CHAPITRE XIV
EtabUMemenb et travaux des Romains en Sardaigne.
Cette série de faits historiques , qu’on pourrait étendre bien davantage, prouve que M. de Montesquieu a laissé échapper une proposition erronée et qu’il n’a pas suffisamment approfondie, lorsqu’il dit, après avoir cité le passage Aristote qui parle des ravages exercés par les Carthaginois : La Sardaigne n^êtait point rétablie du temps rf’AniSTOTB; elle ne Vest point encore aujourd’hui ' .
C’est une question à examiner que celle de savoir si ce que dit de son état actuel l’auteur de \ Esprit des Lois , n’est pas fort exagéré ; mais « quant aux temps qui suivirent la domination de Carthage, la longue prospérité dont elle a joui sous celle des Romains est un démenti formel à son assertion.
Rien différents de leurs devanciers, les Romains, au lieu de dévaster les champs de la Sardaigne , et de faire peser sur ses habitants paisibles le joug de
' Evprit des Lois, liv. xvtit, chap. 3.
LA SARDAIGRE.
la tyrannie , y encouragèrent l’agriculture, qu’jls pratiquaient eux-mêmes avec tant de succès ; et aussi facües , aussi généreux pour ceux qui faisaient preuve de soumission et d’obéissance , qu’ils étaient sévères et meme cruels pour la rébellion , ils s’efforcèrent, par leurs institutions et par des travaux d’utilité publique , grandioses comme tout ce qu’ils entreprenaient , d’améliorer et d’orner une contrée déjà si belle. Fidèles à leur sage politique , ils voulurent attacher les Sardes aux destinées de Rome, les accoutumer à identifier leurs intérêts avec ceux de la métix)pole, et opérer enfin une complète fusion. Les princij>ales villes de la Sardaigne , Caralis , Sulci , Neapolis , Dosa , Nora, Olbia , Forum Trajani, furent élevées au rang de cités romaines , et leurs habitants jouirent des privilèges et des honneurs accordés aux citoyens romains. Deux colonies furent fondées , l’une à Usellis Fautre à Turris Lybisonis , et plusieurs autres villes déclarées villes alliées Des Sardes distingués furent appelés à Rome pour y remplir des emplois importants , et un assez grand nombre de familles romaines vinrent s’établir en Sardaigne. Cet amalgame des deux
’ On ne sait pas positisement le nombre de villes qui avaient le titre i’alliees ; mais il est certain qu’il en evistait. l,es ■vilUs alliéet en Sardai;;ne, du Titr-fÀvr ( liv. xxiii, cliap. iC), offrirriit au |in>-prétcur Cornélius Mammula la solde et le pain des troupes, que Rome était hors d'état de leur fournir.
A/fClENSE ET MODEUIVE. 5l
peuples, produit par la coininunautc des institutions et des mœurs , les unit par les liens d’une amitié réciproque , qui ne fut que momentanément troublée par les révoltes des montagnards, par le mécontentement qu’excita, plus d’une fois, la mauvaise administration des préteurs , et par les déchirements et les fléaux de la guerre civile.
Le temps et la main des hommes ont renverse les édifices élevés par les Romains en différentes parties de l’île; mais on peut juger encore par les restes qui ont échappé à tant d’événements et de ravages, et dont l’oeil étonné, malgré leur état informe, reconnaît encore les traces, de la direction que ce grand peuple donnait à ses travaux publics , et du caractère qu’il savait leur imprimer. Les Romains , voulant réunir les deux parties de l’île , celle du midi et celle du nord , par une communication facile, avaient jeté une route magnifique sur l’espace qui séparait Caralis , la grande capitale . de la colonie de Turris Lybisonb. Les ouvrages qu’a commencés, il y a une cinquantaine d’années, le gouvernement piémontais , pour rétablir cette route entre Cagliari et Sassari, font découvrir de temps en temps de beaux fragments de l’ancienne voie romaine. A Caralis s’élevait un vaste amphithéâtre , dont on retrouve encore l’enceinte et les débris. Près de Cagliari, et parmi les ruines de l’ancienne Turris, aujourd’hui Torre, et celles
LA SAR,DAIGNE
de Nora, on voii les vestiges imposants de vastes aqueducs. Les Romains avaient élevé sur les fleuves des ponts solides et hardis ; ils avaient construit de somptueux édifices dans les divers lieux où coulent des eaux sulfureuses et minérales , présent de la ciature qu’ils appréciaient beaucoup ; ils avaient enfin établi sur une grande échelle l’exploitation des mines de la Sardaigne , fort célèbres alors , et aujourd’hui totalement abandonnées.
Nous aurons occasion de revenir sur ces restes de l’antiquité romaine , soit dans les recherches dont elles seront l’objet , soit en les visitant l’une après l’autre dans l’itinéraire de File. Il nous suffit en ce moment de montrer que les Romains attachaient à la possession de la Sardaigne une haute et juste importance , qu’ils employ.èrent tous les moyens que leur fournissait leur puissance pour améhorer son état, son agriculture et ses arts, et qu’elle était une de celles de leurs provinces qu’ils traitèrent avec le plus d’intérêt et de prédilection.