‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 2)Chapitre 14 sur 97 · I. A SARDAIGNE · texte numérisé non relu

I. A SARDAIGNE

fantado , plusieurs évêques et le patriarche des Indes , qui , sur la foi de cette nouvelle , allaient offrir leurs hommages au roi Charles. Ces courtisans mal avisés furent envoyés en prison.

Cependant les affaires du roi Philippe allaient fort mal dans le midi de l’Espagne. Le marquis de SantorCruz , qui s’était vendu aux alliés, et avait remis lâchement entre les mains des Anglais la flotille de galères sous ses ordres , à bord de laquelle étaient des secours d’hommes , <fe vivres et d’argent , destinés à la place d’Oran , assiégée par les Maures ' , venait de livrer aux troupes de l’archiduc la ville et le port de Carthagène , et de soulever les provinces de Murcie et de la Manche.

Ces désastreuses nouvelles , et surtout celle qui se répandit tout-à-coup , que le roi , cédant aux sollicitations de son aïeul , repassait en France, augmentèrent la désertion et les défections. Il est bien vrai que l’ambassadeur français, M. Amelot , en fît la proposition à Philippe , qui la rejeta avec mépris , et déclara hautement que , quelque chose qu’il arrivât , il ne sortirait jamais d’Espagne. Ce prince se montra dans celte occasion doué de plus

' Un frère de ce Iraîlre, «rchidiacre de Cordoue, tnnsporté d'indiguation, quand il apprit une action si abominable, alla prendre le registre des naissances et arracha la feuille on le nom de son frère était inscrit : Qu U nt trste parmi les hommes , s’écria-t il , aucun souvenir d'un homme si méprisaHe. ( No qiieda en los huinbres memoria de tan vil bonibre. )

ARCIENNE ET MODERME. 0^

de fermeté d’ame , qu’on ne l’en avait cru susceptible. Ayant ordonné une revue générale , il se plaignit qu’on pùt le soupçonner d’une résolution si peu digne de son courage , et engagea sa parole royale de mourir à la tête du dernier escadron qui lui resterait. Philippe arracha des larmes de tous les yeux , et sa petite armée jura , d’une voix unanime et spontanée , de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la défense de la patrie et du roi. Cette poignée d’Espagnols ne douta plus , dès ce moment , qu’elle ne fût en état de tenir tête à un si grand nombre d’ennemis et d’en triompher. La harangue du roi , appuyée d’ailleurs d’un renfort de quinze mille hommes , qui vinrent de France , joindre le maréchal de Bervick , affermit la couronne sur sa tête '.

Pendant que le maréchal manœuvrait , entre Xa-

■ Le ministre Àmtlot avait proposé au roi Philippe de quitter l’Espague et de venir en France , d’après les instructions qu’il avait reçues de sa cour. Le cabinet de Versailles désespérait alors de la cause de l'Espagne, et il fut an moment d’envoyer Philippe V régner en Amérique. On eût abandonné l’Espagne aux factions qui la déchiraient , et on edt embarqué le roi , avec tous ceux qui auraient voulu le suivre , ce qui eût fait obtenir k la France le commerce exclusif du Mexique et du Pérou , et probablement changé la politique et les destinées des deux Mondes. Ce projet était du maréchal de f'ouéayi , grand ingénieur, excellent citoyen , qui passa une partie de sa vie à réver des projets utiles , mais presque tous impraticables. Celui de l’émigration en Amérique n’obtint pas le consentement de Philippe y, comme le dit yoUain : on vient de voir qu’il le repoussa au contraire avec indignation.

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LA SARDAIGTCE

(Iracaet Alcala , pour empêcher les troupes de l’archiduc , qui se portaient sur Madrid , de faire leur jonction avec celles du marquis de Las Minas , le roi , par un mouvement bien combiné sur Guadalaxara, parvint à mettre Madrid derrière lui , sans qu’il fût possible aux Portugais de secourir celle ville. Le marquis de Mejomda en prit possession avec cinq cents chevaux; elle comte de Las Amayuelas, qui s’était déclaré pour l’archiduc , et s’était d’abord renfermé dans le palais avec quelques centaines de soldats du parti autrichien, se rendit à discrétion , et fut envoyé prisonnier en France.

