CHAPITRE XXIII
Dca prrtrndus droifs arqiiia aux Papes sur la Sardaiipie, parles donation» des Empereurs. — fie quelle maïuère iU les ont exerces. — Quand Us uut eonimrucé à les faire valoir.
Plusieurs liisloriens, et particulièrement les m-ivains sardes, font remonter à cette époque, et même, jusqu’au milieu du huitième siècle, les prétentions que les papes élevèrent à plusieurs reprises sur le domaine temporel de la Sardaigne.
L’obscurité qui enveloppe le moyen âge , la crédulité , le défaut de critique des annalistes, ont jeté la confusion dans le récit des faits, et donné lieu à beaucoup d’anaclironismes et d’erreurs.
Les droits du saint siège sur la Sardaigne ont été regardés comme primitivement fondés sur la prétendue donation faite de l’Italie et des îles adjacentes , par l’empereur Constantin , au pape saint Sylvestre , et renouvelée en 766 par Pépin. Personne ne croit plus à cette donation , qui pourtant a été considérée presque comme un article de foi pendant plus de huit siècles, et dont aujourd'hui l’impossibilité et la fausseté sont bien démontrées.
LA SAnDAIGNK
Un litre plus solide , a-t-on dit , est celui qui fut conféré au saint ^ége dans la personne du pape Adrien par Charlemagne , en 774» et où étaient expressément spécifiées les îles de Sicile , de Sardaigne et de Corse , donation qu’on prétend avoir été confirmée en 817 par Louis-lc-Débonnaire , en faveur du pape Pascal , et en 962 par l’empereur Othon III, sous le pontificat de Jean XII.
On ne trouve et on n’iiivoque d’autre témoignage en faveur de l’existence de cette donation , que celui du bibliothécaire Anastase , qui écrivait cent quarante ans après. Cet Anastase dit que la charte de la donation était dans les archives de Rome , où personne ne l’a jamais vue , ni lui non plus. Combien , dans ces tristes temps , n’a-t-on pas fabriqué de faux titres et commis de pieuses fraudes î On n’a pourtant point poussé l’audace jusqu’à contrefaire cette donation imaginaire. C’est une supposition qui révoltait trop la raison. Comment croire en effet que Pépin et Charlemagne eussent donné au pajie des états qui appartenaient aux empereurs grecs, souverains légitimes et reconnus? Ces princes ne pouvaient pas raisonnablement disposer de ce qui n’était pas à eux. 11 faut remarquer, au reste, que le secrétaire de Charlemagne, Eginhard , qui fait une longue énumération do ses dons pieux , ne dit pas un mot de celle donation.
Celle de loiiis-le- Débonnaire n’est pas plus vrai-
semblable J la dale de 817, qu’on lui attribue, en est la preuve. On vient de voir que la Sardaigne , dans l’espoir d’acquérir un appui contre les incursions des Maures , qui occupaient une partie de son territoire , désertée par ses anciens maîtres , s’était spontanément donnée à ce prince en 81 5. On ne peut pas supposer que, deux ans après, il ait transmis au pape, qui n’en pouvait tirer aucun parti , une belle province dont il avait agréé la soumission , et de la possession de laquelle il avait paru s’honorer. Cela est d’autant moins probable , que les papes , dépourv’us à cette époque de puissance temporelle, placés dans unç situation précaire, et resserrés entre les Lombards et les Maures, étaient hors d’état de protéger des provinces maritimes ; tandis qu’au contraire on voit les empereurs envovcr constamment en Sardaigne , jusqu’à la fin du dixième siècle, depuis la mission du comte de Lucques, en 820 , des comtes et des ducs , chargés de la gouverner en leur nom ; ce qu’ils n’auraient certainement pas fait s’il avait existé en faveur du saint siège une donation authentique et réelle.
