BXIGÉB COMME CONDITION DE L' AVÈNEMENT A L'EMPIRE
Julien, empereur, veut ressaisir la double autorité spirituelle et politique du oésarisme païen. C'était Taire rétro(;rader la civilisation. — Le paganisme impérial de Julien a fourni une éclatante vériflcation des preuves du ciinstianîsme. Énumération des objections à Thistoire de l'Église que les tentatives infructueuses de Julien firent disparaître. — Julien réunit contre le christianisme les triples efforts de la souveraineté impériale, de la philosophie et du judaïsme. Enquête solennelle sur les origines chrétiennes. Inanité des efforts faits pour la reconstruction du temple juif. — La persécution ne put pas être violente, elle fût 'cauteleuse. L'armée résiste à toutes les tentatives païennes de Julien. Elle élit solennellement des empereurs chrétiens pour remplacer Julien. Acclamations successives des souverains chrétiens Jovien et Valentinien. Plus tard l'armée prouva, en livrant l'empereur païen Eugène, qu'elle ne voulait plus saluer que l'empereur chrétien catholique. — Par l'efTet des édits fiscaux, le recrutement de l'armée, comme celui du sacerdoce, se fait, surtoat, dans la classe des affranchis. — Les miliciens chrétiens viennent A l'armée avec l'empressement du devoir volontairement accompli ; les miliciens païens ne servent qu'à contre-cœur. Christianisme des mercenaires barbares. Apostolat chrétien exercé par les armées. — Le système romain est l'universel esclavage au profit de Rome et du souverain lomain. — Conséquences du principe de l'esclavage général. — LAcbeté et refus de service militaire. — Stérilité des familles et des populations. «— Stérilité des champs par l'inculture. — Il fallait que l'égolsme, principe de l'organftaation païenne, atteignit ses plus désastreuses conséquences pour que le principe chrétien du sacrifice fût accepté. — Si l'égolsme dépeuple, le sacrifice multiplie les hommes. — Par le sacrifice, la richesse se produit davantage, se répartit mieux. Cela se vérifie par le parallèle des revenus de l'empire romain avec ceux de l'empire chrétien. — Les chrétiens de Rome, au lieu d'absorber les ressources de l'empire, envoyèrent leurs charités aux provinces. — Le travail libre chrétien a \aincu le travail servile des Romains. — tn face de la civilisation chrétienne, la supériorité romaine est un pr^ugé contre lequel s'élèvent à la fois la théorie morale et l'expérience politique. — Le princii'e du sacrifice est accepté par l'armée.
La profession de foi chrétienne devint la condition préalable indispensable à Tavénement à la couronne après Julien.
Au lieu d'usurper directement Tautorité religieuse du christianisme, Julien, s'appuyant sur le mécontentement des païens, crut pouvoir revenir tout simplement aux traditions des empereurs idolâtres et ressaisir le pouvoir théocra tique des Césars.
Il se fit donc le souverain pontife du paganisme ressuscité, en prenant, d'ailleurs, pour auxiliaires quelques philosophes attardés et quelques mythologistes blessés par les procédés acerbes de Constance.
Entre le pontife couronné, prodiguant aux anciens persécuteurs du christianisme lor du fisc arraché aux sueurs populaires, et les évéques librement élus par le peuple, sortant du peuple, le nourrissant du produit des biens communs diocésains, et brisant, chaque jour, quelqu'un des liens de la servitude, le choix populaire, entre ces deux systèmes sociaux, ne pouvait être longtemps douteux.
Le manteau de philosophe et la tiare du pontificat païen de Julien ne pouvaient empêcher de reconnaître en cet empereur le fauteur rétrograde de la complète servitiide morale et politique. En revenant au despotisme abrutissant de l'idolâtrie, cet empereur commit un attentat contre la civilisation. Arrêter la marche libératrice du christianisme, c'était, sous des oripeaux ridicules, commettre une criminelle absurdité. Ceux qui ont loué Julien ont brûlé leur encens pour un faux dieu.
