‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeursChapitre 39 sur 78 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Lfs premien juges étaient des nobles pisans. — Ils prennent rang parmi les priuecs souverains. — Du système de succession dans les maisons régnantes des juges. — ■ De la forme de gouvernement. — Le mode de l’étection populaire plusieurs foLs praliqtié. — De la durée des judirats.

Après avoir démontré que la division de la Sardaigne en quatre jiidicals et l’établis-sement des juges ne datent pas d’une époque antérieure à celle des Pisans, il ne reste plus qu’à rechercher quels étaient les premiers juges qui furent nommés par eux; s’ils étaient Sardes ou Pisans, et à quelles familles ils appartenaient.

La Sardaigne avait été trop long-temps opprimée sous le joug des Maures, pour qu’en sortant des fers d’une longue et dégradante servitude , elle pût offrir à des guerriers , ses libérateurs moins que ses conquérants , des hommes en état, par leurs talents ou leur énergie, de la gouverner dans l’intérêt de leur ambition et de leur politique. Les Pisans d’ailleurs en auraient trouvé , qu’ils n’en auraient pas voulu. Aussi fixèrent-ils leur choix sur quatre nobles, leurs compatriotes, déjà illustrés par leurs services et par leur ratïg. Le fait est

LA SARDAlC.Sr,

indubitable; niais en même temps’, ce qui paraît incompréhensible , c’est que les annales de cette époque ne fournissent aucune donnée certaine sur le nom de famille, non-seulement des premiers juges qui furent établis en 1022, et du gouvernement desquels on ne trouve mille trace quelconque , mais même de ceux dont l’institution fut le premier résultat de la restauration de io5o. y

A peine les juges furent-ils entrés dans l’exer- ‘ cice de leur autorité , que , renonçant à l’usage de leur nom de famille , désormais au-dessous de leur nouvelle dignité , quelque honorable d’ailleurs qu’il pût être , et comme pour embrouiller à plaisir les fastes contemporains , ils ne gardèrent que leur prénom , en y joignant le nom de l’état ou de la. province qui leur obéissait , à l’instar des princes souverains. Tout ce qu’on sait , c’est que le premier juge de Cagliari dont il soit fait mention après l’année io5o, puisqu’on n’en connaît aucun antérieurement, s’appelait Torquitore ou Torgodore ; celui d’Ai'borée, Mariano ; celui de Logudoro ou Torre, Gonario ou Comida ; celui de GaLlura Conslantino , d’autres disent Manfredi.

Parmi les familles pisanes qui fournirent à la Sardaigne ses premiers juges, quelques annalistes désignent les Visconli, les Uherli, les Zaïdi, etc. ' ;

’ L’auteur (le l'Ifislflire des ri^'publiqucs italiennes du moyen âge y joint les Chcrardcsca, ainsi que les Sismondi, dont il s’honore de porter le nom;

mais il n’y a dans ces conjectures, qui ne reposenl sur rien , que du vague et de l’arbitraire. Les notions qu’on a sur cette partie de l’iilstoire sarde sont généralement si confuses et si obscures, qu’on ne sait même pas si les princes -juges nommés en io5o étaient les mêmes que Pise avait établis en 1022, ou si de nouvelles circonstances personnelles ne donnèrent pas lieu à des nominations nouvelles.

Quoi qu’il en soit, les juges sardes ne tardèrent pas à prendre rang parmi les princes souverains , et ils étaient reconnus en cette qualité dans les relations qu’eurent avec eux. les autres princes européens. On en voit un exemple , parmi beaucoup d’autres, dans la lettre qu’écrivit , en 1070 ,

mais il )• a évidemment ici erreur ou anachronisme. I.es C.herardrscn no commencèrent à Jouer un rôle actif dans riiisloire du judicat de Cagliai i i|uc sers 1370 , é|MX]Uc où les Pisans l’ayant dcraenihré, leur en doimcrent le tiers. Quant aux Siimondi , ils n’eurent jamais <]u'im domaine inféodé dau> le district de VOgliastra , que M. de Siimondi uuuuiie à tort VOleailro. Je me pemicUrai , puisque l’occasion s’en présente , de faire n-inarquer à ce savant historien qu’il a écrit avec inattention quelcpics noms de licii.v de l’ile de Sardaigne. Il fait une ville iï'.-4r6oree , qui n'est )>oiul un uoiii di' ville , car il n’y en a jamais eu de ce uoiii ; c'est celui de la prinripautc dont le chef-lieu était Oristano , qu’il appelle Oriteto. Il fait de l’ilc Molaru , la yUloria , et cite deux villes , Acqua-Fredda et (iiojosa-Cuardia , qu’on lie trouve nulle jiart. Alghcroeil chez lui Atgarir , cl le château de Cogliari , que les Es|iagnub appelaient Castro, est transformé en une ville qu’il distingue , sous ce nom , de la capitale cllc niéine. Ce sont des taches , mais qui ne sont |ias assez multi|iliées [Hiiir déjiarer une va.le coinposilion h istoriipie, pleine d’érudition et d’intérêt ; et il ne faut que les indiqiiei à l’auteur, jiour qu'elles disparaissent daus les éditions subséquentes de son grand et utile otiviage.

