F. A SAP. DA ION E
]icclerait pas plus les prétendus droits d’un prince étranger, qu’il devait regarder comme un usurpateur , qu’il n’avait respecté les droits héréditaires et légitimes de son beau-frère et de son neveu , dépouillés par lui , il voulut avoir recours , pour y parvenir, aux négociations et à la force des armes. Avec Vaide de Dieu, disait-il dans une de ses dépêches , monsieur d^ Anjou a intention et propos de poursuir son droit par voie gracieuse et amiable premièrement, et se par iceües ne le povait avoir, par voie de fait et de guerre le plus tôt et hastivement , ^puissamment et ejjorcèment qu’d pourra.
C’est dans ce double but et dans l’intention de susciter au roi d’Aragon des ennemis qui fussent en mesure, par leur position et leur politique , de lui faire une guerre active et utile, qu’il envoya, en iSyy, des ambassadeurs ' à Henri, roi de Castille, à Jean, roi de Portugal , et à Hugues, juge d’Arborée.
Les envoyés du duc d'Anjou réussirent à conclure, avec le prince sarde, un traité qui était resté sans exécution , non par la faute de ce dernier , comme on va le voir , mais par la mauvaise foi de
son allié. La nécessité des circonstances força le
' Ces négociateurs envoyés ainsi à diverses eonrs par le duc d’Anjou sont nommés , dans les relations latines , ambaxialorrs , et en français qiielquefois ambassadeurs , mais le plus souvent messagers. Il ne parait pas qu’on fit de différence entre les ministres du due d'Anjou et cens qu’ens oyait direetemenl le roi sou fréiv.
ANCIENNE ET MOOEUNE.
duc d’Anjou à envoyer, dans le mois d’août 1578 , au juge d’ Arborée une seconde ambassade , composée de Migon de Rochefort , seigneur de la Poniarède , eide Guillaume Gajran , ses conseillers.
C’est cette relation , écrite en latin , qui faisait partie des manuscrits de Baluze , dont l’extrait se trouve dans les notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi On doit cet extrait à feu M. Gadlard , de l’académie des Belles - Lettres , l’un des commissaires nommés pour le choix et pour la rédaction des notices. On me saura sans doute gré de le laisser parler lui-même , dans l’analyse qu’il fait de la relation des sieurs Gajan et de la Pomarède. Je n’ai pu cependant laisser passer quelques erreurs de mots et de noms , qui ont dû lui échapper , parce qu’il ne s’était pas occupé de l’histoire spéciale de la Sardaigne
' c’est en 1783 que l’on conçut la noble et généreuse idée de réséler .i la France des richesses qu’elle possédait sans les connaître, et de faire jouir l’Enrope entière de ce que pouvait fournir à l’iiistoire et à la litlératurc l’ininicuse et précieuse collection des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. On doit ce bel établissement à la munificence éclairée du roi Imuu XFI et au zèle de son ministre , M. le l>aron tle IJreteuil. Ce travail fut confié à l’académie des Belles-Lettres , qui se chargea de cette commission avec autant de reconnaissance que d’ardeur, et parmi les membres de laquelle le roi nomimi |K)ur commissaires MM. de Guignes, de firéquigny , Gaillard , de'la Portedu-Tlieil , de f 'ilioison , de Keralio, de FauvilUers et Sileestre deSacy, le seul de ces savants académiciens que les lettres aient conservé jusqu’à ce jour. Le I'”' volume, sorti des presses de l’Imprimerie rovale en 1 787, et d’où est tiré l’extrait de M. Gaillard , est pré-cédé d’un excellent Essai historique sur l’origine de.s caraetères orientaux de l’Imprimerie royale, par M. de < iaignes.
‘ lue de CC.S erreurs est d'asnir pris le nom d’ trhoren , qui était le lilie
tA S.VRDArO'E
Celle ambassade , puisqu’on la nomme ainsi , Hans le succès de laquelle on avait sans doute une grande confiance , et qui finit par une cruelle mystification , est un des plus singuliers épisodes de l’histoire de Sardaigne. Un petit prince , ignoré du reste de l’Europe , qu’on devait supposer très honoré par une proposition d’alliance avec de puissants souverains , qui oppose aux finesses de la diplomatie sa fierté sauvage , au manque de foi de ses brillants amis sa grossière loyauté , au luxe des cours du continent sa simplicité insulaire ; qui en appelle à son peuple assemblé , et qui dédaigne les formes les plus communes de la politesse dans l’expression de sa colère : voilà certes un spectacle aussi nouveau et aussi piquant , qu’il est intéressant et dramatique.