Le pouvoir absolu que Julien voulait restaurer, à la fois dans la politique et dans la religion, fut vite abattu par l'instrument même du pouvoir, par Tarmée sortie des entrailles du peuple et recrutée parmi les nations voisines des frontières de l'empire.
Néanmoins le passage de Julien sur le trône de Constantin fut une contre-épreuve solennelle bien utile pour authentiquer les témoignages du christianisme; bien salutaire pour le raffermissement de l'orthodoxie des croyances. Les yeux et les cœurs des populations chrétiennes froissées se retournèrent vers le centre de résistance aux entreprises de l'autorité politique, vers le siège de Rome, où se trouvait une souveraineté spirituelle indépendante; où l'unité catholique,
altérée ailleurs par rarianismc du dernier monarque chrétien, avait son point de ralliement.
Énumérons les questions auxquelles le paganisme de Julien permît de faire une écrasante réponse.
Constantin, en proclamant la libre profession du christianisme, en favorisant son développement, avait-il fait une surprise qui n'avait eu d'autre mobile qu'une ambitieuse politique?
Le paganisme n'aurait-il pas repris sa domination, s'il avait cessé d'être opprimé par Tempereur, scolaire violent, qui régna après Constantin?
Les hommes sincères et réfléchis qui cherchaient la vérité dans une sage et lente élaboration, n'avaient-ils pas de justes griefs à opposer aux autorités chréliennes, qui brisaient les idoles et livraient les savants philosophes aux insultes de la populace, toujours empressée de saluer l'éclat du commandement ?
La vérité des origines chrétiennes pouvait-elle se librement discuter, lorsque des empereurs, compromettants protecteurs de la croix, s'interposaient au milieu des discussions, pour faire fléchir la raison sous le poids de leur autorité, et la fasciner par la splendeur de leur pourpre?
Contre les livres, contre les témoignages, contre les traditions des chrétiens, ne pourrait-on pas réunir de puissantes preuves, des documents authentiques, à la faveur des ressources qu'offrirait un empereur piiilosophe, païen, ardent et intelligent ennemi de la foi chrétienne?
Lorsqu'on verrait le sceptre de l'empereur uni de nouveau au caractère religieux du grand prêtre païen, aux lumières du philosophe; lorsque ces trois grandes forces, le despotisme militaire y V autocratie religieuse et l'influence corrosive d'une science hostile, allaient se trouver réunies dans une même main, sachant exploiter les rancunes produites par les dernières faiblesses de Constantin, par les rigueurs de Constance, ne verrait-on pas reparaître en dominateurs le paganisme et le philosophisme, environnés d'une certaine auréole de persécution ?
Après le paganisme frénétique et dissolu des Maxence, des Galérius, ne fallait-il pas voir le paganisme philosophe, met* tant à profit quelques clartés de la lumière évangélique, imitant la douceur et Taustérité chrétiennes, pour élever en gloire, la souveraineté philosophique, vis-à-vis de la souveraineté spirituelle chrétienne, et de Torganisation largement libérale des institutions électéves et charitables du christianisme?
A ces doutes, Tavénement, le règne et la chute de Julien, empereur païen et philosophe, répondirent catégoriquement. Rien ne manquait aux armes de Julien contre la foi nouvelle. .. Il avait été initié, dès sa jeunesse, à toutes les lumières de l'enseignement chrétien, et il put retourner contre la religion toutes les ressources de la doctrine. En lui furent donc vaincus tous les arguments, toutes les subtilités et toutes les passions de la philosophie et de l'idolâtrie. La restauration de la souveraineté chrétienne orthodoxe se fit avec un élan soutenu et un éclat incontesté.
Pour abattre l'édifice chrétien élevé par Constantin, Julien réunit toutes les forces qui avaient successivement lutté contre le christianisme.
i"" Paganisme impérial ;
2^ La philosophie ;
y Le judaïsme.
