‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 2 sur 108 · I.A SARDAIGNE · texte numérisé non relu

I.A SARDAIGNE

On ne peut se dissimuler que la hauteur, la va nité, l’esprit d’intrigue des agents que la cour de Versailles avait en Espagne , et qu’elle introduisait jusque dans les conseils du roi, n’aierit puissamment contribué à irriter la fierté des Espagnols , dont on réduisait la prétendue indépendance à un vain nom, et envers lesquels on affichait une dédaigneuse supériorité.

L’exposé des faits historiques de cette époque , que nous emprunterons au témoignage écrit de deux personnages qui furent les serviteurs zélés de Louis XIV et de Philippe V l, et dont l’autorité est irrécusable, fera voir, par des rapprochements aussi singuliers qu’inattendus, que le caractère espagnol ne s’est jamais démenti dans aucune de ses parties, et que les hommes de ce pays, placés dans des circonstances à peu près pareilles, ont toujours été et seront probablement toujours les mêmes.

La démonstration de ces vérités historiques sortira de la simple narration des événements, peu connus, qui furent , pour les deux gouvernements, l’occasion de fautes si multipliées , et pour les peuples la source de tant de discordes et de maux.

Elle exige, pour l’intelligence des faits, que le récit remonte jusqu’à leur origine , c’est-à-dire aux ■circonstances qui ont accompagné et suivi la signa-

* Les marquis de Torcy el de Saint-Philippe.

lure et l'exécution du testament de Charles II. Mais le plan et les proportions de cet écrit veuT lent qu’on ne fasse mention que de celles qui ont une liaison réelle , plus ou moins directe , avec les affaires de la Sardaigne, qui ont amené graduellement et conduit jusqu’au jour de l’explosion les catastrophes dont elle a été le théâtre, et qui ont mis en scène les caractères et les intérêts, les ambitions déçues , les vanités blessées , et les passions vindicatives , dont ces événements ont été l’ouvrage.

La paix signée le 20 septembre 1697 au château de Ryswick , entre la France , l’Angleterre, l’Espagne et la Hollande , avait mis un terme aux troubles de l’Europe , et avait enfin assuré à la monarchie espagnole le repos dont elle avait tant besoin après une si longue suite de défaites et de malheurs.

Louis XIV, qui, à la paix de Nimègue, avait profité de ses avantages avec trop de hauteur, voulut montrer à Ryswick une extrême modération; et, quoique ses armes fussent partout triomphantes, il se conduisit avec ses ennemis vaincus comme s’il l'avait été lui-même. Il rendit à la branche autrichienne qui régnait en Espagne tout ce qu’il lui avait pris vers les Pyrénées et la Flandre. Toutes les conquêtes sans exception furent restituées. Guillaume qu’on avait toujours traité d’usurpateur et de tyran , fut reconnu comme légitime roi d’An-

gleterre, et Jacques II resta au château de Saint- Germain avec le vain titre de roi et une pension.

Les politiques du temps cherchèrent dans les calculs de l’ambition les motifs secrets d’une facilité qui devait paraître extraordinaire chez un prince accoutumé à tant de fierté, de grandeur et de gloire. Il méditait de plus vastes projets , dit un d’entre eux 1 ; et pour courir plus librement dans la carrière spacieuse qu’il se préparait, il se débarrassa des dépouilles de ses ennemis.

Les historiens ont supposé qu’il s’était occupé dès ce moment d’assurer à sa maison la succession du trône d’Espagne, et qu’il n’avait négligé les intérêts de l’orgueil , que pour diriger ses efforts vers un but plus important, et pour faire mouvoir à cet effet tous les ressorts de la politique.

Voltaire et le marquis de Torcj ont prouvé que cette arrière pensée fut étrangère aux motifs qui firent décider la paix ; que la guerre suscitée par Guillaume tf Orange , moins contre la France que contre la personne du roi, ayant été couronnée par le succès, on avait saisi avec empressement les premières propositions de l’ennemi , pour mettre fin à une guerre ruineuse et sans objet réel ; que la paix était impérieusement commandée par l’épuisement des finances, par la misère des peuples, par la lassitude même de la victoire ; et qu’enfin ,

' Le marqiiii de Saint-Philippe.

comme ie dit l’un de ces deux écrivains : cette paix fui précipitée parle seul motif de soulager le royaume .