L’armée ennemie , continuant ses marches rétrogrades , repassa le Xucar le i5 septembre , et le roi, voyant la Castille tout-à-fait évacuée, rentra dans sa capitale. L’enthousiasme qu’avait inspiré la vue des premières troupes nationales qui remplaçaient les étrangers, fut porté au plus haut point qu’on puisse imaginer , quandon put contempler le roi lui-même. La joie que le peuple manifesta fut au-dessus de toute expression : elle tenait du délire, et on pourrait en citer des traits qui paraîtraient incroyables. Philippe, après trois mois et quelques jours d’exil, se retrouva dans son palais , plus populaire que jamais , et environné de tous les hommages et de toutes les adorations.

Les ministres, qui n’avaient ni la générosité ni le coeur paternel du roi , ne tardèrent pas à gâter

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ANCIEJIJiE ET MODEUHE. lOl

l’ouvrage de la fortune , et à perdre tout le fruit d’une, situation si belle. Leur esprit étroit et haineux fit sortir, d’un événement qui pouvait amener une réconciliation générale , de nouvelles animosités , des sources nouvelles de divisions et de malheurs. Au lieu de publier une amnistie générale , qui , après des temps aussi difficiles , après une de ces grandes commotions où les personnes sont déplacées et les idées bouleversées , eut été aussi juste que politique, on ordonna des enquêtes sévères sur tous ceux dont la conduite , pendant l’occupation , avait pu donner quelques défiances. Le roi fit la faute de confier le soin de ces informations inquisitoriales au président du Conseil de Castille Ronquillo , homme dur , orgueilleux , persécuteur , qui ne laissa point échapper une occasion, si commode de venger ses injures personnelles.

Avant le retour et la réinstallation des tribunaux, les juntes et commissions d’enquêtes se mirent en devoir de remplir leur charge avec cette rigueur qu’on doit toujours attendre en pareil cas du faux ?èle, de l’exagération et du fanatisme. Tous les fonctionnaires , magistrats et nobles de toutes les classes , qui n’avaient pas suivi le roi , et qui avaient paru reconnaître, en quoi que ce fut, les autorités des cent jours j furent tenus de se justifier , et soumis à une purification,

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LA SAHUAIGNE

Les employés .qui ne se défendaient pas sufBsaminent au gré des inquisiteurs politiques , ou dont On voulait se débarrasser, furent destitués. Toutes les personnes de condition qui avaient seulement parlé au marquis de Las Minas furent envoyées en exil. On n’ent aucune indulgence pour la faiblesse cédant à l’impérieuse loi de la nécessité. Les prisons se remplirent , et la persécution s’organisa. Ce fut le triomphe des intrigants et des délateurs. Le duc de V Infanlado , à qui on n’avait d’autre crime à reprocher que d’avoir écrit une lettre peu respectueuse à don Francisco Ronqiiilh, fut accusé d’avoir eu des conférences secrètes avec les généraux alliés, et enfermé au château de Ségovie.

Ces circonstances ramenèrent encore une fois sur le théâtre des affaires publiques le cardinal exministre Porfoca/rero , avant qu’il disparût pour jamais de la scène politique et' de la mémoire des hommes. Ce défenseur si ardent de la cause et des intérêts de la France , ce constant adversaire de l’Autriche, ce Mentor Ae Philippe , sur la tête duquel il avait contribué à poser la couronne , se trouve jeté par les événements , sans être embarrassé de son rôle , au milieu des généraux de l’archiduc , accourus pour détrôner le roi légitime. C’est un spectacle digne de l’attention de ceux qui aiment à étudier la morale de Tespril de parti , et

AMCIENINB K T AtOUEHNE. 10->

à rechercher les causes et les mobiles des actions humaines , dans les révolutions des empires.

