CHAPITRE XXXII
Le roi d’Aragon punit et récompense. — Il comble de faveurs le juge d’ Arborée, qui devient maître du tiers de l’ile. — Mariano /#', successeur de Hugues ///, trahit ses bienfaiteurs, et se met à la tète d'une ligue qui a pour but de les chasser de l’ile. — Alfonie meurt. — La Sardaigne est au moment d’échapper aux Aragonais. — Don Pèdre ir, sou successeur, rient en Sardaigne. — Il y établit le ri'gime coiistitutioniiel. — Il fail l’ouverture du parlement des Cortès. — Il donne des lois sages, et rélaldit l’ordre et la tranquillité. — Le rrçne de don Pèdre est une époque heureuse pour la Sardaigne. — Il est obligé de la quitter pour rctounier en Aragon. — De i3a6 à i355.
Le roi d’Aragon , devenu par le droit de la conquête et par la force des traités souverain légitime de la Sardaigne , s’occupa d’en soumettre successivement toutes les parties à sa domination. Aide «les Sardes méridionaux , disposés dès le principeà une obéi.ssance passive envers leurs nouveaux maîtres, il commença par réduire les feudataires qui tenaient encore le parti des Pisans , et les familles génoises qui , n’ayant pas suivi les errements politiques des Doria et des Malaspina , voyaient avec répugnance l’établissement «lu nouvel ordre de choses. Mais la cour d’Aragon , qui ne manquait pas d’habileté , multiplia le moins «ju’ellc put les exemples de rigueur; ellesenlit qu’il
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y allait de son intérêt de se ménager l’influence et l'autorité des seigneurs héréditaires dans un pays à demi sauvage, où le peuple n’était rien. Elle chercha plusàles gagner qu’à les dompter, et y réussit assez bien . On vit long-temps encore les noms des familles pisanes figurer dans les fastes de la Sardaigne.
Le roi d’Aragon combla surtout de ses faveui-s et des marques de sa reconnaissance le juge d’ Arborée , qui lui avait ouvert les pcfrtes de la Sardaigne. Hugues III était , au moment de sa mort . qui arriva en 1029 , maître du tiers de l’île. Ses fils et ses successeurs , Pierre III et Mariano IV , furent constamment traités par les rois d’Aragon avec la plus grande distinction , et considérés comme infants. Le mariage de Mariano avec Timbom de Roccaherti, négocié par Alfonse, fut l’occasion de fêtes magnifiques données à la cour de Sarragosse. Le roi se rendit expressément de Tortose à Valence , pour assister au mariage de don Pedro d’Exerica avec la fille de Hugues III , Bonavenlure d’ Arborée , et il traita les jeunes époux comme ses propres enfants.
Alfonse IV, qui avait remplacé son père, le roi Jacques , sur le trône d’Aragon , ne borna point à ces démonstrations et à un vain cérémonial sa gratitude et son amitié pour la maison d’ Arborée. Ildonna les mains à l’accroissement delà puissance elTectivc du juge Mariano, qu’il regardait comme
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son fils adoplif’, et le mit en possession de plusieurs domaines importants dans les provinces de Cagliari et de Logudoro.
Enorgueilli de sa grandeur, Mariano //^conçut des idées d’ambition , et ne tarda guère à se montrer aussi ingrat envers scs bienfaiteurs et ses amis, qu’aurait pu l’étre un prince plus civilisé que lui. 11 forma le projet de se faire proclamer roi de l’ile entière , comme l’avait fait son aïeul Barisone , et d’en cliasser les Aragonais, que son père y avait appelés. Mariano était un homme peu ordinaire. La force de son caractère le rendait capable de tenter les entreprises les plus difficiles , et il trouvait dans l’activité de son esprit et dans l’étendue de ses vues , les moyens de les mettre à exécution. 11 forma contre les Aragonais une ligue dans une direction inverse de celle que son père avait organisée en leur faveur contre les Pisans. Il y lit entrer, comme avait fait ce dernier , les Doria et les Malaspina, seigneurs richement possessionnés dans le nord de l’ile , sur lesquels il exerçait une grande influence , et qui s’étaient laissé persuader par lui que le voisinage de ces nouveaux venus leur était insupportable. Il contracta en même temps une alliance avec les Génois, qui avaient ;dors une belle marine , et (jui ne demandaient pas mieux que de s’immiscer toujours dans les afl’aires de la Sardaigne.
