‹ Histoire de Sardaigne, ou, La Sardaigne ancienne et moderne, considérée dans ses lois, sa topographie, ses productions et ses moeursChapitre 53 sur 78 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Révolution d’Orislano. — Fin tragique de Hugues et de sa ûlle. — On proclame la republique d’Arborée. — ÉUonore, sœur de Hugues, se met à la tète d’un corps d’armée, et soumet les rebelles. — Elle fait oubber par sa justice et sa clémence les malheurs de la révolution, et se concibe tous les cœurs. — Elle défend ses droits, les armes à la main, contre le roi d’Aragon. — Traité de |iaix. — Eléonore s’occupe des soins de l’adminisb'ation. — Elle donne à ses sujets une Charte, connue dans le pays soiu le nom de Carta de logu. — Travaux et portrait de cette princesse. — De iÎ79à 140}.

La noble fierté avec laquelle le juge d’ Arborée , Hugues ly, traitait les envoyés du duc d’Anjou , et l’indignation généréuse que lui inspirait un simple manque de foi, donnent la mesure de cet homme singulier , et Ibnt supposer en lui , avec raison, de la vigueur de tête et de l’élévation d’ame. Hugues avait malheureusement, comme les caractères originaux et forts , tous les défauts de ses qualités. Plein de confiance en lui-même et de mépris pour l’espèce humaine , bizarre , orgueilleux, absolu, il établit un despotisme sans frein , dans un pays que ses prédécesseurs avaient assez paternellement gouverné, et où le pouvoir avait été jusque-là modéré par l’intervention de l’aristocratie locale et même par quelques formes

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démucraliques. Il finit par porter si loin les excès et l’abus de l’autorité, et sa tjrannie devint tellement insupportable, qu’il se rendit un objet d’horreur , et que les complots contre sa vie se renouvelaient tous les jours. Tous les joui*s aussi la nécessité de veiller à sa sûreté lui commandait à lui-même un nouveau crime. Le prince et les sujets étaient respectivement dans cette situation où chaque instant fait attendre et peut amener une catastrophe. Enfin l’explosion se fit. Le 5 mars i382 éclata à Oristano une insurrection dont Hugues fut la déplorable victime. Ses sujets , révoltés de son «MÜeux gouvernement , dit la chronûjue de Reggio ' , le massacrèrent, et leur fureur s’étendit jusqu’à ;sa fille unique , Benedelta , qui piérit avec lui. Cette malheureuse princesse, que son père avait si dédaigneusement refusée au duc d’Anjou , et que

sa destinée réservait à une mort si cruelle , avait

alors vingt ans.

•Après la mort de Hugues IV , on proclama la liberté , et tous les signes de l’autorité royale des juges furent brisés et détruits. Une assemblée nationale fut immédiatement convoquée , et formée des députés de tous les cantons du judicat d’ Arborée, c’est-à-dire de la province d’Oristano, de la vicomté de Basso et du comté de Goceano. Cette assemblée , réunie dans la capitale , prononça le

' Propter ipsius inalmn dominilim. Chromcou Regiensr.

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baiinissc'inent de la fuuiille d’ Arborée , confisqua ses biens, et décréta la république par acclamation.

Les chefs de la révolution , ne croyant pas la nouvelle république qu’ils venaient d’improviser assez fortement 'constituée pour résister à ses ennemis, prirent le parti de la mettre sous la protection de celle de Gênes, sa sœur aînée, à laquelle ils promirent hommage et redevance. Les Génois accueillirent fort bien les républicains d’ Arborée , mais ils ne se pressèrent pas d’envoyer les secours (ju’on leur demandait, et qui étaient pourtant bien nécessaires.

Hugues avait quatre soeurs, dont deux seulement, soit par leurs actions, soit par leurs alliances , appartiennent à l’histoire du pays. L’aînée, donna Béatrice , qui avait épousé le vicomte Ainierj de Narbonne- Lara , de l’une de nos plus anciennes familles françaises , était morte avant la révolution d’Oristano. Laseconde, donna Eleonora, était mariée à Brnncaleone Doria , comte de Mamteleone, üiC Marniilla et ôi Anglona. Eléonore étail une femme de beaucoup de tête et d’un grand courage. Elle ne désespéra point de sa fortune ni de la destinée de la maison d’ Arborée. Elle rassembla le peu de troupes qui étaient restées fidèles à sa famille, et se mettant de sa personne à leur tète, suivie d’un petit nombre d’amis dévoués, elle entra, les armes à la main, dans les états révoltés

