre. Au commencement du règne civilisateur de saint Louis, cette ligue, formée en 1241, entre Hambourg, Lubeck, Brème et Dantzig, couvrit de sa protection toutes les villes commerçantes qui naissaient sur les bords de la Baltique, vers l'embouchure des fleuves.
Cette alliance du commerce chrétien, nommée ligue hanséatique, s'étendit sur les bouches du Rhin et de l'Escaut, à Amsterdam et Anvers. Elle se développa sur le cours du Rhin jusqu'à Cologne. Au moment où saint Louis, revenu de Jérusalem, écrivait sa législation des établissements, en 1255, quatorze ans après la naissance le la ligue hanséatique, le droit maritime se développait sur les bords de la Méditerranée. D'abord, sur les ports de la Catalogne, sous le nom de Consolato de la mar, puis adoptée par Venise et par Marseille, au moment où les princes de Barcelone régnaient sur la Provence. La diplomatie maritime lut, dans les relations de
la civilisation commerciale, le pendant de la Civilisation terrestre due aux assises de Jérusalem et aux sages ordonnances de saint Louis. On poursuivait TextinctioQ des guerres et des rapines privées sur terre et sur mer; suivant le programme secret de la croisade.
De grands congrès commerciaux, sous le nom de foires, furent la naturelle conséquence de ce double mouvement civilisateur terrestre et maritime. — Ainsi furent fondées la grande foire de Beaucaire, en Provence, et les quatre grandes foires de Lyon. En 1315, les Vénitiens Arent un établissement à Nimes. Ils portèrent leurs métiers de soie à Nimes, à Avignon, et jusqu'à Lyon.
La foire de Beaucaire, universelle exhibition internationale des arts et des produits du moyen âge, s'établit sur la belle artère commerciale du Rhône, auprès du nouveau siège de la papauté installée à Avignon. Les grandes institutions de la civilisation chrétienne étaient toujours attirées vers le centre des lumières et de l'organisation catholique. — C'était là que se trouvait le foyer de tous les progrès pacifiques.
Les foires secondaires s'établirent à la suite de celle de Beaucaire, les unes pour en préparer les matériaux, les autres pour en distribuer les produits... Ainsi naquirent la foire d'Alais, au pied des Cévennes, et de Marseille, sur le port des grandes expéditions maritimes.
Dans ces institutions qui nous paraissent actuellement incohérentes, il y avait donc à l'origine une grande unjté. — Les changements survenus dans la circulation et les procédés industriels ont modifié et brisé ce qui formait alors un bel ensemble.
Les pompes religieuses de la cour pontificale établie à Avignon, depuis 1309, motivèrent l'érection de fabriques de riches ètofi'es auprès du lieu où elles étaient mises en usage.
Les Lucquois, grands artistes en soieries dans la période correspondante à 1309, avaient porté à Venise les derniers perfectionnements de leur industrie.
Pendant les désastres et les troubles de la grande famine
de 1514, les nianufaclures des Lucquois avaient été pillées et détruites.
Les ouvriers de ces métiers durent se disperser, et vinrent fonder des établissements à Florence, à Milan et à Bologne.
Les Vénitiens fondèrent eux-mêmes, vers 1315, à Nîmes et à Lyon, des établissements destinés à fournir aux besoins du comlat Venaissin et de la Provence par la première de ces deux villes, et aux besoins de l'intérieur de la France par les métiers de la cité lyonnaise.
Des institutions analogues à celles de la vallée du Rhône s'étaient fondées dans la vallée du Danube sous Charlemagne. Le courant commercial de cette grande vallée européenne avait ses entrepôts à Ratisbonne et dans les abbayes de loriffc, sur l'Inn, et de Bardowich^ près de Lunebourg.
