‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeursChapitre 49 sur 78 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Le pape Bonifie» f'/Z/dootaeune oomelle extension au pt-incipe cisbii par Grégoire VH , que tous iei trônes relèvent de U cour de Home. — Il en fait une application spéciale à la Sardaigne. — Plusieurs souverains en feollicitent l’investiture. — Jacquet H , roi d’Aragon , l’obtient i des conditions boOleuscs. — Il manque des moyens d’en prendre possession. — Le juge d’.Arborée ap|)elle les Aragonais. — Une armée d’invasion est ' expédiée des côtes de la Catalogne. — Prise d'Iglesias, — Bataille de Luoocisterua. — Paix de dix>huit mois. — Bataille navale décisis'e Capi-

tulation de Cagliari. — Traité de paix définitif. — La république de Pise cède la Sardaigne an roi d'Aragon. — De txgS à i3a6.

La cour de Rome, au milieu de ces événements, auxquels jamais elle n’avait cessé de prendre part , soit par une intervention directe, soit par des menées sourdes et par les ruses de la politique , saisissait toutes les occasions qui pouvaient s’offrir d’exercer sur l’île de Sardaigne son prétendu droit de suzeraineté domaniale et d’investiture. Il n’était pas vraisemblable qu’elle renonçAt à ce droit sur un pays qu’elle déclarait lui appartenir légitimement par les donations des empereurs , quand elle avait été jusqu’à vouloir l’étendre à tous les états qui composaient la société humaine.

ARCIENKE ET MODBIUNL'. 167

Le véritable fondateur de cette doctrine politique du saint siège est le fameux Hlldebrand, connu sous le nom de Gi'égoire Vil, qui fut de son vivant le fléau des rois, et n’en fut pas moins décoré, après sa mort , de l’auréole sacrée. Cet ancien moine de Cluni , élevé sur le trône de saint Pierre , annonçait et professait liautement que de ce trône dépendaient tous les autres, et que tous les royaumes de la terre relevaient du saint siège, dont ils étaient des fiefs. Il promettait des couronnes aux princes qui lui seraient le plus soumis , et pour s’assurer de leur obéissance , il envoyait dans leurs états des légats , qui y tenaient des conciles et faisaient exécuter ses ordres suprêmes. Ennemi déclaré de la puissance royale et de toute autorité séculière , Grégoire écrivait qu’il était le dispensateur des trônes, et que son devoir était d’abaisser les rois. Son dessein avoué était de mettre tous les souverains sous le joug de la papauté. Plusieurs de ses circulaires portent que les évêques sont au-dessus des rois et doivent les iuger. Irrité contre Philippe /", qui avait rançonné quelques marchands italiens , il dit dans une de ses Pastorales aux évêques de France : « Votre roi est un tyran , qui » passe sa vie dans l’infamie et dans le crime. » 11 écrivait à Salomon , roi de Hongrie : « Sachez que » votre royaume appartient à l’Eglise. »» Il déclare dans sa i6' épître , à propos de l’Espagne , dont il

LA SARDAIGME

se regardait comme seigneur souverain , qu'il vaut mieux que V Espagne appartienne aux Sarrasins, que de ne pas rendre hommage au saint siège. Il ordonnait à ses légats en France d’exiger en tribut un denier d’argent par an pour chaque maison. Ce fougueux pontife excommuniait et déposait les rois et les souverains. Artisan de troubles, de révolutions et de révoltes , sa main alluma plusieurs fois le feu de la guerre civile. L’emjx?reur Henri IP", proscrit par lui , alla le trouver , dans l’altitude de pénitent , au château de Canossa , où il était enfermé avec la comtesse Mathilde d'Est , qui avait fait donation de ses états au saint siège, et n’obtint son absolution et l’honneur de baiser ses pieds , qu’après avoir jeûné trois jours, et être demeuré plusieurs heures dans la cour, au cœur de l’hiver, pieds nus , et revêtu d’un cilice. Ce n'est que plusieurs années après que7/e«r/, résolu à tirer vengeance de tant d’outrages , alla s’emparer de Rome, et assiégea dans le château Saint-Ange ce pape audacieux, bravant encore’ de là et excommuniant son vainqueur , pendant que sa capitale était ravagée par le*i Allemands, qui l’avaient prise d’assaut, et par les Napolitains ,* sous les ordres de Robert Guiscard , qui prétendaient être venus |K)ur la délivrer. Tous lcs]>ortrails, ou flatteurs ou odieux, qu’on a faits de Grégoire VII, dit Voltaire, se trouvent dans le tableau d’un |>eintrc napôlilairi

ASC^E^-^E ET MODUnXE. iGf)

qui le représente tenant une houlette dans une ntain et un fouet dans Vautre , foulant des sceptres à ses pieds , et ayant à côté de lui les filets et les poissons de saint Pierre.

