CHAPITRE XXXI
itiévatioii de la maison de Caprara. — Le comte Guillaume, devenu juge d’ Arborée, succède à Chiano, juge de Cagliari. — Chiano se vend aux Génois. | — Les Pisans dirigent une expédition contre lui. — Il est pris et décapité. — La république de Pise est arrivée au plus haut degré de puissanceet de riebesseoù elle ait jamais atteint. — La prospérité l’aveugle. — Elle recommence la lutte avec Gènes. — Elle perd une Inlaillc navale décisive. — Onze mille Régulât pisans. — Décadence progressive de la puissance pisine. — De 1340 k laqS.
La maison de Caprara, établie en Sardaigne depuis le commencement du douzième siècle , s’était successivement élevée à un haut degré de puissance. I.a république de Pise , dont celte l'ainille avait toujours servi la politique et les intérêts avec dévouement et fidélité , avait favorisé ses vues ♦ragrandissement. C’était par ses instructions et avec les moyens qu’elle lui avait fournis , qu’un de ses plus illustres membres, le comte Guillaïune , avait, en 1 180, détrôné le juge Pierre de Cagliari , et s’était mis à sa place. IjCS Caprara trouvèrent une nouvelle occasion de montrer à la seigneurie leur attachement et leur reconnaissance. Le pape Ciègoue IX, qui ne perdait pas de vue la souveraineté de l’ile , en déclara déchue la l'épubliipio
de Pise. Comme il n’avait pas de moyens de s’en emparer par lui-même , ce fut naturellement aux Génois, sur lesquels on pouvait toujours compter quand il s’agissait de nuire aux Pisans , qu’il con-, fia l’exécution de la bulle de déchéance. Les secours d’hommes et d’argent que fournit à la seigneurie un nouveau Gidllaiane, comte de Caprara ,
' l’aidèrent à triompher complètement des efforts d’une expédition génoise dirigée contre la partie méridionale de l’île. Les Pisans , pour récompenser le zèle du comte Guillaume, le déclarèrent , en 1240, juge d’ Arborée, et seigneur d’un tiers du judicat de Caghari.
. Le juge régnant Chiano ', dépossédé d’une partie de ses états, et harcelé sans cesse par les attaques et les avanies d’un voisin qui en convoitait le reste, prit la résolution désespérée , pour échapper à sa ruine imminente, de se jeter entre les bras des Génois , et de faire avec eux, en 1266, un traité d’alliance , dont le 1*' article était qu’il leur reconnaissait le droit de souveraineté , et le second qu’il leur livrerait pour sûreté le château de Cagliari (Castro) , et celui de Santa-Ila , nommé alors Gilia. Le malheureux Chiano n’attendit pas longtemps le châtiment de sa trahison. Les Pisans , débarqués en force, l’écrasèrent , le firent prisonnier,
’ Ginnn oii Givvanni (Jean).
LA SAHDA1GWB
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et l’ayant jugé militairement, lui firent trancher la tête.
Le château de Cagliari se rendit aux vainqueurs ; mais celui de Gilia, secouru à temps par les Génob , se trouva en état de résister jusqu’au moment où les parties belligérantes convinrent de prendre |)our arbitre , en ce qtii concernait cette place seulement , le pape Alexandre IV, et de la donner en déj)üt à un détachement de troup«‘S pontificales, cjui en prit en effet possession en 1258. On ne sait pas bien en laveur de qui se prononça l’arbi- Irâge ; mais on a des raisons de croire que la place lut remise aux Pisans.
