CHAPITRE II
Louis XIF prépare de* alliances. — Une ligue européenne se forme contre lui. — L’Autriche excite et alimente des dissensions intestines. — Arrivée du roi Philippe V à Madrid. — Son mimstère l'environne de dé fiance et de terreurs. — L’administration espagnole se met sous la dépendance du cabinet de Versailles. — Principe des intrigues, des jalousies , des haines , de* trahisons. — Les hostilités commencent. — L’Espagne est sans défense ; ses provinces maritimes , et notamment la Sardaigne , sont sans garnison. — La Sardaigne fait un emprunt. — Complot de Naples , précurseur de celui qui devait livrer la Sardaigne , suscité par l’Autriche. — Année 1701.
1701. Louis XIV ne pouvait pas se dissimuler que les ennemis de sa maison et de la France ne le verraient pas , sans une extrême jalousie, étendre sa domination sur un vaste empire , dont la prétention à la suprématie avait duré trois siècles. Il prévit que ce grand événement , était de nature à provoquer incessamment une guerre générale ; mais la confiance qu’il avait dans les ressources delaFrance et dans sa fortune, l’empêchait d’en craindre les résultats. Il se mit en mesure de former des alUances utiles , pour le moment prévu où la haine de ses ennemis éclaterait. Il traita immédiatement avec le roi de Portugal , et
avec ies ducs de Savoie et de Mantoue. L’Europe fut d’abord frappée d’étonnement , et il lui fallut du temps pour sortis de son étourdissement et de sa stupeur. Plusieurs des petits princes d’Allemagne entrèrent dans l’alliance que la France leur proposait. L’électeur de Bavière , oncle de J^/ulippe V , et de plus ennemi naturel de l’Autriche , ne permit pas qu’on pût douter de son zèle à soutenir le bon droit, et de son dévouement. L’électeur de Cologne imita son exemple.
L’Angleterre et la Hollande se plaignirent d’abord avec amertume de la violation du traité de partage , comme si elles-mêmes en avaient observé bien fidèlement les conditions. Elles se déterminèrent pourtant : l’une par la considération de son impuissance , l’autre par l’intérêt de ses relations de commerce, dissimulèrent leur colère , et adressèrent des félicitations au nouveau roi d’Espagne dans la forme diplomatique accoutumée.
Cependant l’empereur irrité avait rappelé ses ambassadeurs de Paris et de Madrid. La cour de Vienne faisait répandre des bruits calomnieux et des libelles anonymes contre le roi de France; tons ses efforts tendaient à soulever contre lui l’indignation générale , et à mettre des armes entre les mains de ses ennemis.
L’Autriche vit dans les dissensions intestines un des moyens les plus propres à susciter des em-
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barras au nouveau gouvernement; ses agents ne négligèrent rien pour les faire naître , et pour exaspérer le parti autrichien en Espagne , parti nombreux , formé des principaux chefs de la noblesse et de presque tous ceux qui composaient la cour ou qui entouraient le lit de mort de Charles II.
Il semblait que l’administration provisoire , ou plutôt le cardinal Portocarrero , qui la dirigeait , voulût seconder les sinistres projets des Autrichiens. Ses premières opérations excitèrent le mécontentement, la défiance et la crainte. Le cardinal, soit pour faire parade de son zèle , soit pour affermir son autorité, prévint le roi contre tous ceux des grands qui jouissaient de quelque influence, et travailla , dans les lettres qu’il écrivait à ce prince , à rendre leurs noms odieux. Il leur supposait de perfides intentions , et les qualifiait de séditieux. Il les peignait avec des couleurs si noires , que le roi put croire qu’on cherchait à allumer le feu de la guerre civile. Ce sont ces rapports et ces conseils qui portèrent le prince à prononcer l’exil de plusieurs personnes, et à confirmer celui du comte à' Oropesa. La reine veuve fut invitée à désigner le séjour qu’elle préférait; elle choisit Tolède.