Un pape qui voulait établir sa supréftiatie sur tous les trônes du monde , et qui prétendait à la domination universelle, n’élait pas homme à abandonner ses droits sur l’île de Sardaigne , qu’on regardait comme spécialement dévolue au saint siège par des donations , dont on ne montrait pas , il est vrai , les originaux, mais dont on ne pouvait nier l’existence sous peine d’accusation d’hérésie. On voit , dans le recueil de ses lettres , qu’U s’était mis en correspondance avec les princes- juges du pays , à qui ce titre est pour la première fois donné officiellement par lui, comme je l’ai dit plus haut, et qu’il y prenait le langage et le ton d’un suzerain parlant à ses vassaux. Il n’est pas même question dans ces lettres de la république de Pise , qui avait cependant des droits de suzeraineté un peu plus réels. Dans celle qu’il adresse , en date du mois d’octobre , à Orzocco , juge de Cagliari , il l’informe que beaucoup de princes Vont prié de les mettre en possession des états qui composent ce judicat , en lui faisant les propositions les plus avantageuses ; mais il lui promet de ne les concéder a personne , s'il continue de donner l'exemple de la soumission et de la fidélité aux engagements qu'il a

LA SAnPAICnB

f>ris (le défemlre les dmits temporels et spirituels du saint siège.

Le droit d’investiture de la Sardaigne , que s’arrogeait la cour de Rome, s’était établi, par l’effet de la succession des temps et de son infatigable opiniâtreté , comme un principe incontestable , auquel personne ne songeait plus à apporter la moindre résistance. Le^ princes à qui leur ambition suggérait l’idée de manifester des vues sur la Sardaigne s’adressaient au pape, et sollicitaient de lui l’investiture. Il se trouva même que plusieurs en firent la demande en même temps. Charles d’Anjou , roi de Sicile , frère de saint Louis * ; Henri, fils de Ferdinand III , frère de Frédéric , roi de Castille ; Jacques /", roi d’Aragon, s’adressèrent simultanément, en 1268 , au pape Clément IV, pour obtenir l’investiture de la Sardaigne , sans pouvoir y, réussir ni les uns ni les autres.

Le pape Grégoire X avait cru se débarrasser des Pisans en faisant insurger leurs vassaux contre eux, et en excommuniant la république tout entière , et la déclarant déchue de la domination de l’île ; mais Pise n’avait pas encore reçu alors ( en 1280) le coup mortel qui décida depuis de sa destinée ; elle brava les bulles du pape , réprima la rébellion , et récompensa les services de Verna-

' chartes iP Anjou est çonnn par des poésies pleines de gréres cl de naïveté, et par l’assassinat juridique du malheureux Conradin. Celte actiuu du nii de Sicile fait un peu de tort aux chansons du troubadour.

ANCIENSE ET MODERNE. \Jl

geUla, qui l’avait défendue et vengée , en lui donnant le Logudoro.

En i2q5, les choses avaient changé de face. Pise, affaiblie et en décadence progressive depuis la catastrophe de 1284, avait perdu son influence et son autorité en Sardaigne, où elle ne conservait qu’avec beaucoup de peine la province de Cagliari. Celle d’ Arborée était indépendante , et le reste de nie était divisé en petites principautés , dont les limites éprouvaient de continuelles mutations. Cet état de morcellement et d’anarchie avait donné l’éveil à l’ambition des étrangers, qui trouvaient un appât dans la facilité présumée de la conquête. Bon^ace VIII venait de monter sur le trône pontifical, après avoir forcé à l’abdication son prédécesseur Célestin V, qu’il fit ensuite emprisonner. Ce pape , digne successeur de Grégou'e VII , professait les mêmes principes politiques , et affectait comme lui d’être le suprême dispensateur des trônes. La conduite de Bonijace dans ses- démêlés avec le roi de France, Philippe-lc-Bel , peut donner une idée de son caractère et de sa morale. Il met le royaume de France en interdit, en fait don k Albert, roi des Romains, soulève contre le roi Philippe son frère, Charles de Valois, et lance consécutivement deux bulles , dans lesquelles il déclare que Dieu Va établi sur les rois et les rojaiitnes , et sownet en conséquence la puissance teinpo-

