‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 2)Chapitre 26 sur 97 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La république française dirige un armement formidable contre l’ile de Sardaigne. — La place dp Cagliari , attaquée à deux reprises , se défend avec vigueur et avec succès. — Les troupes se rembarquent en désordre ; la flotte se relire après avoir éprouvé des perles considérables. L’expédition échoue complètement. — Cet événaAent occasionne des troubles qui durent quatre ans. — Précis historique de la révolution sarde. — De 1 793 à 1797.

La révolution française , poursuivant son cours , propageait ses principes , et multipliait ses triomphes. Le gouvernement de la république avait , en 1 793 , déclaré la guerre au roi de Sardaigne , et ses généraux venaient de faire la conquête du comté de Nice et de la Savoie. Vers la fin de la même année, il mit sous les ordres du contreamiral Truguet une escadre de trente bâtiments de guerre , avec un nombre proportionné de transports , qui avait ordre de s’emparer de l’île de Sardaigne. Le roi soutenait avec peine une guerre malheureuse pour sauver le Piémont. Vivement attaqué lui-même par une armée pleine d’enthousiasme , et hors d’état de porter le moindre secours à cette île menacée d’une si formidable invasion ,

il fut obligé de l’abandonner à elle-même. Les Sardes se virent réduits à l’alternative ou de se ren^e sans résistance à l’escadre ennemie , ou de se défendre par leurs propres moyens , sans espoir de succès. Une résolution aussi généreuse que nationale leur fit embrasser le dernier parti.

La première division de l’escadre française pa-. rut, le 28 décembre 1792 , à l’entrée du golfe de Cagliari , et occupa le 8 janvier l’île de Saint- Pierre , et Je i4 celle de Saint- Antioche. Un fait glorieux pour les Sardes , qui signala le commencement de cette expédition , prouve de quelle ardeur ils étaient animés pour repousser l’invasion étrangère. Quarante soldats français , débarqués d’une frégate , occupèrent le pont de Sainte-Catherine , qui joint l’üe de Saint-Antioche à la grande île. Sept paysans sardes à cheval allèrent les attaquer, sans ordre, mais avec une extrême impétuosité. Leurs dix premiers coups de fusil tuèrent dix de leurs ennemis ; ils en tuèrent ou blessèrent à coups de sabre un bien plus grand nombre , et jetèrent l’épouvante parmi les autres. Un seul des sept héros sardes survécut à ses frères, et s’étant revêtu des dépouilles de trois ennemis , morts de sa main , ce nouvel Horace , orné du trophée des Curiaces , vint recevoir les félicitations du camp tout entier , témoin de cette action .

L’escadre française , sous les ordres immédiats II. i4

du contre-amiral Truguet , reparut le 23 janvier à l’entrée de la rade de Cagliari , et , sur le refus des autorités et du peuple de recevoir une "chaloupe parlementaire , qui fut accueillie par une décharge de mousquelerie , elle forma, le 26 , le siège de la place , après s’être rangée en bataille , et faisant feu de toutes ses hatteries. Pendant deux

jours et deux nuits , ce feu bien nourri continua sans relâche , et on calcula que l’escadre française avait lancé, pendant ces quarante-huit heures , plus de quinze mille projectiles. Tant de bombes et de boulets n’endommagèrent cependant qu’un petit nombre de maisons , non qu’on ait vu , comme c’est la tradition populaire du pays , saint Effisio J protecteur de l’île , les détourner de sa main , mais parce que les mortiers et canons étant pointés trop haut , et nianœuvrés avec une grande maladresse , les boulets passaient pardessus la ville , et que la plupart des bombes éclataient en l’air.

IjCS Français , voyant que les batteries de la place, bien que surprise sans défense et sur le pied de paix, avaient répondu vigoureusement à toutes les attaques , reconnurent qu’on les avait trompés en leur annonçant que les intelligences , qu’ils avaient dans la ville , suffiraient pour leur en faire ouvrir les portes , et qu’ils avaient eu tort de compter sur l’esprit de mécontentement dont il est bien

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vrai que la Dation sarde était alors animée , mais . dont l’explosion , qui devait avoir lieu plus tard , ne (ut d’aucun profit pour eux.

L’amiral Truguet, que ne décourageait pas le mauvais succès de son attaque directe sur Cagliari , essaya, par un autre moyen, de parvenir au but <le l’entreprise , et ordonna le débarquement sur la plage de Quarto , à ce même point de Saint-André , où avaient aussi débarqué les Espagnols en 1717, d’un corps de troupes de cinq mille homn^, qu’il fit soutenir par des chaloupes canonnières , derrière lesquelles étaient placés trois vaisseaux de ligne , qui protégeaient la descente et devaient les aider à balayer le rivage. Le débarquement s’opéra sans la moindre résistance. La milice nationale sarde se retira devant le corps débarqué , et alla prendre poste près des petits forts de Saint-Ignace et de Quarto. Les Français, craignant d’être enveloppés par la cavalerie sarde volontaire, <b)nt les rapides évolutions les étonnaient , et d’être trahis , comme on disait alors, reculèrent dans le plus grand désordre , se prenant réciproquement pour des ennemis et se fusillant les uns 1^ autres.

La conduite antérieure des troupes de l’expéditÎMl , pendant le séjour qu’elles avaient fait à Ajaccio , l’insubordination qui n’avait cessé d’y régner et l’esprit de brigandage qui les dirigeait , devaient bien faire attendre un pareil résultat. Ce corps avait

212 LA SARDA IGNE

élc composé à la hâte de quelques détachements de régiments de ligne , de gardes nationales corses , et d’environ trois mille volontaires marseillais, tirés de l’armée des Alpes. L’usage était établi dans ce petit corps d’armée de pendre, sans aucune forme de procès, ceux qui n’avaient pas la réputation d’étre assez chauds patriotes, ou dont le premier dénonciateur venu croyait avoir à se plaindre. De pareilles dispositions ne devaient présenter aucun élément de succès aux généraux qui luttèrent en vain contre un si affreux désordre.

