CHAPITRE IX
Le gouveruement de la maison de Savoie fait faire ii la Sardaigne des progrès dans la civilisation. — Le règne de Charles Emmanuel est pour elle une époque de prospérité. — Ce prince donne des institutions , fonde des établissements, et laisse une mémoire vénérée. — Le règne suivant est moins heureux. — Les abus s’introduisent dans toutes les parties de l’administration , et produisent le mécontentement et le mépris de l’autorité. — Pe 1 731 à 1 793. ,
La Sardaigne , qui voyait son sort enfin fixé , se soumit avec joie à la domination des princes de la maison de Savoie , de qui elle attendait le bonheur. Ses espérances ne furent pas trompées , et , pendant les trois quarts d’un siècle , jusqu’au rnoment’où elle fut atteinte par l’incendie qui s’allumait en Europe , rien ne vint troubler , sous le gouvernement de ces princes , chez qui la douceur et la -bonté sont héréditaires, le repos dont elle jouissait, ni les progrès de sa civihsalion.
Un seul inconvénient se faisait sentir , et quelquefois d’une manière bien grave : c’était l’éloigoement du nouveau souverain , lequel ne permelfail pas aux Sardes de profiter de fous les avantages
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qu’ils se flattaient d’obtenir de la droiture de son cœur et de ses intentions paternelles. Des vice-rois Y furent établis d’après le même système que sous la domination espagnole , et il était difficile de régir autrement une possession séparée du continent par la mer. Les lois nationales et locales furent confirmées , ainsi que l’ancienne organisation de l’ordre judiciaire ; mais la police fut mieux réglée, et les abus de l’administration civile furent , sinon réformés totalement , du moins considérablement diminués.
Le règne de f^ictor Amédée II commença sous d’heureux auspices. 11 fit généreusement la remise à ses nouveaux sujets du don gratuit qui lui revenait à l’occasion de son avènement au trône, conformément aux anciennes lois du royaume, et se contenta des contributions ordinaires, qui avaient été réduites , dans les dernières sessions des Cortès , à la somme de soixante mille écus.
La Sardaigne dut à ce prince 1 institution , dans le port de Gagliari , du magistrat de santé. La peste qui désola Marseille en 1721 suggéra l’idée de cet établissement , par lequel l’île fut préservée des ravages de ce fléau , dont elle avait tant souffert dans les siècles précédents.
S’il fut pour la Sardaigne une époque de bonheur et de prospérité , ce fut sans contredit le règne de Charles Emmanuel ///, Ce prince, qui avait suc-
cédé , en 1730 , à son père , lut le meilleur et le plus grand roi qui ait illustré la maison de Savoie.
11 jouira dans la mémoire des hommes d’unegloire d’autant plus pure , qu’elle lui a été acquise par ses bienfaits et ses vertus , et que ses travaux n’ont eu pour but que la félicité de ses peuples. Cet excellent prince , guidé par les sages conseils de son premier ministre , le comte Bogino , l’un des plus habiles hommes d’état de son temps , et qui fut son SuUj et son Colbert, vit bientôt de quelle importance pouvait être pour lui la possession d’une île trop négligée et trop dédaignée phr ses anciens maîtres, et il la traita , dès ce moment . avec une prédilection marquée.'
Un prince aussi éclairé que Charles- Emmanuel devait comprendre que le seul moyen d’assurer le bonheur de cette nation insulaire , et de mettre à profit ses qualités naturelles , était d’y rétablir l’ordre , de lui donner des institutions . d’y faire pénétrer les lumières des sciences et les jouissances des arts , et de la- faire entrer enfin dans la civilisation européenne.
S’il ne put toucher aux jiriviléges inconsidérément accordés par les Espagnols , et que malheureusement on regarde comme sacrés , du moins il en diminua l’influence sûr l’ordre public , par une administration plus exacte de la justice. Ilpourvutâ la sûreté intérieure du royaume , par la destruc-
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tion de plusieurs bandes de malveillants , qui , ayan t encouru la disgrâce du gouvernement par leurs crimes , s’élaient retirés dans les forêts et les montagnes , pour se soustraire à la poursuite des lois.
Il n’est aucune branche de l’administration publique, qui n’ait reçu , de la prévoyance et de la sagesse du bienfaiteur de la Sardaigne , des améliorations considérables , ou qui n’ait été l’objet d’une création appropriée aux besoins du peuple , et mise en harmonie avec l’état de la civilisation du reste de l’Europe. •
Dans la vue de garantir la sûreté des transactions entre les particuliers , Charles Emmanuel établit des bureauic de conservation des hypothèques , et des archives publiques , destinées à être le dépôt général des actes et contrats.
La poste aux lettre? , institution tout-à-fait nouvelle pour la Sardaigne, fut établie en lySg.