« Les ambassadeurs partirent le 5 août d’Avignon , le 23 de Marseille ; et après une route qui n’était pas sans dangers , à cause des pirates dont la Méditerranée était infestée, ils arrivèrent le 28 au port de Bosa en Sardaigne, d’où ils envoyèrent à Oristano , séjour du juge d’ Arborée , pour lui an- , iioncer leur arrivée. Il était trop tard lorsqu’ils se
de la principauté de l’un des quatre juges de la Sardaigne , pour celui d'une ancienne ville qui n'a jamais existé. M. Gaillard se trom|>e aussi quand il donne an juge d’Arborée le titre de vicomte de Bosa. Bosa n’était pas une vicomté ; c’était Basso qu'il fallait dire. Cet académicien est d’ailleurs sujet, comme beaucoup d’écrivains français, à estropier les noms étrangers. Il écrit Orrstagni pour Oristano, et Algery pour .dtghero.
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présentèrent pour entrer dans la ville de Bosa; le podestat et les anciens leur déclarèrent qu’il était impossible àe les y introduire; que les défenses du juge d’ Arborée à cet égard étaient trop expresses pour être enfreintes sous aucun prétexte; que la crainte des corsaires catalans , qui croisaient sans cesse dans ces parages pour nuire aux habitants de la Sardaigne , rendait cette précaution nécessaire. Le 5o ils arrivèrent à Orislano , dont les gardes leur fermèrent la porte , en leur déclarant qu’ils ne pouvaient entrer sans un ordre exprès du prince-juge. La porte s'étant ouverte plus d’une heure après, ils entrèrent , et allèrent dans une hôtellerie, où sur le soir un officier du palais, nommé don Pal *, accompagné de quatre massiers et d’environ une vingtaine d’hommes armés d’épées , vint les prendre pour les mener à l’audience du prince ou juge. Ils le trouvèrent couché sur une èspèce de petit lit de repos , ayant des bottines de cuir blanc , à la manière des Sardes (moresardico) ; la chambre ni le lit , qüi était d’une très petite dimension, n’offraient à la vue aucune espèce d’or-
' Cet officier était probablement de la famille des Pâli , et alors la qualification de don edt dd précéder le prénom , ce qui est de rigueur dans les langues italienne et espagnole, et dans leurs dérivés ou dialertes.C’est comme celle de sir chez les Anglais. Mais l’usage étant établi , en France , de faire préréder du titre don le nom propre , et non le prénom , quand il s’agit des religieux de certaines congri'galious, nous av uns pris, de tem|u immémorial , l'habitude de traiter les Italiens et les Fspagnuls comme des licnédictiiLs , ce qui leur |>aruit toujours ridicule.
