‹ Histoire de Savoie d'après les documents originaux. T. 2Chapitre 22 sur 43 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DU TRAITÉ DE CHERASCO AUX TRAITÉS DE WESTPHALIE. — LA SAVOIE RESTE FRAN- ÇAISE d’allures et de politique.

Les articles secrets de la convention de Cherasco, transformés en traité public par les aveux timides de Mirafiori 1 puis décisifs (le Saint-Germain, avaient abouti à la restitution de Pignerol aux Français. Celte nécessité fut accueillie, en Piémont, par un mécontentement général ; l’Espagne protesta; le prince Thomas, le cardinal Maurice et la duchesse de Mantoue, frères et sœur de Victor-Amédée, rompirent avec éclat et passèrent à l’étranger. De maladroites mesures de répression, de fausses démarches auprès des émigrés indisposèrent Richelieu sans ramener les mécontents ; lorsque le duc,

1 L'article essentiel, rédigé en 13 mots, stipulait la remise provisoire de l’ignerol (19 octobre 1631); la veille de la ville, et du terrain nécessaire pour assurer la libre communication de celte place avec le Dauphiné par les vallées vaudoitts, fut signée le 5 mai 1632,.

menacé par l’Allemand et l’Espagnol, accusé

f)ar les Piémontais de vouloir vendre le pays à a France, se vit réclamer par le cardinal-ministre la remise d’une nouvelle place de sûreté, Cavour sur la route de Saluces, ou Trino sur celle de Casai; il comprit, non sans amertume, qu’il lui serait géographiquement impossible de rester honnête homme' .

La Savoie se préoccupait beaucoup plus de ses affaires intérieures que des écarts de la politique. Dès le 13 avril 1631, le duc avait remplacé le Conseil suprême de Chambéry par un Conseil d’Etat provisoire, sous la présidence d’Hector Milliet de Challes*; le 9 juillet, le prince Thomas est chargé de la lieutenance-"énérale; en 1032, le Sénat, la Chambre des comptes et le Conseil d’Etat sont rétablis comme par le passé. Hector Milliet possédait la confiance du prince; il provoqua plusieurs mesures utiles, et nul doute que l’association de ces deux esprits éminents n’eût produit en Savoie des progrès rapides, si la mort prématurée de l'un et les obstacles que rencontra le second ne fussent venus ralentir la mise en pratique de leurs idées. L’année 1632 fut marquée par l’enquête sur la vie de François de Sales, à l’occasion des préliminaires de sa canonisation; l’ouverture du tombeau du saint évêque donna lieu à une manifestation enthousiaste où le peuple d’Annecy devança les décrets de

1 Un contemporain affirme que le duc était seul de bonne foi en Italie et qu'il n'est point ira y que dans le conseil de Savoye on ait conçu tes brnwlleries qui ont travaillé les autres princes gui sont delà les monts. [Mieh. Baudier. — Uist. du maréchal de Thoyras. Paris, 1614. — Livre III. 228.)

1 II siégea du 16 juin 1631 au 3 avril 1632.

Diqitized by Goagle

Rome. Le duc de Nemours venait de mourir; c’était ce marquis de Saint-Sorlin dont la brillante bravoure et la froide cruauté furent si pesantes aux populations chez lesquelles il fit la guerre, de 1597 à 1028; il laissait de jeunes enfants ; son frère, archevêque de Reims, rentra dans le monde à cette occasion; mais de simïles questions d’apanages ne troublaient plus 'Etat, et la succession du Genevois n'alîectaque es contrôleurs de finances d’Annecy et les officiers prévaricateurs dont le Sénat voulut apurer les comptes. En 1(333, la création de l 'Office d’ Abondance parut ouvrir une carrière illimitée à l’activité des Savoyens; l’expérience prouva, une fois de plus, qu’il leur faut, pour réussir, le stimulant du besoin et les impérieux labeurs de l’émigration.

