‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 81 sur 108 · I.A SARDAIGNE · texte numérisé non relu

I.A SARDAIGNE

vendre ces paquets d’oiseaux , enveloppés séparément dans des feuilles de myrte '.

Les merles , qui sont delà famille des prives, et qui, étant sédentaires, ont sur elles l’avantage de s’engraisser plus à leur aise , sans souffrir des fatigues de la traversée , tombent aussi par milliers, pendant ces six mois de l’année, sous les coupj et dans les filets des chasseurs. Ils sont même plus recherchés, à cause de la délicatesse de leur chair, etilsont delà réputation en Italie, où on les envoie enduits de graisse de cochon fondue.

Outre ces merles, qui font les délices de la table , la Sardaigne en a d’autres qui font l’ornement desesbois: le merle bleu , habitant des hautes montagnes; le merle blanc , dont on ne fait plus une merveille introuvable; le merle solitaire , renommé par la souplesse et la beauté de sa voix pure et légère.

Tous les oiseaux chanteurs et à joli bec ( becco gentile ) ; y abondent. Ses vallées et ses collines ombragées retentissent du chant des rossignols , des fauvettes , des chardonnerets } des linotes } des

1 Les Sardes appellent la grive smurtidu, à cause du myrte qui l'enveloppe , et dont le nom dans leur langue est murta. Chaque paquet ou ta • rula , comme disent les Sardes, qui se compose de huit oiseaux , se vendait autrefois de quatre à cinq sous; mais le prix en a augmenté avec celui de toutes les denrées. On vend aussi des grives crues , et même avec leurs plumes , pour ceux qui veulent les manger à leur goût.

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verdters , des a Houe tics, des dix-huit et des zizis. Elle a le moineau, le beefigue , le gros- bec , le muge-gorge , le cul-blanc, 1 e gobe-mouche , etc.

On connaît, en Sardaigne, cinq espèces A' hirondelle , mais qui ne diffèrent en rien de celles qu’on voit partout. Elles y arrivent dans les huit premiers jours du mois de mars, et partent à l’équinoxe d'automne. Les Sardes appellent les hirondelles oiseaux de sainte Lucie (pillonis de santa Luxia). Ils n’en tueraient pas pour tout au monde, parce qu’ils les croient consacrées à cette sainte, qui est regardée comme la protectrice de l’organe de la vue, et qu’ils invoquent dans les maladies des yeux. Un préjugé, qui leur a été transmis par l’antiquité, prête aux hirondelles l’art de rendre la vue à leurs petits, au moyen du jus de la grande chélidoine , ou éclaire , que les anciens nommaient Y herbe aux hirondelles ( herba hirundinaria)

. Les grues , dans le voyage qu’elles font chaque année à la fin de l’automne, pour venir, des régions les plus reculées du nord de l’Europe, se ré-

1 Pline accorde non -seulement aux h irou déliés le talent de médecins oculistes, mais il assure , tant il trouve de rapports sympathiques outre ces oiseau* cl l'organe de la vue, que leur progéniture est un remède excellent contre toute espèce d’ophlhalmic. On coupe la tète de ceux de leurs petits qtf elles ont guéris de la ce cité , on la brûle , et les cendres, mêlées avec du miel, font passer tous les maux d’veux. Plin. , Hist. nadir. Ii!>. X\IX.

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iugier au fond de l’Afrique, font une station dans les plaines de la Sardaigne, où elles trouvent un échantillon de ce qu’elles vont chercher , une température douce , des marais et des grains en herbe.

Ces grands pèlerinages d’hiver viennent augmenter encore, aux approches de cette saison , la population indigène , déjà si nombreuse , des pigeons sauvages , qui couvrent les bois , les rochers et les bords de la mer. Les Sardes désignent , sous la dénomination de tidonis ou tidus , toutes ces variétés de bisets, de ramiers et de palombes Les baies et les graines de tant d’arbustes et de plantes aromatiques les engraissent et leur donnent un goût parfait. Ils sont prodigieusement multipliés; et comme , pour cette raison , ils se veudent à vil prix , il s’en fait une énorme consommation *.

Les Oiseaiuc aquatiques.

Les côtes sont fréquentées par une grande quan-

' C'est un de ces mots en si grand nombre passés de ta langue des anciens Romains dans cette des Sardes. On a fait tidus du mot latin Titus, prénom de tant d'hommes illustres , qui , avant le siècle d'Auguste, voulait dire aussi biset ou pigeon sauvage.

* La facilité de s'en procurer à volonté, au premier coup jle fusil, est cause du peu de soin que l’on met à l'éducation des pigeons domestiques. Les colombiers sont rares. En général , on n’élève dans les basses-cours qu’une assez petite quantité de poules ordinaires , et de canards de l'espèce la plus commune. Les dindons ne sont guère connus. Ce n'est que chez les curieux qu’on voit des pintades , des paons et des faisans.

tité de cormorans } ou corbeaux marins , qui vivent de la proie que la mer leur fournit , et de goélands, oiseaux d’une avidité si hardie et si importune , que , dans le temps de la pèche des thons , ils se jettent sur les entrailles de ces animaux , au milieu même des ouvriers. On est obligé de les éloigner à coups de bâton , parce que leur plumage a si peu de prix et que leur chair est si mauvaise^ qu’ils ne valent pas les frais d’un coup de fusil.