Les causes de mécontentement se multiplièrent tous les jours davantage. Le cardinal fit destituer presque tous ceux qui occupaient les grandes charges de la cour ou de l’état , et eu pourvut ses
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créatures et ses amis. Tous les gentilshommes de la chambre furent changés , et le nombre des officiers et employés du service du palais fut extrêmement réduit. Le cardinal traitait d’Autrichiens ceux qui osaient se plaindre, et ne pardonnait pas le plus léger murmure à l’amour-propre offensé par l’injure et le dédain.
• L’Autriche, qui avait conservé dans toutes les parties de l’Espagne d’anciennes relations et des intelligences suivies, était fidèlement instruite de toutes ces fautes, les envenimait, cultivait ces germes de discorde , et en prenait occasion de faire haïr la noaison de Bourbon , dont le gouvernement commençait sous de tels auspices , par la noblesse espagnole , que les six rois de la dynastie évincée avaient comblée de privilèges , d’honneurs et de bienfaits.
Telles étaient les dispositions des esprits, quand Philippe F' partit de Versailles, pour aller prendre possession de son trône. Il était accompagné des ducs de Bourgogne et de Berri, ses frères , et d’un grand nombre de seigneurs français; mais aucun ne passa la frontière. Louis XIF avait expressément ordonné qu’aucun de ses sujets n’entrât en Espagne, à l’exception du duc à’ Harcourt , qui retournait à Madrid comme ambassadeur. Ce grand et sage prince craignait avec raison que l’intrigue et l’arubition ne s’ouvrissent aisément le chemin
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<Ie la faveur auprès d’un jeune roi ; il voulait alors que son petit-fils ne fût environné que d’Espagnols, et qu’il devînt Espagnol lui-même.
Le voyage du roi, depuis la frontière jusqu’à Madrid, où il fit son entrée le 18 février 1701, fut une marche triomphale. Les Espagnols ne pouvaient se lasser de la vue d’un prince si jeune, si beau , d’une santé si florissante , eux qui étaient depuis si long-temps accoutumés à n’entendre parler que des infirmités d’un roi mélancolique , malade, et toujours mourant. Le respect qu’on portait à la maison de France , et à son auguste chef, ajoutait à la satisfaction publique, et on se promettait du nouvel ordre de choses un brillant et heureux avenir.
Iæ gouvernement provisoire cessa par le fait ; mais le cardinal ne perdit rien de son crédit ni de son influence. Il ne fut pas expressément déclaré premier ministre , mais il en eut tout le pouvoir. Zouis XIV , qui voulait le récompenser d’avoir servi la cause de la France, souhaitait que son petit-fils suivît en tout les directions de l’archevêque de Tolède, jusqu’à ce que l’âge et l’expérience lui eussent donné plus de lumières.
I.e cardinal était d’un caractère dur et altier. Il ne manquait rien au roi de ce qui pouvait le faire chérir ; mais son mentor n’attachait aucun prix à l’amour des peuples, et il avait pour priii-
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cipe politique que la crainte est un instrument de },'ouvernement plus utile et plus sûr. Il rendit de jour en jour plus difficile l’accès auprès du roi , et mil particulièrement ses soins à en écarter les grands et la haute noblesse. Il eut peut-être raison (l’éloigner du maniement des affaires des hommes iiautains, tracassiers, la plupart sans talent, qui avaient fait du feu roi l’esclave de leur ambition et de leurs intrigues; mais pour un politique, qui se picpiait de quelque étendue dans les vues , il fit une faute capitale d’y introduire les Français ; il devait plus tard en porter la peine.
Portocarrero proposa au roi la formation d’un conseil du cabinet, qui se composerait ^ de lui d’abord , du président de Castille , don Manuel Arias , et du duc à’HarcouH, qui n’accepta qu’après en avoir eu l’autorisation de Louis XIV. Dans ce conseil , toujours présidé par le roi , on suivait avec la plus grande déférence les avis de l’ambassadeur , parce qu’on voyait que la guerre était imminente , et que le cardinal ne se sentait pas en état de porter un si lourd fardeau. Dès ce moment, le mAislère français exerça une influence marquée sur celui d’Espagne , et les affaires de ce pays étaient réglées d’avance dans le cabinet de Versailles.