Tous ces ennemis, jusque-là agresseurs isolés de la foi nouvelle, assemblés en une redoutable phalange sous la direction césarienne, soumirent le christianisme à une épreuve terrible. — Le succès fut un prodige qui restera toujours comme le témoignage le plus solennel et le plus irrécusable en faveur de la foi chrétienne.
Toutes les séductions de l'idolâtrie, toute l'oppression d'une légalité habilement calculée; toutes les spoliations destinées à enlever aux évoques chrétiens l'influence des aumènes, furent mises en usage pour démolir TEglise... L'enseignement littéraire des écoles chrétiennes fut lui-même étouffé.
Par la philosophie, l'autocrale païen fit subir l'épreuve de
la dialectique sophistique à l'ensemble du Symbole sorti du grand concile de Nicée. Environné de tous les plus illustres élèves de la science, profondément nourri lui-même des doctrines païennes, le prince souleva toutes les querelles de l'école, s'arma de toutes les arguties, et prit lui-même la plume pour attaquer les traditions, les témoignages historiques et la divine théorie du christianisme.
Avec les moyens fournis par la richesse, par la puissance, et avec la sagacité la plus redoutable, il fit chercher tous les faits qui pouvaient contredire les preuves des apôtres et des apologistes. — L'histoire évangélique subit Tépreuve de l'enquête la plus formidable, à une époque où trois siècles seulement encore écoulés, permettaient d'aller interroger des origines récentes ; toutes les objections contre les quatre Évangiles furent soulevées en vain pour vaincre TËglise.
Aux attaques de l'autorité impériale, à celles de la science païenne, Julien ajouta toute riiostilité ardente du judaïsme. La dispersion des Juifs était un anathème dont la réalisation proclamait bien haut la divinité de l'oracle prononcé par le Messie; la destruction du temple de Jérusalem était un éclatant accomplissement des prophéties de Daniel. Protéger les Juifs, les réunir à Jérusalem, élever à Jehova un temple nouveau sur les ruines de l'ancien, voilà ce que n'hésita pas à entreprendre l'empereur grand pontife de Jupiter. Les contradictions ne lui coûtaient rien, pour parvenir à donner un démenti quelconque à la vérité évangélique ; Tinsuccès AUTHENTIQUE de la reconstruction du temple juif a complété la vérification deTanathème qui écrase le judaïsme.
A l'influence de l'or, de l'autorité et de la science, à la surexcitation des haines religieuses, Julien ne put pas ajouter les tortures de la persécution, le christianisme était trop po> pulaire, trop nombreux, pour que le sang versé pût diminuer sensiblement sa force. On avait le souvenir odieux des inutiles persécutions des Césars païens. Il est fort inutile de discuter sur la question de savoir si l'absence de persécution violente fut une indulgence du souverain ; mais il
est certain que Tarmée n'aurait pas laissé les bourreaux s'acharner sur les chrétiens : toute velléité de violence impériale sur les chrétiens aurait donné lieu à une révolte militaire.
Le prestige des triomphes chrétiens de Constantin, sous les auspices du Labarum chrétien^ élait tel aux yeux de l'armée, que toutes les ruses de Julien échouèrent dans la tentative de déiruire le drapeau glorieux des triomphes de l'armée chrétienne. Désormais l'armée n'espérait plus la victoire que sous la protection delà croix.
Le christianisme militaire était si puissant que Julien ne put se croire bien protégé, qu'en conservant pour primeder de ses gardes Jovien^ qui faisait profession ouverte de christianisme.
Talentinien, un des généraux de Julien, était un chrétien fervent qui résista à un ordre impérial contraire à sa foi. Julien ne crut pas pouvoir sévir contre ce chef chéri des soldats, autrement qu'en lui donnant un commandement éloigné de Tarmée en campagne. La disgrâce de Valentinien fut un simple éloignement de Tempereur.
