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entre les oncles du jeune duc et leur livre une large part dans le gouvernement*. La paix n’était qu’un pis-aller, nul ne s’y trompa; Nice et Ivrée, résidences des princes, devinrent le centre de nouveaux complots. La duchesse ellemême ne dissimulait point. Ecrivant au Sénat de Savoie pour lui annoncer la fin de la guerre civile elle s’exprimait ainsi :
« Notre affection pour nos peuples nous a emportée si avant que nous avons condescendu à cet acte sans exemple de partager avec les princes nostre autorité et nostre régence.5 »
Tandis que la guerre du Piémont se prolonge par cette série de petites manœuvres et de petits succès qui durait depuis 1635, Richelieu meurt (4 décembre 1642) ; Louis XIII le suit (14 mai 1643), et le règne de Louis XIV s’ouvre par le ministère de Mazarin et la victoire de Rocroy. Les affaires de la Savoie semblèrent, dès lors, reprendre une marche régulière. Le comte d’Aglié, remis en liberté, imprima aux résolu-
Francia egli serenitsimi principi llauritio cardinale e Francisco Tomaso di Savoia. — 14 giugno 1642.
1 Le cardinal Maurice, âgé de 50 ans, épousa sa nièce, Louise de Savoie, qui en avait 14. Les sœurs de cette enfant sacrifiée étaient Marguerite, née en 1635, mariée en 1660 au duc de Parme, ot Adélaïde, née en 1630, mariée en 1650 au duc de Bavière.
•SENAT. Registre secret. Il y avait en Savoie quelques intrigants vendus à l’étranger, tels que le sénateur Davise (Cibrario. Origini eprogresso.) chef du parti espagnol, qui ne manquaient pas une occasion d’amener des conflits entre le Sénat et la Cour ou des querelles entre le peuple et l’armée. En 1613, Janus d'Oncieu remplaça Hector Milliet dans la charge de premier président; la régente l’avait employé dans plusieurs missions auprès de Richelieu et n’avait eu qu’à se louer de sa loyauté. (Galli. Oignit à e Cariche del Piemonte. I. 189.)
jgle
tions dû cabinet une impulsion vigoureuse 1 . En le duc Charles-Emmanuel, âgé de dix ans, quitte Montmélian et passe les Alpes. Comme une garnison française occupait Turin, il fixe sa résidence à Fossano, au centre du Piémont, aussi loin que possible des places occupées par les alliés de la Régente; cette sorte de protestation ravit les Piemontais et parut impertinente à la France. Mais l’intérêt fait, à l’occasion, bon marché de la vanité; les revers des Espagnols en Allemagne déterminèrent les ministres à se rapprocher de Louis XIV pour atténuer ce que l’attitude du prince avait eu d’agressif. Le roi ne crut pas payer trop cher la sûreté de l’alliance en restituant Turin, Carmagnole et Santyà* ; le duc rentre dans sa ca-
1 Deux lettres donnent la clef du cet incident. Le 14 juillet 1643, Gaston d’Orléans écrit à Madame-Royale : < Madame ma sœur, je n’ay pas eu moins de joye de l'entière liberté que leurs Majestés ont donnée au comte Philippe d’Aglié, que j*ay eu de douleur et déplaisir lorsque je sçous que sans aucune meure délibération, mais par l'animosité et passion particulière du cardinal de Richelieu, il avoit esté arresté prisonnier. Cette procédure si extraordinaire contre une personne innocente où vostre autorité avoit esté si Tort blessée, lut trouvée tellement estrange qu’incontinent après la mort dudit cardinal le feu roy, mieux informé, le tira du bois de 1 inccnnes. » — On le retint quelques jours à Paris, puis, en le laissant aller, la reine Anne d’Autriche écrivit à la duchesse, le 3 août 1643: « Ma sœur, je ne doibs point, ce me semble, outrer à justifier ce qui a esté fait du passé, ny a blasmer les actions qui ont esté autorisées du nom du Roy mon seigneur ; j’en ay vu qui m’ont percé le cœur, et luy, avant que de mourir, a bien fait connoislre par sa conduite qu’il en avoit tolérées quelques-unes qu’il n’avoit pas approuvées. 1 1 fut persuadé que le bien de son service l’obligeoit à se saisir de la personne du comte d’Aglié, il y consentit, etc. »