I.ÆS historiens sardes , pour montrer l’ancienneté des prétentions du saint siège à la possession temporelle de la Sardaigne , sur laquelle , suivant eux , il aurait exercé , dès le commencement du neuvième siècle , des droits de souveraineté , s’ap puienl’ de la lettre du pape Léon à un prince
sarde pour lui demander des secours. En supposant que la lettre de Léon IV ne soit pas apocryphe , comme plus d’un critique l’a pensé , elle prouverait , par la nature même des expressions qui y sont employées , précisément le contraire de la proposition. Le lang’af,''c du pape est humble et suppliant. 11 dit , en s'adressant au chef insulaire , qu’il conjure son altesse de daigner lui envoyer les secours qu’il implore de sa mun^icence '. Ce n’est pas là le ton d’un souverain envers son sujet , ni même d’un suzerain envers son vassal. Les souverains commandent et ne supplient point. Le titre <\'allesse, que donne le pape au prince dont il implore les secours , est une nouvelle preuve qu^il ne parlait pas comme un maître à l'un de ses lieutenants. On ne donnait alors le titre A' altesse celui de majesté étant de beaucoup postérieur , qu’aux empereurs , aux rois et aux princes souverains. C’est de ce litre {celsitudo ou magnitudo) , que sont seulement gratifiés, dans les diplômes des siècles barbares , les personnages de ce rang.
On ne serait pas plus fondé à citer, comme preuve de l’exercice du droit de souveraineté des papes en Sardaigne , l’envoi fait dans celte île , en 865 , au rapport du bibliothécaire Anastase , par le pape Nicolas de légats du saint siège , pourréformer
' Crlsiludinem vestram diiximus oh.trrrandani til iioIiLj , quaiittim M'.stra pi-KTidcrit magnificcmia , inaadtre dignemiiii , cIc.
AXCUiJtNB ET MODEKAE. ()1
les abus , et concilier les Jilférends du jMîuple et de ses chefs. Ces derniers étaient les comtes et les ducs qui gouvernaient quelques parties de l’ile au nom des enqxîreurs , ou ceux qui , dans quelques autres, non soumises aux Maures, s’étaient emparés de raiitorilé ou avaient été élus par le peuple. Ces missions n’avaient pas pour but de ix; former les abus de l’administration , dans lesquels les papes n’avaient rien à voir ; ce n’était que des actes de l’autorilé spirituelle exercés par les chefs de l’EglLse , dans la vue de ramener à la pratique des vertus évangéliques les chrétiens de tous les pa}s , qui composaient leur troupeau. C’est ce<]ui s’est renouvelé à diverses époques de l’histoire des papes , et même dans les temps où nous vivons. Ce patronage moral et religieux a souvent améliore la condition des hommes dans ces siècles affreux, où ils gémissaient sous la plus dore oppression , et où ils étaient accablés de toutes les misères et de toutes les calamités.
C’était leur autorité paternelle, qui seule pouvait alors donner des consolations à l’humanité, dont on ne saurait oublier qu’ils étaient constamment les bi(mfaiteurs , tant qu’ils ne furent investis que du pouvoir spirituel. La malheureuse Sardaigne avait déjà ressenti les effets des intercessions du chef de l’Eglise auprès de scs cruels maîtres , à des époques plus reculées , où , accablée de toutes les
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vexations et de toutes les horreurs de la tyrannie , elle leur eut l’obligation d’y voir mettre un terme ou apporter du moins des adoucissements. Ce' fut particulièrement sous l’empire de Phocas et à' Héraclius, alors que la cupidité et la barbarie des commandants impériaux parvint à un tel pmint , que , non contents de dépouiller les églises , et de voler aux habitants tout ce qu’ils possédaient , ils leur enlevèrent, pour les vendre, jusqu’à leurs femmes et à leurs enfants. Cette autorité protectrice des chefs de la religion auprès des maîtres de la terre , devint moins souvent profitable au peuple , lorsqu'eux-mêmes, plus tard, s’érigèrent en puissance temporelle.
Quant à la Sardaigne, il paraît bien certain qu’aucun pape ne put songer à y exercer les droits de souveraineté avant le pontificat de Jean XVIII, qui, le premier , annonça sur cette île des prétentions réelles , lorsqu’au commencement du onzième siècle il en promit l’investiture , comme fief du saint siège , à celui des princes chrétiens qui la délivrerait du joug des Infidèles. Ces prétentions , une fois établies , furent soutenues après lui par ses successeurs , et son exemple trouva des imitateurs zélés dans Benoît VIII, Grégoire VII, et Boniface VIII.
ANCIEKÎÎE ET MODERNE.