Un fait digne de remarque et qui ne doit pas être passé sous silence , c’est que , dans le nombre des militaires qui faisaient partie de ce corps anarchique et de cette expédition malheureuse, se trouvait un jeune officier d’artillerie qui, depuis , ayant su conduire de grandes armées à la victoire , devint l’empereur Napoléon ' .

La nouvelle de ce qui se passait dans l’île de Sardaigne produisit à Turin une scène de l’effet le plus pathétique. On y célébrait , dans l’église paroissiale de la cour, un service solennel à l’occasion de la mort récente de Louis XVI , dont le panégyrique venait d’être prononcé en présence du roi , de la reinp Clotilde , sœur de ce prince infi#*,

• Mémorial de Sainte-Hélène, par M. le comte de Las-Cases , tom. IV , page 307.

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tuoé) e( au milieu d’un concours immense de peuple. Charles Emmanuel prit tout à coup la parôle, et, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes , il déclara que si ses sujets bien-aimés préféraient la domination française à ses lois paternelles, il était prêt à descendre do trône. L’action suivit le discours; le monarque déposa aux pieds de l’autel son sceptre et sa couronne. Le peuple ému redemanda son roi à grands cris , et après avoir renouvelé par acclamation le serment de fidélité , il le reconduisit en triomphe à son palais.

Cependant l’amiral Truguel ayant été rallié dans les eaux de Cagliari par l’escadre du contre-amiral Latouche-Tréville , qui revenait de Naples pour se mettre sous son commandement , ordonna, le i5 février, une nouvelle attaque contre la vüle et ses fapbourgs. Le feu de toute la flotte rangée en bataille, mieux dirigé, mais soutenu moins longtemps que dans la première attaque, produisit cette fois plus d’effet et occasiona plus de désastres. Un assez grand nombre de maisons furent endommagées ou détruites, et plusieurs habitants^ furent atteints par des boulets ou des éclats de bombes. Un vaisseau de ligne canonna, pendant trois jours et trois nuits, avec fureur, la tour de Saint-Elie, qui défend un point rapproché du golfe, et parvint à y pratiquer de larges brèches.

La ville n’en refusa pas moins d’entendre aucune

LA SARDAlOnS

espèce de propositions , et les batteries de la place répondirent sans relâche au feu des bâtiments français , qui eurent beaucoup à souffrir d’une si vigoureuse résistance.

La nature vint , dans cette circonstance , au secours des Sardes. Dans la nuit du 17 au 18 février, il s’éleva une tempête horrible accompagnée d’un vent violent , de tonnerre et de torrents de pluie , qui causa de telles avaries à la flotte française , qu’elle fut mise presque entièrement hors de service. Beaucoup de bâtiments perdirent leur gouvernail et leurs ancres. Deux frégates, mouillées dans le golfe de Quarto , furent obligées de couper leurs mâts ; plusieurs petits bâtiments et une trentaine de chaloupes furent jetés à la cote et tombèrent entre les mains des Sardes. Les soldats de terre qui , après le mauvais succès du débarquement, étaient restés au bivouac sur la plage, sans tentes et sans abri, furent surpris par ce déluge inattendu , et ceux qui ne furent pas noyés , ou ne se rendirent pas prisonniers , ne purent se rembar- . quer qu’avec une peine extrême , ce que l’on dut à la présence d’esprit de l’amiral Truguet qui, malgré la situation déplorable où il était réduit, trouva le moyen d’adresser , à bord du Tonnant , des sommations impérieuses aux autorités du pays, et de s’en faire respecter et craindre.

Pendant qu’il sauvait les débris du corps d’ar-

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mée, il perdait un des plus beaux vaisseaux de la division de La Totache-TréviUe, le Léopard, de quatre-vingts canons , qui, poussé par la tempête , vint toucher et s’échouer sur les bas4bnds de la rade de Cagliari, et demeura au pouvoir des Sardes.

Les Français , depuis ce moment, n’entreprirent plus rien contre la place, et , dégoûtés d’une expédition qu’ils avaient regardée comme si facile , et qui avait si mal tourné , ils disparurent entièrement le 36, après avoir perdu beaucoup de monde. Ils se bornèrent à croiser devant les deux petites îles de Saint-Ântioche et de Saint-Pierre , qu’ils continuèrent d’occuper jusqu’au 26 mai suivant, époque où une flotte espagnole vint les contraindre à les évacuer.

La tentative d’un coup de main sur l’île de la Maddalena, située à l’embouchure orientale du détroit de Bonifacio, n’eut pas un meilleur succès.

L’incapacité , l’inexpérience et la désunion des chefs militaires, Piémontais et Sardes, les empêchèrent de tirer tout le parti qu’ils auraient pu du désastre de l’expédition française , dont pas un seul homme peut-être , de ceux qu’on avait mis à terre, n’aurait échappé , si on avait su un peu mieux s’entendre et se conduire. On publia plusieurs relations fort ampoulées de l’attaque et de la défense de Cagliari, où l’on exagéra, comme de raison, les perles de l’ennemi en diminuant, suivant l’usage, celles

(les Sardes , et où l’on représenta , comme ayant fait des prodiges de valeur, ceux qui avaient été les premiers à fuir et à se cacher.

Quoi qu’il en soit, le roi, satisfait avec raison de la conduite des Sardes , daigna le témoigner par plusieurs lettres remplies d’expressions flatteuses et vraiment paternelles. Sa Majesté invitait la nation à proposer ses demandes sur tout ce qui pouvait être utile aux intérêts du royaume , et contribuer nu bonheur des habitants.