i Le traité du Valentin (3 avril 1645) déclare que le roi de France et la duchesse de Savoie veulent témoigner de plus en plus à toute l'Italie qu'ils n'y ont nas d'autres intérêts que ceux de leurs alliés , pour empêcher ('oppression des Espagnols
pitale,et la régente réunit toutes ses ressources pour pacifier le Piémont. Depuis 1641 , la guerre y continuait par des combats, des surprises entremêlés d’entrevues et de pourparlers ; le mot d’ordre des trois armées semblait être le même : gagner du temps, vivre spr l’habitant. Ces malheureuses provinces, en proie à la maraude des troupes régulières et aux pillages des déserteurs et des bandits, furent mises à feu et à sang par la vendetta de deux familles, que suivit une insurrection sociale aussi sanglante que les jacqueries du moyen-âge. 1
La duchesse Chrestienne sollicitait avec plus d’impatience que jamais la cour de Paris de lui reconnaître le titre royal que Victor-Amédée avait pris sur ses monnaies et dans les actes publics comme héritier de Chypre5. Cecy m’est fort à coeur , écrivait-elle déjà au marquis de Saint-Maurice, le 25 octobre 1637, car je ne prétends pas estre moindre quemes sœurs pour n’avoir pas comme elles le nom de reine '. C’était le mot de Béatrix de Provence en 1262. Mais,
('Traités publics. I. 550). L’alliance est prorogée de dix a qs ; la régente livre la citadelle de Verrue à une garnison française et fournit, pour toute la durée delà guerre et pour servir, soit sur le Pô, soit sur le Rhin, son infanterie de Savoie.
' AR. TURIN. Memorie Mss. sugli evvenimenti di Mondoti e la crudeltà del cavalière Operti. (39 feuillets in-folio), ffist. milit., tome IV, page 216.
* Emmanuel-Philibert s’était efforcé d'assoupir ces vieilles querelles, qui dataient de 1478 et s’étaient fort envenimées en 1508 et en 1529. En 1619 il y avait eu conflit de préséance, à Paris, entre le vénitien Contarini et l’abbé de la Mantà, ambassadeur de Savoie. En 1630, Urbain VIII qualifia les cardinaux d'éminenlissimes princes de l'Eglise, titre qui les fît passer avant le duc de Savoie.
3 Elisabeth avait épousé, en 1615, le prince des Asturies (Philippe IV), et Henriette, en 1625, Charles Ier.
jusqu'en 1642, la question de vanité se compliquait d’une question politique et d’un surcroît ae grandeur qui devaient arrêter Richelieu dans ses projets d’envahissement. Aussi le ministre ajourna-t-il la décision du roi1 *. Le P. Monod, auteur du pamphlet de 1633 sur les usurpations de la république de Venise (Trattato del titolo rcggioJ 4 se mêla aux manœuvres de la reinemère, du P. Caussin et de Mllc de la Valette, s’y laissa surprendre et fut désavoué, lui pour son imprudence, son livre pour ses vues trop ouvertement ambitieuses. Fin sacrifiant Monod, la duchesse chargeait Samuel Guichenon d’écrire 1 Histoire généalogique de la Royale Mai- son de Savoie 3, conçue au point de vue exclusif de la splendeur de la dynastie, et dont le dessein général préparait la dictature de Victor- Amédée II. La tille d’Henri IV avait l’ame haute ; au moment où le parlement d’Angleterre détrônait Charles Ier, elle inspirait le livre de René F’avre : Le bien public pour le fait de la justice, qui battait en brèche les prérogatives politiques du Sénat de Savoie4. Mais René ne put imposer les opinions que son père avait si longtemps pratiquées sur l’omnipotence du prince.
1 Le litre d’allesse royale, le» honneurs de la garde et du tambour à la Cour de France ne furent accordés au duc de Savoie que par le traité de Turin du 29 aoilt 1696.
i En 1620, le jurisconsulte piémontais Bagnagacn avait traité au point Je vue juridique la question de Chypre dans son : Trattato soprà il regno di Cipro.
3 Lire la dédicace il Madame-Royale (édition de Lyon, de 1660), et la lettre du roi de France, du 6 juillet 1653, adressée à l’auteur.