Il fallut donc que l'empereur idolâtre conservât la croix à la tête de son armée, et qu'il eût, pour capitaines de ses troupes, des hommes qui conservaient, en face de lui-même, Findépendance la plus hardie dans leurs croyances chrétiennes.
L'armée, instrument ordinaire du pouvoir des Césars, fut précisément le moyen providentiellement destiné à anéantir irrévocablement le paganisme césarien.
Lorsque Julien, entré en campagne contre les Parthes, fut mortellement blessé dans une escarmouche à la tête de son armée... fut-il blessé par un de ses propres soldats, ou fut-il laissé trop exposé aux coups des ennemis : qu*il y eut abandon, qu'il y eut même hostilité de la part des siens, dans les deux cas, Julien devenu païen n'était plus sympathique à l'armée. Il sentit si bien Tantipalhie et la réprobation provoquées par son paganisme qu'il déclara en (nourant ne vouloir pas exposer un ami idolâtre aux dangers attachés
HO LWSSIMILATIOiN DE LURMÉE.
infailliblement à Théritage de l'empire païen. En s abstenant de nommer un successeur et un continuateur de son œuvre, Julien faisait aveu d'impuissance. L'armée en campagne fit une élection. En face de l'ennemi, il fallut un chef sympathique aux soldats ; ce fut Jovien, ce fut le primecier, chrétien courageux qui, à l'exclusion des amis païens de Julien, put réunir les suffrages et les sympathies de Tarmée, et l'acclamation impériale fut accompagnée de la profession de foi chrétienne unanimement prononcée par les soldats.
Jovien mort, après un règne d'un an, un autre avènement dut avoir lieu ; Valentinien, le général chrétien disgracié de Julien, fut élu par l'armée, et il fut élu quoique éloigné de plus de 200 kilomètres du quartier général !
Il est bien évident que, suivant la parole attribuée à Julien, c( le GALILÉEN AVAIT VAINCU. »
Après les élections impériales chrétiennes de Jovien et de Valentinien, le prosélytisme chrétien et catholique de l'armée alla bien plus loin encore ; le fervent catholique Théodose fut acclamé.
Lorsque, appuyé sur un dernier effort du paganisme, le rhéteur Eugène voulut relever le drapeau des vieilles superstitions et marcher contre Thëodose... l'armée de l'empereur païen donna un étrange témoignage de sa foi chrétienne.
Au moment même où les troupes de Théodose, engagées dans une position difficile, avaient la perspective d'une défaite, les soldats d'Eugène s'emparent de leur général et viennent le mettre entre les mains de Théodose et se rangent sous le drapeau chrétien. L'armée du souverain idolâtre était si ardemment chrétienne qu'elle livrait son général déjà à demi victorieux !
Après cette dernière épreuve, la déchéance de l'empire païen était évidemment définitive... aucun général ne put désormais se proposer à l'acclamation impériale de l'armée, sans se placer auparavant sous l'étendard de la croix; la publique profession de foi chrétienne était le préliminaire obligé de l'avènement à l'empire. Lorsque les généraux du
quatrième' et du cinquième siècle étaient élus àTempire, ce n'était jamais dans les rangs hostiles à lautorité pontificale, jamais dans les sectes hérésiarques qu'ils étaient choisis, les soldats ne voulaient avoir que des empereurs catholiques.
Comment, depuis Constantin, comment Télément chrétien se trouva-t-il si prépondérant dans les armées romaines? Une combinaison fiscale contribua beaucoup à produire ce résultat.
Les empereurs voulurent favoriser le recrutement militaire, ils déclarèrent exemptes d'impôts les familles des mlidens... Les besoins du trésor de l'empire firent alors écarter de la profession des armes tous les possesseurs de terres, formant la matière imposable.
Comme conséquence de ces dispositions, les miliciens furent pris exclusivement dans la classe des prolétaires affranchis dépourvus de toute possession territoriale. Or, ceux-ci appartenaient à la classe soutenue par les fonds des revenus diocésains distribués par les évèques. — Les soldats sortaient donc des familles alimentées par la charité chrétienne ; pouvaient-ils ne pas être dévoués à la religion qui avait été la nourricière de leurs pères et qui serait la ressource de leurs enfants ?