de* son frère , où , après jipe lég'ère résistance , la réputation de ses talents et de ses vertus , plus puissante que la petite armée qu’elle commandait, lui ouvrit bientôt toutes les portes et tous les cœurs. Cette princesse justifia par sa clémence et sa modération la confiance que le peuple lui avait montrée , et la lacilité avec laquelle il s’était soumis à elle. Après avoir fait proclamer héritier de la principauté son fils aîné Frédéric, qui était en bas àg'e , elle s'occupa des soins de l’administration , et se réglant sur des principes inverses de ceux qui avaient perdu son frère, elle fit régner constamment avec elle la paix , la justiée et les lois. Les Arboréens , ramenés à l’obéissance par la sagesse et la douceur de cette princesse, et oubliant les càuses de la révolution , comme elle-même en avait oublié les malheurs, se disputaient l’avantage de la servir et de lui montrer leur dévouement , avec la même ardeur qu’ils avaient mise à conspirer contre un frère qui lui ressemblait si peu.

Eléonore ne tarda point à trouver l’occasion de réclamer de ses sujets les preuves d’attachement <{u’ils lui avaient offertes , et de mettre en usage les ressources de son esprit et de sa politique.

La cour d’Aragon , depuis ses querelles avec le juge Mariano , à qui elle n’avait jamais pardonné son ingratitude, avait juré la perte de la maison d’Arboréc , et cherchait toutes les occasions de lui

LA S A n n A IC \ E

susciler des embarras, de la dépouiller, et de la mettre dans l’impossibilité de lui nuire. La mort de Hugues IV, qui n’avait pas laissé de postérité . fut pour elle un prétexte, qu’elle saisit avec empressement, de faire valoir des droits qu’elle prétendait avoir été stipulés par d’anciens traités, et de réclamer le retour à la couronne des domaines de cette maison , qu’elle soutenait lui être légitimement dévolus. Eléonore tenta, pour combattre ces prétentions de la cour d’Aragon, qu’elle dut trouver fort déplacées , la voie des négociations. Elle députa au vice-roi espagnol son mari Brancaleone Dorid , à qui elle avait fait donner un saufconduit dans toutes les règles, et qui obtint d’abord l’accueil le plus honorable. Mais tout à coup , au mépris du droit des gens, Brancaleone fut ar- , rété et mis en prison à Cagliari , sans que les instances de la trop confiante Eléonore parvinssent à lui faire rendre la liberté. Plus indignée qu’effrayée de celte perfidie, qui pour avait objet de la frapper de terreur, et de l’amener, par le désir de sauver son mari , à toutes les conditions qu’on voudrait lui imposer, la princesse d’ Arborée fit un appel à ses sujets , et réussit à rassembler un corps d’armée assez respectable , à la tête duquel cette héroïne fil une brillante campagne contre ses ennemis pendant tout l’été de l’année 1086. On entra enfin en pourparlers , et après la mise en liberté préalable

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<!e Branciileone , on convint d’une trêve, pendant laquelle un congrès , composé des envoyés de la princesse-juge et de ceux du vice-roi , posa les bases d’un traité de paix, qui fut conclu et respectivement signé.

Les principaux articles de ce traité- portaient :

« Que tous les forts , dont les troupes d’Arboréc s’étaient emparées durant cette campagne, seraient remis au pouvoir de don Pèdre ; >

» Que toutes les contributions (\\\ Eléonore levées seraient également restituées au trésor royal ;

» Que la princesse, ainsi que son époux Brancaleone Doria et leur fils Frédéric , resteraient en possession du judicat d’Arborée , à la charge d’une redevance annuelle de mille florins;

» Que les prisonniers seraient , des deux parts , mis immédiatement en liberté;

» Que les serviteurs du roi auxquels avaient été accordés des privilèges ou immunités, pour services rendus, en jouiraient pendant dix ans;

» Que le gouverneur général ou vice -roi serait toujours Espagnol, et que les ministres ou chefs de l’administration seraient Sardes; *

» Que la garnison de la ville de Sassari serait exclusivement composée de ses propres citoyens , et que les autres places du royaume seraient gardées par des troupes espagnoles, qui ne pourraient

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jamais excéder le nombre de mille hommes d’infanterie et de trois cents de cavalerie. »

Le roi don Pèdre avait à peine ratifié ce traité , qu’il mourut , et laissa la couronne à son fils don Juan , qui n’eut rien de plus à cœur que d’en confirmer toutes les dispositions , et de maintenir la jwix si heureusement rétablie en Sardaigne.