Les Hongrois obtinrent, plus tard, une église'à Constantinople : alors la liberté du commerce avait pour signe le monument de la liberté du culte. Les négociants de Hongrie devinrent les agents du commerce danubien, qui produisit les grandes foires et les grandes industries de Nuremberg et de Leipsig, — Ces assemblées commerciales mirent en relation les marchands des villes hanséatiques de la Baltique avec tous les centres industriels de l'Allemagne, et avec les commerçants hongrois faisant le trafic sur Constantinople. — Les bienfaits du travail pacifique et de Tunité politique se faisaient sentir depuis le passage des grandes caravanes de libres croisés ^ conduites par Pierre l Ermite, par Godefroy de Bouillon, par l'empereur Conrad et par le roi de France, Louis le Jeune.
Les chevaliers teutoniques, toujours sur la route du centre de la Germanie à la terre sainte, furent, pendant le premier siècle des croisades, les protecteurs- nés de la sécurité des voyages pieux et de la circulation commerciale. La chevalerie teutonique rendit en Allemagne une partie des services que la civilisation chrétienne occidentale obtint des chevaliers hospitaliers.
Une énorme consommation de fer résulta des besoins de ces chevaliers couverts de métal. Pour fabriquer les armes
des croisés, les aciéries des bords du Rhin se fondèrent sur le modèle de celles de Damas, en Syrie. ' •
Saint Louis, à la Massoure,armé d'une bonne et belle épée allemande, parvenait à mettre hors de combat six adversaires lancés à la fois contre lui.
c< Les hommes naturellement libres, n*ont été soumis au a joug de Tesclavage que par la loi païenne; et ceux-là feront c( un acte utile à leur salut qui par l'affranchissement les ren- « dront à la liberté. »
Tels étaient les titres à la liberté universelle proclamés, dès Tannée 590 par le grand pontife Léon. — L'esclavage était déjà transformé par le servage^ dés le neuvième siècle, et cetle première libération allait toujours se développant. Pendant leurs fréquentes querelles, les seigneurs affaiblissaient leurs adversaires en donnant asile à leurs serfs. Mais il y eut mieux que cela, « lorsque les villes principales de « Provence, après avoir repris leurs municipalités furent « devenues de petites républiques gouvernées par des lois « égales pour tous les citoyens. La liberté était regardée « comme une partie si essentielle de leur constitution qu un c( serf qui s'y réfugiait ^ct que son maître ne réclamait pas « dans l'intervalle d'une année, était aussitôt déclaré libre « et admis au nombre des membres de la communauté. « L'esprit de religion, qui luttait contre l'injustice du monde, « contribua plus qu'aucune autre chose à la liberté des es- « claves *. »
Les villes commerçantes, premiers asiles de la liberté civile, firent appel aux habitants des campagnes pour trouver des bras qui pussent sulfire aux progrès du négoce et de l'industrie. Elles attirèrent les serfs par l'appât de la liberté, en proclamant le principe que le lieu fait libre; ainsi, à Brisac, tout serf venu en ville et non réclamé par sept proches parents était libre après un an et un jour. La prescription pour la liberté avait la môme durée que la prescription pour la possession de la terre. Ces privilèges des
* Papon. — Histoire de Provence.
villes qui donnaient naissance aux francs bourgeois, furent étendus jusques aux faubourgs. La libération des serfs fit de tels progrès que Rodolphe de Habsbourg empereur germain exprimait sa mauvaise humeur contre ces faciles affranchissements par les villes.
La marine, les travaux du commerce et de Tindustrie urbaines étaient des asiles toujours ouverts à la libération des serfs, poussés aussi à rafTranchissement par les immunités et les dignités de TÉglise.
L'ordre public sur terre et sur mer, où la trêve de Dieu de plus en plus généralisée, fit naître à la fois la prospérité commerciale et le développement industriel, en même temps que la richesse agricole. La liberté de circulation produisit rinstitution des grandes foires, conséquences obligées des longs et paisibles voyages sur mer et sur ten^e; et des échanges industriels entre les diverses contrées. Toutes ces améliorations émanées du même principe d'ordre public, produisaient des moyens nouveaux d'affranchissement. La civilisation, avec tous ses épanouissements variés, sortait du germe fécond universellement semé par les croisades.