Les chrétiens réclamèrent et obtinrent de Constantin, pour la milice sacerdotale, les franchises fiscales qui étaient le privilège de la milice armée. Ce vœu fut exaucé et consacré par un décret. Il y eut alors aussi prescription légale pour recruter le clergé dans la même classe de prolétaires que celle formant la milice : il y avait similitude complète d'origine et par conséquent sympathie complète entre le soldat et le prêtre.
Tandis que la milice exigée comme un devoir religieux par le concile d'Arles était peuplée de jeunes chrétiens empressés d'obéir aux obligations de leur foi, les miliciens païens suivaient sans rougir les lâches traditions de ces recrues qui se mutilaient pour ne pas servir et qu'il fallait marquer aux jambes pour les reconnaltres et les saisir.
Les soldats païens étaient rares et n'étaient guerriers que par
82 TàSSIUILATION DE L^ÂRMÉE.
force; les soldats chrétiens étaient nombreux, et ils èlaienl braves pour accomplir le noble devoir imposé par leurs convictions ardentes.
Une troisième cause contribuait au recrutement chrétien des armées : la milice romaine insuffisante était complétée par des mercenaires issus des nations barbares.
Or, les barbares visités par les missionnaires chrétiensn'avai^ent appris chez eux quelque latin que par des pro* fesseurs chrétiens. La langue romaine arrivait aux barbares avec la foi chrétienne : c'était une propagande qui était bien dans Tesprit de rÊglise naissante; les mercenaires barbares étaient donc des néophytes de TÉglise, à ce point, que les bataillons plus exclusivement barbares étaient les plus énergîquemenl chrétiens.
Par ces trois causes réunies, chez les miliciens d'origine quelconque, le nombre et le courage dominaient du côté des chrétiens. A toutes ces influences chrétiennes sur rarmée,. se joignait le prestige du drapeau chrétien, qui avait constamment guidé à la victoire les guerriers de Constantin.
Ainsi, par des raisons secrètes se produisit le providentiel phénomène de Tapostolat des armées romaines.
Le dernier résultat de la conquête de l'empire romain était une servitude universelle du monde sous le joug de la cité romaine.
Le droit international de la guerre antique était de considérer le peuple conquis comme lé^^alement soumis à l'esclavage envers le conquérant.
La fameuse devise des Romains, éncrgiqueraent formulée par Virgile : Tii, Romane, imperio..., signifiait que tous les peuples étaient les esclaves du vainqueur romain. L'esclavage était donc dans les formules et dans le droit de la conquête romaine ; mais, lorsque Rome fut elle-même soumise à un empereur, d'un côté l'esclavage du conquis, et l'égoïste tyrannie du conquérant de l'autre, s'étendirent par degrésdepuis le sommet jusqu'à la base.
Les. peuples voisins étaient esclaves de Tllalie; litalie était esclave de citoyens romains. Les peuples nourrissaient
ritalie et lui donnaient le tribut de leurs blés ; les citoyens romains, à leur tour, étaient esclaves de Tempereur; la domination et la tyrannie descendaient par étages progressifs.
L'expression définitive de Tesclavage est réduite à ce terme : l'esclave s'immole à Tégoîsme du mailre; l'esclavage est donc Texaltation de Tégoïsme du mailre ; l'esclavage a son principe dans la négation de ]a loi du sacrifice chez le maître, pour établir le sacrifice absolu dans l'esclave.
Dans la conquête et dans l'administration romaines, il y eut donc une majestueuse unités ce fut celle de Timmolation universelle à la souveraineté romaine ; les peuples cessèrent de s'exploiter mutuellement : ils furent tous exploités simultanément. La tyrannie universelle revêtit ainsi toutes les pompes de la grandeur.
L'égoisme, posé comme la loi suprême de ceux qui exercent l'autorité, entraîna les conséquences les plus désastreuses.
