CHAPITRE IV
Le siège est mis devant Barcelone. — Il est levé avec une perte considérable. — Philippe V est forcé de quitter Madrid, qu'occupe une division de l’année ennemie. — Retraite de l’année alliée. — Rentrée du roi à Madrid. — ■ Purifications, destitutions, persécutions. — Bataille d’Al- ■nanxa. — L’esprit de révolte gagne la Sardaigne. — Agitation sourde et complots tramés dans cette île. — Le vice-roi ordonne des déportations.
— Les cniautés commises par des ofûciers supérieurs de l’armée combinée de la France et de l’Espagne ajoutent à l’exaltation des rebelles , et préparent de nouvelles explosions. — Perte du royaume de Naples. — r- 06.
Le Conseil du roi catholique , résolu de ne pas laisser les alliés former un établissement solide en Catalogne , parce qu’il en prévoyait bien les conséquences , ordonna le siège de Barcelone. Le roi Philippe voulut le diriger en personne. On avait rassemblé en Aragon un corps d’armée composé des troupes espagnoles , qui faisaient la guerre dans le royaume de Valence , de quelques nobles volontaires, et de dix mille Français sous les ordres du maréchal de Tessé. Louis XIV a^ait fait à Collioure d’immenses préparatifs pour ce* siège. Le
comte de Toulouse avait ordre de les embarquer sur sa flotte de trente-six bâtiments de guerre , qui devait se rendre devant Barcelone, ainsi que les vivres nécessaires pour l’expédition , que le peu de sûreté des communications en Espagne empêchait de pouvoir s’y procurer.
L’armée passa l’Ebre à Fraga. Avant l’arrivée du roi , on avait pendu les commandants de quelques places qui avaient fait résistance. Quand Philippe parut au camp, il publia une amnistie générale dont personne ne fut excepté ; mais l’exaltation était trop grande pour que cet acte de clémence pût produire le moindre effet. La haine contre la maison de Bourbon était arrivée au dernier degré , et pour la satisfaire les Catalans étaient prêts à tout immoler , leurs biens et leur vie. Les paysans brûlèrent toutes les provisions et le fourrage qui pouvaient servir à l’armée, et après avoir retiré leurs troupeaux dans des rochers inaccessibles, ils empoisonnèrent les fontaines. Les femmes et les enfants se cachèrent dans les bois, et ceux qui étaient en état de porter les armes se rassemblèrent sous la conduite du comte de Cifuentès , vêtu lui-même en montagnard.
Les habitants de Barcelone ne montraient pas moins de résolution et d’ardeur. Ils jurèrent de délendre la place jusqu’à la dernière extrémité , et de s’ensevelir squs scs ruines. Les femmes don-
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paient l’exemple de l’enthousiasme. Les prêtres et les religieux de tous les ordres avaient pris les armes. A la tète de ces milices monacales se distinguaient surtout les capucins , qui nouaient leur barbe avec des rubans.
Tous les ouvrages qui environnaient la place furent enlevés , et le roi établit son quartier général à Saria. La forteresse du Mont-Joui fut prise d’assaut. Là s’arrêtèrent les succès de l’armée destinée à réprimer la rébellion , et déjà réduite d’un tiers. Un corps de dix mille Catalans , dont une partie était commandée par le comte de Cifuentès , bloquait le camp du roi. On ouvrit l’avis d’un assaut général ; mais le maréchal de Tessé , qui faisait cette guerre sans ardeur et sans résolution , différa d’en donner l’ordre. Pendant ces hésitations , une escadre anglaise , commandée par l’amiral Lake , amena quelques faibles renforts à la place , réduite aux dernières extrémités. Lés alarmistes répandirent dans l’armée du roi la nouvelle de l’arrivée de ces secours , qu’ils ne manquèrent pas d’exagérer. En quelques heures, la terreur l’avait entièrement démoralisée. Dans la crainte de se trouver entre les sorties de la place et le corps d’insurgés de Cifuentès , qui manœuvrait sur les derrières , au lieu de donner l’assaut , on leva immédiatement le siège. Les chemins étaient tellement infestés par les rebelles , que la retraite se
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fit avec peu d’ordre. Les assiégés trouvèrent dans le camp un énorme approvisionnement d’armes , de munitions et de vivres , que le comte de Toulouse avait débarqué peu de jours auparavant , et cent cinquante pièces d’artillerie de campagne et de siège.
Le roi , après bien des fatigues et des dangers , traversa les Pyrénées , et se rendit à Perpignan , d’où il partit avec une suite peu nombreuse, et repassa en Espagne à grandes journées. Le maréchal de Tessé pressa le jeune roi de profiter de l’occasion qui Iji^nenait en France, pour aller à Versailles voir le roi so* aïeul , dans la persuasion où il était que la Cour de Versailles , que des revers multipliés dégoûtaient de cette guerre , le déterminerait à consentir au traité dejj^ix que les alliés proposaient. •
Ils offraient de laisser à Philippe V les possessions espagnoles en Italie , avec les îles de Sicile et de Sardaigne , et de donner à l’archiduc l’Espagne pt les Indes , se réservant de statuer plus tard sur le sort des Pays-Bas. Louis XI F~ e t le Dauphin goûtaient peu' ce projet, qui répugnait à leur fierté ; mais on prétendit que le duc de Boùi'gogne avait un parti très puissant , à qui la malheureuse situation des affaires donnait plus de force encore , et qui , professant des opinions toutes différentes , voulait la paix à tout prix , et ne trouvait
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aucune raison de x-ejeter les offres d’accommodement. On crut alors que le maréchal de Tessé , en faisant ces insinuations au roi d’Espagne , voulait plaire au duc de Bourgogne , dont il connaissait les dispositions , et à la maison duquel il était personnellement attaché , en qualité de premier écuyer de la duchesse Philippe, doué d’une fermeté d’ame peu commune , resta inébranlable aux instances du maréchal, et répondit qu’il ne reverrait jamais Versailles , et qu’il était résolu de mourir no Espagne.