Malgré l’étendue de cette offre de la part d’un monarque généreux, les Sardes ne pensèrent qu’aux objets qui pouvaient intéresser la félicité publique, et à l’extirpation des abus dont le pays était accablé. Ils bornèrent leurs demandes aux cinq articles suivants :

1° La convocation de^ cortès ou états-généraux , pour y discuter tous les objets d’utilité publique ;

2“. La confirmation de toutes les lois et coutumes, même de celles qui n’étaient plus en vigueur , attendu la prérogative nationale qui veut que la désuétude ne puisse empêcher l’exercice du droit, toutes les fois que la nation le croit utile ou nécessaire ;

3". La nomination aux emplois publics en faveur des nationaux ;

4”- L’établissement d’un conseil d’état auprès du vice-roi , pour être consulté dans tout(*slesaffaires7

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qu'on faisait dépendre de la seéle volonté du se* crélaire-d’état ;

5°. La création d’un ministère particulier , auprès du roi à T urin , pour les affaires de la Sardaig'ne.

On crut devoir envoyer à Turin six députés , choisis parmi les trois ordres de la nation , pour présenter au roi ces demandes avec plus d’efficacité. Ces agents , reçus de sa Majesté avec des témoignages de bonté, furent assurés de ses dispositions favorables pour l’objet de leur mission. On leur promit l’étabUssement d’une commission particulière chargée de l’examen de leurs demandes , avec la faculté d’y paraître et d’y être entendus.

On ignore par quel artifice le comte Gramri , alors ministre de l’intérieur , put réussir à empêcher le roi de faire en ce moment le bonheur des Sardes, et par quelle raison , pendant plusieurs mois de résidence inutile à Turin , on ne permit jamais aux députés l’entrée des séances de la commission ; pourquoi ils ne furent point consultés sur les faits ; comment enfin , sans leur communiquer les décisions royales , on congédia des députés , envoyés par la nation entière, et porteurs de pouvoirs et de lettres de créance , reconnus authentiques par le même ministre et par la commission.

Les choses furent poussées au point qneles dépu-

SAHDA^lUHE

tés connurent, les derniers» les in teotionsdeSa Ma« jesté , qui furent notifiées par le courrier ordinaire au vice-roi , avec ordre de les communiquer aux chefs des trois ordres de l’état , auxquels on adressa trois dépêches semblables. Le ministre , parlant au nom du roi , s’y expliquait d’une manière si confuse et si équivoque , qu’il était impossible de n’y pas voir l’intention d’une réponse négative à tontes les demandes. Telle fut la lettre , dans laquelle le comte Graneri crut se mettre à l’abri de tout reproche, en prodiguant les promesses pour l’avenir , mais en les enveloppant de termes obscurs. Les Sardes furent saisis d’étonnement à la vue de ces dépêches , aussi contraires aux espérances qu’ils avaient été autorisés à concevoir , sur les promesses réitérées de la cour , qu’opposées au bien public ; et ils eurent la douleur de voir combien avaient été inutiles les dépenses occasionées par l’envoi de la députati(}n au roi.

Les habitants , persuadés , avec raison , que le mauvais succès de leurs justes demandes n’était que l’elFet des intrigues du ministre de l’intérieur , d’accord avec les Piémontais employés dans l’île , ^ ne purent cacher leur mécontentement. Il éclata en plusieurs occasions , par des disputes et des plaintes assez- expressives pour avertir le gouvernement de ne pas pousser à bout des esprits irrités , et prêts à se porter à quelques violences.

ANCIEWKK BT HODERKE. 2 IQ

Les employés piémontais , loin de prendre des mesures modérées pour calmer les esprits , ne firent au contraire qu’augmenter le ressentiment en prodiguant les marques de mépris , l’injure et la menace. Le secrétaire-d’état eut l’imprudence de faire courir le bruit qu’on allait bientôt désarmer tous les habitants du royaume.

C’est le 28 avril 1794 que l’elTervescence populaire , parvenue à son comble , éclata dans toute son énergie. Le gouvernement crut arrêter les progrès de l’agitation , qui se manifesta dans les faubourgs de la ville de Cagliari , par l’arrestation de deux citoyens qui avaient la confiance du peuple , et par celle de quelques autres, que l’on menaçait de faire exécuter le jour même. Les démonstrations les plus imposantes accompagnèrent cette première démarche. Les portes de la ville furent fermées , et les ponts levés ; la garnison prit les armes ; on doubla les corps-de-garde , et le canon du château fut mis en batterie contre les faubourgs.

Tout cet appareil hostile alluma l’incendie , et fit donner enfin le signal de l’insurrection , qui éclata le même jour au faubourg de Stampace. Le peuple s’arme , enfonce ou brûle les portes de ce faubourg et de celui de la Marine , prend d’assaut le second , criasse les troupes qui gardaient les deux autres portes du Môle et de la Darse , et s’empare de tous les bastions des environs. Delà,

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marchant en bon ordre vers la porte de Villanova , qu’il trouve gardée par un gros détachement de troupes royales , il l’oblige de mettre bas les armes après plusieurs combats très animés. Maître de la porte de communication entre la ville et les faubourgs , il pH)ursuit sa marche jusqu’au château. l.es troupes royales, qui s’étaient postées le long des rues et dans les carrefours , firent un feu très vif sur le peuple ; mais sa contenance et son courage suffirent pour repousser l’ennemi sur tous les points disputés. On se saisit ensuite du canon des remparts , et on désarma la grande garde doublée du vice-roi , qui fut bientôt assiégé dans son palais.

