CHAPITRE II
Origine présumée ou supposée. — HAbitants primitifs de U Sardaigne. — .Ses premiers chefs. — Traditions falmleuses. — Notions historiques.
Tous les peuples ont aimé à croire qu’ils venaient en ligne directe de la plus haute antiquité. On ne saurait leur trouver de fondateurs ou de pères assez illustres; ce n’est pas trop des demi-dieux et des plus sublimes héros. Les écrivains du pays , empressés à flatter un orgueil national qu’ils partagent , s’efforcent de prouver à leurs compatriotes charmés, et ils y réussissent toujours, que leur noble origine se perd dans la nuit des temps. La Sardaigne ne pouvait pas échapper à cet attrait d’une innocente vanité ; et plus son existence primitive est enveloppée de ténèbres , plus les auteurs pouvaient donner carrière à leur imagination. Ses liistoriens ont composé d’énormes volumes, pleins d’érudition , devant lesquels n’ont pas reculé des savants intrépides, dans un temps où l’on n’était pas effrayé des gros livres, mais qu’assurément personne ne lira plus maintenant, pour lui îipprendre qu’elle a été gouvernée , pre.sque depuis
Jh création du monde, par une suite non interrompue de princes plus puissants et plus parfaits les uns que les autres , dont pourtant ils ne savent pas le nom. Us ne sont pas embarrasses de remplir douze ou quinze siècles de ces dynasties imaginaires.
L’un des plus modernes parmi ces romanciers , le Père Madao , jésuite, prétend que la Sardaigne était habitée bien antérieurement au déluge ; et, comme il ne se contente pas d’iiommes ordinaires pour ce pays de prédilection , il en fait des géants. La Providence, suivant lui, avait voulu que cette île, car il ne paraît pas douter de son existence insulaire avant le déluge , fût peuplée beaucoup plus tôt que rilalie , la France , l’Espagne et le reste de l’Eiirojie.
Je donnerai une idée succincte de ce qu’il y a de moins déraisonnable dans ces récits fabuleux et dans ces croyances historiques ; d’autant plus que ce tableau, tout rapide qu’il est, peut prêter à quelques observations qui ne sont pas sans intérêt pour riiisloire et jx)ur la morale.
En laissant aux vieux historiens sardes leurs géants aborigènes, on trouve les premiers indices d’une population effective en Sardaigne , vers l’an 2ÔOO du monde, 65o ans après le déluge, et 1700 avant Père chrétienne. C’est alors que des Etrusques ou Tyrrhéniens vinrent s’y établir, sous la conduite i\c Phoivus, et lui donnèrent, apparem-
ment d’après sa forme matérielle ',1e nom de Sandaliotis , ou Ichnusa, ce qui exprime toujours la même chose, c’est-à-dire sandale ou plante du pied. Si le nom de la nouvelle colonie n’était pas fort noble , son chef était du moins un personnage très poétique. Phorcus n’était rien moins qu’arrièrepetit-neveu de Noë, et fils de Neptune , dont la m) thologie grecque a fait le dieu de la mer. Vavron prétend que l’oncle de Phorcus , Mesraïm , fils de Cluim , qu’on dit être l’ des Egyptiens , lui donna la Sardaigne et la Corse , comme il avait donné \'\Vx\\G k Lestrigon , partageant entre eux, dans ces contrées, l’empire de la terre et de la mer.
On assigne à P/iorcits trente-trois années bien comptées d’un règne florissant. Malheureusement il eut à se plaindre , vers la fin de ses jours , d’un voisin turbulent. Allas, roi de Mauritanie, par qui il fut vaincu dans un combat naval où il perdit la vie. 11 fut mis après sa ^lort au nombre des dieux marins. Il commandait aux phoques et aux triions. Virgile parle de lui et de soi|^ armée, dans le quatrième livre de l’Enéide
La tradition veut que sa fille Méduse lui ait succédé; et on montre même, dans le centre de l’île, ce qu’on appelle son palais, dont il sera
' Humanx spcciem plante simiosa ûgurat Insula.
’ Tritono!Mjiic<ili, rhorciqne exfrrilus ümnis.
CiAcorEjf.
lO LA SAHDAIGRE
question plus tard au chapitre des monuments de l’antiquité ; mais on n’en sait pas plus sur la reine Méduse que sur son père le roi Phorcus.
C’est dans le courant du siècle suivant que dut avoir lieu l’expédition de Sardus, à la tète d’un parti de Lybiens. Cet Africain , fils de Maceridès , prince à qui , suivant Pansamaa , on avait donné le surnom ^Hercule, se rendit maître de la Sardaigne, vécut en bonne harmonie avec les naturels du pays , qui ne lui en avaient pas disputé la possession , partagea leurs demeures grossières , qui étaient des cabanes et des cavernes , les tira de l’état sauvage où ils étaient, adoucit leurs mœurs, et leur donna les premières notions de l’agriculture.
C’est à cette époque que l’île, heureuse par les lois de Saidus, quitta le nom insignifiant que lui avaient donné les Etrusques, pour prendre celui de son bienfaiteur La reconnaissance des habitants ne se borna point là. Ils lui dédièrent des temples , qu’on voyait encore du temps de Ptolcmée , ainsi que le tombeau où furent déposées scs cendres , et qui , d’après les tables de ce géographe , dut être placé au cap qu’on nomme aujourd’hui de la Frasca.
’ Mox I.ybici Siirdus gcucroso sanguine (Idens llcrcidis , rx svso uiulavit iioniina tciTC.
SiLios iTAi.irns
AMCIENIXB BT MODERNE. 11
Sardus fui mis au rang des Dieux , et sa statue , suivant l’usage , fut envoyée à Delphes. Il fut déclaré le père de la Sardaigne , Sardus pater ' . On l’honora quelquefois sous le nom ^Hercule, qu’on donnait dans l’antiquité fabuleuse à ceux qui avaient consommé de grandes entreprises. En des siècles postérieurs, sous la domination romaine, on frappa des monnaies à son effigie , et on en orna le revers des médailles dont on décernait l’hommage aux magistrats bienfaisants *.
On ne saurait préciser l’époque de la descente que fît dans le midi de la Sardaigne , au dire de Pausanias, un chef ibérien , nommé Norax, prétendu fils de Mercure et X Érjthrée , à la tête d’une troupe d’aventuriers venus des bords de la Bétique , lequel bâtit , à ce qu’on suppose , la viUe de Nora, qui fut long-temps florissante, et dont on voit encore quelques ruines au cap Pula.
Une autre tradition fabuleuse fait débarquer en Sardaigne Aristée , père à'Actdon, qui, après la mésaventure de son fils, si sévèrement puni par Diane d’un mouvement de curiosité , vint s’y établir avec sa mère Cjrrène et quelques familles grecques qui voulurent s’attacher à son sort. Aristée planta des arbres ; il apprit aux Sardes
' Ou en ■ fait, par corruptiou, SardipUtr , Sardopator.
* Voyez plus loin, au ehapiire des mt-daillfs , relies de Sardus Pater et li'detius llaltus.
LA SARDAIGWE.
à extraire l’huile du Iruil des oliviers, et leur enseigna l’art d'élever les abeilles , duquel les poètes le regardent comme l’inventeur, et celui de faire cailler le lait de leurs brebis. Ce peuple pasteur érigea des autels à son second père, au digne successeur de Sardus.