I,A SARDAinSK

vellfi a la puissance spinluclle. 11 disait , dans une autre bulle inédite, que la mort l’empêcha de publier, qu’il avait eu le pouvoir de gouverner lès rois avec la 't>erge de fer , et de les briser comme des vases de terre.

Le pape Boniface VIII , ayant formé le projet de soumettre à l’obéissance le royaume de Sicile , sur lequel il ne croyait pas avoir moins de droits que sur la Sardaigne, et de déposséder Frédéric, qui occupait ce trône , imagina de faire le sacrifice d’une des deux îles pour s’assurer de l’autre , et en conséquence de ce plan , il offrit à Jacques //, roi d’Aragon , l’investiture de la Sardaigne , à la condition de donner au saint siège l’appui de ses armes contre Frédéric , son propre frère. Jacques ayant signé ce glorieux traité , le pape se hâta de l’en récompenser, en ajoutant à la bulle d’investiture les titres de gonfalonier de l’Eglise -et de capitainegénéral de l’armée destinée à la conquête de la Terre-Sainte.

Le roi Jacques ne put exercer aucune de ces charges , et bien moins encore prendre possession du royaume dont il était destiné à rester longtemps lesouverain honoraire. 11 ne voulut pourtant pas perdre ses droits ac((uis. La première dona^ lion, qui datait de 1297 , fut renouvelée en i5o4 . |>ar Benoit /A, successeur de Boniface, en faveur «lu roi d’Aragon , qui lui-mêiiu' avait renouvelé

ASCIENNR ET MODERNE. Ij3

son serment, etenvoyé des ambassadeurs au pontil’e pour lui prêter foi et hommage. Jacques, quoique la cour de Rome lui eût accordé la dîme ecclésiastique pendant trois ans dans ses états ^d’Espagne, pour fournir aux frais de l’expédition , ne se trouva cependant point en mesure de la tenter. La formalité de l’investiture et de la prestation de l’hommage et du serment ayant été encore renouvelée en i3o6,sousle pontificat de Clément V, une flotte aragonaise fut enfin dirigée, en iSoy, vers la Sardaigne; mais cette tentative n’obtint aucun succès.

Cependant les Pisans et les Génois , qui se voyaient égalément menacés dans leurs domaines de Sardaigne par ce nouveau prétendant , conclurent une trêve de vingt-cinq ans, par laquelle était conservé l’état de possession actuel. La république de Pise , en son particulier , entretenait des négociations pour écarter l’orage, pendant que, pour faire diversion d’un autre côté, elle fournissait tout ce qu’elle pouvait de secours aux princes aragonais de Sicile. Quoique réduite par le fait à la province de Cagliari, elle affectait toujours de traiter le juge d’ Arborée , son voisin , bien que devenu plus puissant qu’elle dans Pile, comme son f vassal , et s’était réservé le droit , à chaque avènement, de donner son agrément au nouveau prince, de qui elle exigeait une redevance qu’elle fixait à son gré. Marinno III, juge d’Arboréc ,

LA SAnOAIGNE

inuurut, en iSai , sans enfants légitimes; mais il avait un fils naturel, nommé Hugues , qui se mit en devoir, après la mort de son père, de s’emparer de l’autorité, malgré l’opposition des Pisans, fort irrités contre lui, sans qu’on sache trop pour quel motif, et qui n’y réussit complètement qu’après avoir payé le droit d’investiture , dont il parait qu’il voulait se dispenser ' .