Les insurgés , maîtres du château et du sort du vice-roi, modérèrent leur fureur, à la vue des deux citoyens arretés qui furent à l’instant mis en liberté. Des personnages distingués par leur naissanq^ et par leur sagesse réussirent enfin à rameT ner le peuple au calme , et à prendre des mesures de prudence pour arrêter les progrès du désordre. Il promit de se rendre et de rentrer dans l’obéissance , à condition que l’on renverrait du royaume le vice-roi et tous les Piémontais , employés ou non dans l’île , à l’exception de l’archevêque de Cagliari et des autres prélats de la même nation , qui jouissaient de la confiancepublique. Il protesta en même-temps , avec les marques du plqs grand respect pour la personne du roi , qu’il était dans

l'’intenlion de se soumettre à ses ordres , et de continuer à vivre sous ses lois.

Le magistrat de l’audience royale , composé des seuls membres Sardes restants , se réunit immédiatement après, prit les rênes du gouvernement, selon la constitution du royaume et les vœux du peuple , pendant que les trois ordres de la nation ( Stamentt) s’assemblaient pour prendre , de concert avec le magistrat suprême , les mesures nécessaires au rétablissement du bon ordre et de la tranquillité publique.

Le vice-roi , accompagné des trois députés choisis par les stamenti et de plusieurs autres personnes de distinction, fut embarqué , le lendemain, ainsi que tous les employés et les autres individus piémontais , avec leurs effets, en plein jour , et en présence d’un peuple nombreux, qui, dans cette circonstance, se tint dans la plus grande réserve , sans donner la moindre marque de mépris ni de haine. Les autres villes du royaume suivirent l’exemple de la capitale , et au bout de quelques jours, il ne resta dans toute l’île aucun Piémontais , que quelques évêques, dignes de cette honorable exception.

Les stamenti envoyèrent à la cour , en date du 2 mai , un rapport très circonstancié de tout ce qui s’était passé dans le royaume ; et comme le peuple , après le départ des Piémontais , était rentré par-

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faiteuient dans l’ordre , ils demandèrent au roi l’oubli entier de ces fâcheux événements. Leroi, par les dépêches qu’il fit expédier en date du i4mai , confirmant provisoirement l’autorité vicerojale entre les mains du magistrat national , conformément aux lois du royaume , jusqu’à l’arrivée d’un autre vice-roi , désapprouva la conduite des Sardes, et , se réservant de donneif ses ordres lorsqu’il aurait vérifié les faits , se déclara disposé à un pardon général. Les stamenti , par leur remontrance du 3o mai , se plaignirent fortement de l’expression de pardon , et surtout de la conduite du ministre , auquel on attribuait , avec raison , l'émeute du 28 avril , en ajoutant qu’on le croyait l’auteur principal des désordres du royaume. Ils renouvelèrent en conséquence leurs supplications pour obtenir définitivement les trois demandes suivantes :

1° Que Sa Majesté éloignât le ministre Gmneti des affaires de la Sardaigne , ainsi que deux de ses subalternes qu’on désignait;

2”Qu^onne parlât plus de l’émeute populaire du 22 avril, et qu’on la laissât entièrement dans l’oubli ;

5° Que Sa Majesté daignât accorder à la Sardaigne les cinq demandes déjà présentées par ses députés, dans les mêmes termes qu’elles étaient conçues, ce qui était l’unique moyen de ramener

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le peuple au calme et de rétablir entièrement la tranquillité publique.

La nouvelle de la nomination faite par le roi , le i" juillet de la même année, de quatre sujets nationaux aux quatre premières chairs du royaume , pouvait faire espérer à la Sardaigne que ses demandes seraient à la fin exaucées. Cependant, comme cette nomination attentait aux privilèges «le la nation , qui avait le droit de présenter les candidats, et que deux des sujets nommés à ces places n’étaient point agréablesau public, le magistrat imagina de suspendre l’exécution de la nomination royale , jusqu’à ce que les trois ordres de l’état eussent envoyé une liste de candidats pour les emplois vacants. S’étant néanmoins aperçu ipie le ministère s’était fait des partisans pour faire accepter les quatre personnes nommées , malgré l’infraction des privilèges, et afin d’éviter les nouveaux troubles que pouvait occasioner sa résistance , il admit les quatre sujets nommés par le roi ; mais il représenta à la cour que , par la suite , il n’accepterait plus aucun individu nommé sans la proposition préalable du magistrat de l’audience royale, conformément à la constitution.

La cour promit de respecter les privilèges constitutionnels, relativement aux emplois qui, selon les lois, étaient réservés aux nationaux, et les quatre employés furent maintenus dans leurs char-

ges. C’étaienl dou Gavino Coccd, nommé régent de la chancellerie royale, le marquis de Im Platuxrgia, général d’armes, le chevalier Pitzoloj intendant-général du royâume , et le chevalier Santuccio, gouverneur du cap de Sassari et de Logudoro.

On fit partir en même temps de Turin , en qualité de vice-roi, le marquis de Vivalda, que le roi avait destiné à cette place. Il s’embarqua à Livourne avec le marquis de Lm Planargia, sur une corvette espagnole, le 5i août, et arriva le 6 septembre 1794, à Gagliari, où il fut reçu par le peuple et par tous les ordres de la nation , avec les plus vives acclamations et les plus éclatantes protestations d’attachement à la personne du roi.

Malgré ces bonnes dispositions qui faisaient espérer de voir bientôt renaître la paix dans le royaume , des malveillants et des ambitieux , qui voulaient diriger le gouvernement à leur profit et dans leurs intérêts, firent tous leurs efforts pour semer la discorde parmi les Sardes, lis calomnièrent les uns auprès de la cour, en menacèrent d’autres de revenir sur l’émeute du 28 avril , quoique le roi eût promis de l’oublier; ils discréditèrent le vice-roi , dont la prudence à ménager les esprits fut peinte sous les couleurs d’une coupable faiblesse ; ils tournèrent en dérision les états de la nation , et enfin ils jetèrent la méfiance entre le peuple et ses

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msgistrsts. Par ces moyens, on amena le ministère à prendre des résolutions rigoureuses, aussi défavorables au rétablissement de l’ordre qu’opposées aux vrais intérêts du roi, que l’on trompait toujours, en lui conseillant ou de ne pas accorder les demandes du royaume , ou de se borner à donner des réponses ambiguës et indécises , afin de gagner du temps.

