I. A SARDAIGNE
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d’en chercher les raisons. Celle sur laquelle iis s’accordent le plus généralement, c’est que ces petits poissons fuient des côtes de la Sardaigne , dans la crainte d’être engloutis par les armées de thons qui les visitent tous les ans, et qui en sont tellement avides , qu’on en trouve toujours plusieurs entiers dans leur estomac Cette raison ne serait pas suffisante pour expliquer l’absence des sardines et des anchois. Leur instinct naturel ne leur donne pas moins de motifs de craindre les thons des côtes de Provence, qui ne sont pas si gros à la vérité , mais qui le sont tou)ours assez pour en manger beaucoup; et cependant il s’en trouve sur ces côtes , et tout autour des madragues , une prodigieuse quantité. Les Sardes en pécheraientautant peut-être, s’ils les cherchaient mieux , s’ils entreprenaient cette pêche avec moins de mesquinerie , s’ils abandonnaient un peu plus la vue de leurs côtes , si enfin ils employaient les mêmes filets , les mêmes barques , et les mêmes moyens : les bénéfices sont le prix du travail et de l’industrie. Le fond de leurs mers est rempli de sardines et d’anchois. La preuve qu’elles n’en sont pas dépourvues , c’est qu’on en trouve dans le corps de tous les tlions ; une preuve plus positive , c’est
' On dit que les tlious pourauiveut aussi les maquereaux avec fureur, et e’est à quoi ou attribue leur rareté sur les côtes de Sardaigne,
AKCIENNE ET MODEMIE. Go5
que les pêcheurs d’Alghero, et surtout ceux de l’île de Saint-Pierre, font souvent en ce genre des pêches très lucratives.
Les mers de la Sardaigne possèdent trois variétés de rougets (mutins), dont deux, qui vivent sur des fonds sabloneux, sont d’une grosseur et d’une qualité médiocres , assez semblables à celles que donne l'Océan; mais l’espèce qu’on pèche en pleine mer, le rouget barbu (mullus barbalus ), fournit à la sensualité humaine un mets des plus exquis , que les Sardes se félicitent avec raison d’avoir en abondance.
Les anciens Romains, qu’il faut toujours nommer quand il est question des excès de la gourmandise et des folies du luxe, avaient une passion déclarée pour le rouget barbu. Il figurait sur les tables les plus somptueuses, et on mettait à ceux d’une dimension au-dessus de l’ordinaire des prix extravagants : on voit dans Pline qu’on en paya un de ce genre jusqu’à huit mille pièces de monnaie. C’est encore lui qui nous apprend qu’il était fort à la mode, dans les maisons où l’on se piquait d’une certaine élégance , de présenter en vie sur la table ce poisson , éclatant du plus vif incarnat, et de l’y faire cuire dans un vase de cristal , à travers lequel on jouissait du spectacle de la dégradation de ses couleurs, jusqu’à leur extinction totale; plaisir bien digne des aimables convives, qui, en sortant
LA SA DDAICKE
de ces diners voluptueux, allaient applaudir aux grâces d’un gladiateur dans les agonies de la mort 1 .
Sénèque s’élève avec énergie contre ces insensés , « pour qui , dit-il , ce n’était pas assez d’avoir dans » le rouget de quoi satisfaire la gloutonnerie de » leur estomac, s’ils n’y trouvaient d’avance de » quoi repaître celle de leurs yeux * ».
Lorsque les écailles ont été enlevées , la couleur de ce poisson , qui est ordinairement d’un janne olivâtre, passe à un rouge de minium, surtout celle des côtes. Les nageoires du dos sont d’une couleur pâle tachetée de jaune; celles de la poitrine , blanchâtres et marquées de quatre taches jaunes; les autres sont rougeâtres avec une teinte légère de jaune.
Le Thon.
De tous les présents que la Sardaigne a reçus de la nature , le thon est celui dont elle doit être le plus reconnaissante, à cause du produit de ses pêcheries, les plus belles qui soient connues de
' Mullum expirante») versicolori quidam et numerosA varietate spectari proférés guise narrant , rubentium squ.marum multiplie! mutatione pallescentem, utique si vitro speeletur. Plin. Hist. natur. liv. IX , cap. 17.
* Quam incredibile illis videretur , si audirent natare in garo piscetn ; et orna.- caussA occisum esse super cænam , ctim mullum in delkiis fait, et ocu-
los, antequam gnlam, pavitl Non suut ad popinam dentibus, et
ventre , et ore content! ; oculis quoque gulosi sont. Sente. Quæst. natur. lib.lll , cap. 17 et lï.