Les armes de la France n’étaient plus heureuses sur les autres points du«ihéâtre de la guerre, et la fortune parut avoir entièrement abandonné Louis XIV aet sa famille>pendant tout le cours de
1 On a dit quy la duchesse de Bourgogne , qui n’avait pas oublié qti elle était fille du duc de Savoie , avait constamment trahi la France et le roi de' puis la défection de son père, et qu’apres sa mort ses papiers en avaient offert la preuve. Quant au duc de Bourgogne, ce sage et vertueux prince désirait sans doute de voir la fin des malheurs de la France ; mais il n’est pas vraisemblable que Sun opposition ait eu des motifs aussi intéressés que ceux que lui prêtent quelques mémoires du temps , et qu’elle ait cté*poussce au point d’exciter de vives dissensions entre son aïeul et lui. Les écrivains de l'alliance ne se refusaient aucune calomnie contre la famille de Louis XIV ; mais ils ue feront croire à personne que J’illustre élève de Fénilon et de Mnnlau.urr , dévoré d’une basse jalousie contre son frère, ait déclaré- qu’i/ ne*cro y ait pas devoir risquer son propre bien pour sauver celui d'autrui , ni qu'au ail assea peu i-onnu la grandeur d’àinr tic Ixiuis XIV pour espérer de l'aiueucr par des intrigues de tour et des propos de femmes a sacrifier son petit fils au malheur des temps. C'est ce que la suite a bicu prouvé.
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cette fatale année 1706. Les fautes multipliées du maréchal de Villeroy firent perdre , le 23 mai , la bataille de Ramillies , qui fut plus funeste encore par ses conséquences que ne l’avait été celle d’Hochstet. Toute la Flandre espagnole passa au pouvoir des vainqueurs. Les affaires n’avaient pas pris une meilleure tournure en Italie. Après le succès équivoque du combat de Calcinato, l’armée française , sous les ordres du duc de La Feuillade , avait formé le siège de Turin. Pendant que le général en chef et le maréchal de Marsin , qui avait des ordres secrets du roi , se disputaient sur la direction à donner aux opérations du siège , le prince Eugène avait passé la Dora à la tête de huit colonnes , et forcé les retranchements. Les lignes et les tranchées sont abandonnées , les ennemis sont maîtres du camp , l’armée est dispersée , la déroute est générale ; les bagages , les munitions , les approvisionnements , la caisse militaire, tombent entre les mains du vainqueur. Louis et Philippe avaient perdu toute la Flandre espagnole après la bataille de Ramillies ; après la déroute de Turin , ils perdirent en peu de temps le Milanais . le Piémont , le Modénais , le Mantouan , et le royaume de Naples.
Les malheurs de la maison de Bourbon , et l’échee que la cause du roi Philippe venait d'éprouver devant Barcelone, augmentèrent l’audace
LA SAHDAIONB
des Espagnols qui s’étaient déclarés partisans de l’archiduc. L’Aragon se soumit à lui sans résistance. Déjà le prince Charles possédait sur le continent de l’Espagne trois de ses plus grandes et de ses meilleures provinces, la Catalogne, l’Aragon , et le royaume de Valence. Cet état de choses mettait dans le plus grand danger la Castille ellemême , déjà fort exposée du côté de l’Estramadoure où les Portugais avaient fait entrer , sous les ordres du marquis de Las Minas, une armée de trente mille hommes, soutenue par un corps auxiliaire de douze mille Anglais et Hollandais , que commandait lord GaUoway. Le maréchal de Bervick , n’ayant pas assez d’infanterie pour s’opposer à une armée si nombreuse, parce qu’il avait été obligé de la distribuer dans les places , se retira aux environs de Madrid avec Sa seule cavalerie.
L’armée anglo - portugaise occupa , sans la moindre opposition , toute la Castille , qu’elle pilla et accabla de contributions. Cette conduite ajouta encore à la haine que le peuple castillan portoit aux Portugais, qu’il regardait comme ses ennemis naturels, et à son attachement pour le roi Philippe, dont les malheurs lui inspiraient le plus vif intérêt, læs habitants des provinces occupées lui donnèrent en effet des marques constantes de fidélité. Ils interceptaient tous les couriers , et coupaient toutes les communications de l'armée portugaise
avec Lisbonne. Ils s’emparèrent d’un convoi d’argent considérable que don Pèdre envoyait à ses troupes ; et , quand l’ennemi eut évacué Salamanque, ils proclamèrent de nouveafi le roi Philippe, et formèrent des corps de volontaires pour le défendre et pour fermer les passages.
Le duc de Bervick , forcé d’évacuer la Vieille- Castille , prit la position de Quadarama , et vint avertir le roi qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour effectuer sa retraite de la capitale, menacée de tomber au pouvoir de l’ennemi. Philippe résolut d’abandonner Madrid , et attendit néanmoins, pour en sortir, que les troupes alliées parussent sur les hauteurs. Une partie de son conseil voulait qu’il prît la route de l’Andalousie; une autre, celle de Pampelune, pour être plus à portée de la France et des secours qu’on en atten dait. Il se détermina à joindre Bervick , qui campait à Sopètran avec huit mille hommes. On ferma les tribunaux, et iis furent, par une ordonnance, transférés à Burgos avec la reine. On laissa la liberté, à tous ceux qui n’avaient pas d’emploi du Gouvernement, tïe se retirer où bon leur sem-
blerait.