Hugues IJI , irrité de la conduite des Pisans à son égard, résolut d’en tirer vengeance. Le nouveau droit acquis au souverain d’Arragon sur l’île de Sardaigne, par la concession du pape, lui en of-

' M. dt Siimondi, dans son Histoire des républiques italiennes du mo>en âge , a commis , au sujet de ce juge d’Arborcc , une méprise que je lui demanderai la permission de rcleser. Comme il n’a parlé de l’iiistoire sarde, dans ses rapports avec celle de Pise, que d’une manière acrideiitelle et secondaire» il n’a pas asseï pris la peine de déméler la vérité parmi les fables des annalistes du temps. Il dit en propres termes que U Juge qui régnait en i3a3 était Hccuis Bassi dis V iscokti , bâtard de cette illustre maison de Pise, auquel la république, avant de consentir à effacer la tache de sa naissance, avait fait payer 1 0,000 florins pour prix de l’investiture de son fief, ce qui était cause de son profond ressentiment. Je suis fiché de le dire , tout cela est un roman. Si la république était brouillée avec Hugues, ce n’était pas à cause de la tache de sa naissance, et elle avait certainement d’autres motifs. Il ne faut qu’ousTir l'histoire du temps pour voir qu’on n’était pas alors si scrupuleux sur cet article. Hugues était bâtard de Mariano lit , son prédécesseur, et n’appartenait en rien à la maison de Fisconti, qui avait régné quel- * que terni» dans la Oallura , et jamais à Oristano. C’est un bouleversement

de mots assez curieux qui a induit en erreur M. de Sismondi. Hugues ne se nommait pas, comme il le croit, Bassi di f'isconti, mais il était -visconte di Basso , c’est-à-dire 'vicomte de Basso. C’était un titre qu’il ajoutait à celui de juge d’ Arborée. La vicomté de Basso était un domaine qu’im mariage avec l’héritière titulaire avait fait entrer dans la maison d’ Arborée près de cent ans auparavant.

(rit l’occasion et les moyens. Il travailla secrètement , et avec la persévérance de la haine , à former une conspiration qui avait pour but de les expulser , et à faire entrer dans la ligue les Malaspina , seigneurs de Bosa , les Doria , seigneurs d’Alghero, et les grandes familles génoises possessionnées dans le nord de l’ile. Plusieurs messages des conjurés avertirent le roi d’Arragon , à qui d’autres soins avaient ôté les moyens et peut-être la pensée de se prévaloir de sa bulle d’investiture, depuis plus de vingt-cinq ans qu’elle lui avait été accordée, que s’il voulait se présenter avec des forces suffisantes , il serait reçu à bras ouverts , et qu’il serait puissamment secondé.

Jacques II, fort aise de pouvoir se dédoihmager, par l’acquisition de la Sardaigne , de la perte de la Sicile, à laquelle il avait fallu se résigner, ne négligea pas cet avis officieux , et jugea que le moment d’agir était venu. Après avoir renouvelé sa prestation de foi et hommage au pape Jean XXII, récemment élu , il assembla les cortès à Girone , et y fît proposer et décréter les moyens d’exécution d’une grande expédition en Sardaigne. Le prince royal, l’infant don y//o/wo(Alfonse), chargé de diriger les opérations , partit des côtes de Catalogne , accompagné de sa femme (hna Teresa , et suivi de la fleur de la noblesse et des plus braves guerriers de l’Aragon, de Valence et de la Catalogne.

Ijd

Le juge cl’ Arborée , pour nûeux tromper les Pisans et les faire tomber plus facilement dans le piège cpie sa perfidie leur avait tendu , les prévint de la découverte qu’il avait faite, en sa qualité de leur ami le plus dévoué , du but des préparatifs à'jélfonse ; et , se faisant à leurs yeux un mérite de sa surveillance et de sa fidébté, il demanda à la république des secours qu’elle s’empressa de lui expédier. Il dissémina les hommes qu’o'n lui avait envoyés dans ses divers forts et châteaux , et au moment où il reçut la nouvelle de l’approche à'Alfonse , il fit impitoyablement égorger tous les Pisans , soldats, marchands ou voyageurs , qui se trouvaient dans ses états.

