‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 38 sur 108 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des maladie» dominantes en Sardaigne. —De leur nature et die» fauses Hiii le» produisent. — Prcci» historique de la maladie épid/mique de t'agliari en 1816.

Les causes qui produisent l'intempérie, et qui, par leur réunion et par un accroissement d’énergie , lui impriment, pendant une certaine époque de l’année, une marche et un caractère} particuliers, ne sont malheureusement pas renfermées dans cet espace de temps , de manière à cesser dès qu’il est arrivé «à son terme. Comme ces causes sont essentiellement la qualité de l’air et celle de l’eau , elles agissent constamment sur la santé des individus , suivant que ceux-ci se trouvent plus ou moins disposés à en éprouver les mauvais effets. C’est à ces deux causes principales qu’appartiennent, comme résultats et conséquences, la plupart des maladies qui, hors la saison de l’intempérie, affligent les habitants de la Sardaigne , sujets d’ailleurs à toutes celles qui sont propres aux pays chauds. Les habitants des villes sont moins exposés aux inconvénients qui en résultent , parce qu’ils y apportent

plus d’attention et de soin ; mais la négligence et la paresse de ceux de la campagne les soumettent toute l’année à l’influence de l’air et des eaux de

mauvaise qualité.

La misère et l’extrême malpropreté engendrent d’ailleurs chez cesderniers toutes les affections immondes qui en sont nécessairement la suite et l’effet. L’état repoussant de leurs habitations , où l’air n’est jamais renouvelé , leurs vêtements aussi grossiers que sales , leur nourriture, qui consiste la plupart du temps en pain mal cuit et en végétaux crus, les rendent susceptibles de contracter des épidémies de fièvres putrides. Ce sont ces fièvres , portées dans la saison de l’intempérie au plus haut degré d’exaltation , qui font habituellement le plus de ravages dans la population de la Sardaigne. La phthisie pulmonaire y est commune, mais plus particulièrement dans les campagnes. Les maladies inflammatoires y sont assez rares, et ne sont guere produites que par les coups de soleil, accidents beaucoup plus graves dans un climat brûlant , que dans nos régions tempérées : ceux qu’on reçoit en Sardaigne , pendant les grandes chaleurs de l’été . frappent souvent de frénésie ou d’apoplexie, et quelquefoisdonnentla mort à l’instant même. C’est à torique beaucoup de Sardes confondent les effets des coups de soleil d’été et de l’intempérie, qui n’ont rien de commun entre eux. Les premiers sont des

324 I/A SAHDAICNE

fièvres inflammatoires ; les autres sont des fièvres putrides et pernicieuses.

La petite vérole, à laquelle on n’avait pas encore opposé il y a quelques années en Sardaigne son merveilleux préservatif, y enlève chaque année beaucoup d’enfants, à cause de l’habitude où l’on est dans le pays de les laisser sortir sans vêtements au plus fort de l’éruption , et des préjugés que l’on a sur cette maladie.

Les maladies dominantes appartiennent à la constitution météorologique. L’extrême inconstance et les variations rapides de la température donnent fréquemment ce qu’on appelle dans le pays des coups d’air , des catarrhes , des pleurésies et toutes les autres affections qui sont produites par les désordres de l’atmosphère.

Les maladies les plus violentes sont celles qui, à la suite des mauvaises récoltes, et dans les années de disette , régnent sous la forme d’épidémies. Celle de 1816, dont l’auteur de cet ouvrage a été le triste témoin , est une des plus affreuses qui aient affligé ce malheureux pays. Son caractère était bien marqué, quoique dans l’origine l’ignorance, la peur, ou une prudence mal entendue, aienttenté de le déguiser. Elle offrait évidemment tous les symptômes de la fièvre de famine , autrement di te de prisons ou d’ hôpitaux , à u n degré très exalté, et par conséquent d’un typhus contagieux.

A rentrée de l’hiver de 1816, après une alternative de chaleurs hors de saison et de froids assez rigoureux, des fièvres d’une nature alarmante se déclarèrent à Cagliari, et les effets de la disette , produite par les mauvaises récoltes de l’année précédente , vinrent compliquer et augmenter les maladies dominantes. A la grande sécheresse , qui avait fait périr une partie des céréales etdes plantes potagères, était venu se joindre un autre fléau non moins destructeur , une armée de grandes sauterelles , qui avaient dévoré tout le reste. 1

Les habitants des campagnes , qu’on avait d’abod sacrifiés à la population plus importante de la capitale , réduits à se nourrir d’herbes sauvages , ne présentaient plus à la vue que des hydropiques etdes squelettes. Les hommes et les enfants des dernières classes du peuple de la ville, atteints à leur tour par la famine, le ventre gonflé , décharnés , rongés de vermine, venaient expirer d’inanition sur le pavé des rues , et à la porte des églises.

