‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeurs (volume 3)Chapitre 94 sur 108 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ia langue nationale.

La langue italienne, depuis qu’elle a suer éft en Sardaigne aux titres et honneurs de la langue espagnole , lors de l’avènement au trône de la maison de Savoie, est devenue la langue de l’autorité publique, des tribunaux et des écoles, la langue noble enfin , comme on dit dans le pays. Toutes les personnes d’une condition honnête, non - seulement dans la capitale , mais dans les autres villes et dans les gros villages, la parlent avec aisance et pureté. Les gens du peuple parlent le catalan à Alghero, le génois dans l’ile de Saint-Pierre, le patois corse dans celle de la Maddalena; ce sont originairement les idiomes maternels de ces trois populations.

La langue nationale sarde , dont on a des monuments d’une assez haute antiquité, a quatre dialectes , ceux de la province de Cagliari , du Logudoro , des arrondissements de Sassari et de Tempio , et des Barbargies. Le premier et les deux derniers, plus ou moins corrompus , sont peu considérés. Le second, celui du Logudoro, particu*

ANCIENNE ET MODERNE. 6fi f '

lièrement usité dans les départements du Marghine, du Monteacuto , du Goeeano , et de Bosa , est regardé comme la vraie langue sarde , dans sa pureté primitive.

Les Sardes ont beaucoup d’attachement pour cette langue qui , en des temps reculés , fut exclusivement celle de leurs pères , qu’ils trouvent pleine de noblesse, de force et de grâce, et dont ils respectent l’illustre origine. Ils prétendent en effet que, de tous les idiomes européens, le leur est celui qui vient le plus évidemment, le plus directement, de la langue latine. 11 est certain que, parmi tous les mots grecs , arabes , latins , espagnols et italiens, dont elle est un mélange, ceux qui ont une consonnancc toute latine sont en plus grand nombre. On en compte plus de cinq cents , qui se sont conservés sans altération. Le jésuite Madao , auteur d’un Essai sur la tangue sarde , a lait à ce sujet des rapprochements curieux, et a réussi dans un vrai tour de force, celui de composer une longue prière rimée , avec des mots de la langue sarde actuelle, qui forment un sens complet et suivi en latin. Il a bien fallu admettre, dans celte œuvre de patience, la transposition qui n’existe pas en sarde , et altérer la signification et la prononciation; mais pour les yeux, l’identité est constatée *.

* Voici deux strophes de cette piece singulière , trop tangue pour la citer

La langue sarde a des règles fixes de déclinaison et de conjugaison ; on l’enseigne par principes. Le jésuite Favre en avait fait une grammaire, qui est restée manuscrite ; mais M. l’abbé Porru en a publié une, en 1811 , qu’il a dédiée à madame la ducbesse de Genevois } aujourd’hui reine de Sardaigne. On reproche à son enseignement d’apparteuir au dialecte de Cagliari , qui est , dit-on, vicieux , et non à la langue pure du Logudoro.

La lecture de cette grammaire fournit des arguments au système de consanguinité de la langue sarde avec la langue latine. Beaucoup de terminaisons, dans les temps des verbes, sont presque les mêmes. On conjugue ainsi l’indicatif présent du

ilam son entier :

Dcus , qui cum potentia incomprebensibib Nos créas, et conservas cum ainore ,

Nos sustentas cum gratia indefectibili ,

Nos réfrénas cum pœna , et cum dolore ,

Cum lide nos illustras infallibili ,

Et nos visitas cum dulce terrore ,

Cum gloria prtemias bonos ineffabUi ,

Punis malos cum pccna interminabili ,

Die et nocle suspiramus impatientes In terra , valle misera , imploramus Misericordias tuas pccnitentes ,

De tanta culpa nostra si mundamus Animas , et conscient ias delinquentes ,

In gratia tua nos justibeamus

Cum dolore , et perfecta contrictione ,

Cum bumile et perfecta devotionc.

verbe aimer : amu, latin anw ; amas, latin amas ; amat, latin amal; amans, latin amamus ; amais , latin amatis ; amant } latin amant.

La troisième personne de l’indicatif se termine toujours , comme chez les Latins , en at, et, it : on dit méritât, devet , consislit ; celle du pluriel du même temps en nt : ils lisent , liggint, latin legunl ; ils sentent, sentint , latin sentiunt j ils sont , sunt , latin sunt ; et enfin la première personne du pluriel se termine comme chez eux en us : dimandumus , liggeus , senteus, etc.

Presque tous les mots du vocabulaire sarde finissent en u , qu’on prononce ou , en a, et en i. On forme le pluriel des noms en y ajoutant uns: domu (maison, domus ), domus ; lei ( loi , Iex ), leis ; hornine ( homme , homo ), homines.

L’article qui précède les noms est au masculin su, au féminin sa, is au pluriel des deux genres dans le dialecte de Cagliari , sos et sas dans celui du Logudoro

La langue sarde a deux verbes auxiliaires , essiri, être, hai, avoir; trois conjugaisons de verbes

' M. Porru trouve dans l'article sarde une preuve de plus de l’antique origine de sa langue. C’est bien évidemment . selon lui , le pronom usité par les vieux auteurs latins , comme Enniut , Luciliut , Piaule , qui disaient tut, ta , toi, tas pour it , ea, eot, eas. Il cite à l’appui de son opinion un vers A'Enniut , et plusieurs passages du grammairien Pompeiut Fcstut , tirés de son livre Je Vcrlorum tignificatione .

LA SARDAJCNE

actifs , qui se distinguent par l’infinitif en ai on ari, en iri bref, en iri long , et des verb es neutres passifs , impersonnels , et irréguliers.

Une particularité de cette langue , c’est de manquer , dans les verbes , du temps qu’on appelle le futur. On y supplée par l’infinitif qu’on fait précéder du présent de l’auxiliaire avoir, hai. Ainsi pour exprimer ces mots il fera, ils feront , on dit hat a faghere, hant a faghere, littéralement il a, ou ils ont à faire. Cette absence du futur a fait dire que les Sardes ne s’occupaient point de l’avenir.

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