La flotte aragonaise , qui avait appareillé le 3o mai 1 32 5 des côtes de Catalogne , mouilla le 1 3 j uin suivant au cap San-Marco, en face d’Oristano. Elle se composait de soixante galères , armées en guerre , de vingt-quatre palandres et de deux cents bâtiments de transport. Elle portait à bord plus de vingt-cinq mille hommes d’infanterie et plus de trois mille de cavalerie , ce qui était pour cette époque une armée formidable. Hugues était absent. II s’était déjà porté, avec son'ami et son parent le vicomte don Dalmazio Roccaberti ' , dans les environs de /]agliari , pour commencer le blocus de

' M. </<• .ViimoWi fait encore nn l'isconli du \iromtc (" viscontr J tioa Dalmazio.

ANCIFNNE ET MODBÎVNE.

celte place. A cette nouvelle, Alfonse fit voile pour l’île de Saint-Pierre , et alla jeter l’ancre dans le golfe de Palmas. Les troupes de débarquement furent campées dans les plaines de Sulcis. Le juge d’Arborée et les chefs de la bgue, réunis à lui, accoururent au-devant de l’infant , et firent hommage entre ses mains, au roi d’Aragon, de leurs terres , forteresses et domaines , dont en échange ils reçurent solennellement l’investiture au nom de ce même prince.

L’armée aragonaise, grossie des troupes sardes qu’avaient amenées Hugues d’Arborée et les -seigneurs génois confédérés, se mit immédiatement en marche sur I4 ville d’Iglesias dont les Pisans avaient fait une place très forte , et en fit le siège en règle. La garnison pisane d’Iglesias , sans se laisser effrayer par l’armée formidable qui venait l’attaquer, se défendit avec une extrême videur et lui opposa une résistance héroïque. Après plusieurs assauts vainement tentés , les Aragonais furent obligés de convertir le siège en un étroit blocus.

Les Pisans , instruits de ce qui se passait en Sardaigne , ne désespérèrent pas, malgré la trahison du juge d’Arborée, et malgré les embarras où ils se trouvaient eux-mêmes sur le continent, de défendre contre un ennemi puissant cette antique posses-

' Us annaltetes pùaiu appellciit Iglcslu CUtà di China.

LA SARüAIl'.NE

sion , à laquelle ils tenaient toujours, autant par politique que par point d’honneur. Menacés par la ligue Guelfe , assaillis à l’iinproviste par la maLson d’Aragon , sans être en paix avec la maison rivale de Naples , les Pisans ne reculèrent pas devant le grand effort que leur commandait le salut de la Sardaigne. Ils armèrent à la hâte trentedeux galères , qu’ils envoyèrent dans le golfe de (iagliari ; mais ce golfe était alors occupé par une flotte catalane supérieure en forces. L’amiral pisan s’estima heureux d’éviter le combat et d’effectuer sa retraite après avoir débarqué Manfredi délia. Gherardesca avec trois cents hommes de cavalerie allemande et quelque peu d’infanterie, qui se jetèrent dans la place.

Cependant l’armée aragonaise qui investissait Iglesias était en proie à d’affreuses maladies, qui la ravageaient et l’affaiblissaient tous les jours. Les chaleurs excessives qui l’avaient accablée dans une saison brûlante , les miasmes pestilentiels qui s’exhalaient des lieux marécageux , les fièvres endémiques qui régnent dans les parties basses de l’île à cette époque de l’année, et qui devaient avoir sur un si grand nombre d’hommes rassemblés l’action et l’effet des affections contagieuses, toutes ces causes réunies et dépendantes les unes des autres firent éprouver aux assiégeants des pertH» considérables, qu’ils n’étaient point en état de ré-

A!NCIEM!<F. ET AJODEESE. Ijg

|)arer. Les historiens aragonais évaluent ces pertes à plus de douze mille hommes , c’est-à-dire presque la moitié de l’armée de siège. Les annalistes sardes supposent, avec quelque vraisemhlance, que la vigoureuse résistance elles fréquentes sorties des assiégés , mieux acclimatés que leurs ennemis, furent pour une bonne part dans les pertes qu’éprouvèrent les troupes d’^/To/we. Quoiqu’il en soit, la garnison d’Iglesias, étroitement bloquée par des forces toujours bien supérieures, quoique fort diminuées depuis le moment de l’invasion , et réduite à une disette totale de vivres , fut obligée de capituler le 7 février i3a4^ après un siège de huit mois. Elle obtint tous les honneurs de la guerre, et eut la permission d’aller se joindre, avec ceux des liabilants qui désirèrent la suivre , aux troupes qui défendaient Cagliari'et son château.