La loi du service militaire était un sacrifice imposé à Tégoisme ; d'abord les sénateurs s'en affranchirent, puis toute la population de Rome s'en exonéra ; ce fut ensuite le tour de tout le peuple italien, jusqu'à ce que le service militaire tomba, de chute en chute, jusqu'aux mains des barbares. Il y eut déjà, sous Auguste, des Italiens qui mutilaient leur pouce pour s'exempter de la milice. Ces hommes à pouce tronqué donnèrent naissance au mot de poltrons {pollice truncato) . La lâcheté du refus militaire eut un nom vulgaire qui indiquait ses nombreux adhérents.
La loi de mariage est aussi un sacrifice, une obligation de fidélité, on s'en écarta; mais l'éducation des enfants entraine, dans le père et la mère, à de longs, à de pénibles sacrifices, au devoir ; en rejetant la loi de sacrifice, on devait arriver au célibat, ou au moins aux mariages rendus stériles. — C'est bien en vain qu'Auguste voulait rendre les mariages féconds par ses lois. En inaugurant, par le fait de son usurpation césarienne, la tyrannie triomphante, aux dépens de la loi du sacrifice, les devoirs de famille, repoussés par l'égoisme, devaient amener la dépopulation de l'empire.
84 L^ASSIMILàTION DE L\iRMËE.
Le travail est enGn un continuel sacrifice. A Rome, le travail eut, à la fois, le déshonneur de l'assimilation à Tesclavage, avec les épines d'un devoir pénible. Le travail, avec sa peine et son déshonneur, cessa chez les citoyens et les prolétaires de Rome. Vivre à la romaine fut croupir dans une ignoble paresse; la culture fut délaissée. L'éclat de la robe sénatoriale ne fut plus que l'enseigne de l'oisiveté, comme en France, dans quelques provinces, où, pour vivre noblement, il faut languir dans la paresse.
Tous les autres sacrifices au devoir disparurent devant la large pratique de Tégoïsme. — Le courage civique, Thorreur et le mépris pour la délation, la loyauté réciproque, tout cela fit défaut en même temps. La bassesse et la perfidie furent les tristes conséquences de Fesclavage accepté et de la tyrannie couronnée.
L'abandon simultané de la milice et de la culture des champs, rabaissement du chiffre de la population et de la pureté des mœurs, étaient la conséquence de toute la négation de la loi de sacrifice et de l'égoisme tyrannique proclamé par le système romain.
L'énervement général était, dans Tempire romain, la conséquence forcée du principe d'oppression, qui avait présidé à la conquête du monde par les patriciens romains.
Il fallait que le monde fût assis sur une base nouvelle et sur le principe du sacrifice, pour que le genre humain pût rompre la chaîne des vices sous laquelle la loi d'égoîsme le tenait étroitement garrotté.
11 était nécessaire que l'égoisme arrivât à son application la plus complète, la plus générale et la plus habile, pour que la nécessité, la fécondité et l'influence libératrice de la loi de sacrifice parussent dans tout leur jour.
Cette loi de sacrifice est si dure, elle se présente d'abord sous des apparences si antipathiques au cœur de l'homme, qu'à cette heure encore, le système délétère de l'égoisme séduit une multitude d'esprits.
On ne comprend ni la puissance ni la sublime sagesse de la croix, ni la folie et les infirmités de Tégoîsme et de
lorgueil. Le grand penseur Montesquieu nVt-il pas donné à la grandeur romaine des éloges immérités? n'a-t-il pas accordé aux lois sur le mariage décrétées par Auguste une valeur sérieuse ? n*a-t-il pas au contraire attaqué les fécondes lois de. la chasteté chrétienne, au moment même où il avait sous les yeux les beaux développements de la population chrétienne produits^par l'exaltation du principe du sacrifice? — L'égoîsme, principe du gouvernement d'Auguste, rendit inutiles toutes les lois ordonnant l'abnégation, et labnégation chrétienne permit, sans coercition, d'obtenir des merveilles de multiplication humaine.