Les circonstances ayant exigé qu’il fût donné des explications ou de l’extension à quelques-uns des articles de ce traité , le nouveau vice-roi , don Simon Ferez de Arenoso , envoyé par le roi don Juan , convoqua , en janvier 1 388 , une assemblée générale et solennelle des cortès extraordinaires du royaume, à laquelle intervinrent Eléonore, Brancaleone et leur plus jeune fils Mariano: l’aîné , Frédéric , était mort »quelque temps auparavant. Toutes les clauses du traité de 1387 furent confirmées, et un article additionnel y fut ajouté , portant que le judicat d’ Arborée était aboli , et serait désormais , sous la dénomination de marquisat d’Orislano , un grand fief de la couronne d’Aragon , possédé à charge de redevance par donna Eleonora et son mari , et transmissible à leur fils Mariano et à ses héritiers légitimes , qui néanmoins conserveraient le titre honorifique de juges.

Eléonoie s’était résignée à ce sacrifice d'amourpropre pour assurer la succession de ses étals à ■son fils Mariano , en fa\ eur de qui elle oblcnail ,

par ce compromis , la garantie de la cour d’Aragon.

Cette sage princesse , après avoir rétabli l’ordre et la tranquillité dans un p>ays si long-temps troublé par la fougue et l’ambition de son père et de son frère , ne songea plus qu’à faire jouir ses sujets des douceurs de la paix , et n’eut désormais d’autre pensée que celle de leur bonheur. Elle s’était fait tellement considérer et respecter , *et elle avait acquis dans ses relations de politique et de voisinage un si grand ascendant , que , dans quelques litiges qui survinrent entre elle et les Aragonais , elle fut toujours traitée par ces derniers avec une extrême faveur. Le roi don Martin, qui avait succédé , en iSgS, à don Juan son frère, et qui vint visiter Cagliari , porta la bienveillance pour elb; jusqu’à permettre aux sujets arborécns de faire paître leurs troupeaux à Pirri et à Santa-Eba , c’est-à-dire sous les murs même de la capitale.

A l’élévation de son ame , à l’exercice de toutes les vertus domestiques et au talent de gouverner Eléonore joignait un discernement parfait , le don de connaître les hommes , et l’art de faire contribuer chacun de ses serviteurs au bien de l’état , suivant ses moyens et ses facultés. Quoique vivant dans une parfaite intelligence avec son mari Branccdeone, elle avait jugé que ce n’était qu’un vaillant soldat, et s’était réservé pour elle seule tous les

soins du pouvoir , sans qu’il y ait jamais participé. Sa profonde sagesse lui suggéra l’heureuse idée de donner à ses états une législation uniforme , do mettre en ordre les règlements judiciaires , déjà ébauchés par son père , de les compléter , d’y ajouter ce que l’état des mœurs et les besoins du temps rendraient nécessaire , et de former de tous ces travaux réunis un c<wps de lois , qui remplaçât les traditions ondes et les pratiques barbares dans l’administration de la justice. La princesse d’ Arborée réunit auprès d’elle les plus habiles jurisconsultes sardes , et présidant son conseil comme elle avait commandé ses troupes, elle eut la gloire de terminer et de donner à son peuple un code complet de lois , connu sous le nom de Constitutions d’Eléonore , et qui reçut d’elle le titre de Charte du pays ( Carta de logu ).

La charte fut solennellement publiée le jour de Pâques de l’année 1596. La dénomination de charte, dans nos idées actuelles , emporte l’idée d’institutions politiques ; mais à l’époque où régnait Æ'âsônore , l’esprit public n’était pas aussi avancé. La charte sarde était un code général de lois civiles , criminelles , rurales, commerciales , de procédure et de police , adaptées aux mœurs du pays et an caractère national. Quoique ces codes offrent, dans plusieurs de leurs dispositions , l’empreinte trop marquée de l’ignorance et de la barbarie du temps ,

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on ne peut contester à leur auteur le mérite d’y avoir montré presque partout une haute sagesse , l’amour de la justice , le respect de la propriété , et surtout d’avoir conçu la noble pensée d’améliorer le sort de l’espèce humaine , et de faire régner la clémence et la paix à une époque de folies , de crimes et de férocité.