Manfredi délia Gherardesca était sorti quelque temps auparavantde cettedernière place, pour aller cherclier à Pise de nouveaux secours. Il reparut le 25 février dans le golfe de Gagliari avec une flotte de cinquante-deux bâtiments, qui portaient environ deux mille cinq cents hommes. Il débarqua sans opposition à la pointe de l’étang de Cagliari , vers la Maddalena., et y fit sa jonction avec les troupes et les milices restées fidèles aux Pisans , qui lui amenèrent en outre quelques forts détachements

«le cavalerie sarcle. L’infant, maître d’Iglesias, eh avait fait réparer à la hâte les fortifications endommagées, et y laissant sa femme dona Teresa , avec une garnison respectable, il marcha sur Cagliari avec le reste de l’armée alliée, qui se «ximposait des troupes aragonaises et de celles de Hugues, de Hoccaberli, des Doria et des Malaspina. Arrivé à Quarto, il fit faire un cîamp retranché au lieu oii est maintenant l’église de Buonaria , et sa flotte étant entrée dans la baie , il établit le blocus de Cagliari par terre et par mer. Le corps pisan , longeant l’étang de Cagliari , avait pris poste à Decimo , pour venir de là au secours des assiégés. Alfonse , informé de la marche des Pisans, quitta ses retranchements et vint au devant d’eux. Les deux armées se rencontrèrent le 28 février dans un lieu que Zurita appelle Lucocisterna , et qui n’existe plus sous ce nom '. On se battit long-temps avec un courage égaletavecun extrêmeacharnement.Les avantages furent d’abord balancés ; mais la supériorité du nombre finit par prévaloir , et les Aragonais remportèrent une victoire complète. Les Pisans, mis en fuite, se rembarquèrent en désordre, et

' Il y a lic«i de croire qne Ijxcacitttma était a la pointe de l’étang de Cagliari, entre Masii et Asseiiiini; et comme, au dire de Zurita, un grand nombre de \aincus se perdirent dans des boucs maréeagenset , il est permis desupposerqiie ce n'était autre chose que Baoiterra, passage très dangereiis. où le même malheur arrive tous les jours à ceux qui se sont égarés dans leur roule , s'ils ne sont secourus à temps.

ANCIEiNJIE ET MODERVE.

un grand nombre se noyèrent dans les marais iaiigeux qui environnaient le champde bataille. Lecliel' del’expédition , Manfi-edi, quoique blessé, parvint, avec cinq cents soldats environ , à entrer dans Castro (le château de Cagliari) ; le reste de son armée fut détruit. Les bâtiments de transport, qui accompagnaient sa Hotte , tombèrent au pouvoir des Aragonais. On avait fait de part et d’autre des prodiges de valeur ; l’infant, lui-même, qui avait été constamment à la tête des siens , et avait eu un cheval tué sous lui, fut un moment complètement cerné , et en danger d’être lait prisonnier; mais il fut secouru à temps, et reprit l’étendard royal, qui lui avait été enlevé.

Alfonse , après la victoire de Lucocislerna , \'etourna sous les murs de Cagliari , et en recommença le siège avec vigueur. Manj'redi , à peine guéri de ses blessures, dirigea la défense de la place. Il tenta , pour faire diversion , une sortie sur les assiégeants. 11 surprit leur camp et y jeta le désordre ; mais bientôt les Aragonais victorieux l’environnèrent de toutes parts, et de cinq cents hommes qu’il commandait trois cents restèrent sur le champ de bataille. Atteint d’une blessure mortelle, ce brave et malheureux capitaine ramena dans Castro le reste de ses soldats , au milieu desquels il ex|>ira quelques jours après. Les assiégés, perdant tout espoir d’être secourus, et séduits d’ailleui's par les

LA SA U I) A I G y E

promesses que leur lit l’iniant, prirent le parti de se rendre par capitulation. Le traité de paix, qui fut immédiatement signé, portait : que la république de Pise , faisant abandon de l’ile entière au roi d’Aragon , conserverait la ville de Cagbari , son château , ses faubourgs et son port , comme fief de la couronne , et que tous les Pisans , dont les propriétés, de quelque nature qu’elles fussent, seraient scrupuleusement respectées , seraient considérés et traités , dans toutes les parties de l’île indistinctement, comme sujets aragonais. Ce traité est du mois de juillet 1024.