Un édit de 174s fonda le collège des procurateurs et liquidateurs , composé de vingt membres titulaii'es et de vingt substituts.
Pour ranimer l’esprit belliqueux des Sardes , le roi ordonna , en iy44 > la levée d’un régiment national, dans lequel les jeunes nobles entrèrent avec tant d’empressement , que ceux qui ne purent obtenir le grade d’officier, se résignèrent à servir comme soldat, ce corps, qui s’est perpétué depuis sou origine, a toujours passé pour un des meilleurs
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de l’armée du roi de Sardaigne , et ii a fait lu guerre avec beaucoup de distinction contre les troupes françaises elles-mêmes , avant la dernière invasion de l’Italie. Lorque le parlement des cortès créa , en i63i ‘ , un corps de milice sarde , de douze cents hommes , il avait affecté à son entretien une contribution annuelle de quatrcTvingt mille écus. Le roi Charles ne voulut pas que le régiment sarde fût à la charge de l’état. Le séquestre des revenus de ceux des grands feudalaires, qui résidaient sur le continent de l’Espagne, avec laquelle on était alors en guerre , fournit aux frais du premier établissement. Le régiment sarde a été assimilé depuis aux troupes étrangères à la solde du roi.
Charles Emmanuel, dont le génie était plus particulièrement porté aux institutions de la paix, s’occupa désormais sans relâche de celles que réclamaient les soins de l’humanité et l’encouragement dû aux sciences et aux lettres. Dés hôpitaux pour les malades des deux sexes et de tous les âges, et des maisons destinées à recevoir les orphelins abandonnés, s’ouvrirent dans les principales villes du royaume. Des dots furent assignées ' sur le trésor royal , pour marier un certain nombre de pauvres filles. Mais ce qui distingue le plus
■ Tome 1" , page 488.
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cette bell^i époque d’un rèyue heureux, ce fut la réforme de l’université fondée par les cortès de i6o5, sous la présidence du comte. d’-EWa^ ou plutôt la régénération de cet établissement , suivant un système plus conforme à l’état des connaissances en Europe , et aux nouvelles méthodes d’enseignement. Des diplômes royaux établirent, d’abord à Cagliari, et l’année suivante à Sassari , des cours publics de théologie , de mathématiques, de langues orientales, de jurisprudence, de médecine et chirurgie, de philosophie, des beauxarts, et d’humanités. Des professeurs célèbres furent appelés de toutes les parties de l’Italie, et logés dans un édifice construit expressément pour cet usage.
On établit dans toutes les villes épiscopales , ou peuplées d’un certain nombre d’habitants , des collèges et séminaires, où l’on reçoit la jeunesse pauvre, à laquelle on donne, outre l’instruction gratuite , l’habillement et la nourriture.
Dans le même temps parut un édit qui réglait la valeur comparative des monnaies étrangères et des productions du pays, et qui, dotant la Sar- * daigne d’une monnaie nationale, ordonnait qu’il serait désormais frappé, à Cagliari, des pièces d’or , d’argent et de cuivre, à l’eflfigie du souverain.
Chrtrles Emmanuel réussit à négocier , avec le
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Saint-Siège , une convention qui assignait des limites respectives aux juridictions ecclésiastique et laïque , ce qui mit un terme aux conflits et aux dissensions. Il perfectionna le régime des communes par la publication d’un nouveau réglement sur tous les points de l’administration municipale. Par lui fut abolie l’ancienne méthode de confier aux caprices du sort l’élection des officiers municipaux. On dressa , dans chaque commune , la liste des notables qui devaient devenir, à tour de rôle, membres du conseil.
Jaloux d’encourager le commerce et de maintenir, parmi les négociants, la bonne foi et la fidélité aux engagements , le roi Charles institua des tribunaux de commerce, et une cour suprême qui fui établie sous la dénomination de consulat.
