I.A SARDAIGNE
L'auteur des Commentaires de la guerre d’Espagne * raconte que le marquis à' Harcourt, dont l’attention vigilante ne' négligeait rien de ce qui pouvait contribuer au succès de sa négociation , fit admettre l’ambassadrice sa femme à des audiences particulières de la reine. La marquise , dans l’abandon d’une conversation familière , fit à cette princesse la proposition diépouser , après la mort du roi Charles, le dauphin de France. On prétend , ajoute le marquis de Saint- Philippe , que la reine entendit celte proposition avec assez de complaisance, mais que sa réponse fut pleine de mesure et de dignité. L’ambassadeur essaya d’amener la reine à une réponse plus catégorique par lessoinsdu ducde son grand-écuyer,
pour qui elle avait beaucoup de considération ; mais elle se montra , sans en faire profession , plus habile politique que lui. Malgré l’indifférence qu’elle affectait, elle détestait au fond du cœur la maison de Bourbon , et elle crut avoir trouvé l’occasion favorable de la perdre dans l’esprit du roi , et de lui attirer une humiliation. Elle révéla en entier la proposition qui lui avait été faite d’épouser le dauphin après la mort du roi , qui se montra fort offensé d’une offre si déplacée , et des soins que prenait la France de pourvoira ce qui se fe-
* l.e miirqai< de Saint- Philippe.
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rail après sa mort. On dit qu’il en porta de vives p/aintes Louis XI V , par l’organe de son ambassedeiir le marquis de Casteldosrios , et on a prétendu que c’était par forme de réparation , que le marquis d'Harcourt , auquel on ne manqua pas d’attribuer un écrit satirique, qui parut contre l’administration et contre la reine, fut rappelé de *Madrid. Les Mémoires du Marquis de Torcy , secrétaire d’état des affiiires étrangères , attribuent à un autre motif le rappel du marquis d’/f«rco«/-t, qui, suivant lui, en avait fait depuis loug-temps la demande réitérée. Un ancien officier d’infanterie , nommé Blécourt , qui avait servi de secrétaire d’ambassade , fut laissé à Madrid comme chaîné d’affaires.
Pendant que toutes les intrigues se compliquaient et se croisaient à Madrid , pendant que le roi, plus incapable que jamais de savoir à quel parti s’arrêter , permettait la formation de petits conseils privés pour discuter le pour et le contre, Louis XI H , qui n’ignorait rien de ce qui se passait, et qui sut toujours tirer un si grand parti de sa parfaite connaissance des hommes , donna un monvement d’impulsion décisif à la marche des affaires de l’Europe. Le traité de partage de la monarchie espagnole , conçu dans le cabinet de Versailles , et négocié dans la réunion des plénipotentiaires de la France, de l’Angleterre et
de la Hollandtt , fut siyné le ii mai 1700 , à La Haye.
‘ Louis XIV offrait un appât à l’ambition de ses
anciens ennemis , qui entrèrent vivement dans le projet nouveau , et il fit servir à ses desseins secrets, dont le temps devait amener le développement , l’avidité même de ceux qui ne désiraient rien tant que de s’y opposer. Il en fit lesinstru-* ments de sa politique, et, par un art merveilleux, en même temps qu’il effrayait l’Espagne sur son avenir , il rassurait l’Europe alarmée , et il feignait de penser à diviser le corps de la monarchie , que son intention était certainement de conserver tout entière à sa maison.
L’idée de partager les états de la monarchie espagnole, après la mort de Charles II , n’était pas nouvelle. La mauvaise santé de ce prince, et la probabilité qu’il mourrait sans enfants, avaient fait naître un pareil projet dès l’année 1688. Le roi de France était convenu du partage avec l’empereur Léopold par un traité signé à Vienne, et déposé entre les mains du grand-duc de Toscane, pour le garder secrètement jusqu’à l’événement de la succession du roi catholique. Ce traité, resté sans effet , servit d’exemple et de modèle à une seconde convention de partage, qui fut proposée par le ministère français , avidement adoptée par le roi Guillaïune d’Angleterre et par les EtatSr
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Généraux , et enfin signée à La Haye ie 1 1 octobre 1698.
