‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 5 sur 108 · LA SAU DA IG R E · texte numérisé non relu

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comme un fait certain que la comtesse , sa femme , avait fait acheter pour son compte toute l’huile de l’Andalousie , spéculation d’accaparement qui lui procurait des bénéfices énormes.

On se répandait en plaintes plus graves sur toutes les matières d’administration et de gouvernement. On disait hautement que la justice était bannie des tribunaux , que les faveurs et les emplois se vendaient publiquement , que le roi était trompé , que le royaume était en proie à la plus affreuse servitude, que les ministres les plus zélés avaient été renvoyés pour que rien ne fît plus obstacle à la tyrannie , et que les oppresseurs du peuple avaient pour but de le tenir accablé sous le poids de la misère et de la famine.

Au milieu de cette effervescence des esprits , il ne fallait qu’une circonstance fortuite pour produire une explosion ; elle se présenta. Un alguasil maltraita sur la grande place de Madrid une marchande de légumes ; cette femme se répandit en injures contre le corrégidor P argas , qui était présent. Il eut la prudence de se retirer , comme s’il n’eût rien entendu ; mais la populace le suivit, en le chargeant d’invectives et de malédictions. Le bruit et la curiosité augmentèrent la foule; l’insolence de cette nniltitfide éclata en cris menaçants , et donna bientôt à ce rassemblement le caractère d’une révolte ouverte. Les séditieux ,

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pour s’appuyer de quelques motifs, demandaient du pain, et se croyant justifiés par des acclamations de vive le roi, ils exigeaient en même temps la mort du comte d ’Oropesa. ,

L’aveugle fureur des révoltés les conduisit jusqu’à la place du Palais-Royal. Le roi fut épouvanté ; la reine se cacha dans le fond des appariements les plus reculés, les gardes prirent les armes, et se saisifent des portes; mais le peuple ne songeait pas à les attaquer ; il demanda que le roi parût à un balcon. On répondit qu’il dormait. Il y a trop long-temps qu’il dort , s’écrièrent les révoltés ; qu’il s’éveille. Sur leufs' instances réitérées , il fallut bien que le roi, quoique environné de la noblesse qui était accourue au palais, leur donnât cette satisfaction.

Quand le roi tremblant se fut décidé à se faire voir, des millions de cris s’élevèrent pour demander du pain. Le grand-chambellan, comte de Benavente , répondit qu’on devait s’adresser au comte d ’Oropesa, que ce soin regardait. Les furieux crurent qu’on leur permettait un crime , et que même on les invitait à le commettre ; ils coururent, transportés de rage, à la maison du comte, et y mirent le feu , en chargeant son nom d’imprécations et d’injures, et en demandant sa tête. La maison était défendue par les domestiques et par les amis du comte, qui, prévoyant le dés-

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ordre, s’y étaient rendus. Eu repoussant ceux qui voulaient forcer la porte, ils tuèrent quelques-uns des plus acharnés. Le comte, sa femme et ses enfants se sauvèrent par les toits des maisons voisines.

Le roi, informé de ce qui se passait, voulut, pour calmer la fureur du peuple, qu’on lui ouvrit les portes de la maison , et en donna l’ordre formel. Ail défaut du maître qu’on cherchait, on se jeta sur les meubles; comme c’était plutôt la rage que l’avidité qui animait les séditieux , il y eut moins de pillage que de destruction ; tout fut déchiré, brisé, mis en pièces. On entendit, dans le tumulte , des plaintes graves contre la reine , contre le père capucin Chiusa, son confesseur , et surtout contre l’Amirante, que les révoltés auraient immolé, s’il était tombé entre leur.mains.

Ronquillo, que le roi, pressé par les cris du peuple, venait de rétablir dans la charge de corrégidor de Madrid , parut à cheval , un crucifix à la main, au milieu de la foule insurgée, dans l’espérance de l’apaiser. On ne put y réussir , même en portant le Saint-Sacrement. Un moyen que quelqu’un eut la bonne idée d’employer eut plus de succès. Une voix, sortie du palais, fit entendre qu’on allait attaquer les révoltés avec deux . cents chevaux que le roi avait rassemblés dans la cour. Cette crainte et les approches de la nuit

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mirent fin au tumulte, et la multitude s’écoula insensiblement.

Le conseil de Castille vint le lendemain supplier le roi de lui permettre de soutenir son président. Aucune des considérations prises dans le danger d’obéir à une populace mutinée , et même dans la dignité de la couronne, n’eut assez d’empire sur le roi pour l’empêcher d’abandonner lâchement et de sacrifier son ministre et son favori ; il n’était pas encore revenu de la peur que lui avaient faite les événements de la veille. Le cardinal Porlocarrero, qui avait bien ses raisons pour entretenir ces frayeurs dans l’esprit du roi, lui avait suggéré l’ordre d’exil du comte d ’Oropesa et de J’Amirante. Il fut d’autant plus facile au cardinal de pousser ce faible prince «à une résolution si déshonorante, que la consternation où ilétait ne lui laissait ni la force de délibérer, ni la faculté d’assembler deux idées.

Porlocarrero sut profiter des avantages que la fortune lui offrait; son ami don Manuel Arias fut une seconde fois pourvu de la présidence du conseil. On con firma Ronquillo dans la charge de corrégidor. La face des affaires changea avec ceux qui parvinrent à la faveur. La reine, épouvantée des scènes tumultueuses dont elle avait été témoin , cessa, ostensiblement du moins , de prendre part aux affaires publiques.