En aviil 1034, le duc révoqua le prince Thomas de la lieutenance de Savoie et lui donna pour successeur son propre frère naturel don Félix; il vint l'installer à Chambéry, et profita de ce voyage pour travailler en conseil avec le président Milliet, le conseiller Costa de Villard, le contrôleur des finances Garnerin, le maître des comptes Lambert, l’avocat général Favier, apprenant d’eux, sur place, la situation et les besoins du pays. Mais les ministres pié montais n’étaient pas d’humeur à accepter les allégements de taxes proposés par le Sénat, et le prince eut quelque peine à satisfaire les sujets de Savoie tout en équilibrant son budget.

Pensant avec raison qu'à chiffre égal l’impôt est d’autant moins lourd qu’il se répartit sur un plus grand nombre de têtes, le duc, par l’édit du 30 décembre 1635, transforma les décimes habituels de guerre en quatre quartiers ex-

traordinaires de taille sur tous les contribuables; le Sénat mit opposition à la publication de cette mesure. Hector Milliet signa des remontrances énergiques motivées sur la crainte que cet impôt a expédient ne devint perpétuel, sur l’atteinte qu’il portait aux libertés des villes privilégiées, sur les charges nouvelles qu’il faisait peser sur l’agriculture et qui auraient pour conséquence une émigration plus considérable eni Suisse; ces motifs ne prévalurent pas à Turin. Après dix-huit mois de résistance, le Sénat reçut l'ordre d’enregistrer purement et simple-, ment l’édit; la lettre du 23 .juin 1637 contenait cette phrase expressive : S. A. R. vous commande de dire aux sénateurs que quand elle a envoié des commandements, après un advis ou deux du Sénat, elle veut estre obéye'.

Les événements d’Allemagne - permettaient à Richelieu de ne plus dissimuler les tendances qu’il résuma avec tant de grandeur dans son testament politique ; Victor- Amédée, impuissant à maintenir sa neutralité, accepte avec répugnance de reprendre les combinaisons du traité de Brusol, rompues par Marie de Médicis ; il refuse de livrer la Savoie , même en échange du titre royal, et limite l’action de la coalition franco-italienne (traité de Rivoli, 15 juin 1635) au partage de la Lombardie. Deux campagnes meurtrières3 n’aboutirent qu’à la défection du duc de

’ Archives du Sénat. Reg. secret, folio 218.

2 Bataille de Lutzen et mort de Gustave-Adolphe ()d novembre 1632), assassinat do Waldstein (25 février 1634), bataille de Nordlingen (6 septembre).

5 Le 28 février 1636, les milices de Maurienne et de Tarentaisese heurtent, dans les rizières de Cerrano, & toutes les forces espagnoles et opèrent, sur les chaussées, une retraite héroïqua

Parme et à l’évacuation de la Valteline. Victor-Amédée essaie de s’entendre avec le marquis de Leganès, son heureux adversaire; les intrigues de l’ambassadeur Emery font rompre les conférences, et le duc, n’ayant plus d’ espoir pour sauver ses Etats que dans un succès rapide, éclatant, traite avec Rome pour la surprise de Genève1, et décide Créqui à marcher droit à Milan. Deux brillants combats dégagent la route; Victor-Amédée, concentrant à Verceil ses magasins et ses réserves, allait franchir la Sesia, quand, la veille du départ, il meurt empoisonné (7 octobre 1637).

Cette mort subite sauvait l’Espagne dans des circonstances à peu près semblables à celles où l’assassinat d’Henri IV l’avait, dix-septans

aux applaudissements do l'armée; le 22 juin, l’eseadron de Savoie, vigoureusement conduit par le duc, attaque Leganès à Tornavento et, après trois heures d'une lutte acharnéo h l’arme blanche, le force à une retraite si précipitée que, malgré la nuit, il fit quinze milles avant d’oser ramper. En 1637, les Savoyens, commandés par le marquis de Ville, tuèrent à I.cganès les meilleurs de ses cavaliers à l’attaque do Morano.