La législatrice des Sardes connaissait si bien leurs habitudes et leurs besoins , et ce peuple s’est montré depuis elle si stationnaire dans ses mœurs simples et dans sa civilisation imparfaite , que la charte qu’elle lui donna , il y a plus de quatre siècles, et qui fut rendue générale pour toute la Sardaigne / par délibération de l’assemblée des cortès de i42i, régit encore aujourd’hui, sauf quelques modifications de détails , ce singulier pays , qu’on pourrait appeler la Chine de l’Europe.

Eléonore jouit paisiblement du fruit de ses travaux et de l’amour de ses sujets pendant le reste de son règne , qui fut en tout de vingt et un ans , dont rien ne troubla plus le bonheur , et qu’on peut regarder comme l’âge d’or d’une contrée que cette excellente princesse avait gouvernée en mère de famille. Elle mourut en i4o3 , emportant les regrets universels et les bénédictions de son peuple.

Ce siècle est remarquable par les femmes célèbres qu’il a produites. Outre l’héroïne sarde, il vit parjtître Jeanne reine de Naples, si fameuse

LA SAKDAIGSE

par ses quatre mariages , par ses crimes et par ses malheurs ; Marguerite , reine de Danemarck ' , dont la profonde politique parvint à réunir sous sa domination le Danemarck , la Norwége et la Suède, ce qui est l’objet de l’acte fameux connu sous le nom de V union de Calmar; et enfin Philifjpine , qui , ayant appris que les Ecossais venaient d’envahir le royaume d’Angleterre , pendant l’absence du roi Edouard IV, son mari , combattant alors en France avec l’élite de ses troupes , alla à leur rencontre à la tête d’une armée qu’elle avait levée à la hâte , leur fit essuyer une sanglante défaite , et fit prisonnier leur roi , David //, et la fleur de la noblesse écossaise qui le suivait , et qui vint orner l’entrée triomphante de cette princesse à Londres.

On pourrait joindre avec raison à ces princesses illustres et placer même au premier rang Marguerite d'Anjou, qui ne fut pas tout-à-fait leur contemporaine , mais qui vint au monde peu d’années après celle où mourut Eléonore. L’histoire de cette reine infortunée est une des époques les plus intéressantes de nos temps modernes. Marguerite d’Anjou, après avoir soutenu vaillamment, dans douze batailles, les droits de son mari et de son fik , après avoir vu

' Cette reine , qu'on surnomma la Semiramit du Nord , avait tous les talents qui font les grands rois, bien plus que les qualités qui font U's bons princes.

le premier lâchement assassiné , le second poignardé de sang-froid , presque sous ses yeux , par le duc de Glocester , devenu depuis l’infâme Richard III , prisonnière elle-même dans la Tour de Londres , mourut en France, où elle fut réduite à dévorer ses chagrins dans l’asile que lui avait donné Louis XI ‘ . Malgré les torts qu’on a pu reprocher à cette femme sublime , le grand courage qu’elle développa dans les dangers , et l’héroïque fermeté qu’elle sut opposer à ses malheurs , en feront un éternel sujet d’admiration.

* Marguerite d'Anjou était IlUe de René, toi honoraire de Sicile, ii connu sous le nom du bon roi René. Ce prince avait autant d’insouciance que son illustre fille avait d’activité. Son occupation à peu près exclusive était la culture des arts et le sqin des cérémonies de l’église. M. Gaiilard l’accuse d’avoir été, malgré sa bonté historique, fort peu sensible aux malheurs de Marguerite. Sa descendance masculine , selon cet historien , fixait seule sou attention, et était l’objet de toute sa tendresse , ou plutôt son goôt pour les arts lui tenait lieu de tout. On raconte de lui un trait caractéristique. Le courrier qui lui apporta la nouvelle de la défaite du due de Calabre, son fils, et de la perte entière de son royaume de Naples, le trouva peignant une perdrix. Le roi l’écouta sans quitter le pinceau , et continua tranquillement sou ouvrage.

l. \ SARDAIGNE

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