Cet événenlent mit à découvert les cœurs des courtisans et des seigneurs qui environnaient le roi. Ceux qui lui étaient fidèles n’hésitèrent pas à l'accompagner au camp , ou à suivre la reine à
Burgos. Les mécontents, qui ne voulaient pas encore éclater, furent embarrassés de leur contenance. Quelques-uns, en petit nombre, restèrent à Madrid ; beaucoup d’autres , prétextant leur santé ou leurs affaires privées , allèrent habiter les campagnes voisines; le reste prit bien lentement le chemin du camp* La plupart voulaient attendre que la fortune proclamât le parti vainqueur , pour déclarer en temps et lieu que c’était celui qu’ils avaient toujours préféré. Presque tous désiraient, sans se compromettre et sans rien risquer, de changer de maître , plus dégoûtés de l’influence française et des intrigues de la princesse des Ursins, qu’indisposés contre la personne du roi. Les plus prudents évitèrent de se prononcer trop tôt pour l’archiduc.
Le roi fut suivi de ses ministres , de ses capitaines ' des gardes, et de la plupart de ses gentilshommes de la chambre. Le marquis de Laconi fut le seul seigneur sarde qui l’accompagna. A peine ce prince avait-il mis les pieds hors de sa capitale, que ceux des grands qui appelaient les ennemis de tous leurs vœux , et les nominaien f dans leur Société des libérateurs , écrivirent au général portugais , le marquis de Las Minas, pour l’inviter à venir s’emparer de la capitale , dont ils lui promettaient qu’on ne défendrait pas l’entrée, en l'assurant que le reste du royaume suivrait son exemple. Las Minas,
cédant à un mouvement de vanité qui lui faisait désirer d’entrer en vainqueur à Madrid , négligea ce que les règles de la guerre lui prescrivaient, c’est-à-dire de poursuivre Philippe , au moins jusqu’à ce qu’il eût évacué la Castille. Il envoya d’abord le marquis de Vdlaverde pour occuper la ville avec deux mille chevaux ; deux jours après , il y fit lui-mème son entrée avec le comte de Gallowajr et les Anglais , et fit proclamer roi d’Espagne l’archiduc Charles d’Autriche
La présence des alliés ne fut agréable qu’à Cette partie de la noblesse mécontente qui les avait appelés ; le peuple, au contraire, donna les marques les moins équivoques d’une profonde consternation , et ne laissa échapper aucune occasion , pendant leur séjour , de manifester sa haine. Dans l’intérieur de la ville, il fallait bien céder à la force; mais hors de son enceinte, les ordres des généraux ennemis étaient méprisés et restaient sans exécution ; pour la moindre mesure , il fallait envoyer des troupes.
Au milieu de la stupide oisiveté où vivaient les alliés , qui se croyaient maîtres de l’Espagne , parce qu’ils en avaient occupé la capitale , il n’est pas
' C'est par erreur que M. Félix Bodin dit dam son Résumé de l’Hisloirr de France que l'archiduc fut couronné à Madrid. Il' n’y était point, et il fallut se Immer à une proclamation, qui fut siflléc.
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étonnant que, dans les délices d’une grande ville , tous les vices se soient introduits parmi leurs troupes; aussi s’abandonnèrent-elles à la débauche et à l’ivrognerie. Les généraux eux-mêmes , au lieu de poursuivre leurs premiers succès, étaient enchaînés dans la capitale par l’attrait des plaisirs ; Madrid était devenue pour toute cette armée, chefs et soldats, une véritable Capoue. Le marquis de Saint-Philippe rapporte à ce sujet un trait de patriotisme , dont il appartenait à l’Espagne de fournir l’unique exemple qui soit dans l’histoire. Le royalisme inspira, dit-il, aux courtisanes du dernier ordre, aux femmes les plus perdues, le dessein de ruiner l’armée alliée par les moyens de destruction que leur fournissait la dépravation de leurs mœurs. Elle se rendaient, la nuit, par troupes, dans les tentes des Allemands et des Anglais, devenues le théâtre des plusdégoùtantes orgies. Celles de ces femmes , chez qui le funeste poison apporté du Nouveau-Monde avait fait le plus de ravage , se paraient avec un soin particulier, et se couvraient de parfums et de fleurs , pour séduire plus aisément leurs victimes , cachant ainsi , sous les formes de la volupté, la perfidie d’une haine implacable. Cette campagne , d’un nouveau genre , ne réussit que trop bien : l’année anglo-portugaise ne tarda pas à voir entrer dans les hôpitaux plus de six mille malades , qui moururent presque tous. On ne vi^
jamais nulle part, dit Saint-Philippe , un autre exemple d’une fidélité si impie
Les alliés rencontraient partout, chez le peuple et chez les paysans , les mêmes dispositions pour eux. Tous les soldats qui s’écartaient ou marchaient isolés , étaient assassinés , et chaque matin , dans la ville même , on trouvait des factionnaires égorgés. Les malheurs qui accablaient un roi vraiment digne d’amour et d’estime , et une reine que sa , bonté , sa constance et un courage au-dessus de son sexe, rendaient extrêmement populaire, avaient porté l’enthousiasme des Classes moyennes de la société au dernier degré d’exaltation. Il n’en était pas tout-à-fait de même parmi la noblesse et le clergé , dont beaucoup de membres éminents , voyant péricliter le pouvoir de droit , se montrèrent moins difficiles sur la reconnaissance du pouvoir de fait. Le bruit s’étant répandu que l’archiduc allait arriver à Madrid , les plus pressés de soumission se préparèrent à le recevoir ; d’autres sortirent pour aller au-deyant de lui ; mais tous ceux qui s’avancèrent jusqu’au port de Viveras furent pris par la cavalerie du roi , qui occupait encore ce poste , et qui avait fermé tous les passages. On arrêta ainsi dans leur carrosse , le comte et la comtesse de Lemos , sœur du duc de Yln-
' Mo sc lecrn tan impia lcaltad en hittoria alqmia.
