‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeursChapitre 36 sur 78 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Les Maures s’établisient «n Sai-daignc. — Un de leurs émirs prend te titre de roi. — Croisades préchées coutre le roi maure Musat. — Expéditions des Pisans et des Géitois. — Alternatives de succès et de revers. — Bataille décisive perdue par le roi Mutât. — Fin de la domination des Maures.

Les Maures , sentant de plus en plus le prix de la Sardaigne, dont la possession se coordonnait avec toutes leurs autres conquêtes , songèrent , vers le milieu du dixième siècle, à y fonder un établissement solide et pernaanent. Les circonstances leur étaient favorables. Les chefs ou princes qui commandaient dans les autres parties de l’ile s’étaient insensiblement affaiblis. Ces brillants aventuriers n’eurent pas de peine à établir leur domination sur des contrées fatiguées du joug de tant de petits tjrans , qui ne savaient plus même les défendre. C’est depuis l’an 970 jusqu’à l’an looo, qu’on les voit déployer le plus de moyens et d’efforts pour étendre leur empire dans cette île et le fonder sur des bases plus larges. Un prince maure, nommé Moezz-Ledin-Allah , quatrième calife fatimitc d’Afrique, .vint en Sardaigne^, où il passa

une année entière; et s’étant rendu en Eg-ypte , dont ses lieutenants avaient fait la conquête, pour y porter le siège de son empire , il laissa dans cette île des émirs , chargés de la gouverner en son nom. Le plus entreprenant, Musat^, se déclara chef suprême et prit le titre de roi. En l’an looo, il s’empara de la ville de Cagliari malgré une vive résistance. Maître du pays , son premier soin fut d’y créer une colonie de corsaires ) sur le même plan qu’ont suivi depuis avec tant de’succès, pour le malheur de l’humanité, les régences barbaresques. Les vastes côtes de la Sardaigne devinrent des nids de pirates, d’où ces barbares s’élancaient pour faire main basse sur tous ceux qui osaient se hasarder en pleine mer, et portaient la désolation et le ravage dans toute la Méditerranée , et plus particulièrement sur les rives toscanes et romaines. Les Maures, instruits que les Pisans étaient engagés dans une expédition chevaleresque en Calabre , et qu’ils avaient laissé leur ville presque sans défense, partirent de Cagliari avec une division de galères , qui pénétra dans l’embouchure de l’Arno , et remonta le fleuve jusqu’au milieu de la ville , dont ils se fussent emparés sans le courage d’une femme qui fit sonner le

' Los oriivaiiis latins niodenios, qui ont fait de la langue de Tilr-Litr un jargon barbare , ol ont estropié tous les noms , appellent ce prince maure Muselus. Je pense quSI faut l'appeler Mutât , d'après les Arabes , qui eut dd savoir uu peu mieus sou nom.

ANCIENNE ET MODERNi:.

tocsin du palais > réveilla l’énergie de ses concitoyens effrayés , et enliardit par son exemple les milices républicaines.

Le pape Jean XVIII , voyant les maux que l’installation de ces pirates au milieu de la Médi- ' terranée , leur esprit audacieux , et leur soif de pillage, allaient causer à la ehrétienté , publia un bref, qui avait pour but d’inviter les puissances catholiques à délivrer l’île de Sardaigne du joug • des Musulmans , et qui en promettait l’investiture à l’beureux guerrier qui accomplirait cette glorieuse entreprise. C’est le premier acte de ce genre , relativement à la Sardaigne , que l’histoire ait reeueilli. 11 est de l’année ioo4.

Les Pisans , brûlants du désir de tirer vengeance du roi maure, vinrent mettre le siège devant Cagliari, où il s’était renfermé ; mais cette expédition n’eut aucun succès. Les divisions qui régnaient entre eux et leurs voisins de la ville de Lucques , par lesquels leur propre territoire avait été insulté, les engagèrent d’ailleurs à se rembarquer promjitement, pour s’occuper chez eux d’affaires plus intéressantes qu'une vaine ardeur de représailles. Le roi Musat, plus aJFermi que jamais dans la possession de la Sardaigne , put dès lors se livrer impunément à tous les excès de la tyrannie et du brigandage , et commit, au dire des annalistes de Pise, beaucoup d’horreurs, qui auraient sulfi pour

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le rendre fort odieux , quand même il ne les eût pas portées jusqu’au point de faire mettre en croix un ^and nombre de personnes , comme on le faisait croire aux chrétiens contemporains pour les animer davantage contre lui.

