CHAPITRE XXVIII
Guerres de voisinage et de rivalité entre les républiques de Pise et de Gènes. ~ L'esprit de parti les prolonge. — Les divisions des Guelfes et des Gilielins les reudeiit plus cruelles et plus opiniitres. — Les juges de Sardaigne SC font la guerre entre eux , et prennent les armes , tantôt contre les Pisans , tantôt contre les Génois. — Ces deux peuples choisissent la Sardaigne pour le principal théâtre de leurs guerres. — Paix éphémères. — Dispositions hostiles permanentes. — Événements de io5o à 1 1 5o.
L’organisation politique de la Sardaigne, opérée par Gualduccio, général en chef de l’armée alliée, ne fut complètement achevée qu’en 1062 . La république de Pise entra en possession de sa brillante conquête , et les quatre princes , ses grands feudataires , ainsi que ses alliés les Génois et les chefs de l’expédition , noblement récompensés par elle, jouirent avec reconnaissance et avec joie du fruit de leurs travaux et de sa munificence. Cette harmonie et cette bonne intelligence des libérateurs ne furent pas sérieusement troublées pendant l’espace de douze à quinze ans. Mais les malheureux Sardes virent arriver trop promptement le terme de ce court moment de repos. Ce fut en 1066 que parut la première étincelle du vaste incendie qui dévora leur patrie pendant près de
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trois siècles. Des querelles de voisinage éclatèrent , et pendant ce long espace de temps, à quelques intervalles près, les fureurs des partis, les prétentions des papes et des empereurs, et les interminables guerres des Guelfes et des Gibelins firent couler le sang à grands flots , et couvriren t la Sardaigne de destructions et de ruines. L’art de la guerre consistait alors à se faire tout le mal qu’on pouvait inventer, elàse défaire , par tous les moyens , du plus grand nombre possible de ses ennemis. Les plus usités de ces moyens étaient d’égorger les prisonniers , de brûler les moissons et les villages, de massacrer les habitants désarmés , sans distinction d’âge ni de sexe , de briser la télé des enfants contre la pierre. On remplirait des volumes s’il fallait rapporter tous les traits de rage et de stupide férocité qui signalèrent cette époque désastreuse. Ce serait se condamner à faire le relevé d’un registre de Iwucherie.
On peut se figurer quelle fut la déplorable condition du peuple , pendant qu’il se faisait égorger pour les vanités et l’ambition de ses maîtres. Son triste sort n’a pas touché les auteurs des chroniques du temps, parmi lesquels il est pourtant des prélats, et il ne leur arrache pas même l’expression d’un sentiment de pitié. Rien ne caractérise mieux l’esprit de ce siècle.
Pendant la longue durée de ces sanglantes divi-
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sions , les princes-juges prirent parti tantôt pour les uns , tantôt pour les antres , suivant qu’ils étaient dirigés par leur opinion personnelle, ou entraînés par les circonstances , ou poussés soit par la crainte soit par Kespoir. Les liens réciproques de la métropole et des feudataires furent mille fois rompus. Il y avait peu de temps que ces petits princes avaient été imposés aux Sardes, et déjà ils avaient oublié leur origine, et Pise n’était plus la patrie commune. Il ne pouvait , en effet , s’offrir à eux d’occasion plus belle de satisfaire leurs passions et de secouer le joug de la dépendance.
Les juges des quatre provinces sardes ne cessèrent , pendant que tout était en armes dans l’Allemagne , dans l’Italie et dans leur île , pour les Guelfes et pour les Gibelins, de se faire entre eux une guerre acharnée, et de chercher à renverser l’autorité de la métropole, quand les circonstances et leurs engagements politiques ou religieux les avaient rangés sous les bannières d’un parti différent. On sait que la faction Guelfe était favorable au pape, et que les Gibelins étaient partisans de l’empereur. Ces querelles de parti avaient établi des divisions dans les villes , dans les campagnes , dans toutes les classes de la société, dans l’intérieur même des familles. Nous avons vu, en des temps qui ne sont point encore éloignés de nous ,
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de funestes exemples de ces aberrations de l’esprit humain , qu’autrefois nous aurions révoquées en doute. Les partis armés ne mettaient fin à Icui-s excès que quand l’un des deux avait écrasé l’autre , |K)ur recommencer ailleurs , et quelquefois avec des chances contraires. Notre expérience nous a encore appris comment les choses se passent en pareille occasion. Quand lé parti Guelfe triomphait dans une province ou dans une ville , les Gibelins en étaient immédiatement expulsés. 11 en était de même dans le cas opposé. Les exilés s’appelaient fuorusciti, émigrés ou bannis. Le premier soin de ces proscrits était* de se réunir à ceux de leur parti, soit dans les contrées qu’ils avaient choisies pour leur lieu d’exil , soit dans celles où ils étaient encore les maîtres, et de là, réunis, ils allaient attaquer à main armée leur propre patrie , qui les avait chassés. Quand un des princes-juges de Sardaigne appartenait au parti Guelfe , ou qu’il croyait avoir à se plaindre des Pisans, toujours ardents Gibelins, il s’alliait avec les Génois, qui , en leur qualité de Guelfes prononcés, accueillaient avec transport tous ceux qui leur paraissaient disposés à faire la guerre aux Pisans, devenus leurs mortels ennemis à double titre, comme Gibelins et comme leurs rivaux.