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fatitado , plusieurs évêques et le patriarche des Indes , qui , sur la foi de cette nouvelle , allaient offrir leurs hommages au roi Charles. Ces courtisans mal avisés furent envoyés en prison.
Cependant les affaires du roi Philippe allaient fort mal dans le midi de l’Espagne. Le marquis de Santa-Cruz , qui s’était vendu aux alliés, et avait remis lâchement entre les mains des Anglais la flotille de galères sous ses ordres , à bord de laquelle étaient des secours d’hommes , de vivres . et d’argent , destinés à la place d’Oran , assiégée par les Maures 1 , venait de livrer aux troupes de l’archiduc la ville et le port de Carthagène , et de soulever les provinces de Murcie et de la Manche.
Ces désastreuses nouvelles , et surtout celle qui se répandit tout-à-coup , que le roi , cédant aux sollicitations de son aïeul , repassait en France , augmentèrent la désertion et les défections. Il est bien vrai que l’ambassadeur français, M. Amelot , en fit la proposition à Philippe , qui la rejeta avec mépris , et déclara hautement que , quelque chose qu’il arrivât , il ne sortirait jamais d’Espagne. Ce prince se montra dans celte occasion doué de plna
1 lin frère de ce traître, archidiacre de Cordouc, transporté d'indignation , quand il apprit une action si abominable, alla prendre le registre des naissances et arracha la feuille ou le nom de son frère était inscrit : Qu'il ne veste parmi les hommes , s'écria-t-il , aucun souvenir d’un homme si méprisable. ( No queda en las hoinhrrs memoria de tan vil lu) mitre. )
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He fermeté d’ame , qu’on ne l’en avait cru susceptible. Ayant ordonné une revue générale , il se plaignit qu’on put le soupçonner d’une résolution si peu digne de son courage , et engagea sa parole royale de mourir à la tête du dernier escadron qui lui resterait. Philippe arracha des larmes de tous les yeux , et sa petite armée jura , d’une voix unanime et spontanée, de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la défense de la patrie et du roi. Cette poignée d’Espagnols ne douta plus, dès ce moment , qu’elle ne fût en état de tenir tête à un si grand nombre d’ennemis et d’en triompher. La harangue du roi , appuyée d’ailleurs d’un rerfort de quinze mille hommes , qui vinrent de France , joindre le maréchal de Bervick , affermit la couronne sur sa tête '.
Pendant que le maréchal manœuvrait , entre Xa-
'* Le ministre Mmelot avait proposé au roi Philippe de quitter l’Espagne et de venir en France , d’après les instructions qu’il avait reçues de sa cour. Le cabinet de Versailles désespérait alors de la cause de l’Espagne, et il fut au moineal d’envoyer Philippe V régner en Amérique. On élit abandonné l’Espagne aux factions qui la déchiraient , et on eût embarqué le roi , avec tous ceux qui auraient voulu le suivre , ce qui eût fait obtenir à la France 1c commerce exclusif du Mexique et du Pérou , et probablement ehangé la politique et les destinées des deux Mondes. Ce projet était du maréchal de V autan , grand ingénieur , excellent citoyen , qui passa une jiartic de sa vie i réver des projets utiles , mais presque tous impraticables. Celui de l'émigra^n en Amérique u’obtint pas le consentement de Plàlippe V, comme le dit Voltaire : on vient de voir qu’il le repoussa au contraire avec indignation.
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draca et Alcala , pour empêcher les troupes de l’archiduc, qui se portaient sur Madrid , de faire leur jonction avec celles du marquis de Las Minas , le roi , par un mouvement bien combiné sur Guadalaxara , parvint à mettre Madrid derrière lui , sans qu’il fût possible aux Portugais de secourir celle ville. Le marquis de Mejorada en prit possession avec cinq cents chevaux; elle comte de Las A mayuelas, qui s’était déclaré pour l’archiduc , et s’était d’abord renfermé dans le palais avec quelques centaines de soldats du parti autrichien , se rendit à discrétion , et fut envoyé prisonnier en France.
L'armée ennemie , continuant ses marches rétrogrades , repassa le Xucar le i5 septembre , et le roi , voyant la Castille tout-à-fait évacuée, rentra dans sa capitale. L’enthousiasme qu’avait inspiré la vue des premières troupes nationales qui remplaçaient les étrangers, fut porté au plus haut point qu’on puisse imaginer , quand on put contempler le roi lui-même. La joie que le peuple manifesta fut au-dessus de toute expression : elle tenait du délire, et on pourrait en citer des traits qui paraîtraient incroyables. Philippe, après trois mois et quelques jours d’exil , se retrouva dans son palais , plus populaire que jamais , et environné de tous les hommages et de toutes les adorations.
Les ministres, qui n’avaient ni la générosité ni Je cœur paternel du roi , ne tardèrent pas à gâter
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l’ouvrage de la fortune , et à perdre tout le fruit d’une situation si belle. Leur esprit étroit et haineux fit sortir, d’un événement qui pouvait amener une réconciliation générale , de nouvelles animosités , des sources nouvelles de divisions et de malheurs. Au lieu de publier une amnistie générale , qui , après des temps aussi difficiles , après une de ces grandes commotions où. les personnes sont déplacées et les idées bouleversées , eût été aussi juste que politique , on ordonna des enquêtes sévères sur tous ceux dont la conduite , pendant l’occupation , avait pu donner quelques défiances. Le roi fit la faute de confier le soin de ces informations inquisitoriales au président du Conseil de Castille Ronquillo , homme dur , orgueilleux , persécuteur , qui ne laissa point échapper une occasion si commode de venger ses injures personnelles.