Cependant 1 agitation dans tous les esprits augmentait considérablement de jour en jour j le mécontentement universel parvint à son comble le 6 juillet 1796, au moment où le peuple fut informé de la réponse que le Douveau ministre, comte Gaüi, donnait, par ordre du roi, en date du 10 juin , à la remontrance des stamenti, sur la nomination de trois juges, Flores, Sircana et Fontana , à la chambre civile de l’audience royale, faite sans présentation ou liste préalable des candidats. Dans cette réponse, le ministre ordonnait, sans aucun ménagement et avec menace, la prompte installation des trois employés de sa nomination.

Le peuple apprit, à l’arrivée des dépêches de la cour, que le général d’armes, marquis de La Planargia, etl’intendant-général avaient influé, par leurs rapports et par leurs conseils, sur une réponse aussi tranchante et aussi imprévue. Quand il vit les préparatifs hostiles que le général ordonnait dans le château et les faubourgs, pour faire exé-

LA SAnDAIGNK

enter à force ouverte les ordres de la cour, il ne res- }>ecta plus rien. Il s’arme à là hâte, e.l, furieux , cherche à s’assurer de la personne du général d’armes et de celle de l’intendant-général, soupçonnés d’intelligence avec le ministre, au préjudice 4es intérêts de la patrie. Le premier, qui s’était d’abord caché dans une maison particulière où on le découvrit, se laissa tranquillement arrêter; mais le second, ayant fait opposer de la résistance par les gens armés qu’il avait apostés chez lui , et qui eurent l’imprudence de tirer sur le peuple , fut tué de plusieurs coups de pistolet , ainsi que le colonel de la milice nationale, don Agostino Meloni , qui tâchait de le défendre et de le soustraire à la colère do peuple.

Si le général, en se rendant sans résistance , fut sauvé de la mort dans la journée du 6 juillet, il ne put cependant y échapper dans la journée du 23 du même mois. '

Le marquis de La Planargia était un homme d’esprit et de talent, mais remuant, brouillon, ambitieux, porté par inclination au despotisme , et grand partisan du pouvoir absolu. On en trouva la preuve écrite dans sa correspondance et dans les papiers saisis chez lui au moment de son arrestation. La plupart de ces lettres et papiers , tant de sa main que de celle de son fils , le comte de Sindiaj qui vivait à Turin, étaient remplis de sarcasmes.

de calomnies et de délations contre les pins honorables citoyens , contre les ma^trats de l’audience royale , et contre le vice-roi lui-même , qu’on y représentait comme des séditieux et des affiliés des jacobins de France.* A en croir© un mémoire, spécialement dirigé contre les états du royaume, ce n’était rien moins qu’une assemblée révolutionnaire , qui ne voulait plus voter l’impôt, et on proposait de les ajourner jusqu’après la conclusion de la paix. On conseillait enfin ^e transporter toutes les autorités à Sassari et de traiter avec la dernière rigueur le peuple sarde , qu’on appelait une nation menteuse et fausse ( menlitrice e Jinta ).

La lecture de ces- papiers , faite en public dans la salle des séances de l’assemblée des états , instruisit la populace des trames que ces deux magistrats avaient ourdies , de concert avec le ministère de Turin , pour l’abolition des lois fondamentales et des institutions. Un accès de rage s’empara d’elle; une troupe furieuse se porta vers la tour de l’Éléphant , où le général était retenu depuis la journée du 6 , pour l’en arracher de force , et le traîner sur la place publique, où il fut à l’instant fusillé , sans ' que ni le vice-roi , ni les chefs des états de la nation , eussent pu réussir à le sauver.

Les représentants des trois ordres du royaume, sans sortir des bornes du respect dû à la personne du roi , envoyèrent à la cour deux remontrances

L t SlRDA IGWr.

raisonnées {rappresentanze) sur les événements des 6 et 22 juillet , et ils publièrent en même temps , par la voie de l’impression , un mémoire justificatif de leur conduite , appujé de pièces , et revêtu de la signaturede tous les membres de chacun des trois ordres ' .

Ne pouvant douter de la juste indignation du roi pour les excès auxquels le peuple s’élait porté , et sûrs d’avance que , quoique rien ne fût plus propre à ramener l^i tranquillité publique , que l’obtention de leurs demandes , elles ne seraient point écoutées sans les bons offices d’un habile négociateur , ils envoyèrent à Rome l’archevêque de Cagliari , avec les pouvoirs nécessaires pour invoquer la médiation du Saint-Père auprès de Sa Majesté.

Malgré tous les soins que le vice-roi avait pris dans ces circonstances , pour assurer le repos du royaume, des malveillants s’agitaient de tous côtés

' Ragionamento eompilato d’ordine dei tre slamenti del rtgno di Sarm degna. Cagliari , 179s. C’est de ce mémoire , ainsi que des deux Remontrances, et de l'extrait qu’en a donné M. jtzuni, que sont tirés les faits cités dans ce précis de la révolution de Sardaigne. Les signatures des membres de l'ordre ecclésiastique se montent à huit seulement , et celles de l’ordre royal, ou de la bourgeoisie, à trente-deux , tandis que celles de l’ordre mili taire, ou de la noblesse , sont au nombre de cent vingt-neuf, représentée, par trente-neuf membres effectifs. Plusieurs membres de cet ordre avaicD^ jusqu’à quatre voix , soit par procuration , comme au parlement d’Augleterre, soit parce qu’ils cumulaient. On a déjà dit que les anciennes constitutions sardes étaient éminemment aristocratiques.