Celte éjioque est peut-être , de tout l’espace de temps que dura la longue querelle, qu’on pourrait appeler une guerre civile , entre les Génois et les Pisans, celle où ces derniers jouirent le plus jiaisiblement de leurs possessions en Sardaigne, et parvinrent à l’apogée de leur puissance et de leur gloire. Leur prépondérance dans l’île était incontestablement établie. Les Caprarn, les Gherardesca , étaient les feudalaires soumis et les dévoués serviteurs de la république; les juges d’Arborée et de Gallura , ses vassaux , ne reconnaissaient plus d’autre souverain; celui de Cagliari, Guütaume , surnommé CtpoUa était fier de la pro'
' Cipolla veut dire ognon , surnom qui avait été donné probablemml à Guillaume à rausc d'un de ses mets de prédflection. Ce qui proore la
AÎICIENNU KT MODURNE. 1 5g
toclion et de la bienveillance de ses illustres patrons ; Pise s’enrichissait tous les jours par le commerce du Levant , et les entreprises multipliées de sa marine , en entretenant le mouvement et l’activité , lui donnaient la prospérité et l’abondance ; elle importait dans l’occident de rEurop(; une grande partie des débcatesses de l’Asie , que ne fournissaient pas encore les fabriques indigènes ; elle jouissait enfin des avantages et des douceurs de la liberté , tandis que les fléaux issus de la féoilalité répandaient partout ailleurs la servitude et la misère. Mais quelque chose empoisonnait ces faveurs de la fortune ; c’était le chagrin de les partager avec une rivale, et de ne pas jouir exclusivement du produit des arts et des fruits de l’industrie. Gênes n’avait pas moins prospéré par sa marine et son commerce, et ce nouveau motif de jalousie entre les deux villes n’avait fait qu’aigritles haines politiques qui les déchiraient depuis si long-temps. Une trêve avait pendant plusieurs années suspendu les hostilités ; mais quoique l’une et l’autre nation fussent alors gouvernées par le parti Gibelin (1281), des indices multipliés annonçaient une prochaine explosion. Les Pisans surent moins bien se contenir , et ils furent les premiers à saisir un léger prétexte qui se présenta , pour
simplicité des moeurs insulaires de ce temps, c'est qu'un pareil soliriqnel n’ctail pas du tout ridicule.
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LA SAKüAIGSE
prendre les armes. Ils ne devaienl pas tarder à porter la peine de leur imprudente af^ession.
Les Pisans et les Génois se mesurèrent sur mer, avec des alternatives à peu près égales de bons et de mauvais succès, pendant les années 1282 et 1283. Enfin , lc6 août 1284 vit terminer la lutte. Un combat naval s’engagea sur la cote orientale de la Sardaigne , près des îles Molara et Tavolara. L’alFaire fut générale. On se battit de part et d’autre avec un extrême acharnement. La défaite des Pisans fut complète et leur marine anéantie. 28 galères furent prises par les Génois, et 7 coulées à fond. On estima leur perte à 5, 000 morts et 1 1,000 prisonniers.
Dans ces graves circonstances , la seigneurie de Pise ne crut pouvoir mieux faire que de nommer dictateur , sous le titre de “capitainc-général , le comte UgoUno délia Gherardesca. C’était un homme adroit et fin et un habile politique , dont le premier soin , que suivit un heureux succès , fut -de dissoudre la ligue formée contre sa patrie.
Le comte Ugolim commença une négociation avec les Génois, et offrit de leur céder Castro ( le château de CagUari ) pour la rançon des prisonniers. C4Ct incident donna lieu à un mouvement digne des plus beaux temps de l'antiquité : un trait d’héroïsme analogue a immortalisé jadis un individu ; celte fois il est commun à 11,000 hommes, sou f-
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frant en pays eniieuii toutes les misères de la captivité. Les prisonniers pisans furent indignés d’apprendre à Gênes la négociation dont ils étaient l’objet. Ils obtinrent de leurs vainqueurs la permission d’envoyer des commissaires à Pise, pour y manifester leurs sentiments; Introduits dans le conseil , les’cnvoyés déclarèrent : «< que les prison- » niers ne consentiraient jamais à une capitulation » aussi honteuse ; qu’ils aimaient mieux mourir M dans la captivité , que de souffrir qu’on abandon- » nât lâchement une forteresse bâtie par leurs an- « cêtres et défendue au prix de tant de sang et de » travaux; que si les conseils de la république » étaient capables de persévérer dans une réso- M luüon aussi insensée , aussi criminelle , les pri- » sonniers nç voulaient pas leur cacher qu’à » peine rendus à la liberté , ils tourneraient leurs » armes contre des magistrats ou pusillanimes » ou traîtres, et qu’ils les puniraient d’avoir ssfcrifîé » la patrie et l’honneur à de vaines et éphémères » jouissances ».
Cette énergique et nuignanime harangue produisit une telle impression, que le projet de traité fut abandonné , et que les négociations furent rompues.
Cependant les Génois furent attentifs à tirer tout le parti possible de leur victoire. Ils imposèrent à leurs rivaux vaincus, privés de leurs meilleures
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troupes .et réduits à demander la paix , les conditions les plus dures. Les Pisans furent contraints de leur livrer Sassari , où Gênes , depuis lors , envoj'a tous les ans un podestat , et de leur céder toute la province de Logudoro, où s’établirent de puissantes familles patriciennes, entre autres les Daria, \e& Malaspina , qui la divisèrent en plusieurs petites principautés , défendues par des cliâtcaux forts , qu’ils multiplièrent sur tous les points , et s’y établirent en maîtres, vivant de rapines , et faisant continuellement la guerre , tantôt ligués ensemble contre un ennemi commun , tantôt les uns contre les autres. Tel était l’esprit de la féodalité ; tel était alors le sort des hommes.