Avant le retour et la réinstallation des tribunaux, les juntes et commissions d’enquêtes se mirent en devoir de remplir leur charge avec cette rigueur qu’on doit toujours attendre en pareil cas du faux zèle , de l’exagération et du fanatisme. Tous les fonctionnaires , magistrats et nobles de toutes les classes, qui n’avaient pas suivi le roi , et qui avaient paru reconnaître, en quoi que ce fut, les autorités des cent jours , furent tenus de se justifier , et soumis à une purification.
Les employés qui ne se défendaient pas suffisamment au gré des inquisiteurs politiques , ou dont t>n voulait se débarrasser, furent destitués. Toutes les personnes de condition qui avaient seulement parlé au marquis de Las Minas furent envoyées en e^il. On n’eut aucune indulgence pour la faiblesse cédant à l’impérieuse loi de la nécessité. Les prisons se remplirent , et la persécution s’organisa. Ce fut le triomphe des intrigants et des délateurs. Le duc de Y Jnfantado , à qui on n’avait d’autre crime à reprocher que d’avoir écrit une lettre peu respectueuse à don Francisco Ronquillo, fut accusé d’avoir eu des conférences secrètes avec les généraux alliés , et enfermé au château de Ségovie.
Ces circonstances ramenèrent encore une fois sur le théâtre des affaires publiques le cardinal exministre Portocarrero , avant qu’il disparut pour jamais de la scène politique et de la mémoire des hommes. Ce défenseur si ardent de la cause et des intérêts de la France , ce constant adversaire de l’Autriche, ce Mentor de Philippe , sur la tête duquel il avait contribué à poser la couronne , se trouve jeté par les événements , sans être embarrassé de son rôle , au milieu des généraux de l’archiduc , accourus pour détrôner le roi légitime. C’est un spectacle digne de l’attention de ceux qui aiment à étudier la morale de l’esprit de parti, et
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à rechercher les causes et les mobiles des actions humaines , dans les révolutions des empires.
Le cardinal vivait retiré dans son archevêché de Tolède , depuis qu’on l’avait éloigné du ministère , disgrâce qui l’avait fort aigri , et l’avait rapproché insensiblement des mécontents. Lorsqu’il vit qu’il pouvait donner librement carrière à sa mauvaise humeur, il n’y mit plus de bornes. A l’entendre , les Français étaient d’odieux tyrans, le joug de la domination étrangère était insupportable , le roi était un ingrat. Il arriva que le marquis de' Las Minas détacha le comte de La Atalaja , avec un corps de cavalerie anglo-portugaise , pour aller prendre possession de Tolède. Le jour que cette ville prêta foi et hommage à l’archiduc , le cardinal voulant manifester sa joie , et sans s’inquiéter de ce qu’on dirait de la flexibilité de sa conscience politique , célébra une fête solennelle , fit illuminer le palais archiépiscopal avec magnificence , et donna aux officiers du corps d’armée des alliés un repas splendide , où l’on but à la santé dq roi d’Espagne Charles III. Il alla jusqu’à bénir avec une pompe extraordinaire les drapeaux de l’archiduc. Le cardinal mit à toutes ces actions , pour le moins étonnantes de sa part , tant de zèle et d’empressement, que les ennemis eux-mêmes en paraissaient honteux. C’était ce même homme , dit le marquis de Saint-Philippe , qui avait si peu respecté les
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princes autrichiens dans ses discours , qui avait sacrifié tant de victimes à son ambition , dans le temps qu’il était tout français , qui faisait un crime d’un geste ou d’un soupir , et devant qui le silence et les paroles étaient également coupables ' .
11 n’y eut pas d’exagérations auxquelles ne se portât ce prince de l’Eglise pour mieux prouver la sincérité de sa conversion. La reine veuve , son ancienne ennemie , retirée aussi à Tolède , et avec laquelle il s’était réconcilié , fut seule capable de luttèr d’extravagance avec lui. Ces saturnales de la félonie finirent avec le retour du roi dans sa capitale, et la soumission de la Castille. La douairière fut conduite en France sous escorte. Le roi pardonna au cardinal ses excès et ses lâchetés , én considération de son âge et des services qu’il avait autrefois rendus; mais la junte inquisitoriale voulut lui faire expier sa faute aux dépens de son trésor. On éprouvait de grands besoins d’argent, et, comme il en avait beaucoup , ce n’est qu’au moment où on lui délivra sa dernière quittance , qu’il fut regardé comme parfaitement purifié.
Les alliés se mirent en retraite de tous côtés, sans savoir quelle direction prendre. Us résolurent enfin de se porter sur la Manche et sur la province de Murcie , afin de faire leur jonction à Va-
' Verba , vultus m criinen detorquens rwondcbut. (Tacite).
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lence , ou arrivait l’avant-garde de l’archiduc, aux ordres du comte de Peterborough. Presque toute la noblesse de ce pays partageait les opinions de celle 3e Catalogne et d’Aragon , et reçut l’armée du prétendant avec de grandes démonstrations de joie. Toute la population de la ville sortit en foule audevant du général anglais , et l’accueillit au milieu des acclamations et de l’ivresse générale. Les prêtres et les moines donnaient au peuple l’exemple d’une exaltation frénétique. Dans la marche triomphale du général huguenot, qu’on appelait le sauveur de l’autel et du trône , les Cordeliers et les capucins formaient un même escadron , dont les premiers avaient la droite. Ces soldats en froc défilèrentdevantPe/er^oroug/t, qu’ils saluaient en lui portant les armes , et qui dit en riant : Nous voilà bien , nous avons pour nous l' Eglise militante.
