‹ Histoire de Sainte Roseline de Villeneuve, religieuse chartreuse, et de l'influenceChapitre 9 sur 48 · FICE PERPÉTUEL · texte numérisé non relu

FICE PERPÉTUEL

Ce souverain véritablement hors ligne, parmi tous les souverains connus, n'oubliait jamais son devoir, même dans ses délassements ; il faisait de son palais une école, de ses voyages d'agrément des missions scientifiques et artistiques. Il cherchait à établir Tunité de la musique religieuse, comme Tunité des institutions monastiques ; Tunité des lettres, avec Tunité des lois religieuses et civiles. U inaugurait la grande fraternité chrétienne de TOccident ; et posait partout les bases de la civilisation moderne. Les conquêtes de ses soldats n'étaient destinées qu'à ouvrir une libre voie à Tapostolat des missionnaires civilisateurs. Le système électo* rai pour Tépiscopat, pour le souverain pontificat, pour Tem-

pire, était un type universel que l'Église d*Occident appliqua à toutes les fonctions politiques et à tous les besoins publics, ou du moins, à IV t^tn^ de tous les pouvoirs.

La couronne impériale ne trouva plus, parmi les descendants de Charlemagne, de tête assez forte pour en supporter le poids. Les Sarrasins du côté de Torient et du midi, les Normands du côté du nord, faisaient partout des dévastations. La souveraineté ne pouvait même plus faire observer Tordre public intérieur.

Alors le système électoral fut appliqué au choix des chefs chargés de remplir, pour chaque église particulière, pres*pour chaque chapelle, le rôle de chevalier défenseur, comme Charlemagne Tavait rempli pour la capitale des églises.

Ces nombreux protecteurs armés des églises, ces empereurs au petit pied, jouissant d'ailleurs de ce que Ton appelait les quatre droits impériaux^ furent tenus aussi d'accomplir le devoir impérial de la défense sans trêve, contre les ennemis de la chrétienté et de Tordre public.

La féodalité naquit ainsi comme un universel self-governmetU, spontanément établi. Chaque sujet put choisir librement son défenseur. Le sujet direct du souverain put luimême prendre le seigneur défenseur de son choix. Ce droit fut accordé à chaque homme libre ou non libre par les empereurs impuissants, parce qu'il fut sollicité comme une nécessité publique par les sujets attaqués.

Le droit électoral présida donc à Torigine de toutes les seigneuries ; la constitution de la féodalité fut ainsi réclamée comme un besoin et saluée comme un progrès.

L'ÊglLse présida d'ailleurs à cette institution. L'Église conserva sur les vassaux défendus par le seigneur, sa juridiction épiscopale légalisée par les empereurs; elle conserva, sur toutes choses, le droit suprême qui tempérait toutes les violences et corrigeait les abus ; elle conserva le droit d'excommunication. Le seigneur qui manquait aux devoirs de la défense de l'association chrétienne contre les ennemis extérieurs ; le seigneur prévaricateur était frappé de déchéance

par l'excommunication ; alors, il devenait un chef de bri-

08 TÂSSlMiLATION DE LA SOUVERAINETÉ.

gands hors la loi, il cessait d'être un chef légidme, et il était seigneur sans vassaux. — ^^ Aucun autre seigneur ne s'avisait de venger un excommunié justement honni el puni.

Le sacre impérial et le sacre royal étaient des cérémonies dont la signification symbolique avait une portée d^autant plus élevée, d'autant mieux acceptée, que lorsque le langage des lettres était plus rarement connu, il fallait attacher une valeur plus sérieuse à la langue des signes.

Les mêmes cérémonies présidaient n la prise de possession du droit féodal et du droit souverain. Le sacre féodal n'était pas autre que l armement du chevalier par les mains de Tévêque. Celui qui allait jouir des droits impériaux devait évidemment passer, au préalable, par les engagements et les solennelles promesses du sacre impérial. L'épée de l'empereur cl Tëpëe du' miles féodal devaient avoir la même destination ; la protection du droit de tout ce qui était faible, de tout ce qui était attaqué par Tennemi du chrétien.

La même nécessité de l'exercice continuel de la protection armée pendant les défaillances impériales, cette même nécessité qui avait fait établir un château pour abriter chaque église, conduisit à éviter les débats d'une nomination nouvelle à chaque extinction, à chaque décès du chef féodal. L'héritage de l'autorité dans la famille et par ordre de primogéniture, offrit le moyen de pourvoir sans délai, sans interrègne possible à la succession féodale. L'hérédité féodale fut une utilité et par conséquent un progrès; et ce progrès fut consacré solennellement par les lois impériales.

L'influence de cette amélioration, qui se manifesta bientôt par une plus grande régularité dans les rapports sociaux^ fut transportée jusqu'à la royauté, lorsqu'un seigneur féodal fut élu roi par Tépiscopat français. Jamais la famille n avait été plus fortement constituée et les règnes des Capétiens avec l'hérédité furent deux fois plus longs et moins troublés que les règnes carlovingicns exposés aux crises de réleclion.

Hais Tabus des droits de la race pouvait faire renaître Texploi lation et la servitude païenne. —L'église chrétienne pourvut au remède de cette altération abusive par la multiplication des monastères. — Ce furent des asiles qui permirent d'opposer des moines courageux célibataires, aux déviations des héritiers féodaux. Bientôt fut universellement appliquée dans le clergé régulier et séculier la grande loi du célibat ecclésias» tique, qui tenait en respect les tendances oppressives inhérentes à Thérédité de l'autorité politique. — Le balancement de ces deux foyers de force, la famille et le célibat, Tinfluence du château et du monastère, présidèrent à tous les progrès de la société chrétienne d'Occident...

Pendant que TEglise d'Occident, dirigée par les libres inspirations de sa foi, marchait ainsi de progrès en progrès ; pendant qu'elle croissait en nombre, en puissance, comme en vertu et en sagesse; l'Église d'Orient, séparée violemment de l'unité apostolique par les empereurs byzantins, toujours avides du pouvoir antique des Césars sur les corps comme sur les âmes, retombait dans la défaillance morale, dans l'ignorance, dans la misère, dans la lâcheté, dans la dépopulation des derniers Césars païens.

Les barbares se jetèrent sur les deux groupes de la chrétienté occidentale et orientale. — L*empire d'Orient se courba devant les envahisseurs et subit leurs croyances. — La chrétienté d'Occident répondit aux courants des envahisseurs barbares par lescontre^ourants de courageux missionnaires. Au Heu d'accepter les superstitions des conquérants, la chrétienté d'Occident leur imposa sa foi et porta ses croyances jusqu'à leur point de départ. L'Église d'Occident transforma en formidables athlètes chrétiens les envahisseurs païens; les barbares convertis devinrent les meilleurs chevaliers du Christ.

En Orient, le joug de la conquête et l'abjection ; en Occident l'indépendance et le glorieux développement. En Orient on vit les eflets de l'Église absorbée par l'autorité politique; en Occident on put admirer le développement de la chrétienté présidée par le serviteur des serviteurs de Dieu. On

eut ainsi une nouvelle contre-épreuve des effets opposés de TÉGoisifE et du sacrifice.

Comment se réalisèrent les diverses améliorations des institutions politiques de la chrétienté par l'intervention du chef de TÉglise : c'est ce que va montrer l'étude de la quatrième péripde chrétienne.

OUATRIÊME PÉRIODE

Le cilibat dérictl est rinttitation religieuM la plut libérale et qai balance le mieux la inoonvénîents de raristocrâtie héréditaire. -> Relation de la chasteté cléricale avec la mcoo^mie matrimoniale. — Apostolat de la chaateté et culte de la sainte Vierge difeloppés par Pierre Damien. — Prestiges et privilèges de la profession monastique in ootiéme siècle. — Rôle civilisateur des monastères au milieu de Tanarchie et des gwrres intestines. — Fondés sur les champs de bataille, les couvents du moyen Age nmpbcent les ares de triomphe des Romains et forment les monuments d'une dvilisalion plus avancée que celle des Romains. — Haute influence de l'organisation monastique de Cluny. — Lutte contre le droit d'investiture des dignités religieuses que les princes veulent usurper. — L'empereur Henri IV... ofEire à Canosse une grande leçon. — L'empereur crée un antipape, et Grégoire VII meurt en exil. — Le drapeau de la continence est relevé par saint Bruno, qui assure le triomphe de l'ordre daas les familles et dans les États. — Misères et disettes dans le onzième siècle. — Efforts de l'Église pour développer les progrés agricoles, les échanges et modérer les aecroitsements de la population. — L'ordre de Cluny établit la trêve de Dieu, principe de l'ordre public. — Décrets des conciles pour propager la trêve de Dieu. — lanifeste de saint Odilon au nom du clergé français, adressé au clergé italien pour la tfêfede Dieu. ^ La trêve de Dieu, premier cri de la civilisation chrétienne moderne, est soutenue par le pape et les moines de France. — Rôles successifs de Grégoire Vil et de saint Bruno dans la propagation de la trêve de Dieu. — Détails iur saint Bruno. — Naissance. Succès litt^ires. Il devient le chef des écoles de Reims. — Incontinence publique des princes au onzième siècle. Pour combattre la sensualité par l'exemple des austérités, l'esprit de guerre anarchique par le bonheur paôllque de la retraite, saint Bruno préconise la vie d'anachorète et de cénobite. Bon prosélytisme s'exerce sur ses élèves. — Scandales et troubles religieux causés par l'évêque de Reims; ferme conduite de saint Bruno, qui le fait déposer. — Saint Bruno se prépare à la vie monacale. Instruction sur la vie cènobitiqne puisée à Tabbaye de Molesme. — Saint Bruno établit le foyer de son ordre à la Grande- Qartiênae, sous le patronage de la sainte Vierge et de saint Jean, double type de la continence et de la vie solitaire. — Saint Bruno appelé à Rome par le pape Urbain D, son ancien élève. — Influence religieuse et politique de saint Bruno. Il fait proclamer la trêve de Dieu dans les États de Naples ; en même temps il y fonde une chartreuse. — Réformes du clergé napolitain. — Protection ferme donnée à la morale dans la famille impériale — Heureux résultats de la politique pontificale dirigée par les conseils de saint Bruno. — Concile de Plaisance, où saint Bruno fait développer le culte de la sainte Vierge et promulguer la belle préface