4 Imprimé à Annecy, chez André Leyat, en juin 1646 ; réimprimé à Paris en 1657. — \nir au chapitre X, page 343.
Le Sénat maintint énergiquement ses droits , fit saisir le livre, révoqua le président du conseil du Genevois et le traduisit à sa barre. Ici encore le calcul des dates éclaircit tout. Lorsque parut le livre du sénateur de la Valbonne, Charles Ier, retiré en Ecosse, semblait, avec l’appui de la France, être à la veille de chasser le parlement , les presbytériens et les indépendants. Le 11 novembre 1646, la régente écrit au Sénat que René Favre a écrit par son ordre ; le procès poursuit; le 14 mars 1647, après la trahison des Ecossais, la régente exhorte le Sénat à rendre la liberté à l’accusé, sauf à continuer la procédure s’il promet de se présenter d toute réquisition. Quelques semaines plus tard, il semble à la duchesse que tous les trônes de sa famille s’écroulent autour d’elle; elle craint de s’aliéner par le Sénat la Savoie, sa fidèle province, et signe, la rougeur au front, une lettre embarrassée qui désavoue Favre et l’humilie elle-même. En France, Mazarin, maitre de la ré-
8 ente , et la Fronde secouant ce frêle édifice de uplicités et de bravades; en Espagne, les révoltes de Palerme et de Naples ébranlant jusque dans ses fondements le trône de Philippe IV ; en Angleterre, Charles Ier signant sa propre condamnation dans la fameuse lettre que surprit Cromwell, et où il se vantait d’accommodcr bientôt les parlementaires d’une jarretière de chanvre au lieu d’une jarretière de soie; que de motifs pour expliquer cette lettre du 2 juilletl647, où la duchesse, contredisant ses propres paroles du 41 novembre, affirme que le livre du bien public a été imprimé à son insu, qu’il lui déplait et qu’on ait à le supprimer. Le Sénat abusa de l’humiliation de Madame-Royale, et
sa remontrance du 19 juillet 1047, son arrêt de 1648, prouvent que le caprice des princes est encore moins absolu que l’orgueil des compagnies judiciaires'.
Les négociations de paix, avoitaientà Munster, où les plénipotentiaires de Savoie ne purent se dégager de F étreinte de Mazarin et obtenir d’être traités comme parties principales et non comme alliés à la suite. Aussi l’ajournement des conférences fut-il accepté avec empressement par la régente, qui se rapprocha dès lors, sans arrière-pensée apparente, de ses beaux-frères, ainsique le prouve le manifeste daté de Turin, le 13 avril 1046, par lequel elle convoque les trois ordres pour le 10 mai, à l’effet de prêter le serinent de fidélité; la régente s’exprime ainsi :
t Ayant par ordre général du 20 décembre 1612, en exécution du traicté que nous avons faict avec messieurs les princes Maurice et François-Thomas mes beaux-frères, ordonné à tous magistrats, vassaux, feudataires et subjects de S. A. K. tant de çà que de là les monts, de quelle qualité, grade et condition qu’ils soient, de paroistre en personne par devant nous, le 6 de mars 1614,
(tour prester le serment à monsieur mon fils et au déaust de luy sans enfans masles, légitimes et naturels (que Dieu ne veuille) au dict sieur prince Maurice, et ainsy successivement en faveur des masles selon la prérogative du degré, lequel ordre ayant esté du depuis suspendu pour des légitimes empeschements par celuy qui fut faict à Fossan, le 21 febvner 1611, lesquels cessants, par les présentes, avec l’assistance des princes mes beaux-frères et par l’advis des gens de nostre conseil résidant, etc. »
1 Ces lettres ont été publiées dans VHitt. du Sénat. (II. 30). Mais on regretto que cet incident si grave n’y ait été qu'effleuré : Hic erat locus.