Les Pisans furent plus heureux dans deux autres expéditions qu’ils entreprirent contre les Maures de Sardaigne, à la tête de 18,000 hommes de débarquement. Ils parvinrent à les chasser. Musât, que ces revers n’avaient pas découragé , reparut de nouveau en ioi6 devant Cagllari, qu’il attaqua par terre et par mer , et s’en étant encore rendu maître , il fit passer au fil de l’épée tous les Pisans qui tombèrent entre ses mains.

Le pape Benoît VIII, effrayé à son tour des dangers dont l’établissement des Maures en Sardaigne menaçait l’Italie entière, fit prêcher une croisade contre eux dans les états de Pise. Le cardinal Ostia, qu’il envoya aux Pisans en qualité de légat , les excita de nouveau à la guerre, et les détermina encore à tenter une expédition , qui n’eut pas moins de succès que les deux précédentes ; mais Musat revint à la charge , et on le voit de nouveay, en 1021, maître de la presque totalité du royaume.

Les circonstances devenant de plus en plus impérieuses , le pape Benoît /^///conçut l’idée d’une ligue entre les Pisans et les Génois , et ayant réussi

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à leur faire contracter un traité d’alliance , il parvint à réunir contre l’ennemi commun les troupes des deux républiques. La flotte la plus puissante que la rive toscane eût vue depuis long-temps s'avança vers la côte méridionale de la Sardaigne , où Musat ne put empêcher le débarquement de l’armée alliée , qui , grossie des chrétiens restés dans nie , battit complètement ses troupes, et l’obligea encore une fois d’abandonner sa conquête. C’est l’an 102a qui vit cette brillante expédition.

Les Pisans et les Génois , qui avaient été si heureusement unis quand ils marchaient au même but, se divisèrent après la viêtoire. La discorde s’établit entre eux pour le partage des dépouilles. La défaite des Maures , qui devait être un sujet de joie pour la Sardaigne délivrée , et de sécurité pour ritaUe entière, fut le prélude des dissensions qui allaient les ensanglanter pendant des siècles entiers , et signaler une longue série de destructions et de ravages. Les deux républiques avaient fait un traité éventuel pour le règlement de leurs intérêts, dans le cas, qui vint en effet à se réaliser , de la réussite complète de l’expédition. Les Génois devaient avoir pour leur part l’or , l’argent , les richesses de tout genre, en un mot tout le butin à faire sur un ennemi qui l’avait recueilli lui-même sur les chrétiens, et avait amoncelé en Sardaigne le fruit de ses longues rapines. Les Pi-

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sans devaient rester maîtres et souverains de l’île entière, à la condition cependant, que , chaque fois qu’elle serait attaquée par l’ennemi étranger, les Génois , leurs alliés , devraient lui fournir des secours. Avec quelque rigueur et quelque avidité que les Génois exécutassent la partie du traité qui avait pour objet l’enlèvement des trésors , ils ne tardèrent pourtant pas à s’apercevoir qu’ils avaient fait un marché de dupes. 11 ne restait , il est vrai, aux Pisans que le sol dépouillé ; mais ils prenaient possession d’un beau pays , dont leur habile politique saurait tirer de grands avantages. Les (iénois , après avoir savouré le plaisir passager de contemjder tant de richesses, voulurent se dédire du traité dont ils avaient signé les conditions , et les Pisans furent forcés de recourir aux armes pour le faire exécuter ‘ .

Le roi Musat, toujours ardent', toujours infatigable, habile à tirer parti de ces dissensions , qui lui rouvraient les portes de la Sardaigne, se présentait chaque année avec une flotte nouvelle , insultait les côtes , et par des attaques partielles fatiguait et épuisait les garnisons pisanes.

’ Les historiens génois, pour disculper leurs anrétres d'un trait de cupidité si impolitique , prennent le parti de nier l’existence du traité ; mais comme il est incontestable qu’il a été exécuté dans sa forme et teneur, que les Génois n’ont jamais réclamé contre les droits exercés par leurs anciens alliés sur la souveraineté du pays conquis , et que leur repentir d’avoir fait un traité ridicide ne s’est manifesté que par des prétextes et des interprétations , il en résulte que c’est uu fait hisloriquc bien constaté.

Le gouvernement <Je la république, voulant mettre fin à une lutte qui recommençait sans cesse , et abattre un ennemi acharné que rien ne pouvait lasser, résolut de porter chez lui le théâtre de la guerre , au lieu de l’attendre toujours dans l’état de défensive , ce qui donnait à ce dernier l’avantage qu’ont les assaillants, de choisir le moment et le point d’attaque. La flotte pisane parcourut la côte d’Afrique , prit Bona , détruisit un grand nombre d’établissements des Maures , et força leur roi Musat à demander la paix , qu’il eut le chagrin non-seulement de se voir imposer à des conditions dures , mais d’être obligé d’observer pendant un grand nombre d’années, à cause de' l’anéantissement de sa marine.