LA SAnOAIG.NE
iiement. Il avait avec lui nu évêque , son chancelier, qu’il fit sortir. Ce juge d’Arborée était un fier et sauvage insulaire , qui n’entendait rien à la politique des princes de l’Europe, qui regardait tout traité comme un engagement sacré , qui ne savait pas qu’il y en a qu’on fait par précaution et à tout événement, et sur l’exécution desquels personne ne compte que d’après les intérêts et les circonstances; qu’on traite d’un côté avec ses amis pour obtenir du secours contre ses ennemis, et de l’autre avec ses ennemis pour se passer du secours de ses amis et se dispenser de leur en fournir. Le duc «l’Anjou , par des traités précédents , avait fait (juelques promesses qu’il n’avait pas tenues ; le juge d’Arborée le reprocha duremen t aux ambassadeurs : « Je suis très mécontent de votre maître , leur dit-il , « c’est un parjure; il a manqué à sa parole. N’est-il « pas bien indécent que le fils d’un roi n’observe » pas ce qu’il a promis et juré? Il m’a fait tort, il » a tiré de mon île , à la faveur de notre alliance , » des arbalétriers et d’autres guerriers qui m’étaient » nécessaires ; il n’en a fait aucun usage pour notre » cause commune , et il m’a empêché de pousser « la guerre contre le roi d’Aragon aussi vigoureu- » scinent que je l’aurais fait. Il traitait avec lui M pendant qu’il s’alliait avec moi. Ce roi d’Aragon » m'a aussi envoyé des ambassadeurs pour traiter « de la paix ; je ne les ai pas seulement voulu
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» voir. Je ne sais ce que c’est que de traiter avec » mes énnemis au préjudice de mes amis. »
Les ambassadeurs un peu étourdis de ce ton , auquel ils n’étaient pas accoutumés, répondirent que leurs instructions contenaient des réponses satisfaisantes à ces reproches : « Eh bien ! dit-il , donnez- » m’en copie , ainsi que de vos pouvoirs; je vous » ferai ma réponse en peu de mots , et vous expé- » dierai en peu de temps. »
Le duc d’Anjou avait envoyé précédemment au juge d’ Arborée une ambassade qui avait conclu avec lui contre le roi d’Aragon un traité d’alliance, ratifié par le duc d’Anjou pour amour et honnor dudit seigneur Juge , combien qu’il jr eust articles bien chargeons (articuli bene onerantes) , mais resté jusqu’alors sans exécution. Il alléguait pour raison et pour excuse de ce délai , dans les instructions des nouveaux ambassadeurs, i" des négociations entamées à Bruges , pour la paix entre la France et l’Angleterre, négociations dont il attendait l’issue pour pouvoir se livrer entièrement et uniquement aux affaires de l’ Aragon, objet de son alliance avec le juge d’Arborée ; 2" des négociations que le roi de (iasti’lc l’avait forcé de lui laisser entamer avec le roi d’Aragon , sur les objets des demandes du duc, négociations que le duc n’eùt jamais |ioussées jusqu’à traiter avec le roi d’Aragon sans le juge <l’Arborée, mais dont il voulait tirer le fruit , qu’il
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en a tiré en effet, d'intéresser à la cause commune , par l’exposition amiable de ses droits , les rois de Castille et de Portugal. C’est ce qu’il voulait être en état d’annoncer au juge d’ Arborée avant de lui envoyer cette seconde ambassade.
S’il n’a pas encore commencé la guerre contre r Aragon , ces négociations avec le roi de Castille en sont en partie la cause ; mais , de plus , le roi de France , son frère , l’avait prié de ne point s’engager dans cette guerre , tant que durerait celle qui se faisait alors contre les Anglais. Obligé d’obéir à son roi et de servir son frère , le duc d’Anjou avait été occupé , l’année dernière , à la conquête d’une partie de la Guyenne sur les Anglais, et le roi de Navarre ' ayant depuis secondé les ennemis de l’état par ses crimes et ses trahisons , le duc d’Anjou avait été occupé , cette année , à lui enlever MontpeUier et ses dépendances. Mais enfin , quelque chose qui arrivât , il était résolu de commencer la guerre contre le roi d’Aragon en i38o. S’il prenait un si long terme , c’était pour s’y mieux préparer , et même il abrégerait ce terme et commencerait la guerre dès l’année prochaine, en 1 379, si le juge d’ Arborée le désirait. Enfin , il lui annonçait , comme à son ami et à son allié , que dans
’ Ce roi dr N.nanT i’Uil qui a\ail essayi* do fain-
rm |M)i»niiiu'r U- roi dr Krancr Chai frs y, cl dont le* coinjilices fiircul e\criilct au\ hallo de Paris.
