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Savoie qui fit sa fortune et fut, avant tout, l’ami du prince. Ce jeune ambitieux se révèle, au sortir des bancs, par la publication de ses Conjectures où, hardi novateur, il bat en brèche la routine, raille les commentateurs et oppose la grande loi romaine à leurs minuties. Ce coup de cymbale retenMt dans toutes les écoles, et l’on crut que l’audace du jeune avocat présageait un de ces rares génies que se disputent les siècles. Il a du sang aux ongles! s’écria Cujas. Dixhuit ans plus tard (1598), Favre compléta son livre de 1580 par un réquisitoire contre les Erreurs des praticiens' . Il venait de rencontrer François de Sales ; il fit de cette âme ingénue l’instrument de sa fortune. Ah ! c’est maintenant, écrivait-il au Saint après son voyage de 1596 en Piémont, qu’il fera bon estre de vos amis à qui en voudra avoir à Rome et à Turin*! L’amitié de l’évêque de Genève a jeté sur le président Favre un si singulier éclat que les fautes du politique sont comme effacées par les vertus du Saint. Dans cette association inégale
procès, on a peu de détails authentiques sur sa vie prive'e qui parait austère. 11 se maria deux fois ; les plus connus de ses enfants sont le grammairien Yaugelas, et Jacqueline, Mère de la Visitation.
1 Les docteurs gaspillaient leur science à traiter des thèses sottes ou immorales. Cœpola imagina lu caulile pour se libérer de cent ducats en donnant trois écus, et le piémontais Ferralius a publié celle pour dire impunément des injures.
* Lettres inédites de saint François de Sales. Tome 1, 172. Si l’on compare la figure blanche, souriante et blonde de l’évêque, dans tous ses portraits, à la tète osseuse, au visage amaigri, creusé, fuyant, morose et railleur du magistrat (splendide bronze de M. Gumery), cette débonnaireté expansive à cette fausse humilité (Voir son épttre dédieatoire des Erreurs des Praticiens et sa lettre au duc sur l’entrée à Paris), on devine, sans efforts, lequel de ces deux hommes a été la dupe de l’autre.
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ou François de Sales mettait tout son cœur, Antoine Favre n’apyorta que des calculs. Doué de qualités éminentes, mais faisant bon marché de ces conventions sociales du vice et de la vertu qui ne sont, à ses yeux, que le frein des âmes vulgaires, Favre trouvait dans les duplicités de Charles-Emmanuel, dans l’état embarrassé de la Savoie, dans les désordres de l’Europe, l’emploi d’un goût décidé pour l’intrigue, d’une apparente franchise, d’un esprit délié, subtil, d une passion du commandement que contrariait sa cauteleuse prudence ; il était de ces riches, déguisés en pauvres, qui sacrifient l’éclat du pouvoir pour mieux s’assurer la satisfaction de tout secrètement conduire.
Tour cà tour magistrat, ambassadeur, intendant, et presque général d’armée, Antoine Favre îéussit dans la plupart de ses entreprises. La conversion du Chablais, les ambassades do Rome et de Paris, la publication de deux ouvrages considérables sur le Droit romain ' , lui firent une réputation d’homme universel à laquelle son Code’mit le sceau. Ce n’est, àvrai dire, que le Recueil raisonné des arrêts du Sénat de Savoie pendant une période de dix ans ; on fait honneur au seul Favre de ce travail de patience ; ce fut l’œuvre collective et souvent anonyme de ses collègues1 * 3. La défense de motiver les
1 Raiionalia in Pandeclas. (Genève. 1G04). — Papinianeœ jurisprwlentiœ scitntia (Lyon, 1607).
* Codex Fabrianus. Genève et Lyon, 1606. — In codice, dd Joseph Aurel en parlant de Favre, quanti) sui distimilior, tant à se ipse melior f'Resp. jnrisc, 63). Les travaux de Favre furent, de la part de ses contemporains, l'objet do violentes critiques.