Le cardinal vivait retiré dans son archevêché de Tolède , depuis qu’on l’avait éloigné du ministère , disgrâce qui l’avait fort aigri , et l’avait rapproché insensiblement des mécontents. lA>rsqn’il vit qu’il pouvait donner librement carrière à sa mauvaise humeur, il n’y mit plus de bornes. A l’entendre , les Français étaient d’odieux tyrans, le joug de la domination étrangère était insupportable , le roi était un ingrat. 11 arriva que le marquis de Las Minas détacha le comte de La Alalajra , avec un corps de cavalerie anglo-portugaise , pour aller prendre possession de Tolède. Le jour que cette ville prêta foi et hommage à l’archiduc , le cardinal voulant manifester sa joie, et sans s’inquiéter de ce qu’on dirait de la flexibilité de sa conscience politique , célébra une fête solennelle, fit illuminer Je paJais archiépiscopal avec magnificence , et donna aux officiers du corps d’armée des alliés un repas splendide , où l’on but à la santé du roi d’Espagne Charles III. Il alla jusqu’à bénir avec une pompe extraordinaire les drapeaux de l’archiduc. Le cardinal mit à toutes ces actions , pour le moins étonnantes de sa part , tant de zèle et d’empressement , que les ennemis eux-mêmes en paraissaient honteux. C’était ce même homme , dit le marquis de Sainl-Philippe , qui avait si peu respecté les

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princes autrichiens dans ses discours , qui avait sacrifié tant de victimes à son ainhilion , dans le temps qu’il était tout français , qui faisait un crime d’un geste ou d’un soupir , et devant qui le silence' et les paroles étaient également coupables ' .

Il n’y eut pas d’exagérations auxquelles ne se portât ce prince de l’Eglise pour mieux prouver la sincérité de sa conversion. La reine veuve , son ancienne ennemie , retirée aussi à Tolède , et avec laquelle il s’était réconcilié , fut seule capable de lutter d’extravagance avec lui. Ces saturnales de la félonie finirent avec le retour du roi dans sa capitale, et la soumission de la Castille. La douairière fut conduite en France sous escorte. Le roi pardonna au cardinal ses excès et ses lâchetés , en considération de son âge et des services qu’il avait autrefois rendus; mais la junte inquisitoriale voulut lui faire expier sa faute aux dépens de son trésor. On éprouvait de grands besoins d’argent, et, comme il en avait beaucoup, ce n’est qu’au moment où on lui délivra sa dernière quittance , qu’il fut regardé comme parfaitement

Les alliés se mirent en retraite de tous côtés, sans savoir quelle direction prendre. Ils résolurent enfin de se porter sur la Manche et sur la province de Murcie , afin de faire leur jonction à Va-

* Vcrba , irultus m crimra detorquens recondebai. (yacit^.

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ANCIENNE BT MODERNE. lo5

lence, où arrivait l’avant-garde de l’arcbiduc, aux ordres du comte de Peterborough. Presque toute la noblesse de ce pays partageait les opinions de celle de Catalogne ét d’Aragon , et reçut l’armée du prétendant avec de grandes démonstrations de joie. Toute la population de la ville sortit en foule audevant du général anglais , et l’accueillit au milieu des acclamations et de l'ivresse générale. Les prêtres et les moines donnaient au peuple l’exemple d’une exaltation frénétique. Dans la marche triomphale du général huguenot, qu’on appelait le sauveur de l’autel et du trône , les Cordeliers et les capucins formaient un même escadron , dont les premiers avaient la droite. Ces soldats en froc défilèrentdevantPe/eriorou^^, qu’ils saluaient en lui }K>rtant les armes , et qui dit en riant : Nous voilà bien , nous avons pour nous l’Eglise militante.

