CHAPITRE II
Des auteurs anciens et modernes , étrangers et nationaux , qui ont écrit sur la Sardaigne. — Inexactitudes , exagérations , faussetés. — Polémique acerbe entre les modernes. — Traits d’orgueil national chez les écrivains sardes.
Aux causes que j’ai indiquées de l’oubli dans lequel l’histoire de la Sardaigne s’est perdue par l’elTet de sa condition politique et par la force de cette vérité maintenant démontrée , qu’il n’y a de gloire , même pour le génie et la vertu , que chez les nations civilisées , il faut en ajouter une autre qui n’y a pas moins puissamment contribué ; c’est que jamais elle n’a été véritablement écrite. Parmi les compUations dont elle a été l’objet , il n’en est peut être aucune qui puisse être lue par des étrangers , et hors du pays dentelles parlent. J’en dirai tout à l’heure les raisons.
Un peuple simple et faible , qui n’offre dans ses cités qu’une civilisation ébauchée , dans ses champs et ses rochers que des mœurs primitives et presque sauvages , qui n’a ni monuments , ni arts . nilit-
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téralure , qui ne vante dans ses annales aucune ép(K\ùe brillante , qui n’a produit aucun de ces liommes dont l’existence influe ou pèse sur leur siècle , prêtait trop peu aux desériptions pompeuses et au jargon philosophique , pour tenter la plume des auteurs d’apparat, des écrivains coloristes, qui ne cherchent que des effets, et ne veulent que des cadres pour leurs tableaux.
On composerait une bibliothèque entière de ce qu’on a écrit sur les îles de la Méditerranée. Le plus petit îlot de l’Archipel n’a pas été passé sous silence. On a plusieurs fois décrit les îles Baléares. La Corse , qui a eu des enfants célèbres , a aussi ses bistoriens ', qui le sont un peu moins , mais qui pourtant l’ont fait connaître ; et , dernièrement encore , elle a fourni à un de ses administrateurs et à un de ses magistrats des recherches et des observations.
La chevaleresque histoire de Malte nous a été longuement racontée. Son auteur a trouvé des matériaux précieux dans un grand nombre de Mémoires , qui heureusement ne lui sont pas tous parvenus après que ses sièges étaient faits. Plus récem-
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ment , deux commandeurs d’un ordre illustre , MM. de Dolomieu et de Boisgelin , nous ont donné de l’île qui fut le théAtre de sa gloire, une description plus fidèle , plus vraie , plus utile que la poétique narration de Vahbé de J^ertot.
On a publié un assez grand nombre d’ouvrages sur la Sicile. Ses fastes antiques , l’invasion des Normands, les guerres de la rivalité, les Vêpres siciliennes , des ruines imposantes , un volcan, fameux ; voilà de quoi donner carrière à l’imagination. Aussi les histoires générales , les mémoires privés , les voyages pittoresques , rien n’y manque. M. de Gourhillon a fait , de la seule relation de sa visite à l’Etna , deux gros volumes , qui seraient encore plus attachants s’il ne faisait pas une guerre si obstinée aux voyageurs ses devanciers, et surtout à Brydone , qui ne peut plus lui répondre. Nous avons eu dans le cours de l’avant-dernière année , un Voyage fort instructif de M. de Sajrve en Sicile , et depuis des Souvenirs , que je ne veux pas oublier , d’un homme du monde qui manie avec succès la plume et le pinceau , ouvrage piquant , auquel son aimable légèreté ne peut faire
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tort, et plein d’observations et de faits d’un intérêt tel , qu’il résiste même au style romantique.
La Sardaigne n’a ]K>int eu toutes ces bonnes fortunes, Disgraciée des muses comme du sort , les travaux historiques ou scientifiques qu’elle a inspirés , condamnés à l’obscurité , n’ont pas franchi les limites du pays qu’ils concernent , et jamais , à l’exception d’un ouvrage de M. Azuni , dont j’aurai plusieurs fois occasion de parler , la langue française , qui est l’organe de la Renommée , n’en a publié les résultats.