Ce second traité, qui avait pour but.de régler les intérêts alors existants des puissances contractantes, et qui faisait une large part au prince électoral de Bavière ' , devint sans objet et fut anéanti par la mort de ce jeune prince.
Le traité définitif du niois de mai 1700, le seul qui fut rendu public , avait apporté des changements dans la répartition des lots, suivant que l’exigeaient les circonstances; il assignait à l’archiduc Charles , second fils de l’empereur , la part qui avait été d’abord donnée au feu prince de Bavière, c’est-à-dire le continent de l’Espagne, les îles Baléares et la Sardaigne , les Indes occidentales et les Pays-Bas ; le dauphin de France devait posséder Naples et la Sicile , les places construites sur la côte et les îles situées dans les eaux de la Toscane , ainsi que la province de Quipuscoa. On donnait Milan au duc de Lorraine , et la Lorraine était annexée à la France. Les Anglais et les Hollandais avaient stipulé leurs intérêts de manière à gagner beaucoup aussi dans ce marché.
Le traité de partage n’était que conditionnel relativement aux avantages qu’il assurait à l’archiduc d’Autriche ; un article séparé portait qu’il n’en
' Le traité loi donnait l’Espagne , avec les îles Baléares et la Sardaigne , les Pays-Bas et les possessions de l’Aniérique.
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jouirait qu’au cas où l’empereur, son père, souscrirait formellement au traité , et qu’à cet effet -on lui donnait trois mois pour délibérer; que s’il n’avait pas accepté le partage à l’expiration de ce terme , les alliés conviendraient entre eux du prince à substituer à l’archiduc. Cet article était d’autant plus important, dit le marquis de Toi'cjr, qu’on prévoyait que la cour de Vienne, lente à • se déterminer, prolongerait sa décision, s il y avait lieu d’espérer quelque avantage de ses délais ou des événements imprévus.
On forma une alliance qui garantissait l’exécution du traité. Le roi de France devait rester armé, comme plus à portée d’envahir l’Espagne , quand il en serait temps. Ce prince avait alors une armée formidable , accoutumée à la discipline et à la victoire , et qui se montait à trois cent mille hommes. Il envoya d’abord des troupes dans la Basse-Navarre , sous le commandement du meme marquis à’ Harcourt, qui avait quitté Madrid , d’antres en Roussillon, et un plus grand nombre aux frontières d’Italie, sous les ordres du maréchal de Catinatj le reste fut cantonné en Flandre et en Alsace. On équipa des escadres a Toulon et a Brest. Un manifeste fut publié , dans lequel étaient exposés les motifs du partage : chacune des parties contractantes déclarait avoir sacrifié ses intérêts au désir de donner à l’Europe une paix éternelle.
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On obtint du Grand-Seigneur la promesse d’atta<fuer la Hongrie, si l’empereur voulait s’opposer à l’exécution du traité ; ‘résolution qui fui fort agréable aux puissances du Nord, aux étals de l’empire , et surtout à l’électeur de Bavière , à cause de la haine qu’il portait à la maison d’Autriche.
L’empereur , comme on s’y attendait , refusa sa signature ; il avait accédé au traité de partage de 1698, qui ne donnait à son second fils que le duché de Milan, et il rejetait celui de 1700 , qui lui assurait les trois quarts de la vaste monarchie espagnole. La mort du premier héritier avait en effet singulièrement changé sa situation ; il croyait pouvoir compter désormais sur les dispositions testamentaires du roi régnant, et voulait la succession tout entière.
Quand le traité fut connu, les plaintes , les invectives, les menaces de l’Autriche n'eurenl plus de bornes, et celle puissance commença dès ce moment à prendre une attitude hostile envers la France. L’empereur mit tout en œuvre pour faire tournera son profit la colère que Charles //fit éclater, à la' réception de celle nouvelle, et qui ne fut surpassée que par celle que la reine, beaucoup plus vive, avait manifestée aux dépens de» meubles de son appariement.