AISCIBMUE ET MODEn^^. 22Q

pour en empêcher les bons effets. Une lettre anonjme écrite de Cagliari , en date du 9 juillet , et adressée à un des partisans de la famille de La Planargia, résidant à Sassari , annonçait avec beaucoup de mystère , qu’après la malheureuse catastrophe des 6 et 22 , la ville de Cagliari avait invité le gouvernement français à envoyer une escadre de Toulon , pour s'emparer de la Sardaigne.

Cette lettre , communiquée au gouverneur de Sassari , produisit l’eflfet qu’on en espérait , sur l’esprit faible d’un vieux militaire, honnête homme , mais qui n’entendait rien à l’intrigue , ni à la politique. Epouvanté de cette nouvelle , quoique dénuée de vraisemblance et d’authenticité , le gouverneur , a[»'ès avoir consulté le magistrat de la ville , prit la résolution la plus propre à diviser les partis , et à allumer le feu de la guerre civile dans le royaume. Il expédia deux courriers , un en Corse , pour prévenir le vice-roi anglais de la nouvelle qu’il venait de recevoir, l’autre à Turin, pour en informer la cour , et demander les ordres nécessaires à ce sujet ; et il se contenta, plusieurs jours après, de rendre compte au vice-roi à Cagliari de ses opérations.

Celui-ci , de concert avec l’audience royale et les stamenti , sentant l’imprudence de la démarche du gouverneur de Sassari , et en prévoyant les suites lâcheuses , prit immédiatement toutes les

mesures iniag'inables pour dissuader la cour de Turin et le vice-roi de Corse. Le vice-roi de Sardaigne ordonna en même-temps au gouverneur de Sassari de faire arrêter don Andrea Florès j assesseur civil du magistrat , principal auteur de ces mesures intempestives , et qui, étant intimement lié avec la famille de La Planargia, cherchait à se venger de la ville de Cagliari, par la haine qu’il voulait inspirer à tout le royaume contre elle.

Florès , arrêté pendant la nuit du 3 août, pour être conduit au château de Castel-Sardo , étant arrivé au village de Sorso , fut arraché, jjar des particuliers armés , des mains de son escorte ; il se sauva en Corse avec don Antonio Sircana j auteur de la lettre anonyme , d’où ils passèrent à Livourne , et de là à Turin.

La ville de Sassari , alarmée de l’ordre du viceroi , et plus encore des bruits qu’on faisait courir sur diverses arrestations que le gouverneur de Cagliari méditait contre les principales familles de la ville , et indignée de l’espèce de tyrannie que le vice-roi voulait , disait-on , exercer, expédia un courrier à Turin , pour demander si , dans ces circonstances critiques , elle devait obéir à ses ordres. Cette remontrance étant arrivée à la cour , avant les rapports du vice-roi et des stamenti , qui mettaient en évidence la vérité des faits , le ministère se laissa tromper, et persuada au roi de perinedn;

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à la ville de Sassari de ne plus exécuter les ordres du vice-roi , ni ceux de l’audiçnce royale , et de s’adresser immédiatement au ministre à Turin.

Les meneurs de cette cabale , encouragés par Je succès de la première requête , en firçnt une seconde, non moins impolitique , le 19 septembre 1796 , dans laquelle ils demandèrent ouvertement que la ville et le cap de Sassari fussent entièrement détachés de la dépendance du vice-roi , et qu’on y érigeât un tribunal suprême, comme celui de l’audience royale, auqtiel aboutiraient en dernier ressort toutes les affaires des départements de la Gallura, du Logudoroetdu Gpceano. Plusieurs villages, de ces départements , qui n’avaient pas eu la moindre part à ce projet de division , imiiginé pour semer la discorde dans le royaume, protestèrent contre cette demande, et envoyèrent leurs députés à CagLiari, pour assurer de vive voix les st^menû de leur obéissance à l’autorité légitime existante.

Les feudataires qui résidaient à Sassari , encouragés par la démarche imprudente de la ville , et se croyant délivrés à jamais de la dépen()ance du vice-roi et des états, 'qui pensaient sérieusement au rachat des fiefs , augmentèrent les taxes et les vexations à un point si révoltant, que plusieurs villages refusèrent de les payer, et que d’autres s’insurgèrent et prirent les armes.

Quelques malintentionnés, profitant de ces liou-

LA SAnDAIONE

blés et de la mésintelligence élevee entre les deux caps , firent croire aux habitants des villages que la prétention de la ville de Sassari, de se rendre indépendante, n’était que l’ouvrage desfeudataires qui l’habitaient, et qui n’avaient d’autre but que de mieux exercer leur tyrannie féodale. Cette seule crainte suffit pour armer plusieurs milliers d’habitants des campagnes , qui , sous la conduite de chefs entreprenants, se portèrent sous les murs de Sassari, y mirent le siège le 28 décembre 1795, et, après une courte résistance de la part des assiégés , s’emparèrent de la ville. On y arrêta le ^ gouverneur Santuccio, et l’archevêque , M. de La Torre , piémontais, qu’on croyait un des principaux auteurs de la division, et on les conduisit à Cagliari pour y être jugés. Tous les feudataires qui se trouvaient dans la ville eurent le temps de se sauver en Corse et à Livourne , persuadés que ce n’était qu’à eux que les gens de la campagne en voulaient.

Quarante villages qui avaient eu part à cette expédition , prévoyant , dans le cas de retour, la vengeance féodale, se lièrent ensemble par un acte public , auquel ils donnèrent le nom d’acte de confédération.