On y voit aussi Y alcyon , ou martin-pêcheur, le plus bel oiseau de nos climats , suivant Buffon } pour la richesse et la netteté des couleurs. Les alcyons ne posent pas leurs nids , comme les représentait la poésie antique, sur la mer aplanie , mais dans les cavités des rochers , où , après le temps des amours , ils vivent tristes et solitaires.

C’est sur le bord des lacs , des étangs et des marais dont l’île est remplie, que se trouvent, comme à un rendez-vous universel, presque toutes les espèces d’oiseaux aquatiques connues en Europe, soit qu’ils y fassent leur séjour habituel, soit qu’ils n’y viennent que comme voyageurs.

Les indigènes sont les bi casses et bécassines, les courlis et corlieux , les petits plongeons , et trois variétés de hérons , savoir : le crabier, destructeur des écrevisses; le butor , fléau des anguilles, et le héron, proprement dit , beaucoup plus stupide, puisqu’il reste quelquefois immobile pendant des h. 38

«ta* .

jours entiers à guetter une proie qui lui échappe ; métier de dupe que les Sardes caractérisent par l’épithète de perde-zomadas ( perd-journées).

L’époque des migrations amène des légions . d’oies et de canards sauvages, de cygnes, de piettes, de pilcts, de souchets, de pélicans , de pluviers dorés, et surtout de foulques, ces innocentes poules d’eau , nommées par les Sardes puligas, et qui ont si peu de défiance , qu’elles se laissent prendre quelquefois à la main.

Od remarque, parmi ces étrangers en visite, la spatule , au long bec terminé en forme de pelle ; le grèbe-cornu, nommé en Sardaigne gangorra, avec sa huppe noire divisée en deux cornes et retombant en crinière coupée carrément autour du cou ; la poule sultane, ou porphyridion des anciens, dont la robe bleue lustrée est relevée par un bec couleur de pourpre; le grand chevalier d’Italie , marchant sur des jambes grêles, fléchissantes, d’une grandeur démesurée , et semblables à des échasses, ce qui lui en a fait donner le nom par les Français ; et enfin le chevalier au a: pieds rouges, qui a l’air de porter une fourrure mouchetée , et des bottes d’un rouge éclatant.

Le pliénicoptère.

Le plus beau, le plus noble, le plus historique de tous les oiseaux de rivage, mérite d’autant

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mieux ici une mention à part , qu’il appartient en propre au midi de la Sardaigne , dont il a fait comme sa seconde patrie.

Cet oiseau est le phénicoplère, que les Grecs nom* mèrent ainsi pour exprimer , dans leur langue ingénieuse , qu’il avait des ailes de flamme C’est la même idée que les anciens naturalistes voulaient rendre en l’appelant flambant, dont on a fait Jlamrnant, quoiqu’il n’ait aucun rapport avec laFlandre, où on ne l’a jamais vu.

« En effet, dit l’un d’eux ( Dutertre ) , toutes » les plumes sont de couleur incarnat , et quand » il vole à l’opposite du soleil , il paraît tout flam- » boyant, ainsi qu’un brandon de feu. »

Son bec , aplati et fortement fléchi en dessus vers son milieu , épais et carré en dessous , comme une large cuiller , son cou long et grêle , ses jambes d’une excessive hauteur, son corps élevé quelquefois de cinq pieds au-dessus de terre , ajoutent une singularité très remarquable à la beauté des ailes couleur de feu de cet oiseau palmipède.

Les phénicoptères sont originaires des contrées les plus occidentales de l’Afrique; on les retrouve à Angola, au Congo, au cap de Bonne-Espérance, aux îles du cap Vert *. Ils arrivent tous les ans sur

' üoiviKOTTripaç , de ptinxitc , flamboyant , et wrtf of , “‘k-

• Ils sont aussi du Nouveau-Monde ; ils habitent Cuba , Saint-Domingue , les Antilles et l'Amérique méridionale.

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les côtes méridionales de la Sardaigne , où ils passent six mois pleins. Les Sardes les appellent mangoni. Ils babitentles étangs des environs de Cagliari. et poussent quelquefois jusqu’à celui de Sassu , près d’Oristano , mais ils n’avancent pas plus loin vers le nord.

Comme ils ne s’écartent jamais du rivage de la mer , ces étangs , qui en sont très voisins , paraissent être pour eux un séjour de prédilection. Toujours rangés en troupes , ils se mettent par instinct en alignement régulier , soit pour pêcher , soit même pour se reposer sur la plage. En regardant le matin ces longues files rouges , du haut des terrasses de Cagliari , l’illusion de l’optique fait voir tantôt un grand mur de briques qui borde le lac , tantôt un régiment suisse en bataille.