Aux menace» de l’empereur Zeb^oAf, aux ré-
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clamalions de son parti , et aux vaines démonstrations d’armement que faisait l’Espagne , Louis XIV opposait du calme*, une profonde sécurité et une apparente indifférence. L’infortuné Charles II , dont la force morale était au-dessous d’une pareille situation , s’adressait à tout le monde pour obtenir un conseil qu’il ne pouvait trouver en luimême, aux théologiens, aux évêques, aux jurisconsultes , aux publicistes , aux hommes d’état , qu’il estimait le plus. Leurs avis, appuyés sur l’évidence du droit , sur l’utilité publique , sur la politique et sur l’empire des circonstances, finissaient toujours par conclure en faveur de laFrance; leurs arguments étaient si puissants , qu’ils résistaient à l’autorité delà reine, qui décroissait, à la vérité, et même à celle du confesseur, qui augmentait tous les jours. Tant et de si-bonnes raisons produisaient l’effet désiré sur l’esprit du roi, qui, pour achever sa conviction , voulut avoir recours à un dernier moyen et à une consultation décisive. Il écrivit de sa main au pape Innocent XII, et lui fit remettre sa dépêche , dans le plus grand secret, par son ambassadeur le duc à'Uzeda. Ce secret fut pourtant trahi, et Louis XIV îut informé de tout par son chargé d’affaires à Rome, le cardinal Janson. Une congrégation , formée des cardinaux Spinaj Albani eX Spada , eut, au sujet de celte grande affaire, de longues conférences.
à la suite desquelles le saint Père , répondant au roi d’Espagne , donna les louanges dues à sa piété, à son zèle pour la religion et pour le bien de ses royaumes , et conclut qu^il devait ne pas s’écarter de Favis de son conseil d’état j fondé sur le principe de la nécessàé de l’union el de la conservation de la monarchie.
Le roi d’Espagne éprouva une nouvelle crise de sa maladie, et fut réduit à l’extrémité. Le chef du parti français , le cardinal Portocarrero , qui avait travaillé avec tant de constance et d’habileté pour la maison de Bourbon , vit que le moment était venu de lui faire recueillir le prix de ses travaux. Il avait à lutter contre tout l’entourage du mourant et contre ses afiections privées. Pour contrebalancer le pouvoir du confesseur et du grandinquisiteur Mendoza , qui ne le perdaient pas de vue un moment, il convint avec i/on Manuel Arias et le duc de Medina-Sidonia , de faire approcher de sa personne quelques savants théologiens , sous prétexte de l’aider à ranimer les pieux sentiments qu’il avait toujours professés , et de le disposer à mourir avec résignation. L’éloquence de ces ecclésiastiques ne l’entretint pas moins du salut de son empire que de celui de son ame. Ils reproduisirent , sous une forme appropriée à sa position , tous les arguments dont on s’était déjà servi « pour " l’engager à écarter, par une déclaration libre de TI. 3
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» sa volonté , le» dangers et les malheur» d’une » guerre devenue inévitable , si la succession au » trône demeurait incertaine , et à faire taire la U voix trompeuse des affections de la nature ’ , » pour adhérer , dans ses dernières et souveraines' » dispositions , aux avis et conseils du plus grand )) nombre , l’opinion la plus générale étant ordi- » nairement la plus sûre*.
Cette allocution produisit la plus grande impression sur le roi , qui , après avoir renvoyé tous les assistants , excepté le cardinal et Arias, et fait appeler le secrétaire des dépêches universelles , don Antonio de Ubilla, lui dicta le testament devenu si fameux , par lequel Philippe de France , duc
Anjou , second fils du Dauphin , fut nommé unique héritier de toute la monarchie espagnole.
Il serait hors de propos d’entrer ici dans les détails des diverses dispositions , d’ailleurs très connues, de ce grand acte, qui, conçu dans l’intérêt de la tranquillité générale qu’il avait pour objet, embrasa l’Europe , et fut la source de longues et sanglantes calamités. « Charies //, dit le marquis » àie Saint-Philippe , s’y détermina librement, mal- » grêles répugnances de sa volonté qu’il soumit à » sa raison ; il n’y trouvait pas sa satisfaction , mais » il y trouvait la justice. » Ce prince mourut le
’ Baitardai roees de naturalrs afectos.