Les Pisans et les Génois , que la politique et l’avarice avaient désunis après leur premier triomphe sur l’ennemi commun , s’étaient rapprochés quand un commun danger les avait de nouveau menacés , et la médiation de l’empereur et du pape avait arrangé leurs différends, en attendant que les mêmes passions ramenassent avec la discorde les mêmes excès; ce qui ne devait pas tarder longtemps.

Ils durent se féliciter de se trouver à peu près en bonne intelligence quand le roi Musai , qu’ils croyaient avoir anéanti, reparut sur la scène du monde, plus redoutable qne jamais. Cet intrépide

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Musulman voulut terminer sa can’ière par un coup d’éclat imprévu. Pendant que les maîtres de la Sardaigne jouissaient avec confiance des fruits de leur conquête et des douceurs de la paix , il était allé demander des secours aux Maures d’Espagne ; et réunissant ceux qu’il en avait obtenus à ce qui lui restait de son ancienne puissance maritime , il se présenta en Sardaigne avec une flotte formidable, surprit les garnisons pisanes, écrasa tout ce qu’on put lui opposer de troupes, et , à l’exception de Cagliari,* qui se défendit et ne se -rendit pas, il soumit de nouveau l’île entière.

La nouvelle de la perte de la Sardaigne fut un coup de foudre pour la république de Pise. I^a florissante jeunesse qui-composait les garnisons sardes avait misérablement péri , la désolation était dans toutes les familles, et tout le monde était frappé de découragement en voyant échapper en un instant une possession à laquelle on avait attaché tant de prix. Mais l’exemple de la noblesse et le sentiment de l’honneur national relevèrent les esprits abattus. On se prépara avec ardeur à une nouvelle expédition. C’était une conquête à recommencer. Les pieuses exhortations du pape Léon IX firent considérer celte guerre nécessaire comme une croisade entreprise dans l’intérêt de la religion. Aucun sacrifice , après tant d’autres déjà laits ^ ne sembla coûter. Tous les feudalaires de

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l'État donnèrent à l’envi de l’argent et des hommes. Le comte de Miitica et le marquis Malaspina , souverain de la Lunigiane, voulurent marcher en personne. La république de Gènes fournit des vaisseaux. On eut le bon esprit de confier la direction de cette guerre sacrée à un homme qui avait d’autres titres de recommandation que le nom de ses ancêtres. On choisit un plébéien , nommé GuaU duccio, renommé pour ses talents militaires. La flotte combinée fit voile vers la cote méridionale de la Sardaigne , et Giutlduccio opéra son délÿirquement sous les murs mêmes de Gagliari , en présence de l’ennemi , qui l’attendait fièrement, rangé en bataille. Le combat s’engagea sur le rivage, et le choc fut terrible. Le roi Musat , en personne à la tête de ses troupes , fit , malgré son grand âge, des prodiges de valeur ; mais les Maures, en butte à la fois aux efforts des Pisans, aux traits lancés de la flotte, qui bordait le rivage, et aux sorties de la garnison du château de Gagliari et des habitants, furent partout culbutés et prirent la fuite. Leur roi Musat, atteint de deux blessures , tomba de cheval et fut fait prisonnier. On le conduisit à Pise , où il mourut dans les fers.

Ainsi périt , à plus de 8o ans , dans l’obscurité d’un cachot, unhommed’un haut caractère, d’une étonnante persévérance, qui par sa seule audace élevé au rang suprême, avait, pendant plus d’un

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demi-siècle, rempli une partie de l’Europe du bruit de ses exploits et de la terreur de son nom. La captivitoi de ce courageux vieillard eût passé , en des temps plus doux , pour une des inutiles rigueurs de la haute politique; mais, en considérant les passions et les mœurs de l’époque, on peut louer comme un trait d’humanité, dans le gouvernement de Pise, d’avoir refusé aux zélateurs contemporains le plaisir de le voir expirer dans les supplices. Ses poètes lauréats ne manquèrent sùremqpt pas de célébrer sa clémence.

La catastrophe du roi Miisat fut le dernier coup porté à la puissance des Maures en Sardaigne. Ils l’avaient continuellement menacée, attaquée, envahie, et l’avaient à plusieurs reprises occqpée ou en partie ou en totalité, pendant l’espace de a5oans , depuis leurs premières descentes, de 800 à 807, jusqu’à la bataille décisive gagnée par les alliés en io5o. C’est seulement de cette année que date leur ruine entière dans cette île , et leur expulsion définitive.

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