Quand ils se reposent , ils ont des sentinelles placées en avant , qui , le cou tendu , la tête en mouvement, les yeux à la découverte , veillent à la sûreté publique. Il en est de même , lorsque , le bec à cuiller plongé dans l’eau , toute la colonie est à la pêche; les vedettes, sur le simple soupçon d’un danger , jettent un cri d'alarme , qui ressemble au son éclatant de la trompette , et alors , en un instant, toute la troupe se lève et disparaît, en observant dans ses évolutions un ordre semblable à celui des grues.

Leur nourriture se compose de coquillages ,

J 'œufs de poissons, et d’insectes aquatiques. Ils les cherchent dans la vase , en remuant continuellement le$ pieds de haut en bas , pour porter la proie avec le lin^on dans leur bec, dont la dentelure sert à la retenir.

Les phénicoptères placent leurs nids au milieu des lagunes et des marais salés , et y pondent deux ou trois œufs, de la grosseur de ceux des oies. Ces nids sont de petits tas de terre-glaise et de fange , élevés en pyramide au-dessus de l’eau , et dont le sommet tronqué , lisse et creux , sans aucun lit de plumes ni d’herbes, reçoit immédiatement les œufs que la mère couve, en se posant sur cette espèce de monticule , les jambes pendantes , à cause de leur longueur, comme une personne assise sur un tabouret.

Quoique ces beaux oiseaux soient très sauvages dans l’état de liberté , on a quelquefois réussi à en apprivoiser. Ils ne boivent alors que de l’eau salée , et y trempent le pain qu’on leur donne. Ils sont frileux , et s’approchent du leu jusqu’à se brûler les pieds. Quand ils ont une jambe blessée, ce que leur conformation rend facile, ils marchent avec l’autre en s’aidant du bec , et en l’appuyant à terre comme une béquille. Les habitudes de la captivité leur sont funestes ; ils y succombent promptement, après avoir langui, et ils ne produisent jamais en domesticité.

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Cet oiseau passait dans l’antiquité pour un gibier parfait , et il jouissait en cette qualité de la plus grande considération. Quand Giliguta voulut faire croire et crut peut-être lui-même qu’il était devenu dieu, il choisit le phénicoptère pour une des victimes précieuses qu’on devait immoler sur ses autels. 11 s’était aspergé du sang d’un de ces oiseaux la veille du jour où il fut massacré '. Philostrale le compte parmi les ornements d’une bonne table *. Apicius , ce célèbre gourmand dont la voracité, selon l’expression de Pline, engloutissait les races futures3, ayant découvert à la langue du phénicotère cette saveur qui la fit rechercher depuis comme le morceau le plus rare, donna la manière savante de l’assaisonner 4. Lampride met au nombre des excès d ’ Hélioga baie celui d’avoir fait paraître à sa table des plats remplis de cervelles et de langues de phénicoptères 5. Suétone dit que V ite/lius, rassemblant les délices de toutes les parties du monde, faisait servir à la fois dans ses festins les foies des scares, les laites des murènes, les cervelles des

' Hostiff erant phœnicoptcri , pavones , etc. Sueton. in Caligula.

* In vil» Apollon, lib. Vin.

1 Phœnicoplcri liuguam pracripui eue sapons Apicius docuit , nepotum omnium altissimus gurges. Pliuius. Ilist. nat. lib. X , cap. 48.

4 De obson. et condim. lib. VI, cap. VII.

* Exhibuit palatinis ingéniés dapes extis et cerebellis phœnicopterorum refertas. Lamprid.

ANCIENNE ET MODBRNE.

faisans et les langues des phénicoptères Martial, dans une de ses épigrammes , fait dire à cet oiseau que son beau plumage a frappé les jeux, et que sa langue est devenue la proie des gourmands , comme celle du rossignol , autre victime d’un goût barbare et destructeur 2. Juvénal, reprochant aux Romains leur luxe déprédateur, dit qu’on les vpit couvrir leurs tables et des oiseaux rares de Scythie et du superbe pbénicoptère 3.

Le morceau si recherché de ces grands connaisseurs est une grosse langue , bordée de papilles charnues, vers la racine de laquelle se trouve un peloton de graisse. Les modernes qui ont eu occasion d’en goûter sont partagés d’opinion sur son mérite. Les Sardes font peu de cas des phénicoptères comme gibier , et quand ils en tuent , car ils n’ont pas pour eux le respect superstitieux des nègres du Congo , co n’est que pour leur plumage. Cetti ditqu’il fut invité par un illustre prélat à manger des cervelles et des langues de phénicoptères , et qu’il ne leur trouva pas un antre goût qu’à la langue et à la cervelle de veau. On avait peut-être oublié la sauce à' Àpicius. , ;

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