Pendant que le jeune roi faisait admirer la solidité de son jugement, son application aux a(-
faires , et sa profonde instruction , et que ses bonnes qualités de tous genres le faisaient personnellement aimer , les ministres , qui multipliaient , sans ménagements et sans pitié , les réformes et les destitutions, motivées la plupart du tempis , quand elles l’étaient, sur la simple accusation d’aimer les Autrichiens , décréditaient et dépopularisaient le gouvernement.
Parmi les plaintes et les murmures que recueillait avidement l’Autriche , pour les menées auprès des mécontents de l’intérieur et auprès des puissances étrangères , elle ne négligeait pas de faire remarquer que la vaste monarchie espagnole était devenue par le fait une province française , et que l’ambition de Louis XIV é\^\\ arrivée à la domination universelle. Les agents diplomatiques de l’empereur en Italie, le cardinal Grimani et le comte de Càslelharco, s’efforcaient en vain, par ces raisons et beaucoup d’autres , d’entraîner les petites puissances et les républiques de ce pays dans une ligue contre la France; elles s’obstinèrent à rester neutres et à attendre les événements. Le duc de Mantoue avait déjà vendu à Lmiis XIV ses états et sa personne. Le duc de Savoie mariait à Philippe V sa seconde fille , sœur de la duchesse de Bourgogne , et venait de signer un traité d’alliance, auquel il ne devait pas rester long-temps fidèle, et dont les conditions étaient qu’il fourni-
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rait quinze mille vieux soldats, que la France paierait , et qu’il commanderait l’armee combinée en Italie. Ce traité d’alliance fut la principale dot de la jeune reine.
L’empereur, qui avait commencé les hostilités en Italie, dès le printemps de 170J , et yavait obtenu des avantages qu’on attribua dans le temps à la perfidie du généralissime ’, eut plus de succès pour armer de nouveaux ennemis contre Louis XIV, en s’adressant aux vieilles haines de l’Angleterre et de la Hollande , qu’il n!en avait obtenu auprès des puissances italiennes , quoiqu’il ne pût pas douter que leurs dispositions secrètes ne lui fussent favorables. Il ne lui fut pas difficile de faire adopter ses projets de guerre et de vengeance à l’éternel ennemi de la grandeur de Louis XIV. Le roi Guillaume fit aussi entrer le Daneniarck dans les intérêts communs. Le fameux traité, nommé de la Grande- Alliance , fut signé à La Haye , le 7 sep* lembre 1701, par les ministres de l’empereur, du roi de la Grande-Bretagne, et des étals-généraux des Provin ces- Unies.
Les eugagæmenls qu’avait pris le roi d’Angleterre avaient^soin du concours et de la sanction
' An commencement de 1701,1e prince Eugène fonfi le poste de C*rpi, et se rendit maître de tout le pays entre l’Adige et l’Adda. M. de Catinat éprouva plusieurs écbecs. Le combat de Chiari , livré le i" septembre , ne fut point heureux pour la France.
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du parlement. L’or que Louis XIV avait su distribuer à propos parmi les membres les plus influents, et surtout le souvenir des maux de la dernière guerre , des pertes qu’avait essuyées le commerce anglais , et du fardeau de nouvelles taxes à supporter, auraient rendu le consentement du parlement problématique , ou en auraient fait du moins l’objet d’une controverse très vive entre le parti des Wighs et celui des Torys, alors fort animés l’un contre l’autre. Un événement imprévu réunit en un instant toutes les opinions, comme cela devait être dans un pays où l’esprit public et le jcaractère national sont aussi prononcés , et une résolution , qui semblait d’abord douteuse , fut emportée par on mouvement unanime et dans un élan d’enthôusiasme.
Le roi Jacques II mourut à Saint - Germain le i6 septembre. Louis XIV, cédant aux prières de ce prince et aux pressantes et importunes instances de sa femme , Marie de Modène , et de madame de Maintenon, lui avait promis , au lit de la mort ' , de reconnaître son fils pour légitime roi d’Angleterre. Fidèle à sa parole , et plus porté à l’être dans un moment où il venait d’apprendre la conclusion du traité d’alliance, il n’hésita pas, malgré l’avis de son conseil, à sacrifier les inté-
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réts de sa politique à la géDérosité de son cœur , et à cette magnanimité , quelquefois mal entendue , dont il fit constamment la règle de sa conduite.