Des enfants mis au monde ne sont rien, il faut les élever, les entourer de soins incessants, pour qu'ils vivent. Il y â telle sœur de charité dont la chaste immolation a conservé à la société dix fois plus d'enfants, que la mère la plus féconde ne lui en aurait pu donner.
Tous les vices de la décadence romaine avaient donc leur germe et leur cause dans le principe même de ce gouvernement. Cet empire était pareil à la statue d'or de Nabuchodonosor, éblouissante par son front doré, mais bientôt abattue par la défaillance de ses pieds dargile.
Les Romains offraient le triste spectacle de quelques familles, scandaleusement riches, pressurant Rome et les provinces par leurs usures monstrueuses. C'était bien alors le cas de lancer lanathème sur linfûme capital. Maiur tenant la fortune est déjà largement descendue jusque dans les chaumières de nos campagnes... en se tenant au-dessous de la réalité ; il suffit d'admettre que notre répartition actuelle de la richesse générale est deux fois plus démocratique que celle des Romains, pour concevoir que la richesse moyenne de la classe inférieure est actuellement cent vingt fois supérieure à la richesse correspondante sous les Césars. Déjà sous Henri IV, le peuple français de la classe moyenne était six fois plus riche que la classe moyenne de la période romaine. Par ses routes, par ses canaux, par ses chemins de fer, par ses télégraphes, par ses postes, par sa marine, par sa force militaire, par sa culture, son industrie^ sa richesse
générale^ par ses monuments, par sa population : au point de vue nuitériel universel, la population chrétienne actuelle est prodigieusement supérieure à la civilisation du paganisme romain. Dans le parallèle morale on ne peut d'ailleurs pas mettre en doute Timmense supériorité chrétienne sur la plus haute exaltation de la civilisation païenne.
Déjà, sous Ântonin, la vie de Taraour et de la fraternité chrétienne avait à Rome un centre et un foyer. C'est de là que rayonnait, d'après Denys de Corinthe (voy . Eusèbe), la lumière pour les incertains, l'instruction pour les fidèles, le soulagement pour les pauvres : «c Chez vous, dit-il aux Romains, Cl la coutume s'est établie (Tassistei^ les frères affligés et denc( voyer des secours à toutes les Églises. »
a Vous aidez les indigents; vous soulagez les frères con- « damnés aux mines... Telle est la coutume romaine^el votre « évéque Soter, non-seulement la garde fidèlement, mais y <x ajoute encore par le zèle de sa charité ; U envole ses bi- « CHESSES pour soutenir les saints dans leurs souffrances , « il traite les frères qui viennent à lui, comme un père plein « d'indulgence traite ses enfants, il les conduit par la saa gesse de ses paroles dans les routes de la vertu. »
Prodigieuse transformation! la Rome capitale de Pimmense paupérisme césarien^ la ville des distributions légales de blé et d'argent^ cette ville où les esclaves et les indigents formaient la majorité de la population et absorbaient les ressources de rÉtat ; cette ville de Voisivelé et de la misère^ dès les premiers âges chrétiens, elle devient la ville du travail organisé, économe et prodiguant ses secours au reste de l'empire. Le prolétaire païen oisif imposait un tribut aux travailleurs de l'empire païen, le prolétaire chrétien laborieux envoya ses secours aux pauvres du monde chrétien I Après la conquête brutale des armes romaines, on vit la conquête par Tautorité morale du sacerdoce, du travail libre et de la charité du Christ.
Au point de vue économique le travail libre chrétien a vaincu le travail servile des Romains. Après la victoire morale de la croix et du sacrifice sur Tégoïsme oppresseur est
donc venu le triomphe matériel. Aujourd'hui, et sous tous les rapports j le triomphe du chrislianisme sûr le paganisme est complet.