1 Au mois de mars 1637, le duc, appuyé par la cour de ltomc, essaya contre Genève une escalade diplomatique. Le Mémorandum adressé aux cabinets catholiques s’exprime sans équivoques : « Genève est le séminaire de l'hérésie, la boutique où sont forgées toutes les révoltes de France et d'Allemagne,

l’école d'où sortent les ministres et les livres L’empereur

reprendra les anciens fiefs des Habsbourg traîtreusement retenus par Berne et Zurich; la Savoie recouvrera le pays de Vaud pour jouir comme autrefois des rivages du Léman, etc. » — Le nonce du pape se plaignit de ce procédé, disant : qu’il était imprudent de publier un document de cette nature ; que de tels projets voulaient être tonus secrets, et que, dorénavant, il faudrait agir avec plus de précaution & cause de la politique suspecte de la France. (Archives de cour : Catégorie J/J*. Mano VI, griefs conlre Genève). Do 1638 à 1674, les agents piémontais ne cesseront pas dé surveiller Genève et d'y organiser des complots.

plus tôt, également préservée des plus grands périls ' ; ce fut un cruel embarras pour la France, un désastre pour la Savoie. Victor- Amédée 1er, aussi brave, aussi spirituel que son père, possédait de plus que lui le respect de la foi jurée et n’avait pas son mépris des hommes. On ne lui reprochoit, dit Guichenon, que deux imperfections ; l’une qu’il déféroit trop aux avis des gens de finance, l’autre qu’il ne prodiguoit rien à ses meilleurs serviteurs. Ce blâme est aujourd’hui devenu un éloge qui se passe de commentaires.

L’ambassadeur de France , d’Emery, fort maltraité par les historiens piémontais2, sauva la dynastie. Il conduisit la régente et le jeune François-Hyacinthe àVerceil, sous la protection de l’armée française, et déjoua les intrigues des princes accourus l’un de Rome, l’autre des Flandres. Le régente proclame sa prise de possession du pouvoir par un manifeste où elle énumère ses droits à la tutelle dérivant des dispositions de la loi commune, des coustumes et Statuts de Savoye, et de l’intention du feu seigneur duc par luy expressément déclarée ; elle convoque à Turin, pour le 18 décembre 1637. les députés des trois ordres afin de prêter solennellement le serment de fidélité au jeune

' Le duc fut pris du mal qui remporta, avec ses lieutenants le comte de Verrue et le marquis do Ville, chez le maréchal de Créqui où il soupait. Ce fut une habileté de la part des coupables, quels qu'ils fussent, de jeter quelque soupçon sur la conduite de la cour de France. Voir Via. Siri (Mrm. reconditej et Mich. Ilaudier. CHisl. du maréchal de Thoyras. Paris, 1844. 111. 2i8 et suiv.)

1 Comte de Saluées ( Hisl . milit. IV. 22 et 40). Tesauro. ( Origine délia guerra civile del Piémont e), et Galeazzo Cualdo (Chroniques] .

duc. A ce moment, Richelieu donnait d’excellents conseils :

« Qu’il seroit important, dans ces commencements, pour s’attacher les populations de la Savoie, de soulager les peuples et leur osier partie des impositions dont il estoient chargez ; que si cela est impossible pendant la guerre, qu’elle leur fasse au moins entendre qu’elle n’attendoit que la paix pour leur procurer les allégements qui n’esloient point encore en son pouvoir. 1 »

La duchesse Chreslienne prit, en effet, plusieurs mesures qui attestent son bon vouloir, sa sollicitude pour les intérêts publics, et son intention de s attacher le tiers-état 1 pour l’opposer à la noblesse, fort travaillée par le prince Thomas, et au clergé dont plusieurs dignitaires, et en particulier 1 archevêque de Tarentaise, étaient tout dévoués au cardinal Maurice. Les lettres multipliées échangées entre les princes et leurs agents de Savoie, de 1634 à 1647, révèlent la vivacité de ces manœuvres, comme aussi leur peu dé succès.

Leganès entre en Piémont comme un libérateur et adjure les Italiens de se lever en masse pour rejeter les Français au-delà des Alpes ; d’Emeryse saisit de la dictature, sauve Casai, organise la victoire, punit les traîtres, et entraîne la régente jusqu’au milieu de l’armée. La beauté, la jeunesse, la grâce séduisante de Chreslienne exaltent ledévouement dessoldats ; mais le cardinal de La Valette, successeur de

1 Aubery. Bist. de Richelieu, tome I. 364.

5 Le 28 janvier 1638, la régente confirme los patentes do privilèges accordées aux bourgeois de Chambéry en 1568, 1588, 1601 et 1608, et déroge on leur faveur à l’édit de finances de 1035 (SENAT. Reg. XXXYl. 210); etc.

