I -VTnODUCTION
pcnl les cent voix de la Renommée. Mais il est aussi des jx*uples , comme des individus, qui , une fois frappes par le sort contraire , tombent dans un abime de maux dont ils ne peuvent plus se relever, Un malheur en entraîne un autre qui l’aggrave; le découragement et la démoralisation en sont la suite nécessaire , et l’opinion , qui ne juge que sur ce qu’elle voit , sans remonter aux causes , et pour qui , chez les malheureux , tout devient ou un tort ou un crime , les flétrit irrévocablement de ses dédains ou de son oubli.
Gi triste sort , qu’éprouvèrent tant d’honnèles gens , fut aussi celui de quelques peuples. La Sardaigne en est un déplorable exemple.
Depuis que cette île , si bien dotée par la nature, long-temps froissée entre deux colosses qui se disputaient l’empire du monde , fut tombée dans les mains du plus puissant des deux , le peuple sarde n’a plus fait que traîner une vie insignifiante et précaire. Perdu dans l’immensité des possessions de ses maîtres , ou déchiré par ceux qui se partageaient leurs dépouilles , en proie à tous les maux , portant la peine des erreurs com-
INTRODUCTION
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mises par les gouverneilients qui . pendant le cours de tant de siècles, l’ont successivement opprimé ou avili , il a fini par recueillir de ses contemporains de toutes les époques , en remontant jusqu’à celle de la domination romaine , au lieu d’une noble commisération, d’injustes mépris ou une humiliante indifférence.
Telle est la Sardaigne , tels furent ses rapports avec les autres nations européennes.
n ne s’est en effet rencontré dans l’histoire moderne de la Sardaigne aucune circonstance qui appelât sur elle l’attention publique , à l’exception de celle où elle a donné son nom à un nouveau royaume , dont elle ne devait pas même être le siège. Moins heureuse , si c’est un bonheur, que les autres grandes îles de la Méditerranée , la Sicile, Malte, la Corse même, qui ont figuré avec plus d’éclat sur la scène du monde , la Sardaigne n’a joué dans les événements politiques de l’Europe , depuis que Tiherius Gracchus triompha d’elle au Capitole , qu’un rôle accessoire. Son existence a toujours été secondaire , dépendante ou servile ; elle ne s’est point gouvernée par ses propres moyens,
INTRODUCTlOiS.
et ne s’est jamais appartenue à elle-même , ce qui est la condition nécessaire pour exister en corps de nation. Aussi , n’ayant rien de ce qui fixe l’attention publique , si occupée , si distraite , et qui , comme la mode, veut de l’extraordinaire et du nouveau , elle s’est trouvée insensiblement vouée à l’oubli le plus profond. Nous avons , en France , hérité de nos pères , et nous avions affiché jusqu’à ce moment , où le goût du public est heureusement changé , une froide indilTérence pour l’histoire moderne , et particulièrement pour celle des nations étrangères. C’est en France surtout que la Sardaigne , malgré sa proximité , est le plus complètement inconnue, quoiqu’elle le soit aussi, à vrai dire , de tout le reste de l’Europe , et même des Anglais , qui , malgré les relations suivies qu’ils ont eues avec ce pays pendant les guerres de la révolution , ne le connaissent pas plus qu 'auparavant ,• et l’ont vu et jugé comme on sait que leurs voyageurs , hommes du monde , voient et jugent les pays étrangers.
Cette ignorance universelle de l’existence intérieure et des mœurs de la Sardaigne , même chez
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des hommes d’une instruction peu commune , passe toute croyance. J’ai entendu faire à ce sujet des questions vraiment extraordinaires , et qui touchaient de bien près au ridicule. LesPatagons nous sont mieux connus que les Sardes. Nous avons des relations satisfaisantes d’Otaïti , des îles de la Société , des Amis , et des Marquises ; nous ne sommes pas étrangers à la constitution politiquedeNoukaïva, et les souverains des îles Sandwich nous ont donné les moyens d’étudier de près et sur eux-mêmes leurs usages et leurs mœurs ; mais nous ne savons guère ni ce qui se passe , ni même ce qui s’est jamais passé dans une île en vue des côtes de l’Italie , et séparée par un détroit de quelques lieues d’une autre île qui est un département français.
L’ignorance , ou du moins la négligence des historiens au sujet de la Sardaigne , est poussée à un tel point , qu’à peine deux ou trois de ses villes sont citées, et encore avec des indications erronées, dans les écrits géographiques ; et pas un seul des noms qui figurent avec quelque honneur dans scs annales n’est mentionné dans aucune de nos histoires contemporaines , ni dans aucun de ces
l^ 1' nOULCTlON.
dictionnaires biographiques où l’on ne s’est |x>urtant pas fait scrupule d’entasser tant de noms obscurs ou même ridicules.
11 est vrai que les Sardes eux-mêmes , par une insouciante paresse ou par le peu de culture de leur esprit, ne connaissent en général de leur pa ys natal que la contrée qu’ils habitent. Long-temps divisés , comme les peuples de l’Italie , en un grand nombre de petits états , üs se regardent comme étrangers les uns aux autres , et l’idée d’une vieille et antique patrie ne fait point battre leurs cœurs. Les Sardes , dit le docteur Massala , laissent errer sans honneur et sans sépulture les ombres de leurs ancêtres.
Ce serait peut-être ici le lieu de relever un mot que son auteur seul a pu croire heureux : c’est ifue jteut-éLre la Sardaigne n’est si peu connue , que parce quelle n’en r>aul pas la peine. Je ne suppose ]K>urtant pas qu’on reproduise une observation si légère et si peu réfléchie. Comment penser, en effet, qu’il y ail beaucoup de personnes capables de regarder comme indigne d’intérêt , de necherclies et d’études , une ualion entière (|ui fait partie de la
INTUODüCTlOJi.