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l’inlervalle des deux ambassades il lui était né un fils ( le 7 octobre 1377 ), et il lui offrait ce fils pour sa fille. Il ne lui cachait pas que le roi de Castille le lui avait demandé pour la fille du duc de Girone , fils du roi d’Aragon , et qu’il avait voulu faire de ce mariage le gage de la réconciliation du duc d’Anjou avec le roi d’Aragon. Beaucoup d’autres puissants princes lui avaient demandé son fils pour leur fille ; mais c’était au juge d’ Arborée qu’il donnait la préférence pour la sienne. En effet , ces nouveaux ambassadeurs étaient munis de pouvoirs, non-seulement pour confirmer et renouveler les alliances , mais encore pour contracter ce mariage. Une telle proposition devait, selon les apparences, flatter sensiblement un petit prince , qui n’était pas même compté parmi les princes de l’Europe , et que les rois d’Aragon regardaient comme un aventurier et comme un rebelle ; elle ne le flatta cependant point du tout. Il répondit :
« Celte proposition n’est dans votre intention » qu’une fourberie nouvelle , et elle n’est en elle- » même qu’une dérision et un ridicule; ma fille » est nubile , votre fils n’a pas un an ; je prétends » marier ma fille de mon vivant, et voir ses enfants » qui feront ma consolation et ma joie , et non al- » tendre les vents qui doivent souffler un jour » (et non expectore fùturos ventes ). n
Quant aux autres propositions contenues dans
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les instruclions des nouveaux ambassadeurs , voici quelle fui la réponse du juge d’ Arborée :
« J’ai donné ordre qu’on fit voir aux nouveaux » ambassadeurs les articles arrêtés et jurés par les » premiers , en présence du peuple , dans la cathé- » AraXe à' Orislaiio , afin qu’ils eussent connaissance » des dommages et intérêts et des autres peines » auxquelles le duc d’Anjou s'est soumis en cas » d’infidéblé; je saurai, en temps et lieu , lui re- « demander ces dommages et intérêts , et lui faire » subir les peines qu’il a encourues. J’ai vu ses » Élusses et frivoles excuses , et ses offres nouvelles » d’entrer en guerre avec l’Aragoq. En tout cas, » peu m’importe ; que chacun, fasse ses affaires de » son côté , sans toutes ces frauduleuses alliances. » Les Aragonais et les Catalans sont mes ennemis ; M je leur fais la guerre , avec honi^^ur, depuis qua- » torze ans , soit pour mon père soit pour moi- » même , sans autre secours .que celui de Dieu, de M la bienheureuse Vierge Marie, de mon droit et » de mes sujets sardes ; je la continuerai sans autre » secours. Je ne trompe personne, et on ne me » trompe pas deux fois;, je n’ai besoin ni du duc » d’Anjou , qui , s’étant montré une fob parjure , » est présumé l’être toujours , ni d’aucune autre » puissance. Que les princesse trompent les r uns » les autres , puisque ce jeu les amuse , je ne veux « d’alliance avec aucun d’eux ; je suffis seul à ma
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» défense et à ma vengeance. Que le duc d’Anjou » songe donc , non à s’allier avec moi , non à don- » ner à ma fille un enfant pour mari , mais à me » dédommager convenablement de l’inexécution » du traité; .sinon j’en porterai mes plaintes, et » j’en demanderai justice à tous les princes et à tous » les peuples du monde, non pour implorer leurs se- >» cours, mais pour faire connaître ce prince tel qu’il » est , et pour que toutes les puissances de la terre » sachent comme il se joue de la foi des traités. » La réponse finit par ces mots : El hœc est responsio dicti domini judicis.