La prospérité de l’agriculture, qui fait la principale richesse de la Sardaigne , attira plus spécialement r^ention et les soins de ce sage prince. Cette lie lui dut l’ofganisation d’un établissement dont on avait eu l’idée et fait un essai imparfait dans le siècle précédent , mais dont le perfectionnement était réservé à des temps plus éclairés. Il fut le fondateur de celte heureuse institution des magasins de prêt de blé , connus sous le nom de monti frumentari ow granalici , qui augmenta d’une manière prodigieuse, pendant le cours de plusieurs années, les produits agricoles et la popula-
lion de la Sardaigne , el dont la décadence graduelle et enfin la suppression totale lui ont été depuis si préjudiciables. Le but de cet établissement était de prêtera tout cultivateur, qui venait en faire la demande, la quantité de grains nécessaire pour ensemencer sa terre, sans autre obligation que d’en remettre dans les magasins , après la récolte, une quantité pareille à celle qu’il avait reçue. Une junte composée, outre les trois premières voix des stamenti, des personnages les plus distingués du pays , et présidée par le vice-roi , était spécialement chaînée de la surintendance de cette administration. On plaça près d’elle un bureau qui, sous le nom de censorat général, était exclusivement occupé de l’encouragement, de la protection et de l’amélioration de l’agriculture. Ce bureau entretenait une correspondance avec toutes les communes du royaume , par la voie des censeurs subalternes qui y résidaient, et devait recueillir des notions sur le produit des récoltes de'chaque année, sur leur qualité, sur la consommation , examiner les causes d’où provenaient les variations dans les produits et dans les qualités, et proposer enfin tout ce qu’il croirait utile pour la prospérité de la culture et le bien-être des cultivateurs. Une dotation suffisante et convenable fut assignée à ce bel établissement, qui ne tomba depuis que parce que les malheurs de la guerre et des besoins impérieux
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en Hrent détourner les fonds pour un autre usage. ' *
La mort du roi Charles Emmanuel , et la retraite du comte qui suivit de près cet événement,
furent deux malheurs irréparables .pour la Sardaigne. Leroi Victor Amédée succéda, en 1773, à son père. Il était animé de la meilleure yolohté de faire le bonheur de ses peuples; mais, dépourvu de ce tact fin qui donne la connaissance des hommes , trop faible d’ailleurs pour déjouer les intrigues des courtisans , il ne fut pas heureux dans le choix des ministres qui devaient l’aider à supporter le poids du gouyernement. La Sardaigne se ressentit bientôt de cette faute. Les emplois, depuis celte époque, ne furent donnés qu’à la faveur, et s’y multiplièrent sans mesure , pour contenter l’ambition et la cupidité. On y admit peu à peu les sujets piémontais, qui s’emparèrent bientôt des places les plus lucratives dans toutes les branches de l’administration ; jamais il ne fut question d’accorder aux Sardes la réciprocité dans les emplois des états de terre - ferme.
L’autorité publique , sagement divisée par la constitution du royaume entre les différents ma-
’ L’établissement des magasins de prêt donna une telle impulsion à l’agrirulture^arde , que le nombre des mesures de terres ensemencée}, qui se montait en 1769 a 41 5,753 , s’éleva, quelques années après, à $32,667.
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ffislrals et les tribunaux , allait se concentrer toute
entière entre les mains des Piémonlais et du viceroi. Ce dernier, sous le prétexte de dispositions économiques et provisoires ( formule adoptée pour couvrir les aiteintes à la constitution ), attirait à lui tontes les alTaires, recevait toute espèce de réclamations , et prononçait lui- même sur le simple rapport du secrétaire-d’état, qui cherchait à s’arroger un pouvoir absolu. Toutes les affaires devaient aboutir à ce secrétaire-d’état, et le dernier Piémonlais, qui occupait cette place avant la révolution sarde, ex-jésuite de Turin, dépourvu de toute connaissance du pays , en avait élevé si haut les prérogatives , qu’il affectait le ton et l’autorité d’un ministre.
C’est de cette autorité altérée et corrompue, que devaient émaner les décrets sur tous les objets d’administration, et particulièrement les grâces et sauf-conduits accordés aux criminels', dont on faisait un trafic scandaleux. Ce bureau tenait aussi dans la plus humiliante dépendance tous les corps
' Un criminel fugitif, qui voulût se soustraire à la peine encourue par sa condamnation, as'ait U faculté de se présenter au vice-roi , pour lui offrir l’arrestation d'un criminel condamné à la même peine que lui , et obtenir à cet objet un sanf-couduit, par le moyeu duquel il pouvait voyager daiuï tout le royaume , sans crainte d’étre arrêté. C’était à lui alors à mettre en «•livre la perfidie et la trahison pour attirer dans le piège celui qui devait le remplacer é la potence.
administratifs et civils , et souvent dictait la loi au magistrat suprême de l’audience royale. On y avait admis pour principe qu’on ne pourrait plus adresser aucune requête an roi, si elle ne passait par le canal de la secrétairerie d’état.
Lé roi à qui sa bonté naturelle faisait croire que tout était au mieux , et qui n’avait rien de plus à cœur que d’être le père de ses peuples , ne s’aperçut pas que la conduite de ses agents piémontais en Sardaigne tendait ail*despotisme et à la tyrannie. Ce déplorable système de gouvernement , si contraire à la justice , au bon ordre et aux mœurs nationales , irrita les esprits contre le gouvernement. Le dédain des fonctionnaires et des agents., piémontais pour la nation qu’ils administraient , avait fini par porter au dernier degré le discrédit , l’aigreur et l’animosité , qui se manifestaient à tous les moments et dans toutes les circonstances. Le peuple sarde était dans cet état , qui est le précurseur certain des troubles politiques , lorsqu’il ne leur manque plus qu’une occasion pour éclater. Elle ne tarda point à se présenter.
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