Dans cet acte solennel, les confédérés déclarent :

1® Qu’ils ont, à l’unanimité, résolu et juré de

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ne plus reconnaître aucun feudataire, et, pour cet effet, de recourir promptement à qui de droit, pour se racheter en payant la somme qui sera jugée juste et convenable ;

2” Que comme une pareille résolution, aussi juste en elle-même qu’avantageuse au bien public et aux intérêts de Sa Majesté, ne peut plaire aux feudataires , et qu’ils ont le dessein de s’y opposer, et d’en empêcher l’effet par le moyen de leurs agents, fermiers et adhérents, les villages confédérés ont, à l’unanimité, résolu et juré, jusqu’à décision supérieure, de ne plus permettre que les feudataires nomment des officiers, agents, ni administrateurs judiciaires , puisqu’on ce cas , on ne pourrait jamais obtenir le rachat désiré , et qu’il ne serait pas libre au conseil communal et aux autres personnes zélées pour le bien public, de représenter les abus qui se sont glissés dans l’exercice de la justice, la fréquence des crimes qui demeurent impunis par l’ignorance des membres de ces tribunaux , ainsi que la protection que les feudataires et leurs officiers ne cessent d’accorder aux criminels et aux malfaiteurs ;

3" Que les villages, aussi à l’unanimité, confirment les protestations d’union et d’obéissance à la personne du vice-roi, au magistrat suprême de la royale audience, à celle des trois stamenti, ecclésiastique, militaire et royal , lesquels, seuls, peu-

vent représenter Tuniversalité de la nation sarde, conformément aux lois fondamentales ; et que , reconnaissant la prudence, la sagesse, et l’avantage pour tout le royaume , des délibérations émanées do ces autorités, ils y adhèrent et s’y conforment entièrement.

4° Que, comme il ne manque ni de traîtres, ni d’ennemis du bien public , qui s’efforceront d’empêcher le bon effet de ces utiles déterminations, les villages ont unanimement résolu de s’aider mutuellement, et de se défendre dans toutes les circonstances, et en repoussant par la force toutes les violences et les attentats dirigés contre le corps de la confédération , ou contre un de ses membres isolément, sous quelque prétexte que ce soit.

5° Qn’enfin ils approuvent entièrement toutes les pétitions proposées et soumises, soit actuellement, soit pour l’avenir, à Sa Majesté, au nom de la nation sarde , par les trois ordres qui la représentent; qu’ils protestent que le vœu unanime de tous les habitants des villages confédérés est pour l’accession pleine et absolue à toutes les demandes faites à Sa Majesté, parle moyen du député de la nation, l’archevêque de Cagliari, parce qu’elles renferment l’essence de la constitution politique; qu’ils réclament fortement son observation scrupuleuse, ainsi que celle de tous les privilèges, usages et lois fondamentales du royaume; étant

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disposés, pour obtenir ce résultat , à faire tous leurs efforts et à répandre jusqu’à la dernière goutte de leur sang.

Pour calmer les esprits violemment agités , et mettre fin à la dissension qui régnait entre les deux villes de Sassari et de Cagliari, en attendant les ordres de la cour, le vice-roi , pressé par les états-généraux, nomma pour gouverneur et commissairegénéral de la ville et cap de Sassari, avec le titre ^Alter-nos , le chevalier Angioy, un des membres les plus distingués de l’audience royale , qui s’était montré, dans plusieurs occasions, le plus ardent défenseur des droits de la nation , et qui avait contribué efficacement, par ses soins personnels et par desdépenses considérables, àla défensedu royaume contre l’attaque de l’escadre française.

On avait pensé avec raison que la considération et la popularité dont jouissait le chevalier Angioj étaient les moyens les plus propres à ramener la tranquillité dans la partie septentrionale de l’île , où avaient éclaté des troubles sérieux , dont les résultats devenaient tous les jours plus à craindre. La fermentation y était extrême , et l’animosité des habitants de la campagne contre leurs seigneurs portée au dernier degré d’exaltation. Les principes de la révolution française avaient fait dans le jwys des progrès rapides. L'esprit public qui, en 1 79.5 , avait donné aux Sardes assez d’énergie pour

repousser avec vigueur l’invasion des Français, leurélait devenu beaucoup plus favorable, et les opinions étaient à cet égard entièrement changées. Indépendamment des hommes de la campagne, qui avaient l’espoir de secouer le joug de la féodalité, un grand nombre de légistes, de négociants, de médecins, de professeurs des deux universités, et meme de nobles non feudataires, avaient embrassé avec ardeur les idées nouvelles. Les chefs du mouvement révolutionnaire s’attachaient à entretenir, dans l’esprit des Sardes , l’aversion que d’anciennes injustices et de longues extorsions leur avaient inspirée contre la domination piémontaise. Deux agents français, qui se trouvaient alors à Gênes ', exactement informés de ce qui se passait dans la partie septentrionale de la Sardaigne, j entretenaient des relations secrètes , et , sur l’envoi fait parles mécontents d’un des leurs au commissaire Fréron, à Marseille, le gouvernement de la république se disposait à leur envojer lui-même un organisateur de l’insurrection.

Quoique le chevalier Angioy fût un partisan déclaré de l’opinion dominante , qui allait , s’il l’eût voulu, faire prendre à la Sardaigne une face nouvelle, il ne trahit pas la mission qui lui avait été confiée. 11 s’efforça , par sa modération et sou esprit

* MM. Faypoult et BelieviUe.

conciliateur, de calmer l’agitation et de rétablir la tranquillité. L’activité de son zèle y réussit au-delà de toutes les espérances. Les villages insurgés contre la tyrannie féodale s’empressèrent , à sa voix , de rentrer dans le devoir.