C'était là le fruit des efforts faits par l'école de saint Bruno pour faire cesser les guerres intestines.
En 1257, Saint Louis rendait un double hommage à saint Bruno, en établissant dans la capitale de la France une colonie Carthusienne, dans le moment même, où il signait Tédit d'abolition des guerres privées ; ce saint roi appelait auprès de lui, les enfants de la Paix, lorsqu'il accomplissait les vœux du fondateur de la famille Pacifique.
Soixante ans plus tard, les chevaliers hospitaliers, patronés par la chartreuse Roseline et protégés par le pape grand ami des chartreux, établirent dans leur conquête de Rhodes, le corpsde garde destiné à la défense des navigateurs chrétiens. La pensée civilisatrice qui avait déterminé la proclamation des croisades, se reproduisait plus complètement à leur cessation apparente.
Les services terrestres rendus à Tordre public par la chevalerie chrétienne, furent fort affaiblis par Panarchie
202 rASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALtS.
catholique que produisit le schisme pontifical ; les chevaliers furent remplacés alors sur terre vers 1450, par la gendarmerie permanente du souverain ; mais le rôle civilisateur maritime de la chevalerie fut continué, sous les noms des chevaliers de Rhodes et de Malte, jusqu'au moment où les marines militaires des souverains vinrent faire régner la sécurité et la justice internationale sur l'immensité des mers de tout le globe terrestre.
La guerre n'avait pas été seulement transformée dans son but lorsque la chevalerie était venue substituer ses généreuses inspirations aux entraînements de la violence, mais l'armée était aussi changée dans sa constitution môme.
Au lieu du service temporaire et alterné par période de quarante jours entre le travail pacifique et le métier des armes, on eut des armées régulières organisées pendant trois ans, terme commun des croisades, et dans ces corps d'armée, l'infanterie eut à jouer un rôle de plus en plus important. En Palestine, dès 1190, des archers anglais vainquirent les cavaliers musulmans.
La force spéciale aux combats passait dans les masses : pendant que la chevalerie était la gendarmerie permanente proposée à Tordre public.
Vers 1250, apparut le rôle du prosélytisme civilisateur que la France a eu la gloire de renouveler en ces derniers temps, dans la belle institution de l'œuvre de la propagation DE LA FOI. Guidés par un religieux franciscain ambassadeur de saint Louis, des moines italiens, français et flamands furent envoyés au Grand Khan. Un franciscain napolitain lut archevêque de Peking et son successeur fut un professeur de théologie pris dans cette savante Sorbonne que saint Louis fondait alors 5 Paris. A leur tour, des Mongols vinrent saluer le grand pontife de Rome et visitèrent Paris^ Londres^ Barcelone^ Lyon, Valence et Northampton, les capitales, les grandes villes de la chrétienté. Les rapports se multiplièrent tellement avec la Tartarie, qu'on pensa à établir à Paris, une chaire de langue tartare.