A cette réponse était jointe une lettre que voici , adresséeau duc d’Anjou : « J’ai vu vos ambassadeurs, » ils m’ont fait part de vos frivoles excuses, je leur ai » fait remettre ma réponse, et j’ai pris la précaution » de faire enregistrer le tout dans ma chancellerie. » A la dureté des réponses le juge d’ Arborée joignit la dureté des procédés à l’égard des ambas.sadeurs. Ceux-ci , ayant remis leurs papiers au juge , attendaient tranquillement sa réponse au palais archiépiscopal , où le juge les avait fait loger et traiter honorablement. Le mardi , dernier jour d’août , deux massiers et deux sergents ou domestiques, armés d’épées et portant la livrée du prince, vinrent leur dire , dans la langue du pays ( in eorumsardesco) , que monsieur le juge les mandait. Arrivés dans la grande cour du palais , ils la trou-
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vent remplie d’un peuple immense , au milieu dut[uel on distinguait un évêque , frère mineur , entouré d’autres frères mineurs , une multitude de prêtres et de moines , et quantité de domestiques à la livrée du prince. Les ambassadeurs voulurent se tirer de la foule et passer , comme la veille , de cette grande cour extérieure dans la petite cour intérieure , qui menait à la chambre du juge ; on leur ferma brusquement la porte , et ils furent obligés d’attendre dans la première cour , confondus parmi le peuple. Au bout d’un certain temps , la porte s’ouvrit, et ils virent paraître l’évêque chancelier , tenant un papier à la main , et assisté d’un notaire ou secrétaire , qui portait aussi divers papiers. Avec eux était aussi don Pal , cet officier du palais , qui , la veille , avait introduit les ambassadeurs dans la chambre du juge , le podestat , et à leur suite un grand nombre de massiers , de sergents et domestiques du juge. L’évêque , élevant la voix pour être entendu de toute l’assemblée , s’écria dans la langue du pays (' in eorum sardesco ) : « Bonnes gens ( honœ genles) , monsieur le juge vous a fait assembler ici , pwur vous faire connaître l’inconstance et l’infidélité du duc d’Anjou , en présence de ses nouveaux ambassadeurs , qui pourront aussi-bien que vous faire la comparaison du passé avec le présent. Voici le traité dont vous avez entendu les premiers ambas-
sadeurs jurer solennellement l’exécution dans l’église de Sainte-Marie. Il est possible que les nouveaux ambassadeurs n’en aient pas connaissance ; c’est pour cela que nous avons voulu le lire en leur présence. Voici ensuite la nouvelle dépêche du duc d’Anjou , apportée par ses nouveaux ambassadeurs ; elle contient l’aveu formel de l’inexécution du traité , avec de nouvelles promesses, qui ne seraient que de nouveaux mensonges ; voici la réponse que monsieur le juge fait à toutes ces fourberies. »
En même temps il fit lire ou lut toutes ces pièces, qu’il accompagnait de commentaires jx)ur aggraver les torts du duc d’Anjou , et pour rendre plus sensible l’infidélité qu’on lui reprochait; ensuite, se tournant vers les ambassadeurs , il leur dit de la part du juge d’ Arborée, qu’ils eussent à sortir de ses terres dans le jour, et à se retirer dans leur navire , et que c’était ainsi que le juge leur donnait leur congé. Ce n\‘sl pas ainsi qu’il doit ctre donné a des gens de notre caractère , répondirent les ambassadeurs, et ils demandèrent à l’évêque chancelier la copie de la réponse du juge , et la permission de le voir pour prendre congé de lui. Attendez ici un moment, leur dit l’évêque; et il alla prendre les ordres de Hugiu‘s. Don Pal , qui était rentré avec lui, revint un moment après, et il dit aux ambassadeurs qu’ils ne pouvaient voir le juge; mais qu’ils retournassent dîner au palais, et qu’ils
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attendissent ses ordres. Ils dînèrent tristement (mœsti et dolentes), et après le dîner , que la relation appelle prandiuni pessimum , un très mauvais repas , n’entendant parler de rien , ils envoyèrent jusqu’à deux fois à don Pal des personnages des plus distingués de leur suite, pour demander de nouveau la permission de voir le juge. La première fois ils ne purent pas même parvenir jusqu’à don Pal; la seconde ils le virent ; mais ils en reçurent pour réponse définitive que le juge ne voulait absolument pas revoir les ambassadeurs. On leur fit même toute sorte d’avanies , soit par ordre du juge , soit en croyant entrer dans ses vues; on retint les provisions de vivres que le juge leur avait permis de faire daps la ville pour leur voyage , et qu’ils avaient exactement payées; on arrêta leurs malles à la porte de la ville , et on les fouilla très rigoureusement, pour voir s’ils n’avaient point de papiers secrets ou suspects ; mais ils avaient pris leurs précautions à cet égard.
Ce même mardi , 3o août, à l’entrée de la nuit, les ambassadeurs étant dans leur navire , François Pisani\\x\i de la part du juge d’ Arborée leur apporter la copie de la réponse de ce prince, qui avait été lue dans l’assemblée du peuple, et sa lettre adressée au duc d’Anjou '.
' A U relation de l'ambaasade du duc d’Anjou au juge d' Arborée sont jointes trois pièces, en latin et en françiis, dans le manuscrit de la Bibliotbc-
ANCIENNE ET MÜUERNE.