pour la bienheureuse Marie. — Concours de saint Bruno dans la promulgalion des croisades. — Il devient le directeur secret des affaires au siège de la chrétientt^, pendant que le pape va inaugurer la croisade en France. — Les rôles de l'adrainistration religieuse sont partagés entre le pape, saint Bruno et le comte Roger de Sicile, défenseur militaire du Saint-Siège. — Composition du personnel principal du concile de Clermont. — Solennité de ce concile. — Punition infligée au baron de Provins, violateur de la trêve de Dieu. — Punition de rincontinence du souverain français. — Grande proclamation de la trêve de Dieu pour trois ans, en faveur de l'agriculture et du commerce. — La lutte contre les infidèles forme Tintérét commun des barons et des évèques et explique la naissance de cette institution prés de l'Espagne théâtre de cette lutte. — La pensée de la trêve de Dieu est associée i l'idée du fkélerinage â Jérusalem et à la croisade. — La croisade de Jérusalem devient le plus large développement de la trêve de Dieu et du principe même de l'institution civilisatrice de l'ordre public. — Harangue d'Urbain II. — Le culte de ii sainte Vierge reçoit dans le décret de Clermont une nouvelle extension, confonnéraent aux pratiques déjà imposées par Pierre Damien et à celles que saint Bruno avait fait adopter par le concile de Plaisance. -^ Les chartreux s'unissent aux crotsét par leurs prières, conservées jusques ai^ourd'hui. La croisade est à proprement parler l'armée de l'ordre public ou de la trêve de Dieu, — Les barons, qui avaient été d'abord les chefs de la défense du sol chrétien, deviennent à cette heure les oovriers de la civilisation chrétienne. — Premiers flrults de la croisade : trou «u de paix intérieure; liberté des ickunget et de la circulation; ahondoMce remplaçant la disette. La croisade devient un grand mouvement populaire vers le progrés moral et matériel et une transfiguration de la féodalité. Filiation logique des diverses formes de la chevalerie.

Combien devait paraître utile et légitime aux yeux du pauvre peuple le célibat sacerdolal qui restreignait le nombre des bouches à nourrir dans ce onzième siècle, éprouvé par les horreurs de vingt-six famines, et où la disette était Tétai normal I

Le mariage clérical, par une pente irrésistible, menait à l'hérédité des fonctions et des dignités religieuses. Desévéques,'des curés chefs de famille, que nous avons vus encore dans Tétat de célibat, accusés de népotisme^ pouvaient-ils se défendre des entraînements de la paternité? L'aveugle tendresse du père n'est-elle pas autrement puissante que la bienveillance partiale de V oncle? Or, avec la transmission héréditaire des dignités, des privilèges, du pouvoir religieux, la libérale expansion de toutes les grâces sur tous les enfants de la même loi chrétienne aurait été supprimée. Plus de compensation, plus de balancement entre les deux classes de fonctions laïques et de fonctions religieuses. Le clergé celibatatre était la meilleure et la plus solide institution à opposer aux inconvénients de Vhérédité féodale. Les dignités cléricales électives mettaient le fils du serf

couvert du manteau sacerdotal au niveau et plus qu'au niveau du baron armé de Tépée. Les dignités ecclésiastiques électives, conférées à des célibataires, provoquaient un mouvement ascensionnel incessant des enfants du peuple vers le pouvoir; elles formaient un moyen énergique de promotion libérale continue vers l'affranchissement. ^

Le célibat clérical et l'élection épiscopale ont été les deux grandes inslitutions démocratiques du catholicisme du n^oyen âge, et la continence sacerdotale a été le ver rongeur de l'esclavage. Comment les amis de la liberté ont-ils pu critiquer le vœu de chasteté cléricale?... Ils n'ont pas vu que ces deux institutions se balancent, se corrigent et se complètent Tune par l'autre. D'une part, l'aristocratie féodale héréditaire formant le pouvoir militaire protecteur par Tépée et le gouvernement spontané; d'autre part, le clergé électif célibataire formant l'agent perpétuel de perfectionnement moral et matériel : voilà les deux institutions chrétiennes dont la lutte et le balancement ont fait naitre la lumière et le développement de notre civilisation catholique.

Le mariage clérical a été partout un abaissement de niveau moral et politique : la décadence du Bas-Empire, sous l'influence du césarisme et du mariage clérical, est une grande expérience qui ne permet plus le doute. Proclamons-le donc hautement, le mariage clérical est antilibéral; c'est une cause d'oppression. Le célibat religieux est une grande loi de liberté morale et de liberté politique.

Dans le onzième siècle, le mariage clérical était impopulaire, parce que la famille du prêtre était un gouffre absorbant les revenus des biens diocésains destinés à l'entretien des pauvres ; parce que le mariage des clercs conduisait a rhérédité de leurs dignités et de leurs charges. Le mariage clérical excluait les serfs de toute participation au pouvoir. Le mariage du clergé était donc, a tous les points de vue, oppressif et odieux au peuple.

A Torigine du christianisme se rattache la merveilleuse réforme des mœurs qui, d'un côté, établit la famille sur la base du dévouement constant du père et de la mère à l'éducation

de l'enfant par le mariage monogame, et qui, de l'autre, fortifie l'apostolat par la chasteté. Mais si le clerc ne pouvait être lé* gaiement marié, fallait-il autoriser ou tolérer l'infraction latente aux lois de la continence ? Comment, alors, exiger dans les laïques le respect des lois du mariage monogame, tandis que les régies de la continence auraient été, dans le clergé, violées ouvertement ou frauduleusement? Si la continence cléricale a ses difficultés, le mariage monogame, indissoluble, n'a-t-il pas ses épreuves et ses sacrifices? La chasteté et la monogamie sont deux degrés divers de l'empire sur le même sens.

Poser ces questions c'est les résoudre. Le seul remède à tous ces maux, c'était le célibat clérical absolu.

Il fallait revenir à Texécution plus sévère, plus générale du canon du concile de Nicée prescrivant la continence, canon appuyé plus tard par les décrétâtes de saint Sirice et de saint Léon, par les canons des conciles d'Augsbourg en 952, d'Angleterre en 969, de Pavie en 1020. Les évèques les plus vertueux, ceux de Verceil en 959, de Vérone en 975, ne proclamaient-ils pas la nécessité de la continence?

Le onzième siècle fut surtout ému, en 1050, par les écrits du grand apôtre de la chasteté, Pierre Damien ; cet apostolat fut incessant, et, en 1059, le même prélat proclama plus hautement encore qu'en 1050, le besoin et le devoir de la continence sacerdotale.

Rien de vigoureux et de puissant au point de vue moral, rien de fort^ au point de vue physique, comme la chasteté I Mais que cette dure loi est difficile à observer! Elle est un des plus sublimes efforts de la vertu chrétienne secondée, exaltée par les grâces de la vie surnaturelle, dont le type est dans la virginité féconde de Marie. Aussi Pierre Damien ne cessa-t-il d'invoquer le patronage de la bienheureuse Vierge, et dans les élans de son ardeur pour la continence, il composa les vêpres chantées en l'honneur de Marie.

Aux allégations de la chasteté impossible, les moines pieux répondirent, avec Pierre Damien, par l'exemple de la chasteté observée. Dans leur séquestration, leurs pratiques

spirituelles, rêpctant les prières à la sainte Vierge comme à la patronne de la chasteté; ils purent faire briller sur le inonde barbare et corrompu le flambeau de la continence sous la protection de la virginale pureté de Marie.

Alors la professi<m monastique, seule défense contre les oppressions de la violence et de la force, seule protectrice de la paix et du travail fécond, fut entourée d'une si brillante auréole de respects, on lui attribua de si beaux privilèges contre les peines de Vautre vie, que les princes voulurent mourir sous Thabit monastique. Cette enveloppe, seule, pa« raissail donner des droits certains aux félicités célestes. Les mérites et les récompenses étaient attachés et au vêtement monacal et aux legs pieux. Faire une largesse à un monastère, c'était s'assurer de si beaux titres pour le Paradis, qu'une peine redoutée était de rendre un chrétien prévaricateur in* capable de faire accepter, par un couvent, ses pieuses libénilités testamentaires.

lorsque le brigandage était sur les voies publiques une profession avouée; lorsque le pillage était une récolte si légitime, que chaque maison épiscopale était l'objet d'une raaia publique à la mort d'un ëvéque ; lorsque des voleurs de profession, sous le nom de mansionnaires, établis dans la basilique de Saint-Pierre, vivaient de l'enlèvement des dons offerts par la dévotion des pèlerins, et se disputaient le vol à main armée, jusque dans le sanctuaire; lorsque les guerres intestines provoquées par la vindicte des querelles personnelles, étaient seulement interrompues par les expéditions contre un ennemi commun ; les monastères devinrent les seules grandes hôtelleries respectées, les seuls asiles où tous les vojageurs cléricaux et laïques trouvaient, avec l'hospitalité, l'exhibition de toutes les perfections de la vie sociale chrétienne.

C'étaient les grandes écoles de science, d'art, d'agriculture, et d'industrie ; c'étaient aussi les bibliothèques et les ateliers de copistes des livres. Grands gymnases de connaissances religieuses et sociales, de disciplines et 'de pratiques morales : les monastères offraient, avec leurs administrations

bien contraliBées dans leurs abbés, les seules forteresses capables de prêter un solide appui à Texécution des décrets pontificaux. Tous les serfs des terres des monastères pouvaient avoir les plus intelligents de leurs enfants élevés dans la science religieuse et être rendus capables d'atteindre à Thorizon sans limites des dignités religieuses. Accroître les ressources d'un monastère, c'était donc agrandir la puissfince civilisatrice, c'était renforcer le levier qui soulevait toute la société vers le progrès chrétien le plus général. Chaque monastère qui s'élevait était une nouvelle école, et un nouveau moyen d'affranchissement et de soulagement pour les douleurs humaines. Il méritait bien d'être heureux dans l'autre monde, le pieux bienfaiteur qui, par l'extension ou la fondation d'un couvent, avait rendu le monde actuel moins affligé de misères.

Les Romains élevaient sur leurs champs de bataille des arcs de triomphe, orgueilleux et stériles monuments de leur vertu guerrière. Bien plus humain, bien plus intelligent, le catholicisme du moyen âge transformait le siège de la victoire en théâtre de l'hymne de reconnaissance pour le Dieu des armées et en instrument de progrès moral et matériel. L'arc de triomphe du moyen âge, c'était une fondation d'école monastique. La société barbare chrétienne valait donc bien mieux que la société civilisée païenne.