Les ennemis , maîtres de Carthagène par la trahison du marquis de Santa-Cruz, allèrent assiéger la place de Murcie , qui se serait infailliblement rendue , si elle n’eùt été secourue à temps par son évêque , don Luiz de Belluga. Ce prélat , malgré son grand âge et la dignité de son caractère , monta lui-même à cheval, rassembla des troupes , et fit lever le siège. Il ne se borna point à ce succès ; il reprit aussi Orihuela , et après avoir, pendant cinq jours , dirigé un feu bien nourri contre la place de Carthagène , il la força de se rendre à discrétion.
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Ces alliés de toutes les< nations , dont l’Espagne était inondée se faisaient tous les jours détester davantage par les excès auxquels leur position précaire les forçait de se porter; et harcelés de toutes parts , manquant de vivres , ils multiplièrent les fautes , et ne cessèrent d’être battus en détail. Ils
virent qu’ils n’imposeraient jamais aux Castillans un roi dont ils ne voulaient pas ; lord Peterborough écrivit à Londres que Y archiduc ne régnerait jamais dans ce pays , quand même l’Europe entière entreprendrait de l’y établir '.
Le roi de Portugal , affligé de voir son armée engagée dans une entreprise qui tournait si mal , mourut de chagrin.
Les Anglais , que des revers isolés ne détournaient pas de leur but , allumèrent et firent éclater la révolte dans les îles Baléares. La conspiration se déclara d’abord à Majorque; les îles de Minorque, Iviça, et Formenlera se rendirent sur une simple sommation. Ainsi le roi Philippe perdait l’un après l’autre les états dont se composait l’ancien royaume d’Aragon , et auquels l’esprit de rébellion, semblable aux effets de la contagion , se communiquait avec rapidité.
70 7. L’année 1707 commença sous d’assez heureux
1 No la dominaria cl rcy Carlos , auiiqtic lomasu* este empegno la l\uropa loda. ( Mcm. de Saini-J'lultj ywr. )
auspices. Bervick , à qui Louis XIV , pour seconder les généreux efforts des Castillans , venoit d’envoyer de nouvelles troupes , gagna la bataille d’Almanza , sur la frontière de Valence. Cette province fut le prix de la victoire , qui fut suivie de la prise de Lérida et de Saragosse.
L’archiduc, pendant qu’on avait la bonté de se battre pour lui , comme disait lord Peterborough , restait enfermé dans Barcelone, où le comte napolitain Stella s'élait fait surintendant de ses plaisirs, etd’où il dirigeait, deconcertavec les Anglais, les intrigues et les complots qui avaient pour but d’allumer le feu de la rébellion dans les états de Philippe y , et surtout dans ses possessions insulaires, fort convoitées par la coalition.
Les alliés , déjà maîtres du royaume de Naples , avaient aussi porté leurs vues sur la Sicile, où ils s’étaient ménagé des intelligences avec les principaux habitants. La flotte anglaise parut sur les côtes de cette île , pour recueillir les fruits de la conspiration qu’on y avait tramée , et dont on attendait à chaque instant l’explosion. Le marquis de Los Balbazès, qui en était vice-roi , la découvrit , et en prévint pour le moment les effets , par l’arrestation de quelques-uns des conjurés.
La contagion avait gagné aussi l’île de Sardaigne, quoique la masse de la population restât fidèle à la cause de Philippe V. Quelques-unes des plus il-
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lustres familles du royaume , qui de tout temps avaient entretenu des relations suivies avec la Catalogne et l’ Aragon par Barcelone , les avaient beaucoup plus multipliées depuis que l’archiduc y tenait sa cour, et favorisaient son parti. Les malintentionnés étaient obligés d’user de la plus grande circonspection ; car s’ils s’étaient trop hautement déclarés partisans de la famille Villasor , soupçonnée d’être l’ennemie de la maison de Bourbon, ils eussent risqué de se compromettre. Leurs desseins secrets commencèrent à se dévoiler , quand ils crurent pouvoir espérer d’être soutenus par un plus grand nombre de mécontents. Ils en trouvèrent tout naturellement l’occasion dans une mesure de rigueur que prit l’autorité. Le viee-roi , marquis de Valero , fit arrêter et conduire à Toulon , sur un bâtiment français , le marquis de yUlaclam (don José Zatrillas ) , don Salvator Loclü , juge de la royale audience, et un médecin, membre du magistrat de Cagliari. Voici ce qui donna lieu à l’arrestation de ces trois personnes , qui étaient , dit-on , innocentes , mais qui avaient le malheur d’avoir les apparences contre elles.
Un religieux de l’ordre de la Merci , nommé Trincas, se trouvait à Saragosse , lorsqu’on y apprit que l’archiduc venait d’être proclamé roi d’Espagne. Ce moine, s’imaginant sur cette nouvelle
que l’Espagne était perdue pour Philippe V , fit usage d’une procuration qu’il avait reçue de ces trois personnes dans l’intérêt de leurs affaires privées, et présenta en leur nom à l’arcliidac un mémoire, que ce prince envoya au marquis de Las Minas , pour le faire examiner par le conseil d'Aragon , qui avait le département de la Sardaigne. Don Juan Ricarte, secrétaire dû conseil , qui avait été chargé de cette affaire , fut , au retour du roi , déclaré impJÊ^lahle , et privé de son emploi , pour avoir travaillé avec le marquis de Las Minas. Son successeur trouva dans ses papiers , et s’empressa de dénoncer ce mémoire, où le marquis de Villaclara demandait le gouvernement militaire de la Sardaigne, dont était pourvu le marquis de Saint- Philippe, et les deux autres prétendus pétitionnaires, des faveurs ou des places. La présentation de ce mémoire à l’archiduc était une &rte de reconnaissance des droits de ce prince ; mais si c’était un crime , le moine Trincas en était seul coupable. C’est un zèle mal entendu et peu éclairé qui l’avait porté à saisir l’occasion de faire la fortune de ses amis.