Die
nos jours, et qui sont la principale brandie de son industrie et de son commerce.
Il n’entre pas dans le plan de cel ouvrage de répéter la description détaillée qu’a donnée Cetli de l’organisation , du matériel et des procédés de ces pêcheries ou tonnaresj établissements temporaires , il est vrai, mais aussi peu comparables, par l’étendue de leur échelle, anx petites madragues provençales , que le sont entre eux , pour la grosseur et la qualité , les poissons qu’on prend dans les unes et dans les autres.
On ne saurait rien ajouter à l’histoire naturelle du thon (scomber tliynnus. Linn.), complètement traitée par M. le caste de Lacépède ' , et il ne peut rester de place ic^qu’à un petit nombre de faits omis et d’observations qui , étant des particularités pour la Sardaigne, ne sont pas sans intérêt dans un livre dont elle est l’objet spécial.
Les anciens, qui ont fait tant de méprises en physique et en histoire naturelle , croyaient que les thons naissaient dans le Palus-Méolide , aujourd’hui la mer d’Azof, et que, passant dans la mer Noire, par le Bosphore Cimmérien , ou détroit de Caffa, ils s’introduisaient ensuite dans la Méditerranée . qu’ils parcouraient dans tous les sens.
Les recherches des ichthyologistes , confirmées
1 Hist. ual. de* poiuons.
LA SAU DAIGNE
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par l’expérience journalière des marins et des pêcheurs, ont obtenu des notions différentes, et vraisemblablement plus exactes , sur la vie , les habitudes, et les courses des thons. L’opinion la plus générale est qu’ils viennent originairement du grand Océan, d’où, à peine nés, ils se bâtent de s’expatrier , et que , faisant une irruption au mois d’avril, dans la Méditerranée , par le détroit de Gibraltar, ils en visitent tous les golfes, toutes les côtes et les îles, pénètrent, vers l’automne, dans la mer Noire et dans la mer d’Azof , but constant de ces voyages de long cours , et en sortent par la rive droite du canal des Dardanelles, après y être entrés par la rive gaufifce.
Il s’en faut de beaucoup Wpendant que tous les thons , qu’on voit au printemps dans la Méditerranée, soient de nouveau -venus des pays lointains; la plus grande partie ne fait, à l’époque de leur apparition , que sortir des profondeurs de la mer, où ils s’étaient retirés pour attendre une saison plus favorable. Pendant ces mois de repos , on en voit toujours qui se sont séparés des autres, et qui voyagent isolément. On en a observé quelquefois de grandes quantités, au milieu de l’hiver, sur les côtes de la Sardaigne.
Il est bien certain que les thons affectionnent particulièrement les côtes de la Méditerranée. Les anciens, dont quelques modernes ont répété les
opinions, sans beaucoup d’examen ni de critique, attribuaient cette prédilection à l’abondance des glands, produits par les chênes marias, végétant au fond des eaux 1 , qui sont, suivant eux, l’aliment habituel des thons , ce qui avait valu à ces poissons dans l’antiquité le nom de cochons de nier *. Si les thons préfèrent la Méditerranée , et , dans cette mer elle-même , certains lieux à d’au-
très, c’est parce que ces lieux, notamment , à ce qu’il paraît, les côtes de Sardaigne , sont plus favorables au développement de leurs petits, et qu’ils leur fournissent une meilleure et plus abondante nourriture; mais la raison en échappera long-temps encore à nos investigations.
On croit que les thons déposent leur frai, dès le moment de leur entrée dans la Méditerranée, quoiqu’ils n’en sortent que six mois après. On a remarqué qu’ils ne fraient pas à l’embouchure des fleuves, comme la plupart des autres poissons, mais sur les côtes.
Les thons voyagent en troupes, nageant avec
' Le» ancien» voulaient probablement parler de» fruit» de certaine» espèces de varecs , à qui on donne quelquefois le nom de chênes marins. Cette plante , de la famille des algues, couvre les rochers des cites, an fond de la mer, d'une végétation immense en longueur et en profondeur. Les botanistes en ont décrit près de deux cents espèces , dont plusieurs peuvent servir de nourriture aux hommes, et ilssontbien loin de les connaître toutes.
’ Aristote , Strabon , Potybe , Athénée ; Cetti , Aluni , Raimondo , Valle.