Les ennemis , maîtres de Carlhagène par la trahison du marquis de Santa- Cnts J allèrent assiéger la place de Murcie , qui se serait infailliblement rendue , si elle n’eût été'secourue à temps par son évêque , don Luiz de Belluga. Ce prélat , malgré son grand âge et la dignité de son caractère , monta lui-même à cheval , rassembla des troupes , et fit lever le siège. Il ne se borna point à ce succès ; il reprit aussi Orihuela , et après avoir, pendant cinq jours , dirigé un feu bien nourri contre la place de Carthagène , il la força de se rendre à discrétion .

LA SAUDAIGHE

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Os alliés de toutes les natious , dont l’Espagne était inondée se faisaient tous les jours détester davantage par les excès auxquels leur position précaire les forçait de se porter ; et harcelés de toutes parts , manquant de vivres , ils multiplièrent les fautes , et ne cessèrent d’être battus en détail. Ils virent qu'ils n’imposeraient jamais aux Castillans un roi dont ils ne voulaient pas ; lord Peterborongh écrivit à Londres que V archiduc ne régnerait jamais dans ce pays , quand même V Europe entière entreprendrait de Vy établir

Le roi de Portugal , adligé de voir son armée engagée dans une entreprise qui tournait si mal , mourut de chagrin.

Les Anglais , que des revers isolés ne détournaient pas de leur but , allumèrent et firent éclater la révolte dans les îles Baléares. La conspiration se déclara d’abord à Majorque; les îles de Minorque, Ivica , et Formenlera se’ rendirent sur une simple sommation. Ainsi le roi Philippe perdait l’un après l’autre les états dont se composait l’ancien royaume d’Aragon , etaiiquels l’esprit de rébellion^ semblable aux elFets de la contagion , se communiquait avtjc rapidité.

JJ07. L’année 1707 commença sous d’assez heureux

' No Itdominam el rey Cariât , «iiupH! lomaMc este empejçiio la Eurupa tuda. ( Mcni. de Saimi-Philif>in;. )

auspices. Bervich , à qui Louis XIV , pour seconder les g’énéreux efforts des Castillans , venoit d’envoyer de nouvelles troupes , gagna la bataille d’ Almanza , sur la frontière de Valence. Cette province fut le prix de la victoire , qui fut suivie de la prise de Lérida et de Saragosse.

L’arcbiduc, pendant qu’on avait la bonté de se battre pour lui , comme disait lord Peterhorough , restait enfermé dans Barcelone, où le comte napolitain Stella s’était fait surintendant de ses plaisirs, et d’où il dirigeait, de concert avec les Anglais, les intrigues et les complots qui avaient pour but d’allumer le feu de la rébellion dans les étals de Philippe V , et surtout dans ses possessions insulaires , fort convoitées par la coalition.

Les alliés , déjà maîtres du royaume de Naples , avaient aussi porté leurs vues sur la Sicile , où ils s’étaient ménagé des intelligences avec les principaux habitants. La Botte anglaise parut sur les côtes de cette île , pour recueillir les fruits de la conspiration qu’on y avait tramée , et dont on attendait à chaque instant l’explosion. Le marquis de Los Balbazès , qui en était vice-roi , la découvrit , et en prévint pour le moment les effets , par l’arrestation de quelques-uns des conjurés.

La contagion avait gagné aussi l’île de Sardaigne, quoique la masse de la population restât fidèle à la cause de Philippe V. Quelques-unes des plus il-

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108 LA SAnOAlGNE

lustres familles du royaume , qui de tout temps avaient entretenu des relations suivies avec la Ca^ talogne et T Aragon par Barcelone , les avaient beaucoup plus multipliées depuis que l’archiduc y tenait sa cour, et favorisaient son parti. Les malintentionnés étaient obligés d’user de -la plus grande circonspection ; car s’ils s’étaient trop hautement déclarés partisans de la famille Villasor , soupçonnée d’être l’ennemie de la maison de Bourbon, ils eussent risqué de se compromettre. Leurs desseins secrets commencèrent à se dévoiler , quand ils crurent pouvoir espérer d’être soutenus par uu plus grand nombre de mécontents. Ils en trouvèrent tout naturellement l’occasion dans une mesure de rigueur que prit l’autorité. Le vice-roi , marquis de f^alero , fit arrêter et conduire à Toulon , sur un bâtiment français , Je marquis de laclam (don José ZatnïUis) , don Salvator Lochi , juge de la royale audience, et un médecin, membre du magistrat de Cagüari. Voici ce qui donna lieu à l’arrestation de ces trois personnes , qui étaient , dit-on , innocentes , mais qui avaient le malheur d’avoir les apparences contre elles.