Le moine sarde fut moins excusable d’avoir fourni à l’archiduc la liste des principaux habitants de l’ile , avec des notes sur leurs opinions politiques, et en les divisant, fort arbitrairement sans doute, en partisans de la France et en parti-
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sans de l’Autriche. Tous ses amis , vu la circonstance, avaient été placés au nombre de ces derniers. Cette liste fut trouvée aussi dans les papiers de Ricarte , et remise au roi , qui l’envoya au marquis de Valero, vice-roi de Sardaigne, avec ordre de rechercher et de punir les coupables. C’était un liomme d’un caractère doux et pacifique : il se fit un scrupule d’inquiéter tant de personnes distinguées sur de simples et vagues soupçons, qui ne s’appuyaient d’aucw fait. Il aurait pu exiler ceux qui dissimulaient le moins leurs sentiments, et qui furent depuis la cause de sa perle; mais il les laissa tranquilles, soit qu’il les regardât comme personnellement dépourvus de moyens de succès, soit qu’il n’eût pas assez de troupes pour attaquer en face l’esprit de mécontentement et de sédition, qui faisait tous les jours des progrès nouveaux.
Les partisans de l’Autriche en Sardaigne n’ignoraient pas les motifs secrets de la conduite du vice-roi ; et la crainte qui les agitait , malgré l’appui des patrons qu’ils avaient à la cour, les fit songer à prendre des mesures de sûreté. Dans cette disposition des esprits, on ne sut nullement gré au marquis de V alero de s’être borné à sévir contre trois personnes. Le traitement fait au marquis de ViUaclara indisposa presque toute la noblesse qui tenait à la maison de Zatrillas , une des pins illus-
très de Elle. Le nombre des mécontents augmentait tous les jours, et on n’attendait que le moment d’éclater.
L’explosion , qui paraissait alors imminente , fut retardée par l’échec que fît éprouver, à la cause des alliés sur le continent, la brillante victoire d’Almanza. Le duc d 'Orléans , depuis régent de France , qui était arrivé trop tard en Espagne , pour qu’on pût lui attribuer l’honneur de cette victoire , eut du moins la générosité d’en laisser tout le mérite à celui qui en était le véritable auteur, et par son activité, non moins que par une bonne distribution de ses forces, il concourut avec Bervick à en recueillir tous les fruits.
Ils eussent été plus honorables et plus profitables encore, si tous ceux qui combattaient sous les drapeaux du roi légitime eussent été animés des mêmes sentiments que le prince généralissime et que le héros d’Almanza; mais malheureusement ils avaient dans les rangs et à la suite de leur armée plusieurs de ces hommes, aussi méprisés que méprisables , qui se mettent, par l’affectation d’un faux zèle, au-dessus des lois de l’honneur et de l’humanité , que tourmente la soif de l’or et du sang , et qui ne voient dans les événements de la guerre et dans les malheurs des peuples que des occasions de satisfaire ou leur avidité ou leurs inclinations féroces.
Un de ceux qui, par leurs exactions et leurs cruautés, firent le plus de tort à la cause de la maison de Bourbon, qu’ils avaient l’air de servira\ec toute l’exaltation du dévouement, fut le chevalier
Asfeld , un des lieutenants du maréchal de Bervick. Cet officier-général, parce qu’il avait montré des talents et de la valeur à la bataille d’Almanza , croyait que tout lui était désormais permis, et qu’il ne devait plus compte de sa conduite à personne. Pendant que le principal corps d’armée balayait les deux rives de l’Ebre, et faisait tomber Saragosse etLérida, Asfeld était chargé d’achever la soumission de la province de Valence. Il ne trouva pas de moyens plus expéditifs que d’y porter le fer et la flamme, et de tuer , sans autre forme de procès , tous ceux qu’on lui dénonçait comme rebelles, ou qui étaient suspects de l’avoir été. Tous les habitants furent désarmés , et cet ordre fut exécuté avec tant de sévérité, que la découverte d’un seul couteau fit quelquefois traîner plusieurs centaines d’hommes au supplice. 11 n’y avait point, pour ainsi dire, un arbre dans ce beau et malheureux pays, qui ne devînt une potence '.
Le pillage, les confiscations , les extorsions de tout genre étaient la suite nécessaire de ces exécutions , pour lesquelles un chef barbare avait
' V. lom. I*r , p. 3a*.
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changé de braves soldats en bourreaux. Ces horreurs ne parvenaient point aux oreilles du roi : on ne laissa même pas aux vaincus la consolation de pouvoir se plaindre. Ce fut impunément que des hommes qui avaient illustré leurs mains par de nobles laits d’armes, les souillèrent par de vils assassinats et des concussions tyranniques.