Cette nouvelle arracha à toute la nation anglaise un cri d’indignation ; il n’y eut qu’une voix , qu’un sentiment. On regardait comme le plus sanglant alFront, comme la plus mortelle injure, le droit que s’arrogeait la Frange de donner un roi à l’Angleterre , au préjudice de celui qu’elle s’était donné elle-même, qu’elle avait appelé au trône, qu’elle avait élu par son libre suffrage.
Le roi Guillaume profila de celte disposition des esprits, et, dans une harangue pleine d’é-' nergie et de violence, qu’il adressa en personne au parlement , il présenta l’acte de reconnaissance du fils de Jacques comme une insulte à la couronne et au peuple d’Angleterre. 11 signala dans cet acte un attentat contre la paix publique , que le despotisme d’un seul homme était toujours prêt à troubler, et un plan de destruction de la religiôn réformée , déjà poursuivie par le fer, le feu et les galères. Il n’oublia point de faire un tableau e/Trajant des désastres dont le commerce anglais était menacé, et des excès de la tyrannie universelle , que l’incorporation de l’Espagne à la monarchie française allait faire peser sur l’Europe.
Le parlement entraîné renouvela contre le fils
de Jacques le bill à^atteinder, qui avait été autrefois porté contre son grand-père, en vertu duquel, depuis , sa tête fut mise à prix , et résolut « de » ne point faire de paix jusqu’à ce que le peuple » eût obtenu pleine et entière satisfaction de l’in- » famé outrage qui lui avait été fait ». On s’empressa de voter les subsides nécessaires pour l’entretien de cinquante mille matelots et de quarante mille hommes de .troupes de ligne , que l’Angleterre fournissait pour son contingent à l’AUemagne , et qu’elle porta , dès l’année suivante, à cinquante mille, présage des efforts surnaturels que ferait cette puissance à l’époque de * la fin delà guerre, où elle paya, tant de ses troupes que de celles de ses alliés , près de deux cent mille soldats et matelots combattants.
La Hollande devait , pour sa part , entretenir deux cent mille hommes de troupes , soit dans les garnisons , soit en campagne.
L’empereur s’engageait à fournir quatre-vingtdix mille hommes , sans compter les secours de ceux des états de l’empire qu’il travaillait à détacher de la maison de Bourbon , et à entrainer dans l’alliance.
Les conditions du traité portaient que l’on ne poserait pas les armes avant d’avoir détrôné le duc âi Anjou; qu’on mettrait en séquestre les étals conquis par les alliés; qu’on laisserait à l’empereur
ce qu’on enlèverait sur les bords du Rhin et en Italie, et aux Hollandais , les démembrements des Pays-Bas et de la France; que les Anglais garderaient tous les ports dont on se rendrait maître, mênafe ceux des Indes; qu’ils en interdiraient le commerce à tout le monde , excepté aux Hollandais ; que pour les frais des armées navales , l’Angleterre contribuerait pour les deux tiers, et la Hollande pour le reste ; que les Anglais paieraient le tiers des armements de terre ; que Ja maison d’Autriche rembourserait à la paix tous les frais de la 'guerre, quel qu’en fût le résultat, et qu’enfin les alliés donneraient de concert un ror à l’Espagne, dès qu’on l’aurait conquise en tout ou en partie
Personne ne pouvait ignorer que le prince sur lequel devait tomber le choix des alliés, était l’archiduc Charles; mais les convenances politiques empêchaient qu’on ne le reconnût d’abord formellement. C’est ainsi que la maison d’Autriche fit
’ Le traité fut modiCé en 1 70a , à J’avénement de la reine Anne. Le» Anglaû firent ajouter à leur part l’ile de Minorqiie , Mahon , Ceuta , Gibraltar et presque le .tiers des Indes , dont, un autre tiers fut promis aux Hollandais, avec une barrière en Flandre , telle qu’ils désireraient l'avoir, l’état de Milan devait être incorporé comme Cef de l’empiie aux états béreditaires de la maison d’Autriche. Le reste de la monarchie et des possessions d’Amérique devait appartenir à l’archidoc Charttt , désormais reconnu ni d’Espagne sous le nom de Chartes II.