Les anciens historiens et géographes n’ont parlé de la Sardaigne que sur des ouï-dire , d’après des notions superficielles ou avec une extrême partialité. Il faut excepter, parmi les premiers, Polybt-, l’un des plus judicieux écrivains de l’antiquité ; parmi les seconds , Strabnn, toujours si remarquable par sa précision et sa bonne foi. Le peu qu’a dit ce dernier de la Sardaigne peut faire aisément croire que , dans le cours de ses voyages , il l’a réellement visitée. Tous les autres sont pleins d’inexactitudes et d’infidélités. Pausanias n’a fait que rassembler sans goût des fables ridicules.
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C’est contre lui surtout que s’échauffe la bile Ju Père Thomas Napoli , qui , dans les fréquentes boutades que lui dicte son ardent amour de la vérité , ne se lasse pas de l’appeler charlatan et hâbleur.
Ce sont pourtant ces contes et ces récits fabuleux , accrédités par l’ignorance et la crédulité , qui forment à peu près le fond de toutes les histoires de la Sardaigne composées dans les temps modernes , par des écrivains étrangers et nationaux , jusqu’au milieu du siècle dernier. Le plus cité de ces ouvrages est du moine sarde Salvator Vitale, Ses Annales latines de la Sardaigne , publiées en iGSg , sont un recueil de faits pontrouvés , de narrations hasardées et de folles exagérations. Cambiagi, Arquer , n’ont guère fait que copier Vitale , sans ajouter à la série des faits un ordre meilleur ou de nouvelles lumières. Gazzano, qui est aussi l’auteur d’une Histoire de la Sardaigne , s’est distingué de ses devanciers par plus de méthode et de jugement ; mais, outre qu’il est aussi très volumineux , il tombe comme eux dans des erreurs et des contradictions fréquen-
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les. De tous ces historiens, le plus sincère, le plus raisonnable, le plus utile à ceux qui, après lui , ont étudié la Sardaigne , est l’évêque de Bosa , Fara, auteur de l’ouvrage intitulé De rébus Sardois, quoiqu’il ait aussi sacrifié au mauvais goût et à la crédulité du temps , et qu’il ait hasardé une foule d’assertions auxquelles on ne peut ajouter foi Son livre a d’ailleurs plus de deux siècles de date , et nous laisse , comme on voit , fort en arrière.
Quant aux écrivains étrangers qui se sont occupés de la Sardaigne, et dont aucun certainement n’a vu ce pajs , ils n’ont fait que copier sans examen les lûstoriens de l’antiquité et les auteurs italiens- Aussi, dans les traités de géographie, dans les dictionnaires géographiques, dans les recueils de voyages, ne trouve t-on que d’éternelles répétitions de ce qu’on avait lu ailleurs, et des compilations qui ne peuvent rien apprendre. J’excepterai encore ici un
’ Fora a laissé un ouvrage bien plus précieux , et qui a demandé des recherches immenses ; c’est sa Corograjïa Sarda , conservée manuscrite à Cagliari , et consultée par le petit nombre d’écrivains nationaux qui ont voulu parler de leur pays avec bonne foi et avec conscience.
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morceau fort court , mais bien fait , sur l’île de Sardaigne , qui se trouve dans la Géographie universelle de MM. Make-Brun et Mentelle.
Que les déchiffreurs de vieilles chroniques et les écrivains des quinzième et seizième siècles aient recueilli , sans discernement et sans choix , d’anciennes traditions et des faits hors de la nature et de la vraisemblance , on ne doit pas s’en étonner ; c’était la manière du temps. On ne savait alors, et en Sardaigne surtout, que copier sans examen tout ce qu’on trouvait imprimé ou manuscrit ; mais il semble qu’on doive moins d’indulgence à des auteurs modernes , qui , écrivant à une époque où l’art de la critique, ce creuset de l’histoire, était perfectionné, et où l’esprit philosophique avait porté la lumière dans toutes les parties de la littérature , sont tombés dans les mêmes erreurs que leurs devanciers , ont été dupes des mêmes méprises , et se sont livrés comme eux aux exagérations les plus choquantes et à d’extravagantes rêveries.
Ce n’est pas sans peine qu’on est forcé de faire un pareil reproche aux auteurs sardes qui ont
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traité Thistoire de celte île depuis une quarantaine d’années. Une cause respectable, l’amour exalté du pays natal , a pu seule égarer des hommes aussi éclairés et aussi instruits que le Père Madao et MM. Cossu, Purcheddu et Azurit. Ces honnêtes Sardes ne sont pas les premiers écrivains que le patriotisme ait aveugles , et a qui il ait fait commettre bien des bevoes.