Pendant ces sages opérations du chevalier Angiojr, les ennemis de la tranquillité publique et les fauteurs de Lauarchie surent tellement intriguer auprès des états et du vice-roi, homme faible et dissimulé, qu’ils réussirent à indisposer les principaux membres du gouvernement contre la conduite de X Alter-nos, Le rachat des fiefs que celui-ci proposait pour le soulagement des vassaux , et pour éteindre à jamais les germes d’une guerre civile , fut représenté comme un projet conçu de démocratiser le royaume. La confiance et l’estime qu’il inspirait furent interprétées comme un manège criminel pour se mettre à la têle d’un parti révolutionnaire, afin de renverser le gouvernement monarchique.

L’arrestation du chevalier Angioj fut en conséquence décrétée par le même vice - roi, dont les ordres et les instructions l’avaient secrètement dirigé dans les tentatives du rachat des fiefs. UAltei'-nos aurait pu facilement braver ces menaces ; il avait un parti assez puissant dans le nord de l’île, qui lui obéissait , pour détruire , en un clin-d’œil , tous ses ennemis; mais il voulut éviter l’effusion

du sang, et il aima mieux se dévouer pour victime. quitta son poste , malgré les instances

des jiatriotes, et il s’embarqua pour le continent

Cependant la cour, mieux informée par les dépêches du vice-roi et des stamenti , improuva la conduite de Santuccio, gouverneur de Sassari, révoqua les ordres qu’elle avait donnés à son égard, et la municipalité de cette ville ayant reconnu, par les explications du chevalier Angioy, l’absurdité de ses démarches, se départit de ses prétentions, et , par la voie de ses représentants, elle fit assurer les stamenti de son entière soumission. Tout parut alors rentré dans l’ordre, et les deux villes se donnèrent réciproquement les marques les moins ♦équivoques du plus parfait accord.

Une circonstance, plus heureuse encore pour la cour de Turin que le fruit de la conduite mesurée ^Angioy, fut la conclusion d’un armistice entre l’armée de la république et celle du roi de Sardaigne. Cette suspension d’armes, accordée par le général en chef Bonaparte , après les batailles de Montenotte, de Millesimo et de Dego, en mettant fin aux hostilités entre les deux états, conserva au roi l’île de Sardaigne, qui était prête à lui échapper, et qui , dix jours plus tard , et sans coup

' Il nioiirul cil France , où il n’avail d’aiilrcs moyens d’existence que les faibles secours qui lui étaient donnés par le gouverueoient.

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férir, allail proclamer son indépendance, sous la protection de la république française.

Dans cet intervalle , la mission de l’arclievêque (le Cagliari à Rome eut un plein succès. Le pape promit de favoriser les demandes des Sardes , et employa en effet ses bons offices auprès de la cour de Turin. Le roi , désormais sourd à la voix de l’intrigue, qui lui avait caché jusqu’alors la vérité des laits , prit en considération ce que l’archevêque lui avait dit, et ce que ses courtisans lui avaient caché, sur la violente fermentation qui agitait la Sardaigne. Ce prince, éclairé enfin sur les manœuvres de la malveillance et de l’intrigue , pour l’éloigner de la concession des justes demandes faites par les trois ordres de la nation , y accéda par un diplôme expédié de Turin, en date du 8 juin 1796, et par lequel il ordonna et promit , pour lui et ses successeurs:

1“ L’oubli entier des faits arrivés dans la journée du 28 avril ( ce qui avait déjà été accordé par les décrets des 8 et 5 août 1794 ). ainsi que des autres excès commis les G et 22 juillet 1795, et de tout antre fait relatif aux précédents; prononçant à cet égard une amnistie générale pour tous les habitants du royaume ;

2" La réunion périodique des cortès ou étalsgénéraux, tous les dix ans, sous la présidence du vice-roi, suivant les formes usitées et les lois du

rojaunie , dans l’espoir que les opérations de cette assemblée légitime ne tendraient qu’à établir la justice, la concorde, le bon ordre et la tran> quillité ;

5“ La confirmation des lois, coutumes et privilèges du royaume; révoquant à cet effet le décret du 29 août 1795, afin que désormais on pût former la liste des candidats, que les trois ordres voudraient nommer pour les places vacantes des trois juges de la chambre civile de l’audience royale, quoique déjà nommés par le roi et par ses patentes du 27 avril 1796, de même que pour les autres places de juges qui pouvaient se trouver vacantes ;

4° La nomination , en faveur des nationaux , aux évêchés réservés dans’le parlement de 1698 ;

6” La faculté exclusive , et à perpétuité assurée aux Sardes , d’exercer tous les emplois du royaume auxquels il serait pourvu par le moyen des ternes ou liste des candidats ; Sa Majesté se réservant seulement la nomination du vice-roi ;

6“ L’établissement définitif de la milice nationale , qui avait si bien mérité de la patrie par son activité à maintenir la tranquillité publique, ainsi que l’organisation du conseil d’état auprès du vicecoi , pour l’objet qui avait été demandé par l’assemblée des états ou cortès du royaume , que Sa Majesté charge expressément de présenter à ce sujet ses plans et ses vues.

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La Sardaigne , rentrée par cet acte de justice et de clémence dans les lionnes grâces du roi, et dans la jouissance de ^ses privilèges , témoigna sa reconnaissance et sa joie par des fêtes publiques et par des remercîments adressés à la cour. Le roi , de son côté, parut vouloir exécuter ses promesses, en ordonnant , par un décret du 8 juin de la même année , l’ouverture des cortès ou états-généraux , sous la présidence du -vice-roi. Il invita les trois ordres à s’occuper, danlÉeurs séances , des moyens propres à rétablir le bon ordre , le repos et le bon heur de la nation. On aurait pu espérer, à cette époque, de voir une parfaite harmonie régner pour long-temps entre le prince et ses sujets , si les événements politiques, les caprices de la fortune, et les lois de la nature, n’étaient venus encore une fois détruire tant de douces illusions.

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