Créqui, tué sous les murs de Brême, perdait au conseil les heures qu’il aurait dû passer à cheval; on ne put débloquer Verceil, le Montferrat fut envahi 1 ; ces entreprises manquées amenèrent de part et d’autre de vifs reproches, et lamort de François-Hyacinthe (4 octobre!638), en rapprochant du trône les frères du feu duc, mit les affaires au pire.

Chrestienne de France n’était ni une Marie de Médicis, ni une Anne d’Autriche, bien qu’on l’ait accusée comme elles de faire de la politique avec son cœur. La seconde régence débuta par des coups de vigueur; on ne marchanda pas la noblesse, on ne pilla pas les finances, mais on notifia aux chefs de l’armée et de la justice l’avènement de Charles-Emmanuel II, son second fils, âgé de quatre ans2 3. La mort d’Hyacinthe, un an presque jour pour jour après celle de Victor-Amédée, semblait à la duchesse régente et à ses conseillers un avertissement de tout prévoir et de tout craindre. Le Piémont, tant de fois remué au contact successif de toutes ces armées d’étrangers, se livrait aisément aux intrigues; mais la Savoie se rallia de suite et sans arrière-pensée à l’innocence de l’enfant et au courage de sa mère. Une nouvelle assemblée des députés des trois ordres eut lieu à Turin ; les nobles qui ne s’y firent pas représenter furent prives de leurs fiefs, les villes dont les mandataires ne répondirent pas à

1 A Felissano, le 28 septembre 1638, les gentilshommes de l’escadron de Savoie taillèrent en pièces, un contre trois, les cavaliers polonais et croates de don Francisco de Melo, suc-

cesseur de Leganès.

3 ÎSé 4 Turin on 1034, il épouse en 1663 Françoise d'Orléans, fille de Gaston, et, en 1064, Jeanne-Baptiste de Sâyoie-Nemoura.

.Digitizç :

l appel de leur nom durent payer l’amende de cinq cents écus d’or ; il y eut, d’après les comptes du général des finances, quatre cent dix-sept gentilshommes en retard et seulement deux communes, encore les députés de cellesci justifièrent d’un accident au passage des Alpes et se présentèrent le lendemain.

En 1039, Chrestienne de France avait trentetrois ans; elle était dans tout l’éclat de sa beauté; telle l’a représentée Philippe de Champaigne dans son portrait du château de Moncaliere. Les yeux bleus, des perles mêlées à ses tresses blondes, les épaules nues, cette ravissante personne, l’air un peu surpris, mais sûre d’elle-même, frissonne au vent des Alpes dans son corsage de satin clair. Assise et souriante, mais prête à se tenir droite et lière, elle effeuille d’une main distraite la couronne de fleurs qui symbolise son orageuse royauté, si fragile sous son éclat. Fine, élégante, elle rappelle le portrait de Mmc de Grignan par Mignard, sauf que le nez, droit, le pli accentué des lèvres, je ne sais quel air de sereine grandeur révèlent, sous la femme, la régente et la mère. C’est une reine que la révolte surprend au bal.

Tandis que la régente se débat contre le parti piémontais ’ , résiste à Richelieu et, avertie