Si cependant il est aujourd’hui démontré qu’une si longue prévision politique n’a pas présidé aux négociations du traité de Ryswick , qui par le fait , et peu d’années après, valut à Louis XIV la succession d’Espagne , et que l’or de la France ne lut point en cette occasion prodigué à pleines mains , comme la calomnie et la haine en répandirent le bruit , il n’est pas vraisemblable non plus que ce grand prince , toujours si soigneux de la splendeur, et des droits de sa maison , les ait négligés dans une telle occasion , et qu’il ait abandonné l’avenir aux chances du hasard. Voltaire n’est pas d’une parfaite exactitude , quand il dit que la réputation de Louis XIV et Vidée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolution. Le roi employa, pour parvenir à son but, tous les moyens que la prudence, la politique et l’honneur lui suggéraient, et qui étaient compatibles avec la noblesse de son ame et l’élévation de ses sentiments.

La principale affaire de l’Europe , la grande pensée qui occupait tous les cabinets au moment de la signature du traité de Rys\yick , c’était la succession d’Espagne. Les intrigues sans nombre qui, depuis quelque temps agitaient l’intérieur du palais de Madrid , pour amener le roi Charles //

à nommer son héritier, appelaient tle ce côté l’attention des puissances les plus influentes, ou les plus immédiatement intéressées à ce grand événement. Tout annonçait la fin prochaine du roi d’Espagne , prince aussi faible d’esprit que de corps , accablé d’infirmités , dont la vie était continuellement menacée, privé de postérité et même de toute espérance d’en avoir jamais, si l’on peut croire à la réalité d’une confidence qu’on dit avoir été faite à ce sujet par sa première femme , Marie JLouise d’ Orléans 7 au roi de France1.

Les facultés intellectuelles du roi d’Espagne répondaient complètement à sa constitution physique. Il était irascible , mélancolique , d’une timidité extrême, et d’une ignorance sans exemple. Il ne sut jamais le nom des villes qu’il possédait hors du continent de l’Espagne. Lorsque les Français prirent Mons, il déplora beaucoup la perte que venait de faire le roi d’Angleterre. Il fallut lui apprendre que cette place lui appartenait.

Un tel homme devait être gouverné. Il le fut

' Cette princesse était morte en 1689, sans avoir été attaquée d’aucune maladie, au moment où les instigateurs de l'alliance contré la France y entraînaient l'Espagne. Une mort si subite excita de violents soupçons. On la présenta comme victime du louable dessein qu’elle avait eu de conserver la paix entre son pays natal et sa nouvelle patrie. Quelques écrivains espagnols 1

prétendent que le comte de Mansfrldt , ambassadeur de l’empereur , et le comte à'Oropesa, président du conseil de Castille , soupçonnes d’itre les auteurs de ce crime , prirent peu de soin de s'en justifier.

jusqu’à sa mort. Sa mère , fille de 1’empereur Ferdinand III , et sœur de l’empereur Léopold, d’abord régente pendant sa minorité, s’était servie du prétexte de ménager une santé si délicate, pour conserver, même après l’avènement de son fils au trône, l’autorité dont elle jouissait. Elle exerça, tant qu’elle vécut, un empire absolu sur lui. Piquée contre la cour de Vienne , elle fit déshériter par son fils la maison d’Autriche , à qui elle tenait par des liens si étroits , et en la possession de laquelle il était naturel de croire qu’elle voudrait perpétuer le trône d’Espagne. Elle avait un petit -neveu, fils de l’électeur de Bavière , Maximilien- Marie, qui était «âgé de quatre ans , et sur lequel elle jeta les yeux. Elle fit signer, en 1696, à Charles II un testament secret en faveur de ce prince-enfant.

Après la mort de lareine-mère , Charles II subit un nouveau joug , celui de la femme qu’il épousa en secondes noces, peu de temps avant la signature de la paix de Ryswick. La nouvelle reine , Marie- Anne de Neubourg - Bavière , fille du duc de ce nom , devenu depuis électeur palatin , était belle-sœur de l’empereur Léopold , et avait voué à la maison d’Autriche et à ses neveux la plus vive tendresse. « Ainsi , dit Voltaire , pour que le cours » naturel des choses fût toujours interverti dans

■ Siccle de Louis X/F,

ÎO LA SABDAIGNE

» cette affaire, où il s’agissait de la plus vaste » monarchie du monde , la reine , princesse ba- » varoise , était aussi attachée à la maison d’Au- » triche, que la reine-mère, qui était autrichienne, » avait été affectionnée au sang de Bavière » .

La nouvelle reine , qui avait de la pénétration , et qui aimait le pouvoir, n’eut pas de peine à s’emparer de l’esprit de son mari et à le dominer. Elle ne tarda point à disposer de tout en Espagne. Elle méprisait la nation espagnole , et ne s’en cachait pas. Aussi on la flattait et on la craignait ; mais on ne l’aimait guère. Les imprudences de sa conduite et sa hauteur finirent même par la faire tou t-à- fait détester. Les affaires publiques étaient dirigées par son conseil privé , composé de la comtesse de BerUpz et d’un capucin , le père Chiiisa , son confesseur, qu’elle avait l’un et l’autre amenés de l’Allemagne avec elle.