Un religieux de l’ordre de la Merci , iiomnié Trincas, se trouvait à Saragosse , lorsqu’on y apprit que l’archiduc venait d’être proclamé roi d’Espagne. Ce moine, s’imaginant sur cette nouvelle

que l’Espagne était perdue pour Philippe V , fit usage d’une procuration qu’il avait reçue de ces trois personnes dans l’intérêt de leurs affaires privées , et présenta en leur nom à l’archiduc un mémoire, que ce prince envoya au marquis de Las Minas , jwur le faire examiner par le conseil d’Aragon , qui avait le département de la Sardaigne. Don Jiian Ricarte, secrétaire dii conseil , qui avait été chargé de cette affaire , fut , au retour du roi , déclaré inipiirijiahle , et privé de son emploi , pour avoir travaillé avec le marquis de Las Minas. Son successeur trouva dans ses papiers , et s’empressa (le dénoncer ce mémoire, où le marquis de Villaclara demandait le gouvernement militaire de la Sardaigne, dont était pourvu le marquis àe. Saint- Philippe , elles deux autres prétendus pétitionnaires , des faveurs oq des places. La présentation de ce mémoire à l’archiduc était une sorte de reconnaissance des droits de ce prince ; mais si c’était un crime , le moine Trincas en était seul coupable. C’est un zèle mal entendu et peu éclairé qui l’avait porté à saisir l’occasion de faire la fortune dè ses amis.

Le moine sarde fut moins excusable d’avoir fourni à l’archiduc la liste des principaux habitants de l’île , avec des notes sur leurs opinions politiques , et en les divisant, fort arbitrairement sans doute, en partisans de la France et en parti-

IIO LA SARDAIGNE

sans de l’Autriche. Tous ses amis, vu la circonstance, avaient été placés au nombre de ces derniers. Cette liste fut trouvée aussi dans les papiers de Ricarte , et remise au roi , qui l’envoya au marquis de V alero , vice-roi de Sardaigne , avec ordre de rechercher et de punir les coupables. C’était un homme d’un caractère doux et pacifique : il se fit un scrupule d’inquiéter tant de personnes distinguées sur de simples et vagues soupçons , qui ne s’appuyaient d’aucun fait. Il aurait pu exiler ceux qui dissimulaient le moins leurs sentiments , et qui furent depuis Ja cause de sa perte; mais il les laissa tranquilles, soit qu’il les regardât comme personnellement dépourvus de moyens de succès, soit qu’il n’eût pas assez de troupes pour attaquer en face l’esprit de mécontentement et de sédition, qui faisait tous les jours des progrès nouveaux.

Les partisans de l’Autriche en Sardaigne n’ignoraient pas les motifs secrets de la conduite du vice-roi ; et la crainte qui les agitait, malgré l’appui des patrons qu’ils avaient à la cour, les fil songer à prendre des mesures de sûreté. Dans cette disposition des esprits, on ne sut nullement gré au marquis de Valewàe s’être borné à sévir contre trois personnes. Le traitement fait au marquis de Vitlaclara indisposa presque toute la noblesse qui tenait à la maison de Zatrillas , une des plus illus-

ANCIENNE ET MODEANE. lit

1res de l’île. Le nombre des mécontents augmentait tous les jours, et on n’attendait que le moment d’éclater.