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i" aovembre 1700 , un mois après avoir signé son testament. Ses dernières paroles peignent assez bien son caractère et son règne : Ya nada somos J P oiVi que je ne suis rien.
Le testament, dont la condition fondamentale, et sine, qua non , était la séparation des deux couronnes , ordonnait que jusqu’à l’arrivée du jeune roi à Madrid , l’administration des affaires fut confiée à une junte, composée du cardinal Portocarrero , des quatre présidents des conseils , de deux représentants des grands et de la noblesse , du grand-inquisiteur et de la reine. Cette princesse n’avait que son droit de suffrage , et les décisions étaient rendues à la pluralité des voix. Son douaire était fixé à 100,000 pistoles ( i ,600,000 fr. de notre monnaie. )
Le roi , dans une inspiration de sa clémence , exigea le rappel des exilés , entre autres du comte de Monterei, du duc de Montalto , de l’Amirante et du comte à'Oropesa. On obéit sur-le-champ ; mais le cardinal en excepta ce dernier , dont la conduite politique l’avait offusqué , et dont il craignait la rivalité.
- immédiatement après la mort de Otaries II , la junte écrivit au roi de France pour lui faire part de cet événement , et le marquis de Casteldosrios fut chargé de lui remettre la lettre signée de, ses membres et de la reine , ainsi que le testament ,
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qui avait été tenu si secret , que le jour où l’on en fit l’ouverture , le comte de Harmch ne doutait pas qu’il n’allàt entendre prononcer le nom de l’archiduc.
Dans l’incertitude où l’on était à Madrid que le roi de France acceptAt le testament * , la junte ordonnait à l’ambassadeur, en cas de refus, de faire passer immédiatement à Vienne le même courier qui en était porteur , l’intention du feu roi ayant été de déférer la succession entière à l’archiduc , si ses dispositions n’étaienl pas agréées en France.
La question de l’acceptation ou du relus de la succession (ht agitée dans un conseil extraordinaire , tenu à Fontainebleau , où il est faux qu’ait assisté madame de Maintenon , qui du reste manifestait une opinion contraire à la résolution qui fut prise. Elle pensait comme le duc de Beauvd- Uers , gouverneur des enfants de France, chef du conseil des finances , et l’un des membres de ce conseil privé , qu’il y avait bien plus d’avantage à s’en tenir aü traité départagé, qu’à se décider pour l’acceptation dü testament , qui susciterait à la France de nouvelles guerres et l’entraînerait à sa ruine. Le chancelier M. de Pontcharlrain s’en remit à la sagesse du roi. Le marquis de Torcy , le
On craignait tant un refus tie la part de Louis XIV, qu’on fit à Madrid des prières publiques pour détourner ce malheur.
ANCIEMME ET MODERHE.
dauphin et le roi se prononcèrent pour l’affirmative On sait de quelle manière la résolution du conseil fut notifiée, quelles circonstances l’accompagnèrent , et quelle sensation elle produisit en Europe.
Le nouveau roi Philippe fut proclamé à Madrid et dans toutes les provinces d’Espagne , avec la plus grande magnificence.
En Sardaigne , aussitôt que le vice-roi et les autorités supérieures du royaume eurent reçu la lettre de la reine et de la junte , qui leur annonçait l’avénement du nouveau souverain , ils s’empressèrent de lui jurer foi et hommage , et de lui prêter serment de fidélité. La tranquillité et la joie publiques ne furent pas un instant troublées. Le moment n’en était pas encore venu.
' Le dauphin , qui ne se mêlait de rien, et qui D'ouvrait presque jamais la bouche au conseil , parla dans celte occasion avec heaucoup de chaleur. Foltairt et l’abbé de Saint-Pierre se trompent en disant qne 3S. de Poatchartrain opina pour le refus du testament. Les seuls opposants fureqt le duc de Beauvilliers et le marquis de Torejr. Ce dernier , qui assistait au coiv seil comme secrétaire d’état des affaires étrangères, rapporte dans ses mémoires le vote prudent de M. le chancelier, qui assurément ne pouvait pas le compromettre.
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