* Un fait très curieux et très digne d'observation , qui a été souvent remarqué , c’est que l’apparition , dans les pays chauds , de grandes quantités de sauterelles , a toujours auuoucé des calamités. Orose raconte qu’une année de grandes sauterelles , dont le nombre prodigieux n’était comparable à rieu , fit une irruption en Afrique , et qu’après avoir tout dévoré, elles 0 y causèrent , par leur putréfaction , nue peste qui coûta la vie à trois cent raille personnes. Valmonl de Homarv prétend que les corps de ces animaux renferment des principes contagieux , que peuvent développer^ elie* les bouiiues les miasmes qui eu émanent.

LA SARDAIGHB.

3jÜ

Les maladies avaient , par l'effet de deux causes simultanées , une double marche , un double caractère. Les médecins , embarrassés de la définition et de la classification de ces maladies , comme cela est arrivé partout dans le principe des épidémies , s’accordèrent presque tous à les désigner comme fièvres gastriques et nerveuses , putrides et malignes.

Un petit nombre d’entre eux, qui, par des considérations locales, posaient se prononcer trop haut, et les étrangers surtout, y retrouvèrent la maladie connue sous le nom de fièvre d'hôpitaux , ou fièvre de prisons } etc.

Dans ces premières recherches et consultations, •le but qu’on se proposait , conforme d’ailleurs aux désirs du public et du gouvernement, était d’éloigner des nationaux et des étrangers toute idée, tout soupçon de contagion.

La seconde hypothèse, moins favorable à ces vues , obtenait moins de faveur.

Divisés d’opinion sur l’origine physique, sur la cause du mal , les médecins ne le furent pas moins sur la méthode de traitement à suivre.

Ils raisonnèrent et opérèrent en conséquence de cette diversité d’opinions et de systèmes.

La majorité des médecins, satisfaite d’une définition insignifiante et vague, attribuait toutes les maladies quise déclaraient, quoiqu’elles eussent

dans leurs variétés des symptômes et des caractères differents, à une seule et même cause, l’influence de l’air ( influsso dell' aria ).

A un été très sec , à un automne sans eau, avait succédé un hiver assez froid pour amener une continuité de gelées presque inconnue dans cette région de l’ile , et une température humide , brumeuse , d’une inconstance et d’une variabilité remarquables , le thermomètre ayant éprouvé des changements de neuf degrés dans le même jour.

Cagliari étant, par sa position topographique, exposé à des vents subits et impétueux, les partisans de cette opinion , qui entraînait celle de la multitude , voyaient la cause de tout le mal , sans la chercher plus loin , dans les coups d’air , dans la constitution atmosphérique , dans Y influence ( l’/n- Jlusso), mot qui terminait tous leurs discours.

Une circonstance vint confirmer leur dire, et l’accrédita.

Cette inconstance de l’atmosphère jeta tout à coup, au milieu de l’épidémie régnante, une autre maladie qui en était bien réellement l’effet, et dont le quart de la population fut attaqué: c’était un rhume universel, une espèce de grippe, comme on en voit , à diverses époques , dans toutes les parties de l’Europe , qui dégénéra dans quelques individus en fièvre catarrhale , quelquefois inflammatoire. On vil , presque dans le même moment ,

six mille personnes enrhumées. Mais il ne périt que des vieillards, quelques pulmoniques , et ceux que leurs docteurs avaient soumis au même traitement que les autres malades attaqués de l’influence.

L’irruption du catarrhe fut un nouvel argument pour établir que Yin/lusso avait fait tout, que tout venait de Yin/lusso.

Il fallait pourtant expliquer comment cette seule et unique cause , l’influence atmosphérique , agissant d’une manière si diverse sur tant d’individus , produisait chez les uns et chez les autres , sans règle et sans mesure , et avec des crises variant de septà vingt-un jours, des fièvres nerveuses, des gastriques , des gastrico-nerveuses , des putrides malignes , et des catarrhes ou des constipations.