Une belle occasion fut offerte au chevalier d 'sis* feld de mettre au grand jour son naturel féroce. Il fut chargé du siège des trois places d’Alcira , Alcoï et Xativa, qui ne s’étaient point encore soumises. Les deux premières furent prises d’assaut sans beaucoup de résistance , et toute la population fut égorgée sans pitié. Celle de Xativa fit une défense plus vigoureuse} les habitants, qui savaient quel sort les attendait, combattirent encore avec acharnement, même après que les Français se furent logés sur la brèche, et qu’ils eurent enlevé les deux principaux bastions. C’était l’héroïsme de la faiblesse accablée par la force. Ils rejetèrent, d’un cri unanime, l’offre de pardon qui fut faite, et ils répondirent, avec l’accent delà rage, qu’ils ne voulaient d’autre faveur que la mort. Après avoir forcé la brèche , les soldats furieux massacrèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, sans faire grâce ni aux femmes ni aux enfants, que M. d 'Jsfeld avait cependant voulu excepter. Jamais on ne vit spectacle plus horrible. Les mal-
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heureux habitants s’exhortaient réciproquement à mourir, plutôt que de vivre sous le joug d’un pareil monstre, et ils couraient au-devant du fer ensanglanté dont plusieurs dirigeaient eux-mêmes la pointe contre leur poitrine. D’autres profilaient des derniers instants de la vie pour aider les assiégeants à mettre le feu à leurs maisons; on aurait eu peine à discerner qui des soldats ennemis ou des habitants étaient les plus acharnés à réduire en cendres cette ville infortunée. On n’épargna pas même les églises. A l’exception d’un très petit nombre de prêtres , pas un seul homme n’échappa au carnage. Ce fut un grand jour pour le chevalier d ’Asfeld : il aimait le sang; il en vit couler beaucoup. On démolit Xativa jusqu'aux fondements , et il ne resta rien de cette ville , pas même son nom ; car , lorsque plus tard Philippe V la fit rebâtir, il lui donna celui qu’il portait luimême
Les alliés firent les plus grands efforts pour se venger en Italie des revers qu’ils éprouvaient en Espagoe. Il n’y eut aucune action remarquable sur le Rhin et sur la Meuse. Villars réparait en Allemagne les malheurs de la bataille tTHochslet; il avait forcé les lignes de Stolhoffen ; occupé le
■ C’est aujourd’hui la petite ville de San-Felippr. XativsVtait l’ancienne Salnhis . *»# ’*
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Wirtemberg , et porté des contributions jusqu’audelà du Danube. V mdûme soutenait dans les Pays- Bas une glorieuse défensive. Il n’en était pas de même de l’autre côté des Alpes ; les affaires y étaient dans un état désespéré. L’empereur, qui déjà jouissait tranquillement de ses nouvelles conquêtes , quoiqu’il les accablât de son joug de fer, résolut d’étendre sa domination dans ce pays , et d’attaquer le royaume de Naples , où l’appelait un parti puissant. Les princes de Montesarcho } d 'Avellino , de Cariali, le duc de Monteleone , et les principaux chefs de la noblesse , qui étaient à la tète de ce' parti, firent soulever le peuple contre le vice-roi. La trahison livra sans combat un vaste royaume à une armée de dix mille Autrichiens. Gaëte, qui fit un peu de résistance, fut traitée avec une extrême rigueur. Toutes les autres places s’empressèrent dJouvrir leurs portes.
A peine les Autrichiens étaient-ils maîtres de la ville de Naples, qu’une affreuse éruption du Vésuve la couvrit de cendres. Leur général, le comte de Martinitz , s'évanouit de frayeur au pied des reliques de saint Janvier , et il fallut que l’archevêque, pour l’empêcher de fuir en toute hâte, lui apprît que l’éruption du volcan était un phénomène naturel qui se renouvelait quelquefois, sans être précisément une punition du Ciel.
Louis XIV n’était pas plus heureux que son
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petit-fils. Le duc de Savoie et le prince Eugene faisaient une irruption par le col de Tende, dans le dessein de lui enlever la Provence et le Dauphiné. Déjà Toulon, bombardé par une escadre anglaise, était assiégé et vivement pressé. L’état de l’armée de Villars permit heureusement d’en détacher une division qui accourut au lieu du danger. L’armée ennemie était désolée par des maladies , dans un pays sec, stérile, hérissé de montagnes. On fit lever le siège de Toulon , et deux grandes provinces furent sauvées.
Ces événements et la perle du royaume de Naples ne firent point à Madrid une aussi profonde impression qu’on aurait pu le croire. On venait d’échapper à un si grand danger , qu’on ne prenait plus un vif intérêt qu’aux affaires du continent. On éprouva moins de chagrin à se voir enlever un royaume en Italie , que,de plaisir à apprendre quelques faibles avantages obtenus sur les Portugais dans les provinces voisines de la capitale.
La cour et les serviteurs et partisans de Philippe Meurent d’ailleurs qn nouveau sujet de joie, venu fort à propos, et le public s’occupa d’un événement qui lui procura quelques instants de distraction. Le reine mit au monde un fils. Les Espagnols fidèles accueillirent avec transport ce prince né au milieu d’eux , et dans lequel ils se flattaient
qu’on reconnaîtrait enfin l’héritier légitime de la monarchie. Les malveillants et les ennemis avaient répandu le bruit, qui ne s’était que trop accrédité, que la reine n’était réellement pas enceinte, et qu’on l’avait engagée à feindre une grossesse , pour réveiller l’intérêt et l’amour des peuples , et affermir la succession. Au moment des premières douleurs , on fit entrer dans la chambre de la reine les cardinaux présents , le nonce du pape, les ministres et présidents des conseils , et les membres du corps diplomatique , afin qu’ils fussent, autant qu’il serait possible , et dans la forme la plus décente , dit Saint-Philippe, témoins oculaires de la vérité de V accouchement.
La naissance du prince des Asturies fut le sujet de grandes réjouissances , et donna lieu enfin à une véritable amnistie. On mit en liberté les prisonniers, et on rappela les exilés. On pardonna même à ceux qui, ajant eu le malheur de parler au marquis de Las Minas 3 ou de lui demander des sauvegardes, ne s’étaient pas suffisamment purifiés. Quelques-unsdespluscompromis, comme le duc de Y Infantado, qui avait manqué de respect à don Francisco Ronquillo, n’eurent pas encore cette fois la permission de reparaître à la cour. Le président du conseil n’était pas si indulgent que le roi.