Le mélange des populations de l'Orient et de l'Occident fut
étonnant; il était évident que l'impulsion des croisades avait feil naître un besoin universel d aventures et de voyages. Un cordelier flamand rencontra en Tartarie^ une femme croisée, enlevée en Hongrie, un chantre nommé Robert qui revint mourir à la cathédrale de Chartres, un Rouennais qui avait assisté à la prise de Belgrade dans la croisade, un Parisien orfèvre, plusieurs Flamands, des Hongrois et des Russes. Jean de Plancaipin suivi de marchands de Venise^ de Gênes^ de Pise^ de Breslau, de Pologne^ à^ Autriche^ trouva, auprès du prince tartare Gago-enk,un noble russe remplissant le rôle d'interprète; des marchands de Venise apportèrent au pape des lettres du Grand Khan, reportèrent en Tartariela réponse du pape, et revinrent enfin à Venise. Le trafic se faisait avec ces caravanes voyageuses; soiries^ étoffes diversesj diamants ei perles, venaient en Europe éblouir les yeux de ceux dont les oreilles étaient enchantées par Tétrangeté des aventures, des contrées et des mœurs décrites par les voyageurs orientaux. Les aspirations du prosélytisme chrétien étaient d'accord avec le plaisir d'apprendre. Tels étaient les mouvements de la société en 1250. L'un des marchands missionnaires était le père de ce Marco Polo, qui fit en 1270, le fameux voyage de découvertes asiatiques. L'on parla alors, du Zipangti^ comme d'un autre pays à découvrir. C'est ce zi-pangu ou Japon que, deux siècles plus tard, Christophe Colomb allait chercher les explorations, que les croisades de la fin du treizième siècle avaient fait naitrc, excitant un enthousiasme universel, préludant à la magnifique découverte géographique accomplie deux cent vingt deux ans plus tard. En 1492, Christophe Colomb, lui aussi, entreprit une croisade, car son âme chrétienne aspirait à initier aux lumières de sa foi, les sauvages qu'il avait révélés à la curiosité publique.
Dès cet instant, les études astronomiques et celles des sciences mathématiques, exigées par l'observation des astres, furent ardemment poursuivies sous l'impulsion de l'Église. Au commencement du onzième siècle, un illustre pape, Français, Silvestre II (Gerbert), avait publié le meilleur traité
d'arithmétique qui existât. Ce manuscrit, bien supérieur à tout ce que les Arabes ont jamais possédé, vient d'être retrouvé à la bibliothèque impériale, et il est démontré que les chiffres, dont on a attribué Tinvention aux Arabes, ont été connus des Grecs et des Romains, et que tous les perfectionnements des principes de l'arithmétique et des méthodes d'opération, sont des progrès postérieurs au dixième siècle : ce sont donc des inventions de la chrétienté, dues à l'impulsion scientifique de la période des croisades. Vulgarisée sous le nom d'abaque, l'arithmétique de Silvestre II, était le guide lumineux des études du calcul numérique ; elle resta jusqu'au seizième siècle, jusqu'au schisme de Luther, l'ouvrage classique par excellence. On ne la mit alors en oubli, que parce que les hérétiques cherchaient, par tous les moyens, à voiler les services rendus à la civilisation par les chefs de la catholicité? — Les préjugés et les passions des ennemis de l'unité chrétienne, ont ainsi confondu, dans un mépris injuste et aveugle, les bienfaits scientifiques des onzième, douzième, treizième et quatorzième siècles de l'Église. Au lieu de mettre en relief les origines de la civilisation chrétienne, on les voua au mépris, sous le nom absurde de ténèbres du moyen âge. Comme si la civilisation actuelle essentiellement supérieure à la civilisation païenne, par ses principes d'affranchissement général et de dévouement, pouvait être un effet sans cause.
Au douzième et au treizième siècle, les ouvrages scienlifiques des Arabes furent traduits, quoique ces livres arabes ne fussent que des compilations des ouvrages scientifiques des Grecs et des Romains et de leurs œuvres philosophiques; néanmoins, ils furent une première initiation qui permit de s'élever jusqu'au plus haut niveau des connaissances des Arabes.
L'instruction du treizième siècle fut donc, d'abord, une éducation arabe, faite à l'aide des croisades. Rientôt Tincubation hardie et élevée de l'esprit chrétien, fit sortir de ces germes les remarquables encyclopédies scientifiques d'Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin. Les grandes élabo-
rations des génies chrétiens éclos du mouvement des croisades, sont d'éclatantes tentatives d'établissement de lunité de principes dans les sciences physiques, philosophiques et théologiques, unité à laquelle il faut, à présent, revenir, en coordonnant, les nombreuses observations de la science moderne.