Guillaume le Conquérant éleva un monastère sur le champ de bataille des Hastings; Philippe Auguste en plaça un autre sur le théâtre delà victoire de Bouvines; Charles d'Anjou consacra le lieu où le sort des armes lui livra les deux Siciles, par un autre monastère. Le roi d'Angleterre, au onzième siècle, le roi de France au douzième, le roi de Naples au treizième, n'illustraient plus, comme les Romains, leur triomphe, par le spectacle des multitudes enchaînées, mais ils en éternisaient le souvenir par l'établissement des moyens de civilisation et d'émancipation. Le trophée chrétien n'était pas un étalage d'esclavage, mais un monument d'affranchissement.

Au reste, ce fut un habile souverain que ce Guillaume le Conquérant : d'un ccMé, prohibant les guerres intestines.

les violences faites aux libres élections épiscopales; et, de Tautre, multipliant les couvents, qu'il appelait ses forteresses. C'étaient, en effet, les télégraphes et les postes de cette époque, que les couvents communiquant entre eux par les voyageurs, échangeant toutes les nouvelles qui intéressaient les progrés de la chrétienté et la situation morale et politique des peuples. Protégés en Allemagne par Têmpereur saint Henry et l'impératrice Adélaïde ; en France, par le duc Guillaume d'Aquitaine et le roi Robert le Pieux, les monastères fournirent, au onzième siècle, des clercs continents, doctes, intègres, esclaves volontaires et virils des rigueurs de la discipline. Là se trouva la pépinière des archi* diacres, des ëvëques, des légats et des papes ; les monastères étaient les véritable séminaires et les écoles spéciales de l'époque .

Le monastère était l'instrument de l'amélioration univer* selle.

Le groupement monastique le plus considérable du onzième siècle était celui de Cluny ; le foyer était en France et le rayonnement sur tout Tensemble de la catholicité. — Le monastère le plus important, après la maison mère, était le couvent de la Cava^ placé à portée du grand siège de Rome. — Le monastère de Cluny, dirigé par de grands saints dont le génie égalait les vertus, saint Mayeul, saint Odilon, saint Hugues, et Pierre le Yénèrable, fut aussi l'école d'où sortirent les grands papes.

Hildebrand, fils de charpentier, devenu le grand pape Grégoire VU, promulguant le célibat comme loi rigoureuse universelle du clergé catholique, était sorti de Cluny ; il demanda pour auxiliaires les meilleurs élèves de Cluny ; et, celui qui fut plus tard le pape Victor II, Odon, élève de saint Bruno, qui devint Urbain II ; Rangier, autre élève de Bruno, qui fut promu au siège archiépiscopal de Reggio, avaient été envoyés, ainsi, de Cluny au monastère de la Cava, pour être placés sous la main de Grégoire VII. — Le haut clergé du oniième siècle, imprégné de la science et des vertus de Cluny, aj<^uta, à la fin du siècle, aux traditions bénédictines, les

plus austères pratiques et les sages procédés politiques de saint Bruno. — Ce fut la perfection de végétation carthii^ sienne qui se greffa sur le tronc bénédictin de Cluny.

Les monastères étaient les points d*appui de la réforme morale, et pour établir Tordre dans TÉglise et dans la fa* mille, par la continence, pour faire régner l'ordre public et la justice dans la société par les associations delà paix, la seule organisation politique, la seule force coercitive était celle de la papauté et des dignitaires religieux. Or, les investitures des évèques, des abbés, par les mains des princes, met^ talent à la disposition des cours viciées des rois, la nomination des fonctionnaires religieux. La répression de l'incontinence des grands et la libre expansion de l'affranchissement religieux étaient absolument incompatibles avec les investitures par la main des princes ; pour que la censure fût possible devait-on laisser le choix du censeur au gré du censuré? L'investiture princière était un instrument d'esclavage et de dépravation.

La régénération des mœurs, l'observation des lois du mariage ne devaient-elles pas être observées simultanément par le peuple, par les barons et par les princes? pour que la famille fût possible, en basj ne fallait-il pas qu'elle fût respectée en haut ?

La revendication des investitures religieuses devait être logiquement la conséquence du respect dû aux décrets du chef de Taulorité religieuse. En déniant aux princes le droit d'investiture, Grégoire VII avait pour lui la logique et la nécessité. 11 était le véritable défenseur des lois de la démocratie chrétienne et des droits constitutifs de la famille, en poursuivant à la fois l'incontinence des clercs, rinconlinence matrimoniale des grands et les investitures princières.

N'était-il pas encore un grand pontife civilisateur, quand il faisait généraliser de plus en plus les associations contre les guerres intestines, et quand il prohibait le pillage des épaves des naufragés ?

Pendant que la puissante administration monastique de Cluny présentait son appui aux décrets de Grégoire VII, pro-

mulguantla régularisation des mœurs, Tempereur Henri IV, enivré de sa victoire d'Hébra, crut pouvoir assurer, à la fois, son despotisme et la libre satisfaction de ses passions brutales j il se hâta d'encourager quelques mauvais évoques, avocats de l'incontinence, résistant à l'exécution du concile de Rome de 1075, qui prescrivait la chasteté cléricale.

Dans la lutte qui s'engagea ainsi entre le pontife vengeur de la morale et protecteur de l'affranchissement populaire, et l'empereur vicieux et despote, la scène de Canosse offrit un grand spectacle.

Le^fils du charpentier, devenu successivement le moine savant et austère, puis le grand chef de FËglise d'Occident, vit accourir à ses pieds, à travers les neiges des Alpes franchies au milieu des rigueurs de l'hiver, le souverain ceint de l'épée de Charlemagne, qui justement frappé par l'excommunication de l'Église, était menacé de se trouver bientôt empereur sans sujets.

Le grand juge, représentant la morale divine et le droit populaire, sorti du plus infime rang social, était imploré par l'empereur issu du plus noble sang et commandant les armées. Alors le pape tenant en ses mains deux hosties consacrées... : a Prince, dit-il, jurez comme moi que jamais vous n'avez voulu que le triomphe de la justice. Quant à moi, je le jure et me soumets à l'épreuve du jugement de Dieu, jurez donc et prenez... » Le pape sans hésiter absorba une des hosties*..; le prince vicieux n'osa pas ouvrir la bouche.

Henri protesta de la sincérité de son repentir et obtint l'absolution. A peine rendu à ses partisans, il oublia ses serments, et trouvant des appuis, d'un côté, dans le clergé allemand altéré par le césarisme, de l'autre, dans le clergé italien énervé par une sensualité traditionnelle, il descendit jusqu'au dernier abîme où aboutissent fatalement tous les Césars vicieux : il créa un antipape.

Il fallait bien un simulacre de pontife absolvant l'incontinence pour un despote débauché... le sensuel Guibert fut l'antagoniste opposé au sévère et saint Grégoire Vil.

0 infamie ! celui qui n'était ceint de la couronne impé'

riale que comme défenseur de FÉglise se faisait le persécuteur de cette même Église. Le pape proclama la déposition de l'empereur, qui voulait prescrire contre son titre.

La lutte contre T incontinence devint une effroyable guerre. Le combat contre les sens devint le combat par l'épée.

La force parut un instant triompher du droit; le pape qui avait aimé la justice avec passion, mourut à Salerne dans les amertumes deTexil.

Mais la puissance morale des monastères français, la puissance de l'Angleterre, gouvernée par un prince qui avait fait sa conquête comme une croisade, la puissance de Naples entre les mains des Normands convertis, enfin la puissance catholique de TEspagne, neutralisèrent le succès de Tempereur impie. Les hardies réformes de Grégoire VU, soutenues par les sages mesures des Victor II, des Urbain II appuyées par saint Hugues, inspirées par saint Bruno, eurent l'aison de l'incontinence couronnée.

Par le célibat clérical, Grégoire VII, pontife ami du peuple, avait créé la milice sacerdotale toujours active ; par les associations de la trêve de Dieu, il faisait naître la milice laïque de la chevalerie protectrice du droit et de la faiblesse. Dans le décret du célibat religieux et des investitures, le pape avait lutté contre les attentats du vice puissant; dans la propagation de la trêve de Dieu, il commença à traasformer la force féodale en une armée mise au service de l'ordre public et de la civilisation chrétienne. Le résultat immédiat de la terreur imprimée aux barons par la crainte des anathèmes, fut la prospérité des serfs, le développement des richesses créées par Tagriculture et par le commerce. Le plus intelligent et le plus glorieux des souverains contemporains, GuiU laume le Conquérant, comprenant très-bien les avantages moraux et matériels de l'association de la trêve de Dieu^ s'en déclara le défenseur, en 1080, dans le concile de Lillebonne. Les officiers politiques du prince formant le ministère public accusateur, et la force armée publique exécutrice des arrêts des associations de la paix, leur donnèrent une puissance désormais incontestée. La chevalerie chrétienne était

développée. Le prince, issu des pirates normands transformés par le baptême, était devenu l'antagoniste des hommes de rapine.

Par reflet et par le sacre de la chevalerie des associations de la trêve de Dieu, les voyages pieux, la circulation des personnes et des marchandises devinrent possibles, et le grand concours de voyageurs religieux que supposait un concile général devint réalisable en France ; dans ce centre privilégié, la civilisation naissait, sous Tinfluence des associations de la paix intérieure promulguées par l'Église.

Grégoire YII mourut en 1084, au moment même où saint Bruno, appliquant les principes de la continence et des sacrifices au devoir, se dévouait à la création de Tordre des chartreux; préparant par l'exemple de ses austérités, par l'influence de ses prières, par l'immolation au devoir, par les victoires obtenues sur les passions, l'épanouissement complet de la civilisation, objet des désirs du pape Grégoire.

Pour apprécier la réforme due à saint Bruno, il faut connaître l'état général de la chrétienté au point de vue matériel et moral. A la lin du onzième siècle, le sol de la France, qui nourrit actuellement trente-huit millions d'habitants, et qui fait jouir le plus infime des travailleurs des douceurs de labondance, ne pouvait pas, dans le dixième siècle, suffire aux premiers besoins d'une population de douze millions. L'agriculture ne produisait pas même le tiers des aliments qu'elle nous ofTre actuellement I II y a de ces faits étonnants des preuves incontestables. Les registres des populations n'existaient point, mais il y avait des églises, lieux de réu« nion obligés qui devaient contenir toute la population, au moins chaque dimanche. Or, la superficie de ces églises ne correspond qu^au tiers des habitants vivant actuellement sur le même territoire» La supputation du chiffre des populations, par l'étendue des églises anciennes, offre une base plus solide que tous les documents écrits et que tous les systèmes plus ou mdins habilement arrangés ^ L'agricul-

' Au surplus, oelte Taible population ancienne coiYespond au ctiiifre de ce

ture traditionnelle des Romains était si imparfaite que cette population si peu nombreuse de l'ancienne France éprouvait périodiquement les effets de Tinsuifisance des récoltes I Dans le dixième siècle il y eut dix famines : dans le onzième siècle le nombre des famines s'éleva à vingt-six. Entre l'an iOOO et Tan 1100, le fléau de la disette décimait les populations tous les quatre ans !