Le second juge de la dynastie do Cagliari , Orzocco , qui régna jusqu’en 1082 à peu près, se
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trouva un moment , par les instigations et avec les secours des Génois , assez fort pour expulser les Pisans. Ceux-ci, quelques années après , parvinrent à chasser à leur tour les (jénois, leurs ennemis , du judicat de Cagliari. Le juge Turpino , qui régnait en iio4, quoique toul-à-fait indépendant de la métropole suzeraine , vivait cependant en bonne intelligence avec elle. Il existe un document de cette année , où l’on voit qu’il fit des présents , parmi lesquels se trouvait une assez grande quantité de sel , au peuple de Pise, son cher ami. Turpino joignit sa petite marine à celle de la république, pour l’aider dans une expédition
contre les Maures des îles Baléares.
Cette heureuse harmonie ne dura pas longtemps. Le juge Mariano , successeur et probablement fils de Turpino, gagné par les Génois, se brouilla avec les Pisans , qui en 1112 vinrent attaquer Cagliari et réussirent à s’en emparer. Les Génois fournirent vingt-deux galères à Mariano , qui rentra bientôt triomphant dans sa eapitale. Les Génois, qui se faisaient tout payer , quelque peu que ce fût , firent signer au prince rétabli par eux l’obligation de leur compter chaque année une livre d’or. Mais c’était moins le prix de leurs services , qu’une redevance féodale et un acte de vasselage.
Une circonstance particulière, qui appartient à cette époque de l’histoire sarde, vint accroître,
ranûnosilé de la lutte des partis, et augmenter les décliiremenls qui r»isultaient de tant de haines et de rivalités nationales. Le pape Gélose II, persécuté par Henri V , et forcé de quitter Rome pour se réfugier en France , où un asile lui était offert , fît quelque séjour à Pise. Touclté du bon accueil que lui avait fait la république, le pontife romain voulut , par un acte dépendant de son autorité spirituelle , lui en témoigner sa reconnaissance. La question de savoir de quelle église seraient suffragants les évéques de Corse était depuis long-temps en litige. Il les déclara suffragants de l’église mc- Lropolitaine de Pise. Celte décision fut un sujet de joie pour les Pisans et de jalousie pour les Génois. La guerre recommença immédiatement, et avec plus de fureur que jamais, entre les deux républiques. Les Génois armèrent une escadre de qii.itre-vingts galères et autres petits bâtiments, chargés de troupes de débarquemcnient, et firent contio Cagliari une expédition couronnée de succès. 11 s’ensuivit une trêve , que , peu de temps après, les Pisans rompirent les premiers. Les hostilités, et l’on sait de quelle nature elles étaient alors , durèrent cette fois quatorze ans sans interruption. La paix ne fut rétablie qu’en 1 133 , parla médiation du pape Innocent II , qui , pendant le cours des persécutions dirigées contre lui par l’anlij>ape Ànaclet, ayant reçu des secours de l’une et
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l’aiilre république, eut à cceurde mettre un terme aux dissensions qui les divisaient, et de les réconcilier. Il y réussit momentanément par l’efTet d’un arrangement dont il était , plus que personne , à portée de fournir les bases. Gomme la nouvelle dignité accordée par le pape Gélase à l’archevêque de Pise afvaitété une des principales causes, ou du moins un des prétextes apparents de la guerre , Innocent II , par forme de transaction , et dans la vue d’ôter aux Génois un motif de jalousie, éleva au rang d’archevêché l’église de Gênes , désormais soustraite au métropolitain de Milan , et lui soumit une partie des évêchés de l’île de Corse, laissant l’autre partie et tous ceux de la Sardaigne à l’église de Pise.
Il y avait trop de venin dans les cœurs de ces farouches rivaux, pour que la paix, qui était l’ouvrage du pape Innocent //, fût de longue durée. Les traités ne tardèrent pas à être encore déchirés , et de toutes parts on reprit les armes. On trouve dans les chroniques du temps une nouvelle convention entre les Pisans et les (iénois, qui prouve que de nouvelles guerres avaient éclaté , et qu’on n’avait pas la volonté bien déterminée d’y mettre un terme. Les Génois promettent, par celte convention, de ne plus attaquer les Pisans dans aucun pays de leur domination ; mais ils en exceptent expressément Plie de Sardaigne , pour laquelle ils ne
s’engagent à rien envers les Pisans, se réservant de leur nuire dans ce pays , s* ils le . trouvent bon ' . La république de Gênes, dans ses éternels démêlés avec celle de Pise, avait choisi cette île , comme on voit , pour son champ de bataille de prédilection . C’est dans ces dispositions d’esprit de part et d’autre que (jênes et Pise atteignirent le milieu du douzième siècle.
■ Haec omnia obsenrabimiu , excfpto de SardiniA , de quA Pûanu niillu modo hoc sarramcoto teociiimur , quin om possimiis adjuvarc et p» noreir , si voluerinius. i5 inaii i i 5o.