LA SAUÜAICNE

le pape Grégoûr VII aux quatre juges de Sardaigne , qu’il désigne ainsi : Orzocco de Cagliari , Orzocco d’ Arborée , Mariano de Torri, et donstantino de Gallura , pour les prier de conserver au saint siège l’attachement qu’ils lui avaient toujours montré , eux et leurs illustres ancêtres.

Dans les temps postérieurs, les princes sardes, notamment ceux d’ Arborée, traités sur le piedde l’égalité par les maisons souveraines du continent, s’unirent à elles par les liens du sang, et figurèrent avec distinction sur la scène du monde ;raais leur origine véritable se perd dans les plus épaisses ténèbres.

Cette même obscurité s’étend sur ce qui regarde le système d’hérédité et le mode de succession des judicats dé la Sardaigne. Il ne parait pas qu’il y ait jamais eu , dans aucune de ces petites monarchies , aucun ordre de succession établi par des règles fixes et permanentes. Souvent les alliances, la conquête, l’usurpation, la prépotence de la métropole, l’intervertirent. Ordinairement néanmoins , les fils succédaient à leurs pères , mais «•’était plutôt par l’effet de la marche naturelle de choses, que par l’empire d’une législation qui eût fondé la successibililé au trône sur le principe de la primogéniture en ligne directe. Plus d’une fois les princes-juges régnants disposèrent du pouvoir par testament, et désignèrent arbitrairement leurs successeurs , sans paraître s’astreindre à aucune

ANCIEÎÜNE ET MODBU^'E.

rèj'It' prêexislanle. Le mode suivant lequel la succession était transmise, particulièrement dans le judicat d’Arborée, se rapproche beaucoup de ce qui SC pratique aujourd’hui dans la régence de ' Tunis. Après la mort du prince, le pouvoir, sans sortir de sa famille , appartenait à celui de ses parents qu’il avait désigné pour son successeur, ou , quand il ne l’avait pas fait, au plus entreprenant d’entre eux , quelquefois aussi à celui que le peuple d’Oristano aimait le plus ou jugeait le plus capable , et à l’élévation duquel il procédait alors par la voie de l’élection. Les femmes , en pareil cas , n’étaient pas condamnées à l’exclusion , et il y en eut qui exercèrent l’autorité souveraine.

Dans ces temps de désordre, d’ignorance et d’aiiarcliie, aucune mesure de prévoyance n’avait fixé les droits respectifs du prince et du peuple , ni les limites de l’autorité. Les juges , dans la dépendance où ils étaient, tantôt de la république de Pise , tantôt de la république de Gènes, qui les élevaient ou les renversaient à volonté, agents ou victimes des partis sanguinaires qui déchiraient alors l’Italie et jxir conséquent la Sardaigne, usaient de leur autorité suivant les nécessités du moment et la direction de leur caractère. On doit bien penser qu’un pouvoir si précaire se faisait de lui-même , quand il |M>uvait se servir de ses prcq>res forces , pouvoiimonarchique absolu. On voit cependant à plusieurs

I,A SARDAlGSn

époques l’autorité des juges tempérée par l’intervention de l’aristocratie locale , et même quelquefois par des formes démocratiques , telles que l’élection populaire.

On trouve dans l’histoire particulière du judicat d’ Arborée un exemple remarquable d’une espèce d’appel au peuple, en une circonstance qui intéressait la chose publique. C’est Hugues IV d' Arborée, qui fait assembler le peuple d’Oristano sous les fenêtres de son palais , pour lui faire rendre compte de la conduite d'un allié perfide dont il avait à se plaindre , et le rendre juge entre le duc d'Anjou et lui.

Quant à l’élection populaire, il n’y a aucun doute qu’elle n’ait eu lieu plusieurs fois dans chacun des quatre judicats. Les annales du temps en offrent plusieurs exemples.

On lit dans les condaghe ’ de diverses églises de la province de Torrès , et notamment dans celui de San (îavino , qu’à diverses époques des juges furent élus par le peuple.

' Ces condaghe , codaghe ou eodaghis , car on ôciit ces trois noms . étaient des espèces de registres manuscrits où se trouvaient relates, ru forme d’auuales, tous les événements qui avaient rapport à la fondation, à la consécration et à l’histoire des églises auxquelles Us appartenaient. On eu a conservé plusieurs dans la province de ls)gudoro , écrits en dialecte sarde de la province. Ce sont des moiiunients assez précieux , et auxquels ou aurait pu recourir avec fruit , s'ils avaient été consultés avec un peu de discerne ment et de critique , double qualité qui a manqué à presque tous les écrivains sardes. Sans ces précautions , ils ne sont propres qu’à induire en erreur, étant rciiipILs de fables , de roiilradiclions et d’anachrouisnios.