Dés que le malheureux schisme pontifical eut été éteint, les chefs de la catholicité reprirent l'impulsion astronomique par eux commencée dès le onzième siècle, et ce fut le pape Nicolas y qui, en 1450, traduisit Archimide. Au moment même où le patriarche de Byzance, chef du schisme grec, tombait sous le joug de Tignorance et du servilisme mahométan, le chef de la catholicité ouvrait les trésors de la science à tous les chrétiens d'Occident. Pendant que le cardinal Cusa encourageait les théories astronomiques, par ses œuvres étonnantes sur la constitution du soleil, et que l'enseignement supérieur de l'astronomie, établi à Rome par les papes, y faisait entendre les leçons des plus grands représentants de la science, tels que Regio — Montanus et Copernic.
Chaque grande cathédrale avait un cadran solaire, et plusieurs d'entre elles eurent un gnomon qui permit 'de mesurer les variations de Tinclinaison de 1 écliptîque, de sorte que chaque église était à la fois un observatoire des astres et un conservatoire des arts et métiers.
Pour se livrer sans obstacle à l'élude des problèmes astronomiques, Copernic reçut le bienfait d'un canonicat, et ce fut le cardinal de Schomberg qui le détermina à publier ses œuvres. Les résultats de l'astronomie, constamment excités par la voix puissante des dignitaires deTEglise, aboutirent à la belle réforme du calendrier de 1582, réforme à laquelle le jésuite Clavius donna ses soins scientifiques, le pape Grégoire XIII, exécutant le décret du concile de Trente, prèla l'autorité^ et le prestige de sa suprême dignité à cette application de la science astronomique.
Du onzième siècle jusqu'au seizième, depuis les croisades jusqu'à la réforme du calendrier, l'impulsion de TÉglise a
206 L'ASSIMILATION DES liNSTITUTIONS SOCIALES.
toujours excité les découvertes astronomiques. Si, plus tard, des malentendus se sont élevés entre la science de Galilée, de Kepler, de Newton, de Laplace et la science théologique, c'est que le schisme^ dans la science, a été la conséquence des passions nées du schisme religieux.
Les règles religieuses doivent être guidées, dans leur application, par les divisions les plus exactes du temps... Le soin des horloges a été une des grandes préoccupations des chefs des monastères... Par les soins des religieux réguliers, les meilleures horloges des Arabes mises en mouvement par Teau, furent vulgarisées et devinrent un bienfait universel des croisades.
Vers 1320, un moine anglais, Wadingfort, apporta aux horloges un grand perfectionnement en substituant au moteur hydraulique, un poids qui, remonté à des intervalles éloignés, produisait une impulsion constante : Thorloge nouvelle avait pour devise les mots anglais all-by-oney tout par un seul moteur. Cette substitution, fut une révolution complète dans l'horlogerie ; elle préludait aux horloges à ressort, dernières transformations de l'horlogerie faites à Nuremberg, permettant à chacun d'avoir, dans sa poche, un soleil régulateur de ses heures.
L'Église installait Tordre dans les monastères pour y montrer les modèles d'ordre et de travail sur lesquels la société civile devait se façonner.
Les cloches étaient la voix retentissante qui transmettait les signaux. Au haut des grandes tours des cathédrales se trouvaient réunis, l'œil vigilant des sentinelles qui signalaient au loin la poussière des escadrons ennemis, et la sonnerie de l'horloge dont les carillons marquaient par la variété de leurs harmonies, les diverses périodes de la journée consacrées à la prière du moine et aux labeurs de l'agriculture. Depuis la durée du quart d'heure, jusqu'aux grandes divisions de minuit et de midi, tout était signalé aux oreilles par des concerts et rendu visible par des mouvements de figures symboliques. Les phases du ciel et les traits populaires de l'histoire religieuse étaient représentés par des chefs-d'œuvre
mécaniques, ornements de Thorlogeric des monuments religieux.