Le retour en France ne fut pas non plus sans danger ; on craignait surtout la rencontre des navires catalans. Le vaisseau qui portait les ambassadeurs avait été loué à Marseille ; le patron était marseillais. Les Provençaux, alors sujets de la reine Jeanne I" de Naples, étaient en paix avec les Aragonais et les Catalans; c’était un danger de moins. Le vaisseau reLicha pour faire eau dans un port du golfe d’Alghero , à dix müles de distance de cette place ; Alghero et toute cette partie de la Sardaigne appartenaient aux Aragonais. Une barque survient , portait pavillon marseillais ; plusieurs hommes en sortent, entre autres un consul résidant à Alghero pour les M^seillais et Provençaux ; ils entrent dans le vaisseau des ambassadeurs , et s’adressant au patron , se dbent envoyés par le gouverneur d’Alghero, qui s’étonne qu’attendu l’amitié qui règne entre les Provençaux et les Catalans , le patron ne se soit pas adressé à lui pour demander des rafraîchissements ; il le prévient donc , et les envoie pour lui en offrir. Nous sommes très bien pourvus de tout , réfiondit le patron ; et pour le leur prouver , il leur fait servir d’excellent vin dans des vases d’argent, et se met à boire avec eux. Tout en buvant et en causant, on
que du Roi ; 1° les lettres de créance et les instructions; a" un pouvoir pour conclure le mariage entre le fils du duc d’Anjou et la fille du duc d'Arborre ('proeuratorium super matrimonio contrahendoj ; î’ la répoiisc du jugo d’ Arborée , et sa lettre au dur d’Anjou.
lui demande aniicaJément d’où il vient. Je 'iuens , dit-il , de faire la chasse à quelques corsaires sarrasins qui ont exercé leurs brigandages dans la mer de Marseille. — Oh I non, répond ün des envoyés d’ Alghero , 7>ous revenez de Sardaigne ; vous portez deux ambassadew's français. Il lui en dit tous les noms, surnoms, titres et qualités. Le gouverneur d’ Alghero , ajouta-t-il, en est bien instruit, et n’en est pas médiociement inquiet. Comment avezvous V imprudence de vous engager ici , dans un golfe aragonaisF Croyez-moi, ne vous y arrêtezpasplus long-temps , vous ny seriez pas en sûreté. Lepalron, qui était un homme de cœur, répliqua : Le '}H)ulez-vous ainsi ? eh bien ! tout ce que vous dites est très vrai; j’ai dans mon vaisseau les ambassadeurs français ; je prétends les remettre sains et soifs à Marseille ; je ne crains pas monsieur le gouverneur d’ Alghero. Qu’il fasse tout ce qu’il voudra ; je ne pars d’ici que demain au matin ; je soupe ici, je dors ici; si on me réveille , nous venons ; et sachez qu’il n’y a pas dans le port de Marseille un seul vaisseau qui ne soit aux ordres du duc d’Anjou , sauf l’obéissance due a notre souverain. Après ce discours, les envoyés partirent ; le patron resta, comme il l’avait dit, et ne partit que le lendemain matin. Le nom de cet homme courageux était Jean Classe.
Les ambassadeurs, dans le reste de leur course.
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essuyèrent de violentes tempêtes qui maltraitèrent leur navire , au point qu’il faisait eau de tous côtés , et que chacun s’attendait à périr. On prit terre , et on le radouba. A peine s’était-on remis en mer, qu’on aperçut deux bâtiments corsaires qui donnèrent la chasse à celui des ambassadeurs ; mais celui-ci , étant meilleur voilier, leur échappa.
Les ambassadeurs n’arrivèrent à Marseille que le i6 septembre. Par le compte de nolis , ils se trouvèrent devoir au patron mille soixante et quinze livres : ils n’avaient point cette somme ; ils offrirent des cautions ; le généreux Jean Casse les refusa, ne voulant point d’autre sûreté que leur promesse et la protection du duc d’Anjou. Ils arrivèrent le i8 à Avignon, où ils séjournèrent quelque temps , et ce ne fut que le 1 1 d’octobre qu’ils purent remettre à Toulouse , au duc d’Anjou, les réponses et la lettre du juge d’Arborée, et rendre compte du mauvais succès de leur ambassade. «