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C’est dans ces circonstances que mourut, en bas âge, à Bruxelles, le prince électoral de Bavière, désigné par Charles II comme l’héritier de la couronne. On accusa hautement d’un crime atroce la maison d’Autriche, comme étant immédiatement intéressée à se débarrasser d’un concurrent si favorisé. Le public, toujours prêt à croire aux forfaits de ce genre, accueillit' avec avidité ces bruits injurieux; l’électeur lui-même fut entraîné assez loin par le sentiment de sà douleur paternelle , pour donner à celte calomnie un caractère officiel. Il dit dans un manifeste « que l’étoile de la mai- » son d’Autriche , étoile fatale à tous ceux qui >» font obstacle à l’agrandissement de cette maison, « avait enlevé le jeune prince par une maladie » qui avait souvent sans péril attaqué son enfance, « avant qu’il fût destiné à porter la couronne d’Es- » pagne. »

La Bavière se trouvant mise ainsi dans un instant hors de concours, le parti de la France et celui de l’Autriche se trouvèrent désormais seuls sur les rangs. La nécessité de faire un choix se présenta à l’esprit du roi , accompagnée de circonstances plus graves, qui ne firent qu’augmenter ses irrésolutions, et les anxiétés des prétendants.

Les partisans de l’Autriche perdaient tous les jours du terrain. Les pesantes fanfaronnades et les intrigues sourdes des officiers de l’ambassade ,

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l’aigreur de caractère et les emportements de la reine , les prétentions et les hauteurs mal dissimulées du cabinet de Vienne , et ce qu’on racontait de l’archiduc Charles , qui appelait toujours d’un nom injurieux les Espagnols sur lesquels on voulait le faire régner , ruinaient de plus en plus la cause de l’Autriche. L’ambassadeur d’Espagne, qui avait à se plaindre de cette cour, écrivait que les ministres de Léopold avaient l’esprit comme les cornes des chèvres de son pays , petit , dur et tQFtu. Rappelé à Madrid , il n’eut rien de plus à cœur que de rendre les Allemands aussi odieux que ridicules. • *

Le parti français , au contraire, fort de tous les droits de la nature , de la politique et de la raison , gagnait par la conviction tous les esprits , et tous les cœurs par la séduction. Il avait l’avantage de compter parmi ses chefs les hommes les plus actifs , les plus ambitieux et les plus habiles.

Charles II était peut-être le seul homme de son royaume qui ne se fût pas prononcé encore pour l’un des deux grands prétendants , et qui fut, pour ainsi dire, resté neutre dans une affaire qui le touchait de si près. Ce prince ne savait ni aimer ni haïr. Il avait peu d’amitié pour la maison d’Autriche ; mais sa haine pour la maison de Bourbon n’était pas bien vive : seulement il se croyait jaloux de Louis XIV.

L’auteur des Commentaires de la guerre d’Espagne 1 raconte que le marquis d 'Harcourt, dont l’attention vigilante ne" négligeait rien de ce qui pouvait contribuer au succès de sa négociation , fit' admettre l’ambassadrice sa femme à des audiences particulières de la reine. La marquise, dans l’abandon d’une conversation familière , fit à cette princesse la proposition d’épouser , après la mort du roi Charles , le dauphin de France. On prétend , ajoute le marquis de Saint- Philippe , que la reine entendit cette proposition avec assez de complaisance , mais que sa réponse fut pleine de mesure et de dignité. ‘L’ambassadeur essaya d’amener la reine à une réponse plus catégorique par les soins du duc de Monteleone , son grand-écuyer, pour qui elle avait beaucoup de considération ; mais elle se montra , sans en faire profession , plus habile politique que lui. Malgré l’indifTérence qu’elle affectait , elle détestait au fond du cœur la maison de Bourbon , et elle crut avoir trouvé l’occasion favorable de la perdre dans l’esprit du roi , et de lui attirer une humiliation. Elle révéla en entier la proposition qui lui avait été faite d’épouser le dauphin après la mort du roi, qui se montra fort offensé d’une offre si déplacée , et des soins que prenait la France de pourvoira ce qui se fe-

* J.r marquis de Saint Philippe.

rait après sa mort. On dit qu’il en porta de vives plaintes Louis XIV , par l’organe de son ambassadeur le marquis de Casteldosrios , et on a prétendu que c’était par forme de réparation , que le marquis à' Harcourt , auquel on ne manqua pas d’attribuer un écrit satirique , qui parut contre l’administration et contre la reine, fut rappelé de Madrid. Les Mémoires du Marquis de Torcj } secrétaire d’état des affaires étrangères, attribuent à un autre motif le rappel du marquis à' Harcourt , qui, suivant lui, en avait fait depuis loug-temps la demande réitérée. Un ancien officier d’infanterie , nommé Blècourt , qui avait servi de secrétaire d’ambassade , fut laissé à Madrid comme chargé d’affaires. *

Pendant que toutes les intrigues se compliquaient et se croisaient à Madrid , pendant que le roi , plus incapable que jamais de savoir à quel parti s’arrêter , permettait la formation de petits conseils privés pour discuter le pour et le contre, Louis XIV , qui n’ignorait rien de ce qui se passait, et qui sut toujours tirer un si grand parti de sa parfaite connaissance des hommes , donna un mouvement d’impulsion décisif à la marche des affaires de l’Europe. Le traité de partage de la monarchie espagnole , conçu dans le cabinet de Versailles , et négocié dans la réunion des plénipotentiaires de la France , de l’Angleterre et

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