Chaque perfectionnement de l'astronomie provoquait un progrès du mécanisme destiné à figurer les phénomènes célestes. Le résumé de toutes les sciences, de tous les arts, se trouvait exposé à tous les regards, dans les imposants édifices sortis de rimpulsion que rÉglise avait donnée par les croisades.
Lorsque le mouvement dérivatif de l'ardeur guerrière fit défaut, au moment où s*arrètérent les grandes croisades d'Orient, éclatèrent les déchirements des guerres intestines du quinzième siècle, avec le déplorable schisme pontifical. Lorsque la souveraineté de l'Église catholique manqua d'uNrrÉ, les États catholiques manquèrent A^ ordre public ; mais Texempic salutaire avait été donné, les doux fruits de Tordre public et du travail pacifiquement organisés avaient été goûtés, et un attrait invincible devait ramener vers ce bonheur momentanément troublé.
En résumé, dans l'intervalle de 1233 à i271, la période du règne de saint Louis, est celle du plus brillant élan de la civilisation chrétienne, produite par l'impulsion des croisades.
Le progrès de Tordre public fut universel en FRANCE. En 1241, le respect de la trêve de Dieu pour les marchands était imposé au seigneur de Yernon ; la peine de la violation du respect des personnes était infligée au sire de Coucy, en attendant que, par Tordonnance de 1257, le droit des guerres privées fût absolument détruit par Tappel au roi des litiges seigneuriaux. En 1252, en Provence^ les franchises communales, les droits de changer de domicile et de tester, le droit d'être jugé par un jury indépendant, étaient consacrés, d'après la charte venue jusqu'à nous, sous le nom de Statuts de Castellane. — Les droits de la trêve de Dieu étaient constatés par le testament de Romée de Villeneuve (!250).
Dans la même période, naissaient le droit de libre circulation maritime, au nord, sous le titre de ligue hanséatique^ 1241; au midi, sous celui de consolato de la marj 1255. La piraterie était partout frappée alors, les navires vénitiens
et catalans s'élançaient vers de grands voyages maritimes, guidés par la boussole, pendant que les grandes expéditions pacifiques terrestres vers l'extrémité de TAsie s'accomplissaient.
C'était la géographie et la navigation qui grandissaient.
Les progrès scientifiques et artistiques étaient contemporains des améliorations de la société politique.
Saint Thomas d'Aquin venait d'abord puiser la science théologique à Paris, pour aller achever son éducation sur les sciences physiques ei mathématiques j auprès de Tévêque allenland, dominicain, Albert le Grand, et pour nous donner plus lard, une grande encyclopédie, dans ses traités de physique générale et dans sa Somme théologique.
En Castille, le juif converti Ben-Saïd, publiait, par la munificence du roi Alphonse, les célèbres tables AlphomineSj grand monument astronomique de ce siècle.
En Italie, Gérard Sabionette de Crémone, donnait, aux frais de l'empereur Frédéric II, la traduction du plus grand ouvrage astronomique connu, de l'Almagestc de Ptolémée, traduction bientôt accompagnée du commentaire de l'évéque Nicolas Cabasilla.
En Angleterre, Sacro Bosco (ou Holywood), livrait le traité de la Sphère, ouvrage resté classique dans le moyen tige, et l'archevêque de Cantorbery, Thomas Peccais, ancien franciscain, donnait un traité d'optique et de perspective; un autre franciscain de génie, Roger Bacon, découvrait la poudre à canon et demandait la réforme du calendrier.il fondait cette dernière réclamation sur la discordance qu'il reconnaissait entre la période terrestre du retour de l'équinoxe et la durée officielle de Tannée ; un inconnu inventait les lunettes.