L’explosion , qui paraissait alors imminente , fut retardée par l’échec que fit éprouver, à la cause des alliés sur le continent, la brillante victoire d’Almanza. Le duc à' Orléans , depuis régent de France , qui était arrivé trop tard en Espagne , pour qu’on pût lui attribuer l’honneur de cette victoire , eut du moins la générosité d’en laisser tout le mérite à celui qui en était le véritable auteur, et par son activité , non moins que par une bonne distribution de ses forces, il concourut avec Bervick à en recueillir tous les fruits.

Ils eussent été plus honorables et plus profitables encore , si tous ceux qui combattaient sous les drapeaux du roi légitime eussent été animés des mêmes sentiments que le prince généralissime et que le héros d’Almanza; mais malheureusement ils avaient dans les rangs et à la suite de leur armée plusieurs de ces hommes, aussi méprisés que méprisables , qui se mettent, par l’affectation d’un faux zèle, au-dessus des lois de l’honneur et de l’humanité , que tourmente la soif de l’or et du sang, et qui ne voient dans les événements de la guerre et dans les malheurs des peuples que des occasions de satisfaire ou leur avidité ou leurs inclinations féroces.

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112 LA SARDAIGRB

Un de ceux qui, par leurs exactions et leurs cruautés, firent le plus de tort à la cause de la maison de Bourbon, qu’ils avaient l’air de servir avec toute l’exaltation du dévouement, fut le chevalier à' Asfeld , un des lieutenants du maréchal de vick. Cet officier-général, parce qu’il avait montré . des talents et de la valeur à la bataille d’Âlmanza , croyait que tout lui était désormais permis, et qu’il ne devait plus compte de sa conduite à personne. Pendant que le principal corps d’armée balayait les deux rives de l’Ebre, et faisait tomber Saragosse et Lérida , Asfeld était chargé d’achever la soumission de la province de Valence. Il ne trouva pas de moyens plus expéditifs que d’y porter le fer et la flamme , et de tuer , sans autre forme de procès , tous ceux qu’on lui dénonçait comme rebelles, ou qui étaient suspects de l’avoir été. Tous les habitants furent désarmés , et cet ordre fut exécuté avec tant de sévérité , «que la découverte d’un seul couteau fit quelquefois traîner plusieurs centaines d’hommes au supplice. Il n’y avait point, pour ainsi dire, un arbre dans ce beau et malheureux pays, qui ne devînt une potence '.

Le pillage , les confiscations , les extorsions de tout genre étaient la suite nécessaire de ces exécutions , pour lesquelles un chef barbare avait

• V. ton). I", p. 3oiq.

ANCIENNE ET MODEANE. IJO

changé de braves soldats en bourreaux. Ces horreurs ne parvenaient point aux oreilles du roi : on ne laissa même pas aux vaincus la consolation de pouvoir se plaindre. Ce fut impunément que des hommes qui avaient illustré leurs mains par de nobles laits d’armes, les souillèrent par de vils assassinats et des concussions tyranniques.

Une belle occasion fut olFerte au chevalier A'Jsfeld de mettre au grand jour son naturel féroce. Il fut chargé du siège des trois places d’Alcira, AJcoï et Xativa, qtii ne s’étaient point enc(»re soumises. Les deux premières furent prises d’assaut sans beaucoup de résistance , et toute la population fut égorgée sans pitié. Celle de Xativa fît une défense plus vigoureuse; les habitants, qui savaient quel sorties attendait, combattirent encore avec acharnement, même après que les Français se furent logés sur la brèche, et qu’ils eurent enlevé les deux principaux bastions. U’était l’héroïsme de la faiblesse accablée par la force. Ils rejetèrent, d’un cri unanime, l’offre de pardon qui fut faite, et ils répondirent, avec l’accent delà rage, qu’ils ne voulaient d’autre faveur que la mort. Après avoir forcé la brèche , les soldats furieux massacrèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, sans faire grâce ni aux femmes ni aux enfants , que M. à'jésfeld avait cependant voulu excepter. Jamais on ne vit spectacle plus horrible. Les mal-

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