Après un si grand revers de fortune, il ne restait plus en Sardaigne aux Pisans, que le judicat ou la province de Cagliari , dont ils pussent se regarder comme réellement mai très .Encore, en 1286, Mariano , juge d’ Arborée, vint -il y porter la guerre ; et , après un long blocus , il s’empara du château de Cagliari, qu’il ne remit que l’année suivante , après s’être fait rembourser les frais de l’expédition.
Les Pisans, instruits par l’exemple de Chiano, jugèrent qu’il était imprudent de laisser une pro-, vince , la seule qu’ils eussent entièrement conservée , entre les mains d’un chef unique, qui pouvait se vendre et les trahir ; et , afin de diminuer les
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ANCIENNE ET HODEHNE. lG3
diances de la perfidie d’un seul , ils la divisèrent en trois parties, qu’ils donnèrent aux trois seigneurs qui leur avaient montré le plus de fidélité et de dévouement , le comte de Donartico, de la maison de la Gherardesca Guülamne , marquis de Massa J comte de Caprara, et Chiano , de cette famille Visconti qui avait conquis et gouverné la Gallura.
Les Génois, non contents de l’humiliation de leurs rivaux, essayèrent encore de les troubler dans la possession de la seule province qui eût échappé au vainqueur. Ils eurent le courage de produire, comme un titre légitime , le testament du juge de Cagliari , Chiano, mort sur l’échafaud pour eux, et qui, par reconnaissance, avait légué le château à ses bienfaiteurs. Toutes les raisons sont bonnes contre les malheureux. Pise fut réduite, en 1288, à en signer l’acte de restitution, comme si elle l’eût usurpé. Il est vrai qu’elle se promettait bien de ne pas tenir ce traité , et elle fut assez heureuse ou assez adroite pour être impunément de mauvaise foi. Loin de livrer le château aux Génois , les Pisans s’y fortifièrent de plus en plus , et y élevèrent , en 1296, les trois grosses tours qu’on y voit encore aujourd’hui , ainsi que plusieurs bastions. Ils ne savaient pas alors qu’ils ne travaillaient
' C’est cette môme maison qui est devenue si ct'lèlin' par le terrible épisode du D.sbtv. ^/7 conte CgoUno delta Gkerardesen J.
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ni pour eux ni même pour leurs rivaux, mais pour une troisième puissance, qui paraîtrait tout à coup sur la scène, pour en profiter.
L’astre de la république de Pise pâlissait de jour en jour. La perte de fa bataille navale de Molam avait marqué l’époque de sa décadence. Cette irréparable défaite avait eu sur ses destinées maritimes la même influence qu’eut^nt depuis , dans de plus grandes proportions , sur celles de deux autres puissances , les batailles de Lepante et de la Hogue. Pise, désormais épuisée par les combats qu’elle avait soutenus sur le continent en faveur du parti Gibelin, qu’elle avait épousé avec une ardeur extrême, et qu’elle avait opiniâtrement servi par des efforts souvent au-dessus de sa puissance et de ses richesses , consternée , découragée après cette catastrophe , avait renoncé à lutler contre Gênes. Le sentiment de la rivalité nationale cédait tellement à un ascendant supérieur , qu’elle ne fit aucune tentative pour profiter des discordes civiles auxquelles son ancienne ennemie était en proie. Elle laissa, dès ce moment, dépérir sa marine , et ses possessions lointaines furent peu à peu abandonnées. La république, se sentant désormais incapable de protéger ses établissements et sa navigation contre les corsaires musulmans , oublia totalement ses comptoirs de Syrie, qui avaient été si florissants ; elle perdit toute son
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influence à Constanlinople , et la domination de l’Archipel lui fut ravie. Elle s’inlerdit le commerce du royaume de Naples , d’où la maison d’Anjou l’écartait par haine pour le parti Gibelin , et il lui fallut renoncer à l’espoir de soutenir avec avantage, en Sicile , la concurrence des SicUiens cuxmèmes et celle des Catalans, qui jouissaient de toutes les faveurs du prince. Elle n’avait conservé en Afrique que des relations mal affermies , et ses possessions dans l’ile de Sardaigne avaient été réduites à une seule province, que les guerres continentales dans lesquelles on l’avait engagée ne lui pennettaient plus de défendre avec succès, et cjui allait lui être enlevée par un monarque plus puissant , jusqu’alors considéré par elle comme son allié.
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