On s’en tirait en disant que l’épidémie n’était point une maladie unique , sui generis , mais plutôt une affection morbifique, provenant de l’air, laquelle, saisissant le sujet à la partie faible, développait ses vices organiques , se constituait une forme et un caractère suivant les divers tempéraments, suivant l’âge , suivant le sexe , avec les nuances que pouvait d’ailleurs apporter ce que l’individu avait plus ou moins à souffVir de la famine , de la misère , et des autres causes concomitantes.

On faisait observer que les femmes, qui vivent en général très renfermées , s’exposant moins aux

coups efair , avaient fourni proportionnèrent un moins grand nombre de victimes , sauf le mal de la peur qui en a tué plus d’une , et que les jeunes enfants , dont les organes sont dans toute leur force , et le sang dans toute sa pureté , avaient sans exception échappé à l’épidémie.

Ce parti , qui était celui du magistrat de santé , ne s’est servi que dans les derniers temps d’une désignation fixe et générique. A la dénomination de fièvres gastriques , gastrico- nerveuses , putridesmalignes , et catarrhales , a succédé celle de fièvres névrosténiques.

L’autre parti , celui de Y opposition médicale, qui ne se contentait pas d’une attribution aussi vague et aussi commode que celle de Y influence de l'air , l’appelait puérile et superficielle , et ne voulant assigner à l’épidémie d’autre cause que la misère et la lamine , il ne voulait pas non plus lui donner d’autre nom que celui de la maladie qui en est si souvent la suite et l’efTet , la fl'evre de prisons et d' hôpitaux , avec tous ses accidents et ses dangers , sans même en excepter la contagion.

L’obscrvatioi^, disait-elle , a fait voir que si les irrégularités des saisons et les exhalaisons délétères peuvent apporter des dérangements dans l’économie de la machine humaine , comme les fièvres des marais Pontins et des maremmes , et comme X intempérie de Sardaigne , qui sont des maladies

LA SA HD A IGNE

endémiques et locales très dangereuses , mais non épidémiques , elles ne sont point à beaucoup près les causes absolues et nécessaires des épidémies proprement dites-, auxquelles il en faut trouver d’autres plus positives et plus immédiates.

En consultant l’histoire de toutes les épidémies , on est tout à coup saisi par les rapports d’analogie ■quiexistententre la plupart d’entre ellesjet, en retrouvant en elles les mêmes caractères , les mêmes symptômes , les mêmes accidents , on ne peut s’empêcher de retrouver aussi les mêmes causes , c’est-à-dire la misère, les blés viciés, les mauvais aliments , la famine.

Telle est la vraie cause de l’épidémie de Cagliaçi, et de la plupart de ses aînées , à qui les malhejurs de la guerre , les fléaux des insectes, et de mauvaises récoltes ont donné naissance avant elles '.

Les fièvres d’bôpitauxquise montrèrent àGênes,

1 Une épidémie du même genre , enfant de la famine , sa déclara en Allemagne au milieu du quinzième siècle. Le pape \Pie second , Æncas- Syivius Piccolomini , qui en est riiistoricn , raconte que les enfants et les jeunes lilles , oubliant toute pudeur , se jetaient nus sur tes, passants , pour leur demander du pain , s’en disputaient un morcc^L et allaient mourir. En 1699 ,la disette fit à Paris de si affreux ravages , que Poupart , qui en fait le récit , prétendait y trouver de l’analogie avec la peste d’Athcucs. On lit dans les Mémoires de l’Académie des Sciences, qu’en 1719 l’usage du seigle attaqué de la rouille lit naître en France, parmi le bas peuple, une affection g.iugréneu.-e qui commençait à l’extrémité des pieds , et s’étendait à tout le corps. JUuratori rapporte , dans scs Annales d’Italie, et ou ne s’eu son*

Ancienne et moderne. 35r

à Nice, à Dijon , et en Espagne, fruits des fatigues de la guerre , des privations de tout genre , des mauvais aliments , de la misère , avaient le plus grand air de famille avec l’épidémie sarde.

Mais aucune peut-être n’eut avec elle une ressemblance plus frappante que celle qui ravagea l’armée française en Syrie , dans la campagne d’Egypte de l’an 7. Les observations pratiques recueillies dans le temps par les médecins français paraissent être l’histoire de la maladie de Cagliari.