Combien grandes étaient les souffrances de ces disettes répétées du onzième siècle ! En Tannée 1030, à la fin du règne de Robert le Pieux, des mères, ne pouvant pas nourrir leurs enfants, les jetaient aux portes des abbayes; les monastères se transformaient ainsi en hospices d'enfants abandonnes.

Une mère, dans la fureur du besoin, tua sa fille I... Une partie de la chair de sa chair fut salée et mise eu vente.

Des hommes, pendant trois ans, se nourrirent de l'herbe des champs, disputèrent aux loups les restes des animaux morts.

Des cannibales armés guettèrent les voyageurs pour les surprendre sur les chemins et dévorer des proies humaines.

L'Église combattit les famines par les abstinences commandées aux riches; elle fit des jeûnes volontaires une source de grâces personnelles et un mérite pieux, qui permit de secourir l'âme et le corps des malheureux torturés par le besoin. Comme dans une ville assiégée mise à la ration, les jeûnes et les macérations permirent de répartir sur un plus grand nombre de tètes la même dose d'aliments : c'était là le remède matériel... mais il y avait aussi le remède moral... Pouvait-on se plaindre des douleurs de la faim, en présence de ceux qui se l'imposaient en renonçant à jouir de l'abondance? La divine récompense, dont

que l'on trouve actuellement en Grèce et en Turquie .. Ces peuples sont restés à l'état où nous étions il y a huit siècles.

Tandis que dans l'Europe, aciuellement transformée par TÉgUse, il est rare que Top puisse constater une mort causée par la faim, le fléau de la fiainlne éiait aiitrefois un mal aussi périodique que nos années bissextiles.

Notre situation présente était le rêve doré des saints du temps passe... Ce sont les larme*, ce sont les sublimes efforts de la piété qui ont opéré,UD si roagnilique changement!...

INSTITUTIONS UELIGIEUSES. 113

l'espérance calme toutes les douleurs, la douce résignalion, qui donne au sacrifice Tatlrait de la jouissance, n'étaient, elles pas éloquemment démontrées par les enfants de TÉglise, s'imposant le plus rigoureux sacrifice présent pour s*assurer le bonheur futur?

Ce n'était pas assez de soulager les maux de la disette, il fallait prévenir leur aggravation et leur retour.

Encourager l'agriculture, développer la production, faciliter les échanges et la circulation, pour que les compensations pussent s'établir entre les inégalités des variations de récoltes. . . Voilà ce que l'Église réalisait par la grande institution des moines agriculteurs, qui faisaient flotter la sainte bannière de Cluny sur toutes les parties de l'Europe occidentale. C'étaient, à cette époque, les grandes fermes modèles et les grandes écoles d'agriculture. Mais l'accroissement de la production et de l'échange ne pouvait se réaliser que d'ane manière lentement progressive. Féconder les champs défrichés, arrêter les rapines sur les fleuves, sur les chemins, c'était un changement si grand, qu'il ne pouvait se produire que bien lentement.

11 fallait des remèdes immédiats. Il était nécessaire que les naissances fussent réglées, que le nombre des enfants fût proportionné à celui des pains qui pouvaient les faire vivre. La continence matrimoniale et le célibat propagés dans les deux sexes, tels étaient les sacrifices à obtenir.

C'est donc alors que l'Église de Dieu fit naître Pierre Damien et le grand pape Hildebrand, le grand promoteur de la chasteté dans le sacerdoce, et de la continence dans le mariage.

A cAté du précepte rigoureux parut l'exemple de perfection qui dépassait le précepte et pulvérisait tous les prétextes d'impossibilité humaine. Alors parut saint Bruno, qui réalisa le type exprimé par les décrets d'Hildebrand.

Une impression ineffaçable et détestée de la piraterie intérieure, l'intérêt et les souvenirs les plus amers transmis par la famille monacale, le sentiment des maux présents et là mémoire des tribulations subies faisaient de l'ordre de Cluny

iU L'ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

le foyer des réprobations lancées sur les pillards et les pirates de toute nature, lorsque saint Mayeul, abbé de Quay, avait été pillé et pris par les brigands de Fraxpet dans les. Alpes.

Les grandes possessions agricoles de Cluny , les colonisations de défricheurs que cet ordre avait distribuées, sous la protection de la croix, devaient faire de cette famille mona* cale, la protectrice universelle de la charrue pacifique. Comment maintenir Tunité administrative dans ces fermes modèles de Fagriculture internationale, dont le centre était en France , lorsque la circulation était entravée sur tous les chemins?

Comment répartir sur lés pauvres de la chrétienté une part des greniers de réserve, ainsi organisés, lorsque les violences féodales exposaient les domaines cluniciens à des raitias pareilles à celles que, jusque dans le douzième siècle, (1115) le comte de Forcalquier, Guillaume de Sabran, exécuta sur les fermes de Pertuis, dépendances de Tabbaye de Montmaiour auprès d'Arles?

Les chrétiens donnent, dans TOraison dominicale, au pain de chaque jour un caractère sacré, et les hommes du peuple, toujours préoccupés des besoins les plus élémentaires de leur nourriture, ne prononcent le mot de pain qu'en rappelant avec lui le signe de la geace divine. A quelle époque ce caractère sacré pouvait-il être plus honoré que dans le onzième siècle, éprouvé par les tortures de vingt-six famines?

Dans ces dernières calamités, où les intempéries des saisons eurent moins de part que les dévastations des hommesi attacher un prestige religieux aux charrues, était une conséquence naturelle indiquée comme remède de la pénurie alimentaire. Nous l'avons dit, l'année de 1050 avait été le début de la plus horrible famine que la France ait jamais subie; elle sévit trois ans entiers. £n 1035, une abondante récolte, après des prières ardentes, dilata tous les cœurs, disposa toutes les populations à suivre les pieux enseignements des ministres de la religion, et à conjurer par la

pratique de la vertu le retour des malheurs qu on venait de subir. Le grand chef de Cluny, saint Odillon, saisit cette oc* casion favorable pour faire répandre la bienfaisante, la civilisatrice institution qui, sous le nom de trêve de Dieu suspendait les funestes effets des rapines et des guerres privées. Déjà décrétée par le concile de Poitiers en Tan i 000 , cette grande réforme avait été, par les soins d'Odillon, répétée aux conciles d'Amiens, de Soissons, de Limoges, et elle avait été étendue en Allemagne par l'empereur saint Henri. En 1021, 1023, 1024, 1031, tous les échos religieux avaient retaiti de ce grand cri de paix aux hommes de bonne volonté» Maintenant, secondé par le zèle des évoques de la France méridionale, par plusieurs évéques du nord, tels que Richard de Verdun, Baudri, évoque de Noyon, saint Odillon venait de faire proclamer, à Arles, sur la grande artère commerciale da Rhône, le droit de libre circulation des hommes désarmés et des marchandises. Le respect des choses et des personnes, la suspension de toute violence pendant les deux tiers des heures de la semaine, du mercredi soir au lundi matin, étaient jurés par les seigneurs présents au concile ; lobservation en allait être garantie par les anathèmes lôs plus terribles de rÉglise.

Ces engagements solennels devaient être répétés tous les eiaq ans. Dans l'anarchie générale, dans Tabsence du pouvoir central répressif, c'était l'excommunication qui ^it la véritable force publique de la chrétienté. Lorsque les tribus germaines armées avaient voulu conquérir les Gaules, elles avaient été forcées» pour s'établir, d'accepter la religion populaire du Christ; maintenant, Thomme d'armes allait plus loin, il se faisait, par la trôve de Dieu, le défensur de la civilisation chrétiennCi Ce qui n'avait été d'abord qu'une adhésion devenait maintenant un patronage.

Les serm^its dictés par l'enthousiasme du bien-être de 1033 pouvaient bien être oubliés, quelquefois, avec l'impression des malheurs qui les avaient précédés... Cette observation critique, &ite*par l'évêque Gérard de Cambrai, ne devait évidemment pas empêcher le concile d'Arles de poursuivre

ilG L'ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

la réalisation de Tidéal de la civilisation chrétienne dans toutes les Églises d'Occident. . . car, plus tard, cette belle utopie devait devenir et est devenue le fait accompli. Odillon annonça cette glorieuse propagande au clergé italien ; une lettre fut adressée, au nom du clergé des Gaules, par les évéques Raimbaudy d'Arles, Benotty d'Avignon, Nitardy de Nice.

Voici les principaux passages de ce manifeste :

«Au nom de la sainte Trinité, de la sainte Vierge, du chœur des vierges, de saint Michel, du chœur des anges, de saint Pierre et de tous les saints ; nous vous annonçons la trêve de Dieu cx)mme une bonne nouvelle venue du ciel, comme une révélation de Dieu à son peuple ; car rien de bon ne se passait dans les Gaules avant cet heureux remède.

et Nous vous prions que vous rejetiez les voleurs quels qu'ils SOIENT, que vous les vouiez à ta malédictionj à Y excommunication de la part des saints. '

(c Que le violateur de la trêve soit, comme Judas, précipité dans les enfers^ qu'il soit, comme Pharaon, noyé au milieu de la mer.

a Que chacun puisse se livrer à ses affaires, à l'abri de toute crainte de ses ennemis, sous la protection de cette paix et de cette trêve. »

Le cri de la civilisation, poussé d'abord comme un gémissement, en 988, du monastère clunicien de Charroux, avait excité l'attention et mérité la protection du pieux Guillaume, duc d'Aquitaine. Puis, en 996, il avait été répété solennellement dans une lettre pastorale du pape français Sylvestre II, illustre champion de la cause des sciences, savant auteur de notre premier ouvrage de mathématiques, publié dans la catholicité occidentale, et exécuteur des plus belles mécaniques de son temps.

Maintenant, reproduite par le concile d'Arles, la proclamation dé la civilisation chrétienne avait des échos dans les deux mille monastères cluniciens qui couvraient la chrétienté d'Occident d'un pacifique réseau, et qui donnaient à toutes les améliorations un coopératcur mtërnational ; Tabbé de Cluny, saint OdiloH, fit ainsi publier partout la belle dé-

clarulion du concile d'Arles ; il fut un tel propagateur de la trêve de Dieu, qu'on lui a donné Thonneur de cette invention. C'est là Terreur des historiens Hurter, Fleury et Godescard ; ils ont confondu le propagateur avec l'inventeur.