ANCIESriE ET MODERNE. 121

Benedetta , fille de Guillaume, écrit au pape Honoœ III, qu’elle vient d’èlre élevée, par la voie de l’élection, au rang de princesse-juge de Cagliari. Elle lui demande dans cette lettre , une dispense ]>our épouser son parent Pierre, gentilhomme, fils d’un autre Pierre , juge d’Arborce.

La princesse Eléonore éC Arborée , celle qui fut la législatrice de la Sardaigne , et à qui cette île doit les codes de lois qui ont immortalisé son nom dans le pays, et qui la régissent encore aujourd’hui, fut elle-même , après la mort de son frère, revêtue de l’autorité souveraine par les suffrages du peuple.

L’iiistoire du judicat d’Arborée fait mention de deux autres élections popvdaires, celle de Guillaume III , vicomte de Narbonne- Lara , après la mort de Mariano V, fils Eléonore , et celle de Léonard Cubello d' A lagon.

Quoi qu’il en soit , et quel qu’ait été , d’après les variations des circonstances et de l’esprit du temps, le mode de transmission de l’autorité dans les quatre maisons régnantes en Sardaigne, il paraît qu’elle s’est conservée dans les mêmes familles pendant un assez long espace de temps , et notamment dans celle d’Arborée, qu’on retrouve toujours puissante , et exerçant sur le reste de l’île une influence assez étendue, jusqu’au moment où les Arragonais firent disparaître les ancicnnc's

LA SAUDAIGNE

limites politiques des quatre judicaLs , et réunirent tout sous leurs lois.

La maison d’Arboréc, particulièrement, acquit, par ses alliances et par la considération dont elle jouissait, une haute illustration. Un des princes de cette maison, Barisotie , prit le titre de Roi de Sardaigne y qu’il avait reçu de l’empereur. 11 est vrai qu’il n’en exerça jamais l’autorité , et qu’il mourut monarque in partibus.

La d^'nastie de Logudoro eut aussi un prétendu roi de Sardaigne, Enzius, bâtard de l’empereur Frédéric II, et mari de l’héritière légitime , j4delasia, que son père fit couronner, mais qui ne fut pas plus heureux que Barisone, et mourut en prison.

Le judicat de Cagliari dura dans son intégrité , avec une série non interrompue de treize juges , depuis io5o jusqu’à 1270, époque où les Pisaiis le divisèrent en trois parties, auxquelles ils donnèrent des chefs particuliers.

Le second judicat , celui de Gallura , n’eut que quatorze princes elfectifs , et finit d’exister comme élat distinct , vers la fin du treizième siècle. Les juges postérieurs à cette époque ne |X)rtèrent qu’un vain titre, et ne résidèrent même pas dans leur jjrincipauté , divisée en plusieurs fiefs, l^a durée de ce judicat ne fut que de deux cent cinquante ans environ.

ANCIENNE ET MODEENE. 120

Celui d’Arborée, qui a joué le plus grand rôle bislorique , a compté vingt-sept juges ou princes souverains, jusqu’à l’épo<jue où il fut déchu de ses droits d’état indéjiendant , et où , réduit à de plus étroites proportions , il devint , en 1428, marquisat d’Oristano.

Le judicatdeTorrès ou Logudoro, est celui de tous qui eut la moins longue existence. On ne lui connaît que douze princes authentiques, et sa durée, sous cette forme primitive, ne fut que de deux cent quarante ans. Les Génois, qui, de bonne heure, s’étaient établis en force dans cette province, en avaient fait, pendant le cours de leurs longues guerres avec les Pisans , leur place d’armes en Sardaigne. Le Logudoro devint la proie des grandes familles Génoises, des/?o/va, des Malaspina , qui se le partagèrent et en firent le champ de balailli! de leurs discordes et le théâtre de leurs exjiloits , de leurs crimes et de leur cupidité.

L’histoire particulière de chacun des quatre judicatsde la Sardaigne, se mêlant sans cesse, durant le cours des événements, à l’histoire générale du pays , j’indiquerai les faits les plus importants , à mesure qu’ils se présenteront par ordre chronologique , dans le précis rapide que je vais donner des dissensions de Gênes et de Pise, des guerres que se firent entre eux les princes sardes, ou qu’ils soutinrent contre les ennemis du di'hors, et des

excès de tout genre produits par l’ambition et l’avidité , par les prétentions du saint siège et des empereurs, par le mépris de l’humanité qui signala cette époque désastreuse , et par la rage frénétique de l’esprit de parti , qui avait mis l’Europe en feu.

ANCIEiyWE BT MODERMB.

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