CHAPITRE VII
Oonvernenicnt barbare des Caalhasinois en Sardaigne. — Oppression systéniatique.
Quoi qu’il en soit , il paraît certain que le joug de Carthage fut toujours pesant pour la Sardaigne , et que les deux peuples n’eurent jamaLs entre eux de relations bien sympathiques. Les Carthaginois ne trouvaient dans les Sardes , excepté ceux qui s’étaient vendus au pouvoir des conquérants, ou qui achetaient leur repos par l’obéissance , que des ennemis acharnés , toujours prêts à venger leur honneur et leur liberté. Près de trois siècles de domination n’ont été qu’une succession non interrompue de conspirations et de révoltes. Aussi le gouvernement de Carthage , certain de ces dispositions haineuses d’un peuple qu’il détestait et méprisait lui-même, ne le traita-t-il jamais que comme une possession utile à ses intérêts. C’est par un système raisonné que Carthage accabla le.s Sardes du poids de la tyrannie, et l’esclavage affreux qu’elle leur imposa fut le résultat d’un profond calcul. Jalouse de son commerce exclusif, elle défendait aux Sardes tout négoce direct
avec les étrangers , et faisait noyer ceux de ccs derniers qui étaient surpris dans l’île , trafiquant avec les gens du pays * . Ennemie de Fagricullure , qui aurait pu augmenter le bien-être des Sardes , que sa politique aveugle avait condamnés à la misère, elle avait eu l’inconcevable cruauté de porter la peine de mort contre ceux qui planteraient ou ensemenceraient les terres. U n’était permis à ces infortunés de recueillir que les productions que leur donnait la nature inculte Les Girtliaginois attachaient la plus haute importance au dessein d’exclure les étrangers et surtout les Romains, dont ils avaient deviné la tendance, de toutes relations avec la Sicile et la Sardaigne. Le traité qui mit un terme à la première guerre punique, et dans les négociations duquel les Carthaginois montrèrent à l’égard de la Sardaigne leur avarice et leur férocité , portait que les Romains et leurs alliés ne pourraient faire aucune alTaire de commerce, de quelque genre qu’elle fût , avec cette île, et que , quand leurs navires seraient forcés d’y aborder , ils n’y achèteraient que les objets nécessaires pour les besoins de l’équipage ou pour les sacrifices , et seraient tenus de remettre à la voile au bout de cinq jours au plus tard
’ Eratosthenrs in Strabon. Lib. xvu.
•• • Arislot. De Admiraod. Audil.
1 Po!»b^ . liv. itr.
AXCIENXE ET MODER5E.
Mais le trail le plus mémorable de l’inhumanité du gouvernement carthaginois envers la Sardaigne, celui qui mit le comble à la manifestation de sa haine contre les Sardes, à celle qu’il leur inspirait, et aux maux dont il les avait accablés, ce fut la mesure qui signala les derniers temps de sa possession , et que lui suggéra la crainte des desseins de Rome sur cette île , où il était en horreur, et où le vœu presque général appelait ses ennemis. 11 résolut d’en faire un désert, afin de lui ôter, par cet atroce moyen , l’attrait que pourraient avoir pour les Romains sa richesse et sa fertilité. 11 fit arracher impitoyablement les vignes, les oliviers et tous les autres arbres à fruits , sans exception, et décréta la peine de mort contre ceux des habitants qui oseraient en replanter. Cet ordre barbare, exécuté avec une aussi barbare exactitude, réduisit les Sardes au désespoir, et augmenta le nombre de ceux qui s’étaient réfugiés dans les cavernes^ dans les rochers, dans les montagnes de l’intérieur, y vivant de racines et de glands , mais à l’abri du pouvoir de leurs oppresseurs *.
' I.es historiens de l’antiqiiitc qui nous ont parlé des Carlhaginois ont éeril sous rinfliicnre et dans l'intérêt des vainqueurs, et on ne doit pas s’étonner qu’ils se soient permis des esngératioiLs, ou même des calomnies contre le peuple vaincu, dont la mémoire n'a pas trouve de défenseurs. Il faut donc, sur ces matières, les lire avec défiance ; mais les traits que je viens de citer sout -arantis par un si grand nombre d’aiitoriti'S, parmi lesquelles il faut placer le jmlieieus et im|>artial Polyf’f lui-iuéme , qu’il est difficile de les révorpier en doute; et, joints à beaucoup d'autres uon moins
LA SARDAICHE
L’aveugle cruauté du gouvernement de Carthage produisit un effet tout différent de celui qu’il s’était proposé ; car pour le bonheur de l’humanité, les calculs de la tyrannie sont presque toujours faux. Elle fit des Sardes , qui n’avaient plus de ressources que la mort , des ennemis indomptables , et appela des vengeurs empressés de recueillir les fruits d’une stupide férocité.
aulhentiques, ils suflisMit pour faire voir que l'avare Carthage sacrifiait facilement à ses intérêts le bonheur et la vie des hommes, et que la barbarie qu’on lui a tant reprochée était systématique et réfléchie. Mais on petit admettre qu’un gouvernement ait professé par principe une Uche et froide cruauté , sans croire qu'il l'ait poussée jusqu’à s’occuper de découvrir sans cesse des raffinements dans les supplices , et à faire mettre à mort les sieillards trop Agés par leurs propies enfants.