Depuis le concile d'Arles jusqu'à sa mort, saint Odillon ne discontinua jamais son utile entreprise ; jamais il ne cessa de provoquer des réunions, des conciles où le canon de la trêve de Dieu était promulgué pour être mis immédiatement en pratique.

Richard de Verdun, abbé de vingt-deux abbayes, se déclara son zélé coopérateur pour la Neustrie, pendant que le saint abbédeCluny se faisait le missionnaire de l'Austrasie; ce partage des missions de la trêve de Dieu eut lieu dans le concile deTulugesen 1041. C'est dans cette dernière réunion que les privilèges et les moyens d'exécution de la trêve de Dieu furent nettement exprimés. Dans Tépidémie des ArdentSj Richard de Verditr opéra tant de miraculeuses guérisons sur œux qui adhéraient, par serment, à la trêve de Dieu, que les associés de la paix formèrent bientôt des masses imposantes.

Mais deux autres champions de la civilisation chrétienne se formaient dans l'ombre, pour lui offrir bientôt un champ bien plus vaste, et faire naître de cette étincelle un grand embrasement.

L'un de ces hérauts se chargea d'être la trompette retentis-^ santé de la civilisation. Celui-ci, nous l'avons déjà nommé, c'était le fils du charpentier, Hildebrand, devenu plus tard le célèbre pontife <vrégoire YII.

L'autre champion de la cause civilisatrice chrétienne prit le rôle modeste de missionnaire silencieux, marchant sans éclat vers le but, s'y dévouant toujours, et ne le disant jamais qu'à l'oreille du pape, qui le prit pour guide et pour inspirateur : c'était saint Bruno, qui emprunta ta bouche de son élève, le grand pontife français, Urbain IL

Par une circonstance providentielle bien digne d'être remarquée, ce fut précisément, dans Ja période du grand travail de la propagande de la trêve de Diau exécuté par saint

ii8 L'ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

Odilon sur les bords du Rhône, de 1030 à 1055, que naquit Bruno, sur la rive du Rhin.

La vallée du Rhin voyait ainsi apparaître celui qui devait donner le plus magnifique accomplissement à l'oracle de la paix, proclamé dans la vallée du Rhône.

Après que saint Bruno eut successivement dirigé les écoles de Reims et fondé, en 1084, la Chartreuse, il fut appelé, par son élève, Urbain II, ù prendre part au gouvernement de TÉ* glise, et à devenir le conseiller permanent du pontife civilisateur. Quel était cet auxiliaire indispensable au pape?

La vie de saint Bruno se composa d'études, d'enseignement et d'administration diocésaine, de prédication, de fondations cénobitiques, d'administration supérieure de TÉglise pour retourner enfin à la pratique des hautes perfections de la vie solitaire.

Le génie littéraire, la vive intelligence de Bruno se manifestèrent avec éclat dans ses premières études, et l'évèque de Cologne, sa ville natale, témoin des succès de Bruno, changea rhabit de l'étudiant applaudi, en robe de chanoine.

Après avoir épuisé toute la provision de science des professeurs de sa patrie, Bruno parcourut les établissements scolaires des plus célèbres cathédrales de France ; il vint à Reims, où était alors Técole la plus illustre. Bruno mêla à ses études sérieuses des développements poétiques qui charmèrent ses maîtres et ses camarades. Revenu dans sa ville natale, il reçut l'onction sacerdotale et put se livrer à l'apostolat des campagnes.

Le gracieux poète, le savant théologien, se sentait attiré vers le spectacle des champs, et une irrésistible sympathie entraînait vers lui les âmes simples et naïves. Bruno sentait et peignait la création comme David la décrit dans ses odes sacrées, comme les pasteurs et les laboureurs la volent avec une prédilection instinctive et attrayante. Il n'est donné qu'âu génie de réduire à de simples exposés les plus hautes vérités, et le jeune prédicateur produisit une impression si vive, que ses succès retentirent jusque dans les grandes villes, jusqu'à Reims. La renommée se propage ordinairement des villes

aux campagnes ; ceUe de Bruho eut la puissance d'avancer par la voie opposée, des campagnes à la ville. <

L'archevêque Gervais, digne successeur de Rémi, le grand apAlre des Francs, réclama le concours de celui qui avait été PéiéYe le plus brillant, le plus remarqué de sa cathédrale; Bruno devint successivement le chancelier' des écoles du diocèse de Reims, puis chanoine théologal*.

Le glorieux élève, Tentrainant missionnaire, eut à diriger les progrès de renseignement de ses anciens maîtres, et à veiller sur la transmission de la science théologique dans toute sa sublimité et sa pureté. Celui qui avait catéchisé les simpïes, dut veiller sur la doctrine des habiles; il eut à exposer, hii-méme, les plus hautes théories de la science sacrée. Au milieu de la gloire de son enseignement, bien loin d'être enivré par le succès de ses paroles, il aspirait à un professorat bien plus efficace ; il voulait agir par l'apostolat de l'exemple; il était froissé par le contact d'une société laïque, où la violence s'affichait avec audace, où les saintes relations matrimoniales étaient altérées par les tristes exemples des souverains et des grands, où le clergé séculier, lui-même, était souvent souillé par la lèpre de Tincontinence, et par rapidité des biens terrestres, tandis que le clergé régulier se laissait amollir par les richesses accumulées dans les monastères.

L'Église, sortie des terreurs de Fan mille, où Ton avait craint la fin du monde,... subissait la triple crise de la confusion et de Tanarchie politique, des calamités physiques, intempéries et disette de 1030, et enfin de Tqpreuve la plus -grande, de la corruption morale ; mais, après les éloquentes apologies du célibat clérical publiées par Damien, Texaltalion d'Hildebrand au trône pontifical était une vive espérance, une grande consolation pour les âmes pures. Hais une âme aussi ardemment vertueuse que cefle de Bruno devait être bien affligée de la vue des scandales qu^il faut ici retracer encore : L'illustre pontife Grégoire ¥11 poursuivait la Simonie et Y Incontinence dans le clergé, pour avoir raison aussi des infractions au mariage commises par les

princes et les hommes puissants ; il voulait supprimer les violences sous toutes leurs formes.

Sur le trône d'Angleterre s'asseyait le célèbre fruit d'une union illégale, Guillaume le Conquérant; sur le trône de France, Tépouse légitime était écartée par Philippe P'; il s'était trouvé des mains sacerdotales assez complaisantes pour ceindre la royale couronne de France sur la comtesse d'Anjou, ravie à son époux,... tandis que l'empereur d'Allemagne, Henri IV, livrant son épouse Adélaïde à des outrages abominables, osait investir des saints attributs de l'épiscopat les infâmes serviteurs ou instruments de ses vices... Le dérèglement impérial aboutissait, enfin, à la création d*un antipape, combattant, au centre même de Tltalie, le gouvernement du véritable possesseur des droits de saint Pierre. L'Empereur, par le serment du sacre, défenseur obligé du christianisme, avait les vices et les fureurs persécutrices des Césars païens.

Il se trouvait, dans ces tristes conjectures, en Allemagne, en Italie et en France même, beaucoup de membres du clergé qui déclaraient hautement la continence une impossibilité chimérique, dont la règle surhumaine ne devait pas être acceptée... Jusque dans le sanctuaire régnait la révolte de l'esprit et des sens. Pour dernier trait à ce sombre tableau, ajoutez la famine tous les quatre ans, les guerres privées étant le droit commun de tous les seigneurs, et le pillage et la rapine considérés comme le légitime exercice de la profession des armes. Pour échapper aux vertiges et aux accablants dégoûts d'une telle société^ il fallait fuir dans le désert.

Puisque la vertu était déclarée impossible, il fallait la montrer avec toutes les splendeurs de sa beauté et toutes les douces joies de ses sacrifices. En face de l'impureté, il fallait élablir la chasteté sans tache; vis-à-vis de l'avidité sans frein, il fallait montrer la pauvreté et l'abstinence perpétuelles; aux tyranniques séductions du vice, opposer les grâces continues de la prière.

Dans les gorges sombres redoutées des voyageurs, établir dos cénobites dévoues toujours prêts à arracher le pain de

leur bouche pour satisfaire aux besoins des pauvres et de Tétranger obligé de parcourir la terre.

Aux misères de Tignorance, il fallait opposer la propagation des livres sacrés, en chargeant du rôle de copistes toutes les mains pieuses ; il fallait , enfin, sur la terre troublée, attirer la paix par la prière et par Y exemple.

Telles étaient les conclusions que répétait sans cesse Bruno dans ses leçons, dans ses prédications, avidement écoutées par OdoHy de Châlillon-sur-Marne ; Hugues j du Dauphiné; Rangier et Raoul le Vert \ tous amis et disciples dévoués de Téminent docteur de Reims, entraient dans ses projets de réforme. •• et se promettaient d'aller avec lui montrer que la faiblesse humaine peut, dans la solitude et la prière, se maintenir constamment à la hauteur de tous les sacrifices éTangéliques.

A l'autorité des décrets du pape, ordonnant le détachement des richesses et la pureté de la vie sacerdotale, on ajouterait ainsi Féloquence d'un modèle. En chantant constamment la gloire du Créateur, au milieu de toutes les douleurs de la pauvreté, ne donnerait-on pas le plus solide appui au Pontife qui voulait élever les cœurs? Bruno et ses amis voulaient reproduire le type de la sainte vie réclamée par Grégoire ; le pape traçait le type, Bruno créerait une réalité. Les douces joies de la solitude et du sacrifice entrevus dans le désert, trouvèrent un écho puissant dans Séguin^ abbé de la Chaise- Dieu, qui donnait des avis sur les meilleures pratiques et sur les lieux les plus favorables aux saintes retraites. — Possesseur de forêts sur les bords du Rhône, Tabbé Séguin en décrivait la solitude et les belles horreurs.

Les magnifiques gorges des Alpes, la sublimité des paysages, dignes d'être les emblèmes des élévations de la pensée, étaient Pobjet de ses conversations, toujours terminées par des aspirations vers un asile qui épargnerait la vue des dé-

' Avec ces élèves destinés, le premier aux difflciles gloires de la tiare, les trois autres aux honneurs de répiscopat, se plaçaient Fulctas, lAtmbertt Pierre iMuAttu (de Toscane), et un autre, Hugues ^ nommé plus tard Hugues le Chapelain.

m L^ASSIHILATION DES INSTITUTIONS SOGIAIKS.

goûtantes plaies de la société ; ce serait un lazaret où l*on se purgerait des miasmes du navire.