Alfonse, qui avait perdu beaucoup de monde dans cette longue et difficile campagne , avait pris le sage parti d’user de la victoire avec modération , et, pour rendre sa conquête plus solide et plus sûre, il avait fait un acte de bonne politique en accordant aux vaincus d’honorables conditions. Il profita des avantages de sa situation pour faire, de ^n ancien camp retranché deBuonaria, une place forte (\\ii ^vii\e nom à! A ragonelta, et qui, placée à l’entrée du port de Cagliari, le dominait tellement , que les vaisseaux , les vivres et les marchandises ne pouvaient plus y parvenir que sous le bon plaisir des Aragonais.

Dans cet état de choses , la paix ne pouvait pas durer long-temps ; aussi fut-elle rompue au bout de dix-huit mois. On ne sait pas précisément quels

AXCIEKÎNE ET MOIlEtOE. l83

' furent les agresseurs. Les Pisans se plaignaient tle violences et d’insultes faites à leur pavillon ; les Aragonais accusaient, au contraire, les Pisans d’avoir violé les trâités.'Il en est toujours ainsi entre* deux Etats qui désirent également la guerre , et à qui le moindre prétexte suffit pour la commencer.

11 est vraisemblable que les uns et les autres furent également coupables d’agressions. Les Pisans devaient souffrir avec peine la perte d’une belle et antique {tossession , et l’humiliation à laquelle ils avaient été condamnés. Les Aragonais, de leur txjlé , ne pouvaient que voir de mauvais œil la , capitale de la Sardaigne restée entre les mains de ses anciens maîtres , et il était naturel qu’ils désirassent de les en chasser entièrement. Quoi qu’il en soit, les Pisans, à qui l’épuisement, que leur avaient occasioné leurs précédentes défaites , ne permettait pas de rentrer seuls en campagne , eurent recours aux Provençaux, et aux Gibelins génois , qui , réfugiés à Savone , faisaient des armes leur unique métier. Une flotte pisane de trente-deux galères, sous les ordres de Gaspard Doria , parut tout à coup dans le golfe de Cagliari , où elle rencontra la flotte aragonaise , commandée par l’amiral Carrùs. Un combat furieux s’engagea le 29 décembre , et dura plusieurs jours avec des succès balancés et avec uni acharnement opiniâtre. Zunïa raconte qu’un bâtiment arago-

LA S.VnDAIGNE

nais se défendit pendant plus de huit heures contre dix-sept galères pisanes , repoussa huit' fois l’abordage, et qu’après en avoir démâté trois, coulé V une à fond, et leur avoir tué plus de deux cents hommes, il rentra triomphant au port , n’ayant j>erdu qu’un seul homme, et avec quarante blessés. Gîmme cet historien parle ici de ses compatriotes, il ne faut le croire qu’avec précaution. Ce qui est indubitable, c’est que la fortune se déclara encore une fois contre les Pisans. Sept de leurs galères furent prises, ils perdirent un grand nombre de soldats et de matelots, et le reste de la Hotte se retira désemparé et hors de service. Après ce succès décisif, l’amiral mit à terre ses troupes de débarquement. Les Aragonais poussèrent le siège avec une nouvelle vigueur, et parvinrent à prendre d’assaut un faubourg fortifié, où ils égorgèrent tout ce qu’ils purent rencontrer. Les assiégés , n’ayant plus ni argent, ni vivres, ni espoir de secours , se décidèrent à capituler. Ils furent libres de sortir avec tous leurs effets , et de se retirer où bon leur semblerait. Le château de Cagliari , dernière possession de la république de Pise en Sardaigne , fut livré aux Aragonais. Des députés pisans furent envoyés à Barcelone , où l’infant don ud^onse était retourné depuis quelque temps , et dans le mois de mai de l’année i526 fut signé le traité par lequel la république abandonnait , sans

aucune réserve, la Sardaigne au roi d’Aragon. Il y eut de part et d’autre un échange de prisonniers. Il fut convenu que la couronne d’Aragon succéderait à tous les droits de la république de Pise , dont la domination sur cette île finit ainsi pour jamais , après avoir duré trois cent soixante-seize ans.

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