Don Thomas Henriquez de Cabrera, amirante de Castille, parvint à gagner sa confiance , et à s’acquérir par-là une immense influence. De son côté, le comte à'Ompesa, président du conseil de Castille, qui joignait à ces hautes fonctions la faveur déclarée du roi, ne négligeait rien pour affermir son autorité. Ces circonstances lui paraissaient avec raison éminemment propres à augmenter l’importance de son rôle politique.

L’empereur avait envoyé à Madrid, vers l’époque

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ANCIENNE ET MODERNE. Il

du mariage de la reine, le comte de Harrach, un des principaux ministres de son conseil , en qualité d’ambassadeur, pour soigner les intérêts de sa dynastie , déjà si bien soutenus par cette princesse. Louis XI V , immédiatement après la paix de Ryswick , donna la même mission au marquis à' Harcourt, depuis duc et maréchal de France, homme plein de talents , d’esprit et de grâces, et remarquable par la politesse de ses manières. Reçu d’abord avec beaucoup de froideur , et obligé d’attendre son audience trois mois , le marquis d’ Harcourt employa ce temps à changer en bienveillance l’ancienne antipathie des Espagnols pour les Français, et à déployer toutes les ressources que lui offrait l’heureux don de plaire qu’il possédait à un très haut degré. L’insolence et la dureté des chefs du parti autrichien produisaient un effet parfaitement contraire , et lui aliénaient .autant de cœurs que savait en gagner la dextérité de l’ambassadeur de France.

De tous les prétendants à la succession éventuelle de Chartes II, parmi lesquels figurait , outre l’électeur de Bavière, le roi de Portugal qu’avait encouragé à cette démarche le comte d 'Oropesa, allié de la maison de Bragance, les plus puissants , et en même temps les plus légitimes , étaient les maisons de Bourbon et d’Autriche. Louis XIV et Léopold étaient parents au même degré ; mais le

premier avait l’avantage de la priinogéniture : ses droits étaient donc incontestablement supérieurs. Ils ont été montrés tels par la raison , par la nature et par le succès.

Comme c’était pourtant la volonté du roi régnant qui devait prononcer en dernier ressort sur la valeur de ces prétentions , le foyer des intrigues diplomatiques de chacune des deux puissances prépondérantes était établi au sein de la coyr de Madrid. Chacune mettait eu œuvre les moyens qu’il croyait les plus propres à faire réussir son parti et ses vues.

Un des premiers soins de la reine avait été de se servir de son crédit sur l’esprit de son mari pour faire révoquer le testament que sa mère lui avaitdicté en faveur du prince électoral de Bavière. Elle n’avait pas été aussi heureuse dans les efforts qu’elle avait faits, avec le concours du comte à' Harcourt, pour faire substituer un archiduc d’Autriche à l’enfant déshérité. Le roi avait promis verbalement , mais n’avait rien voulu signer.

Louis XIV , qui était déterminé à ne pas laisser passer la succession dans la maison d’Autriche , ne pouvait pourtant pas la réclamer. Dans cet état de choses, et dans l’attente des événements que le temps pourrait amener, il se garda bien d’imiter la conduite des autres puissances contractantes, qui , après la signature de la paix , avaient complète-

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ment désarmé. Plus prévoyant, il avait laissé la meilleure partie de ses troupes sur pied, et les avait distribuées dans les places.

Il chargea expressément le marquis d 'Harcourt de lui rendre compte de l’esprit et des dispositions des grands et du peuple , relativement à la succession. Lés rapports que lui faisait cet ambassadeur ne pouvaient pas lui laisser le moindre doute. Tous les raisonnements, tous les vœux et tous les cœurs étaient pour la France. Les grands, comme les ministres , étaient divisés entre eux. Ambitieux autant qu’incapables , sans crédit , sans audace et sans autorité , ils attendaient un changement qu’ils regardaient comme prochain et inévitable. Chacun d’eux souhaitait qu’il se fit dans l’intérêt de ses vues particulières ; mais le plus grand nombre , et il s’augmentait tous les jours, désiraient un prince français , comme seul capable de maintenir la monarchie dans son intégrité et d’en 'empêcher le démembrement. Ils savaient trop que l’Espagne , dépourvue de troupes , de vaisseaux et d’argent , et mal gouvernée , ne se soutenait que par le poids même de sa masse, et qu’elle ne pouvait plus se passer de la protection d’une puissance étrangère.

Quant au peuple , son ancienne antipathie , sa vieille haine nationale s’éteignait dans les cœurs. On commençait à mieux apprécier la douceur , la loyauté du caractère français, et les mœurs élé-

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