Quoi qu’il en soit, c’est avec beaucoup de précaution et de reserve qu on doit faire usage de ces travaux estimables , dans lesquels on a presque toujours à desirer plus de méthode et de jugement.
Le Père Madao , ancien jésuite , dans un ouvrage d’jdlleurs plein de savoir , intitulé Monumenti deÜe Sarde antichilâ , s’est trop laissé emporter par les écarts de son imagination. Il aurait cru manquer de respect à ses ancêtres de l’antiquité , s’il n’éif avait pas lait un peuplé autochtone.
Dans ses Notices abrégées ‘ , le chevalier Cossu a fait , sur l’histoire du àibyen âge, les recherches les plus laborieuses ; mais en entreprenant ce tra-
' Dette ciltà di Cttgtiari e di Sassari notizie rompendiose iacrr e profane.
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vail difficile , il ne s’était proposé d’autre but que de répondre à une longue série de questions proposées par M. César Orlandi de Pérouse , auteur d’une histoire des villes de l’Italie et de ses îles et il y a entassé confusément tout ce qu’il découvrait dans les archives du pays , dont les précieux restes , échappés au fléau des guerres et des incendies , étaient entièrement à sa disposition , en sa qualité de juge du tribunal suprême et de censeur général.
On a du Père Stanislas Stefanini, religieux des écoles pies , un éloge , en langue latine , de la Sardaigne antique , prononcé en lyyS devant l’Académie royale de Gagliari C’est un ouvrage d’un •fort beau style , qui offre , tant dans le texte que dans ses savantes notes , une vaste érudition ; mais le titre même de cette composition académique faisait à l’auteur un devoir de la louange sans restriction , et son sujet le portait naturellement à l’emphase et à l’I^yperbole.
' Delle cilla (t Italia e sue isole aggiaceiui compendiose notizie sacre e profane.
* De vctcriius SarUiniæ laudibus , etc. Candi , ex typograpbià regiâ.
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Ce même défaut, qu’on pourrait appeler celui de l’exagération patriotique , se retrouve dans les Notes historiques et économiques , dont l’abbé Antonio Purcheddu a orné son poème didactique , en langue sarde , sur l’éducation des vers à soie.
11 existe un ouvrage français qui est un panégyrique si outré de la Sardaigne , que je ne veux l’indiquer que pour mémoire, à cause du ridicule «lont il a été frappé en naissant. Il a pour titre : La Sardaigne Paranjrmphe de la paix aux souverains de V Europe. Il a été imprimé à Boulogne-sur- Mer en 1714, et réimprimé à La Haye en 1725. 11 paraît qu’il y a eu quelque temps sur le tapis ,
au congrès de Gertruydemberg , un projet de don-
ner cette île à l’électeur de Bavière ou au palatin du Rhin , en échange de ses états. L’auteur anonyme , qu’on peut supposer avoir été le secrétaire de quelque ministre de l’une des puissances intéressées à faire accepter cet arrangement , cite , entre autres preuves de l’excellence de la Sardaigne , l’opinion qu’en avait l’empereur Charles- Quint , qui, pendant le séjour qu’il y fît , à son retour de Tunis , fin tellcmenl enchanté des belles qualités
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de VÜe et de ses habitants , et y goûta les plaisirs de la vie avec tant de satisfaction (expressions littérales ) , qu’il ne pouvait les quitter ni se lasser d'en parler , et qu’on croit même que, si le poids et les soins d’une aussi vaste monarchie qu’était la sienne ne l’avaient point appelé ailleurs, ce grand prince avait formé le dessein d’y faire sa résidence ordinaire , cette lie lui ayant paru à peu près le point central de l’Europe et de ses états.
L’auteur , pour montrer qu’un si célèbre empereur ne s’était pas engoué mal à propos , fait de la Sardaigne , à laquelle il donne généreusement un million d’habitants, c’est-à-dire 700,000 de plus qu’elle n’avait à cette époque , une peinture poétique qui ressemble à celles des Mille et une Nuits , et la représente comme un véritable Æ7dorado.
Je ne confondrai point avec la Paranymphe de la paix le seul autre ouvrage français qui ait été publié sur la Sardaigne , et qui , sans être, à beaucoup près, irréprochable sous aucun des rapports que je viens d’indiquer , est du moins une produc-
tion raisonnable , qui atteste les efforts d’un véri-
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