En même temps, l'architecture gothique arrivait à son dernier épanouissement avec le style gothique flamboyant, dont la sainte Chapelle^ la façade de Notre-Dame de Paris, et la chapelle de Vincennes offrent les modèles. Grâce au grand mouvement des croisades, l'impulsion du perfectionnement était, dans la chrétienté occidentale, sur tous les lieux et chez tous les peuples, et dans tous les arts libéraux. Dans la justice,
dans Tarméc, dans les sciences, dans les lettres, dans PagricuUure et dans le commerce.
Pendant que se fondaient de plus nombreuses charlreuses, pendant que s* élevaient de plus en plus de brillantes cathédrales, se fondaient en même temps les grandes écoles universitaires.
C'était la période générale des fondations de la piété et de la science, dont Taurore s'élevait sur la société transformée, comme si cette résurrection, si cette vie nouvelle, dont le type est au Saint-Sépulcre, s'était insinuée dans les artères du corps social chrétien, rassuré contre les violences parla chevalerie chrétienne.
Sous la protection efficace de la croix, les institutions monastiques osaient s'établir au milieu des rases campagnes pour y étaler la douce conquête du travail libre et pacifique.
Concluons donc que la période du règne de saint Louis a étëcellede l'apogée de l'élan civilisateur des croisades. Le roi le plus saint du moyen âge, Louis IX, a été le plus zélé pour les croisades, et le plus dévoué aux progrès de la civilisation chrétienne ; c'est celui qui a le plus fait pour l'organisation de tordre public^ base de toute amélioration pacifique de la société.
Les barons les plus rebelles à celte organisation que Tépée royale leur imposait par la trêve de Dieu, exaspérés par les mesures que l'Église et la royauté prenaient ensemble, formèrent une ligue contre cette institution en 1245... Condamnés par les anathèmes des conciles...., ils furent frappés aussi par les arrêts de la justice royale.
On les entraîna vers les expéditions saintes pour livrer un libre champ à leur activité inquiète.
Les bienfaits intérieurs qui étaient sortis de la première
croisade de saint Louis, malgré les malheurs des armes,
contribuèrent peut-être à déterminer le roi grand justicier
à entreprendre sa deuxième expédition Cette grave
raison politique et sociale de Tamélioration intérieure due
aux guerres lointaines des croisades, n^a pas été soupçonnée
par ceux qui ont critique plus amèrement la croisade de
Tunis. Mais les avantages de Taccroissement de 1 autorité centrale ne sont-ils pas devenus évidents par la grande prépondérance du pouvoir central, qui devint manifeste sous Charles I*', sous Charles II de Provence, sous Philippe IV et Louis X, rois de France dès la première année du quatorzième siècle?
En donnant la consécration religieuse à toutes les fonctions^ à toutes les améliorations, le christianisme a fait éclore de la barbarie la cfvilisation actuelle et Tordre carthusien en favorisant les croisades, en reproduisant le type de l'esprit de SACRIFICE et du bonheur dans la paix de Tâme dans la prière, a offert un grand point d'appui à ce développement civilisateur.
L'ordre carthusien, restant fidèle à la conservation de la grande idée du sacrifice, a donné aussi une coopération bien considérable à la réalisation du progrès chrétien par son influence sur lès institutions d'ordre public sur terre et sur mer, par ses travaux agricoles et industriels... Son rôle civilisateur doit être signalé avec d'autant plus de gratitude que ce mérite éminent avait été toujours plus modestement voilé.
Après avoir considéré et exposé l'influence politique qu'exerça VÉcole de saint Bruno, éloquent professeur et ardent missionnaire^ l'heure est venue de montrer ce que le saint cénobite a créé dans Tordre monastique; il faut voir comment des principes posés par le fondateur des Chartreux, est sortie la vierge carlhusienne dont on veut faire connaître ici l'histoire.
Cette vie se rattache à la quatrième période de la civilisalion chrétienne, -^ elle en est comme un extrême complément ou comme la deuxième partie.