A ces tableaux de vie érémitique, de tristes événements vinrent ajouter de nouveaux attraits. L'archevêque Gervais mourut, et un homme corrompu, du nom de Manassés, achetant les suffrages, usurpa Tarchevéché de Reims... Saint Bruno, après lui avoir résisté avec douceur, fut obligé de recourir aux dernières extrémités. Cette âme, profondément chrétienne, pouvait*eIle transiger avec le devoir? Bruno dé*> nonoe hautement la simonie de Manassés, et Hugues de Die, légat du Pape, assigne le prélat devant le concile d'Autun, pour être jugé, après les débats contradictoires.

Trois accusateurs de Manassés se présentent au concile d'Autun : ce sont Bruno, le prévôt du chapitre et un chanoine de Reims. Avant le départ de Reims, mille tracasseries, bien des violences avaient été dirigées contre eux par Fusur* pateur du siège. Bruno et ses collègues surent souffilr néanmoins et comprimer leur ressentiment. Leur accusation ferme ne cessa pas d*ètre calme ; le prélat simoniaque évita la honte de la confrontation... Il fut suspendu. Pendant qu'on jugeait ses méfaits, le coupable commettait des crimes. — Manassés faisait enfoncer les portes des maisons des accusateurs, pillait leurs biens, vendait leurs prébendes.

Cité devant le concile de Lyon, Farchevôque simoniaque hier et aujourd'hui pillard, ne comparut pas davantage... La sentence de déposition fut prononcée par Hugues de Die, légat de Grégoire VII. Plus tard, Manassés ne se soumettant pas à la condamnation décrétée contre lui, H fut excommunié et vint accroître à la cour de Tempereur Henrj IV le cortège des vicieux courtisans.

Pour remplacer Manassés, Bruno fut proposé... et le légat le recommandait au pape : «t Ses mœurs sont irréprochables, et il a souffert pour le nom de Jésus-Christ, » disait Hugues de Die au Pontife. « 11 est doux, humain, savant, éloquent, riche et puissant, tous les suffrages s'adressent à lui> » disait un auteur contemporain.

Mais les mœurs sociales qui admettaient de si graves

écarts, étaient antipathiques à celui qui appréciait surtout la douceur, pour qui la divine paix avait tant de charme ; il était plus important, en effet, de transformer que de régir de tels hommes. Quant & la gloire de dominer... n'avait-elle pas de bien dangereux enivrements?... Pouvait-on comparer de faux plaisirs^ de vains biens terrestres aux délices éternelles; des joies toujours troublées au bonheur toujours serein de la patrie céleste? Ce qu'il fallait populariser, ce n*était pas la discipline imposée, c'était le devoir, le sacriflce désirés. Jésus-Christ ne s'était pas armé d'une épëe, pas même d'un bâton pastoral, il s'était couché sur une croix, en disant heureux ceux qui souffrent et s'immolent pour les autres hommes. Plein de ces pensées, Bruno s'épanchait, par une belle soirée, dans un jardin de Reims, avec ses amis Raoul le Vert et Fulcius : « Jurez donc avec moij leur dit*il, que nous irons bientôt renouveler dans le désert de la France les sublimes austérités delà Thébaide. » Ils le jurèrent, en élevant vers le ciel des regards brillants des feux de l'extase.

Le vœu monastique était prononcé. Fulcius fut appelé à Rome ; Bruno, en butte à des sollicitations, chaque jour plus vives, pour accepter le siège de Reims ; se déroba aux honneurs, en venant consulter, autour du centre lettré de la capitale française, les meilleurs recueils des régies cénobi* tiques. Presque tous accomplirent ensuite leurs vœux.

Odo!« de Chatillon alla s'enfermer dans un cloître de Cluny, comme Hildebrand; il sortit du monastère pour entrer dans le palais pontifical... il devint le pape Urbain II; mais il ne prit la puissance que pour appliquer les maximes et les conseils de Bruno, son maître chéri et vénéré. Rangier entra aussi dans la famille clunicienne, et plus tard il passa au monastère de la Cava.

Quant à Bruno, il alla puiser la doctrine cénobitique dans le monastère de Molesme, sous la direction de saint Robert, futur fondateur de Tordre de Citeaux. Toujours prenant le rOle le plus bas et le plus humble, le modeste fondateur carthusien se faisait le docile disciple du fondateur cistercien, et celui des deux créateurs d'ordre qui s'abaissa

davantage produisit l'œuvre la mieux étudiée et la moins altérable. Toujours suivi de quelques fidèles disciples de Reims, Bruno s'assura à Molesmes de la connaissance des règles de la perfection cénobitique, et apprit à éviter, dans Tordre nouveau qu'il méditait, les deux causes des relâchements funestes à la tribu de saint Benoît : Tappareil des somptueuses dignités, et les dangers d'une richesse gérée au milieu des distractions de la vie agricole. Pieire et Lambert y deux disciples de Bruno, crurent avoir trouvé, à Sèche- Fontaine^ dans les forêts du plateau de Langres, une solitude convenable. Ils s'y arrêtèrent et établirent un monastère.

Bruno voulait cacher sa retraite aux âpres solitudes de plus grandes montagnes; il ne pouvait la trou ver convenable que dans les Alpes.

Un autre disciple de Bruno avait été envoyé vers le Dau-' phiné comme un précurseur de la tribu carthusienne S et élevé sur le siège de Grenoble. C'était saint Hugues.

Ce prélat était toujours épris de Texécutiondes desseins de Bruno. Une vision lui apparut au milieu des rochers menaçants et des sombres forêts qui environnaient son chef-lieu épiscopal: il vit s'élever un temple splendide couronné d'une pléiade de sept étoiles brillant de la plus douce lumière.

Bruno, sachant bien que saint Hugues lui préparait le meilleur des asiles, s'avançait, en passant par Reims et par Valence, prêchant partout les mérites et les douceurs de la vie monastique, et entraînant avec lui, par son éloquence inspirée, deux nouveaux prosélytes pris parmi ses élèves de Reims; à Valence, il conquit deux chanoines de Saint-Ruf. Avec six compagnons. Dieu lui dit qu'il serait assez fort pour vaincre les obstacles d'une fondation; l'apparition de trois anges le lui assura, et il vint se présenter à l'évêque de Gre-

* Adressé à l'abbé Séguin^ vieux ami de Bruno, Hugues (de Grenoble) passa un an dans le monastère de la Chaise-Dieu , sous la direction de Séguin; il parcourut les montagnes des Alpes dépendantes de l'abbaye, trouva dans la partie la plus inaccessible un désert conforme aux désirs de saint Bruno... Pour mieux aider à Texécution du plan de saint Bruno, il avait consenU à êlre évoque de Grenoble, et il avait obtenu Tassentiment de Séguin et d'autres seigneurs pour faire concéder le terrain de la Chartreuse projetée.

INSTITUTIONS UËLIGIËUSËS. 1^5

noble; celui-ci reconnut la réalisation de sa vision : saint Bruno amenant six compagnons, n*était-ce pas une constellation des sept foyers de lumière, qui se levait au-dessus du sublime autel des cimes alpines?

A l'évëché de Grenoble, accueillie comme par un frère, la petite famille de Bruno suivit le saint prélat, qui la guidait vers le centre des plus horribles montagnes comme vers une terre promise.

Dans la gorge nommée la Chartreuse, ne s'ouvrant vers les deux vallées du Rhône et de Tlsère que par deux étroits défilés, abîmes effroyables bu mugissent des torrents écumeux, se trouve, vers Torient, un entassement confus de grands débris rocheux, témoins éloquents des plus terribles crises de Tenfantement de la terre. Au pied de ce barrage naturel, Bruno fit découvrir une claire fontaine. Pour les anachorètes; de l'eau, des fruits sauvages, des herbes, des racines, c'était assez... Là fut plantée la tente de la nouvelle et sainte tribu.

Le jour de la Saint- Jean, de Tan 1084, les accents du Te Deum et les glorieux chants du Magnificat furent, pour la première fois, répétés par les échos des majestueuses cimes des Alpes les plus abruptes. Ainsi fut inauguré, avec les bénédictions du prélat deGrenoble,le merveilleux sanctuaire de prière placé aux pieds des flèches d'une magnifique cathédrale de rochers! édifice du premier architecte du monde, monument dont les larges assises sont dessinées par des lignes de sombres sapins!... De tous côtés les aiguilles verdoyantes des grands arbres s'harmonisent avec les obélisques des montagnes, comme pour figurer sur les pierres et sur les plantes les élancements de la prière vers les cieux ! Combien était heureux le choix de Tannée de la grande fondation carthusienne ! C'étaient les mornes soleils de Tannée 1084, qui éclairaient d'un côté la sévère cellule de Bruno, soulevant sur les hauteurs, et de Tautre côté dans la vallée du Rhône, le grand développement donné par le dévoué Sibert aux constructions des hospices, des ponts par les frères Pontifices^ gardiens protecteurs des passages des rivières. Quand l'un

iS6 ^ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

édifiait le monument du sacrifice civilisateur sur les fleuves, l'autre incrustait le dévouement et la prière sur les rochers alpestres. Le secours matériel dans la plaine» le rayonnement de ridéal sur la montagne, c'était Tamélioration et le progrès chrétiens sous ses deux formes opposées.

Le patronage de saint Jean convenait bien sur ce désert profond, sur ce camp retranché de la Chartreuse, hors de l'insulte de Thomme de proie, au-dessus des troubles de la société agitée. Le patronage de Jean, prophète de la soUtude, précurseur et préparateur de l'annonce prochaine de la bonne nouvelle, devait couvrir la famille céiiobitique, sainte association de soupirs après la paix du désert, et d'ardentes prières pour le triomphe de l'apostolat civilisateur du Christ. L'autre protection céleste de la famille de saint Bruno était celle de la Vierge, modèle et patronne de la continence, la plus belle et la plus difficile des épreuves religieuses.

Le prélat, saint Hugues, avait d'avance aplani tous les obstacles à l'établissement de saint Bruno; les possesseurs des forêts inaccessibles, l'abbé de la Chaise-Dieu, les seigneurs des domaines contigus s'empressèrent de donner des précipices sans revenus pour eux, et de les échanger contre les grâces des prières promises par les solitaires.

Avec le concours de Tévéque, chaque religieux put avoir bientôt une cellule placée au pied de celle de saint Bruno, et une chapelle dédiée à la sainte Vierge et à saint Jean- Baptiste, qui est devenue Notre^^Dame de Casalibus.