* En particulier de son savant et modeste collaborateur, l’an" rien commissaire des guerres Portier do Reliai* Il faut citer
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arrêts dépaysait la jurisprudence ; Favre transformant ces motifs en commentaires, révéla par ce tour habile, aux juges inférieurs et aux avocats, sans violer la loi, les secrets de la cour suprême. La hardiesse qui le fit ainsi déroger aux traditions, la méthode qui groupa ces milliers de sentences par nature, l’originalité de quelques aperçus, la nouveauté de certains rapprochements, telle est la part personnelle de Favre dans ce soi-disant code. Il rendit, toutefois, un immense service aux jurisconsultes et ouvrit une voie nouvelle à l’esprit d’analyse. Mais ce recueil ne possède ni les grandes vues juridiques proclamées, en 1564, par Dumoulin dans la Révision de la coutume de Paris, ni ces rapprochements de l’histoire avec la législation, qui jettent de si vives lumières sur l’etude du droit et qu’avait imaginés F. Hotman, en 1574, dans le Franco-Gallia ; quant à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, Guy-Coquille l’avait traitée, en 1591, avec plus de vigueur et de sincérité, dans son livre des Libertés de l’Eglise de France. Au point de vue spécial du sens légal et du progrès pratique, le Code Fabrien est beaucoup au-dessous de la Révision des coutumes d’Aoste par le sénateur Gotofred Ginod (1572 à 1586); livre inconnu, et qu’on ne peut lire sans surprise, tant on y rencontre de clarté, de prudence et de large équité :
ilabent sua fata iibelli :
Les œuvres du président Favre ont été tant
parmi les émules du président Favre, les savoyens Jean Milles, Charles Baptendier (1559), Guillaume d'Oncieu (1584), François Berliet (1589', Godefroy de Bavo7 (1607), Antoine de Charpène (1615), etc.
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louées, et partie si excellents esprits1, que je suis à l’aise pour signaler ce qui leur manque. Travailleur infatigable, possédant à fond les textes, Favre perdit dans l’élude de la chicane la verdeur d’allures, la vivacité de jugement qui, à son début, firent le succès des Conjectures ; il est ingénieux et disert, mais souvent banal dans l’expression, et sans élévation dans la pensée. La morale de sa vie se résume dans 1 épigraphe du Code : Quod tibi fieri non vis, alteri non feceris ; C’est le droit exclusif, inerte du rhéteur antique ; ce n’est point cette sympathie active, cette charité agissante qu’on devaitattendre de l’ami de saint François de Sales. L’essentiel pour lui, c’est de réussir, et, s’il échoue, de n’être pris ni pour un coupable ni surtout pour une dupe. Ses opinions politiques se marquent dans 1 esprit qui dicta ses livres. Au libre examen du droit romain par Cujas, Pithou, Godefroy, à la synthèse des coutumes par Alciat, Estienne Pasquier, Poyet, Dumoulin, Ginod, Favre oppose le texte impératif des lois impériales, qui font du prince le centre d’où tout émane, où tout revient ; il supprime d’un trait de plume les libertés du moyen-âge, les conquêtes du tiers-état, et se retrouve, sans effort, aux temps où César-Auguste était à la fois tribun, consul, censeur et pontife.
On n’a point, que je sache, suspecté la fidélité d’Antoine Favre ; mais il mettait celle des autres à de rudes épreuves. Il avait, un peu partout, des espions intelligents qui le prévenaient aussi-
1 Le sénateur Avet a publié, eu 1824, un éloge hist. du prés. Favre où il s’écrie : « Puisse cel essai faire germer dans les cteurs l'amour des sublimes vertus dont Favre offrit lt plus parfait modèle ! s
tôt de tous les accidents ou propos d’importance'; il s’empressait de les résumer et d’en faire part au duc Charles dans des lettres curieuses -, où le verbiage n’exclut pas la finesse, et qui révèlent l’homme tout entier. L’ambassadeur de France traverse Chambéry ; Favre le traite magnifiquement (il a soin d’indiquer au duc le chiffre de sa dépense) ; il n’en peut rien apprendre. En désespoir de cause, il le met entre les mains de son ami le bon père Recteur des Jésuites qui, tout en lui montrant son église, lui tira des lèvres certaines choses dont il fit le mémoire que je dépesche cy après tout au long. En juillet 1610, les Espagnols, cantonnés à Rumilly et à Faverges, donnaient des inquiétudes aux habitants, ne craignant pas de dire, qu’au départ, ils secoueraient les bourses des dix ou douze plus riches de la ville. Les querelles étaient fréquentes ; les soldats allaient criant partout que les Savoyens étoient aussi Luthériens que ceux de Genève et que le duc étoit un traître. Après le fameux : Impâta I d’Annecy 3, Favre ne parut point fâché d’un tumulte qui,
1 « Un gentilhomme mien a m y, el qui me favorise en ce lieu d'avoir l'œil oui affaires du monde pour m'en donner advis pour le service de V. A. » (Lettre publiée dans YHist. du Sénat. Tome I. page 679.) — Taisand < 'Vie des Jurisconsultes) rapporte que Favre envoyait souvent à TuriD jusqu'à trois et quatre courriers par jour chargés d’informations et d’avis.
* On conserve aux Archives de cour à Turin, une centaine de ces lettres inédites ; correspondance politique du président avec le prince. Leur publication intégrale modifierait profondément l’opinion qu’on s’est faite sur cet habile homme, qui a eu le rare bonheur de réussir jusqu’après sa mort.
3 Jo laisse à de plus heureux que moi le plaisir de déterminer, avec une entière certitude, la date et les détails de ces Matines savoyennes, dont les Génois devaient imiter, en 1746, la sauvage énergie.
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