1 Deux hommes que Victor- A médée avait l'ait arrêter, en 1632, comme suspects, et que la régente fit relâcher, étaient devenus les chefs de la révolte au nom de l'autonomie piémontaisc ; ils se disaient aussi ennemis de la Savoie que de la France, aussi hostiles à la régente qu'à Richelieu. Pazero, comte de Cervère, était l'âme des conjurés ; nouveau Machiavel, il avait publié, en 1627, un livre singulier sous le titre : l’Arie del segretaro puhlico ; Masserati obéissait à son ami et entraînait après iui tonte la noblesse avec le comte Capris et le comte de Bons. Le parti français était conduit par le comte

par le sort du P. Monod, commence contre le tout puissant cardinal-ministre cette lutte compliquée du droit contre l’ambition, de la souplesse contre la ruse, où Madame-Royale, si elle n’eut pas le bonheur de toujours vaincre, eut du moins le mérite d’avoir toujours fait son devoir, les princes livrent le Piémont à l’Autriche (47 mars 1639) en échange des patentes impériales qui les reconnaissent comme seuls tuteurs et régents 1 . La situation de la duchesse Chrestienne était si désespérée qu’elle adressa au roi son frère, de Turin, le 47 avril, ce suprême appel :

d’Aglié, favori de la duchesse, et deux savoyens, le comte de Saint-Maurice et le P. Monod. Le cardinal Maurice, surpris sous un déguisement, à la veille de pénétrer dans Chieri. est reconduit à la frontière ; Pazero, saisi à Turin le jour où il doit enlever la citadelle, s’évade. D’Emery, furieux, dénonce à Richelieu la générosité do la régente comme une trahison ; il accuse le P. Monod de négocier un accord entre les princes et leur belle-sœur et exige son renvoi. Sur le refus de la régente de sacrifier à d’absurdes soupçons son serviteur, son confesseur et son ami, Monod est enlevé près d’Ivréect jeté dans un cachot de Pignerol. Le P. Monod jouait le rôle de l'abbé Seaglia , mais avec moins do prudence et de succès. Son cas a été raconté de plusieurs manières; ce qui est certain, c'est qu’il possédait une grande influence et que la duchesse no se décidait à rien que sur son avis. Il avait été compromis dans l'affaire du P. Caussin lorsqu’on essaya d’obtenir de Louis XIII le rappel de la reine-mère et le renvoi do Richelieu; c'est le motif que plusieurs écrivains, en particulier Aubery (I. 367} donnent à l’animosité évidente du cardinal contre le jésuite savoyen. D’Etnery comprit que Mouod, enfermé à lignerol, passerait vite pour un martyr; on le transféra dans une prison piémontaise, à Coni , puis, en Savoie, au château de Myolans, où il mourut en 1641, comme l’établit une dépêche du gouverneur de Montmélian, Cagnole.

1 Les Patentes du 18 mai 1639 frappent de nullité tous Us actes du gouvernement depuis la mort de Victor-Amédée et déclarent coupables de lèze-majesté quiconque obéira aux édits de Madame-Royale ou exécutera les arrêts de ses cours de justice, damais on n’osa exciter avec plus d’audace au mépris du trône

IMS -1839

« Nous sommes en mauvais estai, il ne faut point marchander à V. M., car il faut qu'elle sache la vérité et qu’elle m’assiste avec sa puissance. C’est sur moy qu’ils vengeront la rage de vostre sang ; ayez pitié de moy qui me perds pour la servir. Je luv recommande mon cher lils, comme aussi mes trois tilles, que leur fortune ne soit "pas inégale à leur naissance. Je les remets tous sous sa protection et le supplie de leur servir de père et peut estre de mère, car ne sçay ce que sera ma fortune, et qu’ils ne tombent jamais ès mains de ces tyrans qui veulent ruyner l’Estal sous couleur de liberté, laquelle ils veulent ravir à eux et à moy. Ce seront peut estre les dernières supplications que je feray à V. M. ; au moins elle touche au doigt que je ne perilray jamais l’affection à la France et à V . M . sinon qu'avec la vie. 1 »

Tuiin, menacé à tout instant par des coups de main ou des émeutes, ne paraît plus un asile assez sûr; le marquis de Ville fait passer en secret le Mont-Cems au jeune duc et le confie au patriotisme de la garnison de Montmélian. Richelieu consent, en retour, au rappel de d’Emery, devenu personnellement désagréable à la régente ; mais, s’autorisant de certaines capitulations trop faciles et de quelques essais de rapprochement avec le prince Thomas *, il exige la remise des places fortes aux Français3 et

et à la haine fies citoyens les uns contre les autres , lo trouble que ces mesures odieuses jetèrent dans la vie civile uc fut égalé que par la rage des vainqueurs et l’abus effréné des représailles.