Les humbles édifices de bois de la Chartreuse fournirent fréquemment une délicieuse retraite à Tévèque de Grenoble, venant humblement abaisser sou éminente dignité sous la direction de son ancien maitre et docteur des écoles de Reims. Saint Bruno, souvent, s'enfonçait seul dans l'iso^ lement des forêts ; il en revenait toujours avec des lumières nouvelles. — Il rapportait de ses méditations des inspirations pour son ordre ou de bons avis pour Tévèque.

trois ana s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Grégoire VII, quand après ces trois années remplies par le pontificat pacifique de Victor II, arrivait aux premiers mois de

1088 l'exaltation d'Odoa de Châtillon, cet éminent élève de Bruno déjà signalé plus haut et nommé Urbain II.

Immédiatement le pape réclama les conseils de son maître de Reims ; il ne voulut plus que les consultations écrites de saint Bruno; le pape réclama l'assistance continue du saint cénobite; il 1^ voulut toujours auprès de lui, dans son propre palais. Dès l'année 1090, obéissant à l'ordre du pontife, saiut Bruno devint l'inspirateur constant des oeuvres d'Urbain IL Le pape» persécuté à Rome, chercha un appui chez les Normands de Naples. Amenant Bruno avec lui, il fit la tournée des États de Naples, où l'ordre et la vertu catholique avaient été plus altérés qu'ailleurs par la domination des Grecs et des musulmans; après les prêtres grecs mariés, après les marabouts mahométans chefs de famille, le sacerdoce avait besoin de réforme.

Saint Bruno refusa dans ce pays le brillant archevêché de Rfiggio, comme il avait déjà refusé celui de Reims; sa modestie ne voulait que les utilités du sacrifice, et jamais les passagères et dangereuses jouissances des dignités.

11 fit placer sur le siège de Reggio le bénédictin Rangier, cet autre de ses élèves, qui, sur l'invitation de Grégoire VII, était venu joindre Odon, quand il était abbé de la Cava... Trois sièges étaient alors gouvernés ou dirigés par les diciples deThumble Bruno; on voyait Raoul le Vert, prévôt, puis archevêque de Reims; Hugues, évêqueà Grenoble; Rangier, archevêque à Reggio ; et, au-dessus de tout, Téminent disciple ceint de la tiare; tandis que Landuin, de Toscane, était par Bruno préposé à la grande Chartreuse*

Le but de l'Église était la civilisation pacifique inaugurée par la trêve deJHeu. Sous ce titre, les conciles siciliens, sous rinfluence de saint Bruno, décrétèrent Tordre public qui était le but constant des aspirations du saint chartreux^ — Désor^mais, sur tous les lieux où se fera sentir l'influence de l'école de Bruno, la trêve de Dieu sera proclamée.

Bruno acquit par ses vertus, ses sages conseils, ft la douceur de ses procédés, un tel ascendant sur le roi Roger, souverain de Naples, il lui montra si bien que rinlèrèt des

Iî28 L^ASSLMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

institutions chrétiennes était celui de son autorité, que Roger devint l\ la fois le généreux bienfaiteur des fondations cénobitiques de Bruno, et le défenseur hautement proclamé de PÉglise chrétienne, et par conséquent de la trêve de Dieu, formule de la civilisation de ce temps. Le litre d\idjuîor christiaiiomm fut pris dans les actes publics par le guerrier normand, souverain de Naples.

Au moment où les armes de l'Empereur débauché, unies aux intrigues de Tantipapc Guibert, forçaient le pape Urbain à quitter Rome, la solennelle protection de Roger était un avantage décisif obtenu par la piété, la douceur et l'habileté du modeste Bruno; celui-ci eut une retraite auprès du priocc par la fondation du monastère de la Tour.

La paix publique. Tordre universel, le respect des personnes et des choses, lobservation des règles de la continence cléricale et laïque furent obtenues à Naples... et bientôt par la force armée normande, unie aux sages combinaisons conseillées par Bruno, le pape put reprendre à Rome son siège.

L'influence secrète de l'ancien chef des écoles de Reims s'exerça sur l'ensemble de l'Église et sur les détails de Fadministration des grands diocèses. Pour remplir le rôle eflBcace de promoteur de toutes les améliorations de la chrétienté, il fallait que, comme la force cachée de la gravitation qui régit le monde matériel, l'action du docte cénobite sur le monde moral demeurât toujours latente. Tous les mémorables actes du pontife Urbain II furent les manifestations des hautes pensées du fondateur carthusien.

Les deux grandes plaies de la société du onzième siècle, l'incontinence dans l'Église et hors de l'Église, le désordre et la violence dans la société politique, furent attaquées avec une persistance inébranlable, une sage douceur et une habileté merveilleuse.

Dans les trois conciles tenus dans le royaume de Naples, l'un à Melfe, l'autre à Troyes en Fouille, et le dernier à Bénévent, la régularité de la vie claustrale fut décrétée par les conseils de Bruno, tandis que l'épée du roi Roger pourvoyait à l'ordre public.

Le grand et terrible ennemi de la continence et de l'ordre social était, en Italie, l'empereur Henri IV9 dont Tautorité dépravait le clergé, travaillé aussi par Tantipape Guibert,

Bruno, respectant l'autorité dans la famille de Henri IV, sut mettre aux mains du pape la protection de l'épouse et des enfants de Henri IV, abreuvés d'infâmes outrages. Le despote dépravé trouva ainsi la résistance dans sa famille elle-même, qui souffrait aussi de sa corruption et de ses dérèglements tyranniques.

Par rimpulsion partie de Rome, Conrad, fils de Henri IV, fut couronné et reçut l'onction des mains de l'archevêque de Milan, dévoué au souverain pontife légitime de l'Église. L'ëpée impériale était enlevée à Henri IV avec l'assentiment de tout le peuple irrité de ses débordements et de son oppression. La vertu et la douceur persévérante de la cour pontificale, dirigée par Bruno, triomphaient de celui qui avait résisté aux anathèmes de Grégoire VIL

Le pape ne se présentait plus comme un souverain qui donne ou enlève les couronnes suivant son gré, mais comme un vengeur inébranlable de la morale méconnue, des droits du peuple foulés aux pieds et de la famille outragée.

Malgré l'empereur et grâce à l'influence des fils et de la femme opprimés par l'empereur Henri IV, le pape put réunir à Plaisance, dans les Etats mêmes de l'empereur, un grand concile, où les règles de la continence matrimoniale et cléricale furent hardiment proclamées par Tinfluence de saint Bruno. Les conseils adressés de la grande Chartreuse au pape, en 1088, étaient mis en pratique, et les violences infâmes que Henri IV avait prodiguées à l'impératrice Adélaïde, les souillures que l'empereur avait infligées à sa propre famille, avaient trouvé un vengeur. L*incontinence fut punie, au sein même de l'Italie, dans le clergé et sur le trêne... et cela par la voix du peuple et du sacerdoce. Dans le concile de Plaisance, concile bien solennel, où se trouvaient réunis des prélats de France à ceux de l'Italie et trente mille laïques, Talfluence fut telle, que saint Bruno, enhardi, alla plus loin.

L'empereur, terrible adversaire de Grégoire VII, le souverain

puissant qui avait fait mourir en exil le pape Hildebrand, qui le déposait, fut vaincu presque sans bruit, par la douceur prudente du pieux cénobite.

L'héritier de Henri IV épousa la cause du pontife de Rome; le père tyrannique et le mari coupable, devenu odieux à tous ses officiers en même temps qu'à sa famille, finit par être détrôné en 1095. Le fils, reconnaissant de Tappui moral prêté par la cour pontificale, se désista de toutes les usurpations commises dans le choix des évêques, et des prétentions aux investitures sacrées.

La continence, hautement proclamée au concile de Plaisance, avait un type humain et une céleste protection auxquels s'attachaient toujours les regards du pieux fondateur de la Chartreuse.

La chasteté devait être placée sous le patronage de la pureté de la Reine des anges. Saint Bruno venait de contribuer à rédiger la préface des fêtes de Marie, qui glorifie la virginale maternité du Sauveur, avec cette élégance de langage et cette délicatesse d'expressions qui caractérisent Télo' quent docteur de Reims ^ Le cénobite, toujours humble, cacha sa plume sous le manteau du pontife, qui fit décréter, par le concile, cette préface, comme un hommage et un appui éclatants donnés désormais aux lois religieuses de la continence.

Dans le court espace de cinq années, la prudence, la pénétration et l'énergie du travail occulte de saint Bruno, avaient transformé l'Italie. Il ne restait plus ici qu'à maintenir les conquêtes, les améliorations obtenues, en neutralisant de plus en plus l'influence délétère de l'antipape 6uibert; mais en France, il fallait aller déployer largement le

' a Virgo Blaria, qua: et uuigenitiim tuuoi Sancti Spiritus obumhratione conccpil, et virginitatis gloria permanente lumen seternum mundo effudit, Jesum Cliristum Dominum nostrum. »

Nous vous louons, bénissons et glorifions hautement dans cette fête de la bienheureuse Marie, qui a reçu le double privilège et d'avoir congu votre Fils unique par le rayonnement du Saint-Esprit, et de conserver intacte sa glorieuse virginité en répandant sur le monde la lumière étemelle de Notre- Seigneur Jésus^hrist.

drapeau de la civilisaliou, en faisant de la promulgrilion de la paix publique, de Tordre intérieur, une grande et universelle loi de la chrétienté, et en portant en même temps un grand coup à Tincontinence du prince. Comme c'était au sein même des États de l'empereur que saint Bruno avait fait condamner son libertinage, c'était au sein de la France qu'il fallait faire flétrir Tadultère du roi de France.

Un pèlerin, revenu de Jérusalem, était venu faire au pape de Rome un lugubre tableau des avanies infligées aux chrétiens par les musulmans. Le pèlerin était un Français éloquent, saint Bruno saisit Toccasion d'en faire un ardent missionnaire de la paix de la chrétienté, en lui donnant le caractère d'un prédicateur d une expédition sainte. Déjà, en 1066, la conquête de T Angleterre, faite comme une première croisade, sous la bannière de saint Pierre, n'avait-elle pas montré qu'on pouvait faire surgir, de divers points de la France, une redoutable armée de chevaliers ? Le chef de la chevalerie chrétienne n* avait-il pas fourni à Grégoire VII le meilleur et le plus solide défenseur de ses décrets civilisateurs pour la protection des clercs et de tous les voyageurs? On a vu plus haut qu'au concile de Lillebonne, en 1080, Guillaume le Conquérant s'était, en effet, déclaré, avec tous ses officiers, le défenseur de la trêve de Dieu.