Avant que toutes les merveilles du travail chrétien eussent cdatè, il y a dix siècles, on pouvait encore être dupe de la boursouflure romaine ; maintenant le préjugé romain ne peut s'associer qu'avec les ignorances nourries des mensonges de l'éducation classique païenne. L'organisation césarienne pro* duisit quelques milliers de patriciens riches à l'excès, à côté d'une nombreuse population de mendiants; tous, riches et pauvres, croupissant dans les vices d'une paresse honteuse. Le sentiment de notre dignité patriotique, la certitude de nos principes chrétiens, les résultats de notre civilisation, confirment noire dédain pour la civilisation romaine, césarienne : dédain bien justifié par la statistique rigoureuse €t par les études de détail.
Il faut combattre avec énergie ces préjugés funestes de lancienne supériorité romaine, qui tendent à faire revivre le DIEU Etat pour nous ramener, par la tyrannie légale, à Fignoble décadence de Tempire romain. Les préjugés romains ont toujours causé les désastres et les désordres de Tltalie, ils furent la source fatale des luttes impériales gibelines, et ils ont infecté trop souvent les membres eux-mêmes de la grande hiérarchie chrétienne qui séjourne à Rome. 11 faut dire aux Italiens eux-mêmes : Sachez que le christianisme vous a portés plus haut que le vain orgueil de Rome païenne. Vous ne vous montrez inférieurs aux Romains de Tempire, que lorsque vous vous humiliez jusqu'à les regretter. Parlerait-on de la majestueuse unité de l'empire romain? l'immense extension du christianisme prouve encore que l'unité de la domination romaine n'était qu'une bien grossière cbauche de la grande unité établie par la fraternité chrétienne.
Dans le moyen âge chrétien on lève des armées immenses ; des populations entières s'arrachent à leurs foyers aimés pour subir des marches prodigieuses, affronter la mort, joncher des cadavres de leurs volontaires tout le chemin des
88 L'ASSIMILATION DE L*ÀBMÉË.
Pyrénées à Jérusalem. Les empereurs ne pouvaient pas avec leurs édits faire marcher les poltrons citoyens de l'empire^ et à la voix d'un ermite, à la voix des prêtres désarmés, tout marche à ce combat. Il ne faut pas menacer de l'ergastule celui qui devrait être milicien, il faut, au contraire, arrêter les élans du sacrifice et de l'ardeur pour le martyre : tandis que la civilisation pacifique donne ses décrets à Rome au milieu des grandes assises de la chrétienté. Maintenant les voies internationales s'ouvrent partout, la France et Tltalie s'unissent pour franchir sans frimats et de plain-pied la masse des Alpes ; la piraterie se détruit, les communications sousmarines portent les messages, les voies ferrées se soudent, la civilisation pacifique harmonise tout,' et la fraternité chrétienne fait mille fois plus que l'unité imposée par la force n'avait jamais pu réah'ser. La civilisation religieuse a remplacé la conquête romaine. — Tout s*est transformé et amélioré par la vertu du sACRincE chrétien substitué à rÉGoïsME païen.
Mais une des plus admirables transformations est celle qui s'est manifestée dans les armées au quatrième siècle.
Le soldat acclamant l'empereur n*a plus réclamé les rétributions qu'exigeait le prétorien des Césars. — Le militaire chrétien a imposé, au contraire, la profession de la foi austère qui proscrit la vénalité. Celui qui personnifie la guerre s'est fait l'apôtre du Dieu de paix; celui qu'enivre la gloire s'est prosterné devant l'ignominie du Crucitié. Le triomphe du sacrifice sur l'égoïsme pouvait-il être plus éclatant? Combien Télaboration secrète qui a présidé à ce miracle a été sagement organisée ! C'est vraiment là le doigt de Dieu I
La transfiguration que va subir maintenant la souveraineté ne sera pas moins remarquable que celle de l'armée : ce sera une nouvelle victoire de l'abnégation chrétienne, et le soldat déposera son droit électoral à l'empire entre les mains du pontife.