' Lettre publiée dans les Mémoires relatifs à l'hist. de France, de Petitot, et dans VHist. de Richelieu d’Aubery. I. 386.

! Le portrait de Thomas à cheval, par Van Dyck (galerie de Turin) est une admirable toile; c'est un prince Eugène après la victoire, ou un Charles Ier avant l’échafaud. Thomas de Savoie-Carignan, médiocre en tout, no méritait pas un tel peintre.

5 Qui au moins, disait-il, ne se rendront pas à la première sommation et attendront que le pétard soit è la porte (Corresp. diplom. Tome II, page 409).

le renvoi du comte d’Aglié. Chrestienne, blessée dans ses affections et dans sa fierté, cède pourtant aux instances de M. de Ghavigni et de l’abbé La Montà ; le traité de Turin (1erjuin) livre à Richelieu toutes les villes piémontaises restées fidèles à la régente; la révolte devient alors universelle et la duchesse, surprise dans Turin' , doit au dévouement chevaleresque de quelques officiers de Savoie de pouvoir se réfugier dans la citadelle, d’où elle s’échappe pour passer le Mont-Cenis. Richelieu prévoyait cet événement et, dès le 6 juillet, il conseillait à la régente de n’accorder sa confiance qu’à des Savoyens ou à des Français *.

La Savoie était encore paisible ‘ ; ennemie

1 Dans la nuit du 27 Août 1639 , les Espagnols entrent à Turin ; le comte Philippe d’Aglié, le comte de Rossillon, le marquis de Lullins, lo comte de Beuil et quelques Français mettent l’épée à la main, dégage.nt la litière de la duchesse et la conduisent à lo citadelle au travers des rues pleines de tumulte et de coups do feu.

! i La révolte de toutes les places du Piémont doit faire connoistre à Madame que les peuples sont abusés et aigris contre elle et qu’il ne s'y faut pas lier... Madame n’est point en sûreté parmy ce peuple... Madame devra osier la garde des portes de Turin aux capitaines qui sont Piedmontois cl la donner aux chefs frapçois qui sont à sa solde ou autres qui lui soyent fidèles. Il est besoin que Madame prenne garde à ne laisser point près du duc son fils des personnes suspectes, rnesnie entre les menus officiers, comme sont tous les Piedmontois, mais elle pourra mettre des Savoyards en leur place, » Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Richelieu. — Paris, 1660 II. 801. (Instructions données par le roi, d’Abbeville, le 6 juillet 1639, au cardinal de La Valette, et au duc de Longueville, commandant les armées du roi en Italie, et au sieur d’Hémery, ambassadeur de S. M. en Piémont.)

3 La peste de 1630 se perpétua dans le Val d'Aoste jusqu’en 1632. En 1639, la Tarentaise fut infestée; on l'isola ; il y mourut 712 individus, mais la contagion ne se répandit pas hors de la vallée. (Arch. de la chancellerie archiép. de Tarentaise.)

férence les provocations des agents des princes. Elle accueillit avec joie la régente, car les fautes que le prince Thomas commit à Turin, en décimant les honnêtes gens', en révoquant les cours de justice, en poursuivant à outrance les derniers amis de la régente, n’étaient point faites pour lui attirer les sympathies des Savoyens, qui aiment peu le changement et ont horreur des caprices du pouvoir quand ces caprices les peuvent atteindre. Toutes les ressources de la régente furent concentrées dans les loyales provinces de Savoie -; de Montmélian, la du-

chesse répond aux témoignages de dévouement du Faucigny, du Chablais, de la Tarentaise, du Val d’Aoste, lève des subsides, enrôle les

soldats suisses que lui doivent les Cantons aux termes du traité de 1017. Richelieu se rapproche aussitôt de celle proie qu’il croyait mourante, et dont l’indomptable énergie se réveille avec le danger; le roi Louis XIII se rend à Grenoble; il sollicite sa sœur de venir l’y visiter. Le bruit courait à Chambéry qu’on allait y décider le mariage de la princesse Marguerite avec le dauphin ne France et que, si le jeune duc, délicat et faible, venait à mourir, la Savoie

serait séparée du Piémont et réunie au Dauphiné pour former l’apanage du prince français.