Une expédition lointaine était un moyen assuré de détourner de leurs querelles, les guerriers impatients du repos et perturbateurs incessants de l'ordre : c'était, comme dans l'expédition anglaise, créer des défenseurs de l'ordre religieux avec les hommes de désordre.

D'après ces sages projets, envoyé de diocèse en diocèse, d'abbaye en abbaye, avec tous les privilèges d'un missionnaire pontifical, Pierre l'Ermite fut le préparateur du grand concile qui devait réunir à Clermont, au centre de la France, les prélats, les abbés, les barons et les plus zélés des laïques.*. La présidence du souverain pontife était annoncée.

Plus tard, le pape devait assurer, à son tour, le grand mouvement, en faisant la visite des grandes cités, Limoges, Tours, Saintes, Bordeaux, Montpellier, Mimes ou Arles, pour

152 L^ASSIMILATION DES INSTlTUTiOiNS SOCIALES.

veiller partout à la stricte exécution des décrets de paix intérieure qu'on devait proclamer à Qermont. — L'exécution de ce plan exigeait un an de voyage de la part du pape, et il fallait que, pendant qu'il serait absorbé par la préparation de la croisade, il fût bien prémuni contre les périls que pourraient courir et le siège de Borne et les améliorations déjà obtenues en Italie.

Saint Bruno pour les afTaires administratives , Roger, roi de Sicile, pour la défense militaire, — Saint Bruno et son royal ami le roi de Naples offrirent à Theureuse exécution de ce plan sage et hardi toutes les garanties désirables. La profonde sagesse du fondateur de Tordre incorruptible édale dans cette combinaison.

On voit comment se partagèrent les rôles entre Urbain II et son ancien maître, aussi modeste qu'habile. C'était Bruno qui restait au foyer des difficultés, auprès du siège de Tautorité, à Rome, point de mire des attaques souterraines de l'antipape Guibert et de son méchant protecteur Henri IV. Bruno, l'inspirateur de la croisade, restait éloigné de toute son élaboration apparente ; à Bruno, le rôle caché de la prudence et de la vigilance ; au pape, la mise en jeu de tout le prestige de sa suprême dignité, en face du roi de France, des évoques et des barons.

Saint Bruno resta à Rome en 1095 pour veiller à Tadminislration centrale, pendant que Urbain U, s'inspirant des idées du fondateur carthusien, venait promulguer la croisade dans le centre de la France.

Les états généraux de la chrétienté, convoqués à Clermont, en Auvergne, offrirent, en novembre, malgré la rigueur de rhiver, la plus brillante réunion chrétienne qui, depuis Constantin, eût été vue. Deux cent trente-neuf archevêques et évoques, quatre-vingt-dix abbés portant crosse formèrent, avec les autres membres du clergé, une réunion de quatre cents personnes revêtues des insignes de la Prèlature.

L'assemblée s'ouvrit le 18 novembre 1095.

Dans cette réunion solennelle, saint Bruno, absent, était représenté par un de ses plus dévoués élèves de Reims, par

Bangier, qu'il avait fait élever à sa place à la dignité archiépiscopale de Reggio. Avec le pape étaient encore Jean de Porto, Gautier d'Albano, Brunon de Segni, Daïmbert de Pise, Grégoire de Milan, tous prélats illustres par leur sagesse et leur ferme dévouement à la régénération morale de la chrétienté : c'était Grégoire de Milan qui avait secondé le pontife de Rome en consacrant, comme roi d'Italie, Conrad, fils de l'empereur Henri lY ; c'était Daïmbert de Pise qui avait soutenu courageusement la papauté contre les entreprises de l'empereur.

Pour compléter le cortège et le solide appui de Télite de la prèlature italienne, Jean de Gaête accompagnait le pape comme chancelier.

D*Espagne étaient venus le primat de Castille, Bernard de Tolède, et Tévéque distingué Bérenger de Tarragone.

Quoique arrivant en seconde ligne dans le clergé de Fitince, on y voyait briller, par son mérite et ses vertus supérieures, le grand propagateur actuel de la trêve de Dieu^ Tabbé de Gluny saint Hugues j puis Tévêque protecteur de la trêve de Dietiy saint Yves de Chartres, et cet autre élève, ami bien tendre de saint Bruno, saint Hugues de Grenoble ; on y vit aussi l'archevêque de Reims, admirateur de l'ancien chef des écoles de Reims, qui avait placé Raoul le Yert, chéri disciple de Bruno, auprès de lui comme prévôt.

L'esprit de saint Bruno planait sur tout le*concHe, depuis le pape jusqu'aux prélats influents.

A cette grande assemblée manquaient seulement des prélats de Germanie, retenus encore par l'oppression impériale. A l'aréopage destiné à venger la cause de la morale et de Tordre, les créatures de l'empereur Henri lY ne pouvaient pas prendre séance.

Hais pourquoi dans le brillant cortège venu d'Italie avec le pape, Bruno n'avait-il pas pris sa place comme il l'avait eue à Plaisance, à Bènëvent? Pourquoi Bruno ne pouvait-il pas accompagner son ami Rangier, venir embrasser ses chers enfants de la grande Chartreuse, son ami le prélat de Grenoble? Plus était grand le vide laissé en Italie par les prélats

iSi L^ASSIMILATION DES INSTITUTIONS SOCIALES.

venus à Clermont, plus au delà des monts la présence de saint Bruno était donc nécessaire I

C'était Bruno qui, en combinant sagement toute l'organisation du concile de Clermont , consentait à sacrifier ses plus naturelles et pieuses affections pour remplacer, en Italie, à la fois l'administration pontificale et celle des prélats. Le dévoué et humble organisateur de la paix se dérobait à l'ovation de la paix I Sa sagesse seule suffisait pour rassurer, en Italie, contre toutes les éventualités fâcheuses de l'absence des grands fonctionnaires de TËglise.

Quel autre que Bruno était aussi capable de suggérer de sages et prudentes combinaisons? Qui mieux que lui pouvait faire appuyer l'intérim pontifical par les armes du prince normand Roger, ami du saint anachorète et défenseur de l'Église? On ne craignait ni l'antipape Guibert,ni les trames de l'empereur. — Bruno et Roger étaient là.

Pierre l'Hermite venait de jparcourir l'Europe... Partout ce Jérémie français avait ému les cœurs par le navrant tableau des douleurs des pèlerins en terre sainte, et des désolations du tombeau du Christ ; maintenant cet ardent missionnaire arrivait, escorté d'un grand nombre d'hommes armés du bourdon de pèlerin ou de Tépée du chevalier : tous venaient avec empressement participer à ces brillantes assises, inaugurant la renaissance de la civilisation, et de toutes les Ames partait le cri dé réprobation contre les violences, les oppressions et les pirateries des disciples de Mahomet.

Le pape, enfant de la France, n'avait pas pu venir sans escorte, car Tltalie exécutait imparfaitement la trêve de Dieu; elle était encore infestée par les vices barbares de l'empereur Henri IV et les pernicieuses influences de l'antipape impérial Guibert... Il avait fallu que le souverain pontife atteignit le sol de la France avec la protection d'une escorte armée donnée à Bologne ; mais rien n'avait arrêté le pape. Intrépide soldat de Dieu, il venait, malgré les fatigues et les obstacles multipliés, faire briller l'étendard empourpré du sang du Calvaire sur les neiges des montagnes de TAuvergne. — Tout était frémissant comme le sol que l'on fou-

INSTITUTIONS RELIGIEUSES. io5

lait, suspendu sur les fournaises volcaniques; on pressentait qu'un nouveau Constantin allait, encore une fois, après un intervalle de sept siècles, donner le signal du départ à une nouvelle armée chrétienne gauloise, prête à marcher à la conquête de la liberté de la croix.

L*on promulgua tous Ids décrets déjà élaborés, sous Tinfluence de saint Bruno, à Melfi, à Troyes, à Bénévent et à Plaisance. La chasteté cléricale et l'ordre dans TÉglise furent ainsi adoptés.

Le premier travail du concile fut ensuite la généralisation (le Tapplication de la trêve de Dieu et la punition des violateurs de cette grande institution de la civilisation chrétienne.

En France, une seule infraction notable avait été commise, elle fut immédiatement frappée d'une punition exemplaire.

Garnier, seigneur de Provins, avait arrêté Tévêque d'Arras, se rendant au concile, et voulait le rançonner. Frappé par Texcommunication, Garnier, abandonné de ses vassaux, fut obligé de lâcher sa proie. Humble pénitent, il vint, pieds nus, derrière l'évêque d*Arras et son clergé, réduit à servir ignominieusement ceux qu'il avait chargés de chaînes.

L'infraction à In paix, à Tordre public, à la liberté de circulation, au<isi solennellement punie, n'était-elle pas une éclatante coniirmation de la règle? L'excommunication ne se montrait-elle pas ainsi le moyen souverain de répression eflicace, la sauvegarde des faibles et des désarmés? Alors que la justice politique faisait défaut, c'était la puissance de la foi qui créait ce que Ton a appelé plus tard la force de l'opinion publique et l'armée de Tordre.

Dne autre répression courageuse atteignit un coupable bien plus haut placé que le seigneur de Provins. Le pape, élevé à Técole de chasteté de saint Bruno, fut inexorable pour les écarts du roi de France lui-même. Le prince souverain de l'Auvergne fut frappé d'interdit par le pontife qui était venu au sein de ses États; et l'interdit fut maintenu jusqu'à ce que, quelques mois après, au concile de Nimes, le souverain

adultère repentant, eût promis de rendre à la reine délaissée, à réponse outragée, les droits qui avaient été méconnus.

Ainsi tous les torts faits à la faiblesse, au voyageur paisible, à la femme et au prêtre, furent réparés d'une main ferme; la croix refoulait la barbarie et la violence sous toutes ses formes et dans toutes les classes.

La paix de Dieu fut décrétée, à Clermont, avec un caractère d^extensioR jusque-là inconnu; elle fut proclamée, sans

INTERRUPTION, pOUr TROIS ANS ENTIERS, en faVCUr des NARCHAND8

et des paysans! — Remarquable affranchissement des entraves de Tagriculture et du commerce ! I ! Grand progrès motivé sur la disette dont la France était alors affligée ! C'était un bon jalon planté pour une nouvelle extension à donner à l'ordre public dans les crises alimentaires qui se manifesteraient à l'avenir. — Jusqu'ici la trêve de Dieu n'avait eu pour elle que des joui^, maintenant on lui accordait des

Page 1