Les espérances manifestées dans cet écrit ne se réalisèrent pas ; ce fut sans doute la faute des princes plus que celle de la régente, si l’on en juge par les mémoires contemporains et les allusions discrètes de Guichenon. Quoique S. A. B. fut sur le point de la puberté, dit cet historien, et doué d’une grande vivacité d’esprit, néanmoins il n’avoit ni les forces, ni la disposition naturelle, ni la taille de ceux de son âge. Les princes ses oncles en tiraient parti pour le succès de leurs entreprises particulières. Ils prétendaient que leur pupille devait rester en curatelle jusqu’à l’àge de vingt-cinq ans ; Thomas surtout, turbulent jusqu’à la fin de sa vie, donnait à sa belle-sœur des inquiétudes sansnombre et l’abreuvaitde dégoûts 1 . En 1647, on découvrit un complot de moines contre la vie de la duchesse et celle de son fils, dans lequel furent impliqués les personnages les plus considérables de Turin ; les procédures et la punition furent enveloppées d’un tel mystère que ^es vrais détails restèrent inconnus*. Madame-
1 AR. TURIN. Corresp. diplom. avec l'abbé La Monté, le secrétaire Ricardi et le président Nomis.
s Lemoine Gandolfo publiait un almanach pour 1648, dans lequel il prophétisait des morts tragiques. Interrogé sur quel fondement d’astrologie il avait osé prévoir de tels accidents, le moine répondit avec hardiesse : Que ce qu’il avoit écrit l'avoil esté non point sur le peu qu’il connoissoit de cet art ridicule, mais sur ce qu'il sçavoil de la volonté des hommes. Le vieux sénateur Sillani, l'auditeur Mazin, un aventurier nommé Gioja, furent traduits en justice : on fit disparaître les deux premiers; Gioja, que nul ne réclamait, fut condamné par arrêt à être enterré vif; le moine moisit en prison, dit .Mercurio, tandis qu’on sollicitait à Rome l’autorisation de le traiter en séculier, quoique, du temps d'Emmanuel- Philibert, remarque Guichenon, on se fût, en pareil cas, dispensé de telles formalités. CBist. généal. II. 978. — Boggie. Chiesa e Stalo. I. 77.)
Royale résolut, sur l’insistance du comte d’Aglie, de se débarrasser des co-régents par un coup d’Etat. Elle quitte Turin pour Rivoli, se rapproche d’Ivrée sous prétexte de chasse, se saisit de la ville, fait appel à ses partisans et proclame, par le manifeste du 19 juin 1048:
« Que S. A. entroit dans sa quatorzième année, par conséquent dans le gouvernement direct de ses Estais, que néanmoins elle ne dcineureroit pas éloignée des soins qu’elle estoit obligée de prendre pour tout ce qui regaraeroit son service et le lnen de ses fidèles sujets, les conjurant de continuer leur mesme zèle et affection que jadis dans l’exercice de leurs charges. »
Charles-Emmanuel II lit aussitôt entériner par les Sénats de Chambéry et de Turin, et parles Chambres des comptes de Savoie et de Piémont, quelques édits relatifs à la punition des hérétiques, des duellistes et des blasphémateurs, et d'autres renouvelant le vœu de Louis XIII, portant défense de servir à l’étranger, et supprimant dans la formule du serment de fidelité les réserves qu’on y avait insérées en faveur du droit éventuel des princes ses oncles à la couronne; ce qui se fit ainsi, remarque à dessein Guichenon, pour mon trer que S. A. R. voulait être reconnue pour souverain absolu dans ses Etats, sans plus dépendre du Sénat de Savoie ni de ceux de Turin et de Nice.
Madame-Royale n’abdiquait pas ; elle ramenait au contraire, sous le nom de son fils, toute l’autorité dans ses mains et ne l’abandonna qu’avec la vie. D’Ivrée , l’ordre est donné aux troupes franeo-savoyennes de prendre l’offensive; le 29 juin, le camp espagnol est pris d’assaut; mais le défaut de canons et d’attelages
fait manquer l’invasion de la Lombardie, et le siège de Crémone, mal conduit, aboutit à une retraite absurde4.
En France , la journée des barricades (28 août) répondait aux imprudences de Mazarin enivré de la victoire de Lens ; par bonheur, les révoltes de Portugal, de Catalogne, de Naples, de Sicile, les échecs des Flandres et la fatigue de l’Allemagne privaient la cour de Madrid des ressources qu’elle aurait trouvées dans les troubles de Paris ; les conférences d’Osnabrück et de Munster aboutirent, contre l’espoir de Philippe IV, aux traités de Westphalie (24 octobre lo48), <^ui préparaient ceux de 1659, de 1668
* Marquis de Quincy. Histoire milit. de Louis XIY.