' Le témoignage des historiens piémontais no peut être suspect; je parle d'après Assarini (tome 11, livre tu), Capriata (livre xvi), et Vitlorio Siri (Hem. recondile. Vol. vin).

1 AR. TURIN. Hss. corresp. inéd. de Madame-Royale et du cardinal de Richelieu (1(538 à 1042). C'est à tort, et dans un but dont on ne saisit pas l’intérêt, que certains contemporain* ont représenté la Savoie comme tenant, en 1639, le parti de* prince* contre U France.

Madame- Royale dépêche à Grenoble un ami dévoué pour sonder le terrain; le marquis de Luilins, fêlé par le roi et le cardinal, apprend des dames de la cour, car il y avait des habitudes, le secret de ce voyage singulier. Il repart à bride abattue pour Montmélian où il arrive à minuit; il fait éveiller la duchesse, logée au couvent de Saint-Dominique; on tient conseil. Après son récit, il n'y eut personne de la compagnie qui ne souhaitât d’être à Suze '. La duchesse Ghrestienne brava tout et partit aussitôt pour Grenoble, avec Capré de Megève et le comte d’Aglié, réglant ses affaires comme si elle eût craint d’être retenue. Elle nomme le marquis de Piahezze lieutenant-général en Piémont, et commande au marquis de Saint-Germain, gouverneur de Montmélian, de ne jamais laisser le jeune duc sortir de la citadelle ni recevoir d’étrangers, même sur un écrit signé de sa main. Ses prévisions se réalisèrent à demi. Louis XIII l’accueillit avec les démonstrations de la plus sincère affection; mais, le lendemain, te cardinal-ministre lui déclare l’intention du roi de mettre une garnison française à Montmélian et de prendre le jeune prince à sa cour *. Le refus énergique de la régente soulève les colères du cardinal qui s’emporte jusqu’à oublier le respect. Richelieu essaie sans

' Guichcnon. U Ut. génial., tome III, page 940.

* Tandis que le ministre rudoyait la régente, un officier courait A Montmélian de la part du roi pour saluer le duc. I.e marquis de Saint-Germain n’eut garde de refuser la porte au messager; mais il lui montra le jeune prince couché et endormi. Le 9 février 1651, la reine Anne d'Autriche, pressée par Ica Frondeurs, fera débotter le jeune Louis XIY et le remettra au lit; même jeu, même illusion.

succès de s’attacher le comte d’Aglié, dont l’influence sur les déterminations de la duchesse lui était connue :

« Vous voilà satisfait, lui dit-il, au sortir de l'audience royale, ayant séparé Madame de Savoye du roy son frère. — Mais Madame-Royale prend party d’elleraesme ; je n’av ny pouvoir ny droit sur ses conseils, répond le comte. — fch ! riposte le cardinal, plût à Dieu que tout le monde enfusl persuadé! Madame-Royale conserveroit sa réputation et ses affaires en iroient mieux.’ »

Madame - Royale repart pour Montmélian , aussi mal satisfaite du roi que le cardinal l’était d’elle, décidée à tout, et déclarant qu’elle se défendra jusqu'à la dernière heure, plutôt que de consentir aux infamies qu’on lui propose.

Les pourparlers në discontinuaient pas. Un

Erovincial des capucins dé Savoie, le P. Saintlartin d’Aglié, agent secret de Madame-Royale et muni de ses pleins pouvoirs, homme habile, rompu aux intrigues et resté grand seigneur sous le froc, négociait avec Richelieu et séparément avec chacun des princes. Quelques lignes d’un document curieux feront comprendre ce que pouvait être la situation d’un pays où les grands seigneurs se plaignaient de ne s’étre pas vendus assez cher. Richelieu écrivait de Paris, le 14 décembre 1639 :

« Je ne sçaurois assez m’étonner de la continuation de l’aveuglement de Madame, puisqu’il est jusques à tel

