CHAPITRE XXVI
Qiie U divuion en quatre principautés et l'organisation régulière ne sont ]>as antérieures à l’établissement des Pisans. — Que les d}uasties et maisons régnantes dont on veut faire précéder les juges pisans sont purement imaginaires. — Qu’il n’y a jamais eu de roi du nom de Béranger^ qui ait régné spécialement sur la Sardaigne et la Corse réunies.
Une des faiblesses de la vanité nationale dans les historiens sardes est de vouloir faire remonter la division de leur île en quatre petits royaumes , et l’existence de chefs ou princes indépendants, bien plus haut que la conquête de io5o , et même que celle de 1022. Il faut qu’ils aient attaché à ce fait prétendu beaucoup d’importance et de gloire , pour chercher à l’établir malgré l’évidence et le sens commun. Mais comme plusieurs d’entre eux avaient rêvé des dynasties antédiluviennes, on ne doit pas s’étonner que d’autres aient cru découvrir, au milieu des ténèbres du moyen âge , d’illustres potentats , qui n’ont jamais existé que dans leur imagination.
Quelques-uns, expliquant le titre de télmrques, qui fut donné, dès les premiers temps de l’empire romain, aux gouverneurs de certaines provinces
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tA SARDAIGNK
éloignées , comme la Judée , prétendent que le système des Romains étant de diviser ces provinces en quatre parties égales, ce qui n’est nullement prouvé, c’était le titre qu’ils donnaient aux gouverneurs de chacune de ces quatre parties , et par conséquent aux chefs des provinces sardes. Ils soutiennent même que ce titre avait survécu à l’empire , et s’était conservé jusqu’au milieu du douzième siècle , quoiqu’on ne le retrouve dans aucun écrit contenïporain. Ils ne citent en effet d'autre autorité qu’une expression de la lettre adressée, en i i5o, à Januarius ou Qonnrius , juge de Torrès , par saint Bernard , pour l’engager à abdiquer et à venir se faire moine à Clairvaux ; lettre dans laquelle il l’appelle dominus letrarchalis , ce qui ne voulait dire autre chose, dans ce mauvais latin , que seigneur , prince , ou chef suprême, et ne constitue nullement en faveur du juge Gonarius la qualité de tétrarque effectif.
L’historien Gazano a fait une bien plus belle découverte. Il a trouvé dans la jïoussière des archives , un diplôme , daté de l’an goo , où on certain Berlingerius s’intitule roi, par la grâce de Dieu, souverain de la Sardaigne et de la Côrse '. Il en conclut, sans plus d’examen, qu’en goo la Sardaigne et la Ck)rse réunies formaient un étatconsi-
' Ego Berlingerius , l es Des gratid, et dominus de Sardinid et Corsicd.
ANCIBNNE ET MODEREE. 111
derablc , puisqu’elles avaient un roi particulier. Les historiens compatriotes, tiers apparemment de compter un roi de Sardaigne à la fin du neuvième siècle, ont adopté celte version, sans prendre la peine de chercher s’il y avait quelques traces de l’existence de ce prétendu Berlingerius , où était sa résidence , quels avaient été ses moyens d’élévation au trône, et quel rôle enfin il a pu jouer. C’est qu’eETectivement ils eussent fait de vaines recherches. Le savant Muratori, dont la vaste érudition et les immenses travaux méritent toute confiance , déclare qu’il n’a pu découvrir nulle part le roi sarde Berlingerius. Ces écrivains étaient trop préoccupés pour s’apercevoir que Berlingerius ou Berangarius , ce qui est le même nom dans les diplômes du temps , n’était autre que le fameux Béranger, qui fut élu roi d’Italie en 888 , et qui, couronné empereur en 916, mourut en l’année 924. Depuis que la Sardaigne s’était donnée spontanément , en 81 5 , à l’empereur Louis-le- Débonnaire , cette île et la Corse étaient incorporées à l’empire d’Occident , comme annexes du royaume d’Italie , qui en faisait une des parties principales. Les empereurs s’intitulaientaussi rois d’Italie, quand toutes les parties de l’empire étaient réunies sous leurs lois. Lorsque les rois d’Italie n’étaient pas empereurs , et que cette partie en était détachée , ils réduisaient souvent le protocole de leurs titres à celui de roi.
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se contcntanl de rappeler, dans les édils et ordonnances qu'ils rendaient , leurs droits de souverai* neté sur les pays de leur dépendance que concernaient ces ordonnances et ces édits. C’est ce qu’on voit dans un grand nombre de diplômes du temps , et notamment dans celui dont il est question : Nous, Béranger, Roi par la grâce de Dieu , souverain de la Sardaigne et de la Corse.
Pendant que Gazano était à la recherche des rois, il n’était pas homme à s’arrêter en si beau chemin. A peine a-t-il créé et mis au monde le roi Berlingerius, qu’une vieille charte lui en révèle un autre, nommé Simone., qui régnait sur la Corse en 93o. La vieille charte ne parle , il est vrai , que de la Corse; mais il en conclut que puisque Simone j était maître absolu , son empire devait s’étendre plus loin , et partant de ce raisonnement , il le couronne, de son autorité privée, roi de Sardaigne. Le roi Simone et le roi Berlingerius sont évidemment de la meme fabrique.
Nous n’en serons pas quittes encore pour ces deux majestés imaginaires. Il se trouvera d’autres vieux diplômes à exploiter. On en a déterré deux en effet dans les annales des Camaldules , l’un du a4 février 1019 , où un certain Gudlaume , marquis de Massa et comte de Caprara, s’intitule roi et juge de Cagliari, et un autre de 102 1 , où les mêmes titres sont donnés à ua prince Hugues. On en a
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lire cette conséquence , que l’institution des juges, vice-rois ou rois , était antérieure au premier établissement desPisans, qui ne date que de 1023. II est difficile de concevoir comment il aurait pu exister en Sardaigne des princes indépendants ou des rois pendant l’occupation des Maures , et précisément à l’époque où Musat était par\'enu au plus haut degré de sa puissance. En supposant que les deux juges, Guillaume el Hugues, aient été détrônés par le conquérant sarrasin , et que ces actes de la royauté aient émané d’eux dans l’exil, il est vraisemblable qu’après l’expulsion des Maures , ils eussent demandé aux Pisans , qui servaient la même cause et le même dieu , d’être rétablis dans leur autorité légitime , ou qu’ils auraient du moins réclamé , soit leurs biens allodiaux , soit une indemnité. Or, on ne trouve dans les annalistes de Pise, qui sont entrés en beaucoup de détails sur les événements de cette époque , aucune trace d’aucune démarche de ce genre. Un peu d’attention et de bonne foi eût mené facilement à la solution de cette difficulté. Tout s’explique par la confusion des chiffres dans la date des deux diplômes. Si on substitue un deux au zéro, qui s’y est introduit peut-être par erreur de copie , on trouvera effectivement, en 1219, Guillaume, marquis Ae Massa et comte de Caprara, juge de Cagliari, et en 1221, Pierre, son gendre, qu’on croit avoir aussi j>nrlé I. 8
le nom de Hugues, y exerçant la même autorité. Voilà bien des suppositions et des conjectures détruites par le rétablissement d’une date , qui ne présente qu’une légère difTérence de deux cents ans.
Il y aurait tant d’erreurs à relever dans les écrivains qui ont parlé de la Sardaigne , si on ne voulait faire grâce à aucune , qu’il faut bien se résigner à ne pas Irop regarder avec eux à quelques siècles de pins ou de moins.
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