La levée de boucliers du juge d’Arborée fut le signai d’une guerre de terre et de mer qui dura pendant un assez grand nombre d’années. La mort du roi Alfonse IV, arrivée en i336 , et la peste qui ravagea l’île en i348, n’arrêtèrent pas les fureurs des parties belligérantes. Les confédérés sardes s’étaient rendus maîtres de presque toute l’île , et les Aragonais étaient à peu près réduits à la capitale et à sa banlieue , quand le roi d’Aragon, donPèdt'e IV, envoya contre la Sardaigne, en i353 , une expédition de cinquante-quatre voiles, sous les ordres du capitaine-général Bernard de Cabrera, auquel il donna , pour récompense de ses succès présumés , la vicomté de Basso , partie intégrante des domaines de la maison d’Arborée , dont il était plus dilBcile de la détacher qu’il ne l’avait été d’en faire un cadeau. Cabrera fit une première campagne assez heureuse. Il battit les confédérés dans le Logudoro, qu’il purgea presque entièrement ; et ayant confisqué les biens des principaux chefs ennemis , il les partagea entre les officiers de son armée qui s’étaient le plus distingués. Il chassa même de Castel-Genovese (depuis Castel -Aragonese) les Doria , dont cette place forte était la résidence habituelle. Mais l’année suivante, en i554, la ligue sarde reprit tous ses avantages , et elle se trouva de nouveau maîtresse de l’île entière, à l’exception des villes de Sassari
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et de Cagliari, qui étaient restées fidèles au roi d’Aragon. Ses troupes , au nombre de huit mille hommes, s’avancèrent jusque sous les murs de cette dernière ville ; mais un échec les y attendait. Bernard de Cabrera , qui s’y était concentré avec un corps d’élite, battit complètement les généraux du juge d’ Arborée , Pierre Serra et Azon de Busquis, et leur tua quinze cents hommes.
Le roi don Pèdœ, informé des troubles qui désolaient la Sardaigne , résolut de s’y rendre en personne, et partit le i5 juin i354 avec une escadre de plus de cent voiles , dix mille hommes d’infanterie et quinze cents chevaux. 11 débarqua le 2 i à Porto-Conte. Il laissa à bord sa femme , la reine Éléonore , qui l’avait accompagné , et se porta avec son armée sur Alghero, dont il fit le siège , et où il établit sa résidence après avoir soumis les rebelles. Don Pèdre sentit qu’un régime stable et uniforme , qui ferait participer à la législation les hommes appelés par leur position , par leur fortune, et par les vœux des habitants, à connaître les besoins du peuple , qu’il voulait compter pour quelque chose , serait le plus propre à faire succéder l’ordre public aux calamités produites par l’ambition des petits princes, aux exactions des tyrans subalternes et aux fureurs de la guerre civile. Il exprima l’idée que la loi qui régit les nations doit être écrite , pour qu’on puisse veiller
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à son exécution précise et littérale. Ce prince éclairé jugea assez bien ilu peuple sarde de cette époque pour ne pas le regarder comm*» indigne de la noble institution qu’il lui donnait. Il en avait trouvé le modèle dans les constitutions de se.s états d’Aragon, dont elle faisait le bonheur et la gloire. Don Pèdre se rendit par mer, vers la fin de décembre, à Cagliari, où il fut reçu avec des transports de joie, et il convoqua le parlement général des cortès, divisé en trois ordres, après avoir établi, par un édit royal, le système et les formes d’élection '. Cet édit, écrit en latin et inséré aux registres de la ville de Cagliari , est un monument qui n’honore pas moins ce prince que ses contemporains.
C’est le i5 avril i355 , jour de la fête de Pâques, que la nouvelle constitution de la Sardaigne fut proposée à ses représentants , signée par les députés des trois ordres, et solennellement jurée.
Parmi les utiles travaux et les sages mesures d’administration publique qui occupèrent celte première session du parlement de Sardaigne, on distingue la loi qui obligeait à résidence les seigneurs catalans, aragonais et Valenciens possesseurs de fiefs dans l’île , et leur interdisait expressément la faculté de se faire représenter par des
■ On donnera plus loin une idée surcinclc de la ronslitulion poliliqne de la Sanlai^nc. ,
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fondés de pouvoirs. Il semble que le parlement de i355 ait prévu tous les maux que ferait à la Sardaign^ l’absence des feudataires, et dont l’accabla l’inobservation abusive, introduite par la suite des temps, de celte mesure de prévoyance.
Une autre disposition législative, remarquable par sa haute sagesse, signala encore la politique du roi don Pèdre. Il fut défendu , sous des peines sévères, à tout habitant du royaume, de quelque état et condition qu’il fût, de léguer, ni par testament , ni par donation , à l’article de la mort , aux églises et main-mortes, aucun lïef ou propriété immobilière , provenant soit du souverain , soit des nobles barons , soit indistinctement de tout particulier quelconque; et il fut interdit aux notaires de stipuler de semblables contrats , sous peine de nullité.
Don Pèdre, après avoir fait la clôture de la première session du parlement des Cortès, se disposait à retourner en Espagne ; mais le juge d’ Arborée, infidèle observateur des traités, excita de nouveaux troubles qui nécessitèrent sa présence. Il parvint cependant , par desi moyens de conciliation et par sa volonté ferme , à rétablir à peu près la tranquillité dans ce pays. Les dissensions ne tardèrent malheureusement pas à renaître , et don Pèdre, occupé des soins que lui donnait la guerre qu’il faisait au roi de Castille, ne fut plus on me-
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sure d’interposer, pour les calmer, ni l’autorité royale ni l’influence de son caractère.
Le roi don Pèdre, qui eut le mérite de fonder le système représentatif dans l’île de Sardaigne , en fut le bienfaiteur et le père. Ce prince, à qui les annales de sou pays n’ont conservé que le ridicule surnom de Cérémonieux, était digne, par ses actions et ses qualités, d’en recevoir un autre, que lui eût décerné la reconnaissance publique. Sonavénement fut une véritable époque de restauration. Il a laissé une mémoire honorée, et l’histoire de ses institutions et de ses bienfaits vit encore dans le souvenir des habitants de la Sardaigne.