La fatigue des marches forcées , de mauvais ali- ments , la faim , la soif, tous les maux supportés avecun courage héroïque , développèrent dans cette brave armée la cruelle épidémie qui la décima d’une si épouvantable manière à Jaffa , et devant Saint-Jean-d’Acre.

Le docteur Pugnet, un de ceux qui ont le mieux écrit sur les fièvres malignes et pestilentielles du Levant , avoue que les phénomènes qui caractérisent celle de Syrie, ont une trop bizarre variété , et que ses symptômes sont trop irréguliers , pour qu’il se sente capable d’en faire une exacte définition.

La maladie de Syrie a eu pourtant un caractère qui a été universellement reconnu.

vient. que trop dans lu pays, qu’en 1 7(14 , nue mauvaise recuite et la |iernirieuse qualité des oHmciils produisirent une maladie épidémique , qui ravagea le royaume de Naple».

L A SARDAIGNE

Elle se divisait en trois fièvres distinctes , Vinjlammatoire , la putride , la nerveuse. C’est précisément la division qu’à Cagliari , comme en Syrie , on a cru devoir établir , jusqu’à ce qu’on fut convenu de s’en tenir à la seule dénomination de fièvre né t 'roslénùjue .

En lisant dans l’histoire médicale de l’armée d’Egypte la description de l’épidémie de Syrie, on croit lire celle de l’épidémie de Cagliari.

On y retrouve du moins , comme à la plupart de leurs antécédentes , les mêmes principes , la même origine , le même caractère.

Toutes les récoltes de i8i5 ayant manqué en Sardaigne , le peuple , privé de tout , tomba dans une effroyable misère. Le pain , ordinairement excellent , était d’un prix excessif. Les malheureux . sans travail , sans industrie , sans asile , venaient étaler dans les rues leur nudité , qu’un hiver rigoureux rendait plus cruelle , et se nourrissaient d’animaux morts de froid ou de faim , ou d’autres aliments dégoûtants , qu’ils disputaient aux chiens sur des tas d’immondices.

Des causes d’épidémie si caractérisées , et leur ressemblance si marquée avec celles qui ont fait naître les autres épidémies dont on a gardé le triste souvenir , dispensent de chercher l’origine de celle de Cagliari dans l’influence de l’air , et dans les variations de l’atmosphère.

Le période de la maladie variait en général de trois à neuf, à quatorze et à vingt-un jours.

C’est ordinairement après le septième que les symptômes s’aggravaient, et que se déclaraient le délire , les convulsions , le tremblement des membres,, la brièveté et l’intermittence du pouls , les sueurs froides, et les taches ou pétéchies , livides et noirâtres , signes presque toujours certains de l’approclie de la mort.

La fièvre était en général inflammatoire dans les jeunes gens d’un tempérament sanguin , putride dans les hommes mélancoliques et d’un âge mur , nerveuse dans les sujets pituiteux ou énervés par les abus.

On peut croire qu’au milieu de tant d’opinions divergentes , dont quelques-unes n’étaient rien moins que diamétralement opposées les unes aux autres , il ne pouvait y avoir de méthode de traitement fixe , une, décisive et prononcée. La majorité des médecins en indiqua une cependant, qu’elle continua de pratiquer sans en démordre un instant, malgré les plus solides objections , et qui , adoptée par l’opinion publique, devint , en dépit de tout , une prescription universelle , absolue , la cure sine qwî non. C’était les émétiques , les excitants , les toniques , la valériane , les sangsues , les ventouses , les vessicatoires et la saignée , mais pardessus tout la saignée. Malheur à ceux qui n’é-

534 LA SABDAIGSE

taicnt pas saignes à la première invasion du mal ;

on leur prononçait leur sentence de mort.

D’autres médecins de Y opposition la condamnaient hautement. On a vu une consultation du dqcteur Amati, de Naples, où , prenant le contrepied des médecins de l’opinion dominante , il prononce que la saignée est mortelle.

Placés entre deux manières de voir si contraires, les patients étaient trop heureux de trouver quelquefois des docteurs qui voulussent étudier le mal pour le traiter , et qui fissent des prescriptions raisonnables, adaptées à l’individu, et non systématiques.

Pendant ces discussions et ces débats, pendant qu’on dissertait savamment pour savoir si la saignée était salutaire ou funeste , si elle sauvait le malade ou le tuait, les victimes se multipliaient tous les jours , et la mort marchait. La ville seule de Cagliari perdit, en quatre mois, le dixième de sa population.

Page 1