* On accusait Chrestieuno de France d'avoir pour le comte d'Aglié les sentiments de Marie do Médicis pour Concini : Richelieu, dans son Testament politique , ose parler au roi de l’inconduite de sa sœur ; et les contemporains affirmaient que quant aux foiblesses des grandes âmes Madame-Royale n avait point dégénéré (K. Hamilton. Mémoires du comte de Grummontj.

point qu’il l’expose toujours â sa ruyne. Je suis bien ayse que don Félix et le marquis de Saint-Morice poursuyvent l’exécution des choses promises ; pour les plaintes que fait le marquis de Saint-Germain de n’avoir pas reçu des bienfaits du Roy tandis que S. M. estoit à Grenoble, je m’estonne de ce qu’il ne reconnoist pas luy-mesme qu’on l’a fait exprès, de peur de le rendre suspect ; s’il croit que les libéralités du Roy soient raccourcies, il a grand lort ; c’est à luy de se mettre en estât de les mériter et à nous de les lui procurer. ' »

Cependant, le comte d’Harcourt dégage Casai, assiège Turin, y entre après quatre mois d’un blocus effroyable et y reçoit la régente (19 novembre 1644)) au milieu d’acclamations

{>assionnées ; les bourgeois, qui pendant tout 'été avaient vécu de rats et de pain volé sur des morts, passèrent l’hiver en bals et en mascarades. C’est une des conditions de l’humanité

3ue les sensations trop vives n’aient guère plus e durée qu’un feu de paille; on passe brusquement de l’abattement à l’entliousiasme ; rien ne s’oublie aussi vite que la souffrance, si ce n’est un bienfait. Philippe d’Aglié l’éprouva. Seul des ministres,' il s’opposait aux représailles que les vainqueurs de 1640 infligèrent aux vainqueurs de 4o39; que peut un honnête homme contre les appétits de la foule et la rancune des ambitieux? Accusé de tiédeur par la duchesse elle-même, suspect à la France, il fut un soir jeté dans un carrosse par les agents de Mazarini et n’en descendit qu’au pied du donjon de Vincennes.

Richelieu abusait de sa situation d’arbitre de l’Europe pour traiter la Savoie en province

' Arch. des Relations extérieures. — Dépêche du cardinal à M. de Lacour.

française et disposer de ses troupes comme si elles eussent appartenu au roi'. Les princes n’étaient guère plus satisfaits des Espagnols que la régente de Richelieu. Le comte de Siruella exerçait en Piémont tous les actes de la souveraineté au nom de Philippe IV, percevait l’impôt, levait la milice, et ne manquait pas une occasion de froisser les gentilshommes piémontais. Les parties intéressées comprirent enfin que leur désunion perdait l’Etat, et que l’indépendance du duché allait disparaître si l’on permettait quelques mois encore cette prise de possession tacite des Espagnols en Piémont et des Français en Savoie. Urbain VIII prit une part active à ces rapprochements; il redoutait l’extension des Espagnols en Italie autant que l’ingérence des Français dans des affaires qu’il prétendait diriger seul. L’existence, au milieu des Alpes, d’un Etat catholique indépendant était indispensable à ses desseins; aussi ses agents secrets, les trois capucins diplomates qui se montrèrent, de 1030 a 4644, si discrètement habiles*, durent-ils agir de concert pour obtenir l’assentiment des trois cours intéressées. L’accord se fit aux dépens du cabinet de Madrid.

Les négociations nouées par Mazarini, devenu cardinal, aboutissent au compromis de Turin (44 juin 1642)® qui partage le Piémont

1 En 1641, il envoya deux régiments de cavalerie piémontaise et une compagnie d'arquebusiers de Savoie à l’armée de Catalogne.

1 Le P. Joseph, qu'on appelait en France l'Eminence grise, le P. Jean de Moncaliere en Savoie, et à Vienne, le P. Chinoga, confesseur de l’impératrice Eléonore de Gonzague.

J Archives de cour. — Tutelles et Régences. Liasse IV. n° 60. — Trattati di Face Irà Madama-Reale Chrisliana di

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